‹ Venise au XVIIIe siècleChapitre 15 sur 45 · V. Le respect de la nuit · texte numérisé non relu

V. Le respect de la nuit

La musique est une passion. Il faut entendre Burney.

Encore que Rousseau lui ait dédié une écriture, on connaît mal Burney.

Charles Burney, docteur en musique de l'Université d'Oxford, était un petit homme empressé. Il avait le caractère bien fait et des manières polies. « L'aimer est chose naturelle », disait de lui Johnson, Sa fille, miss Francis, à qui nous devons le roman de Cecilia

et le roman d'Evelina ou l'Entrée d'une jeune Dame dans le monde^ en dit bien d'autres.

Ayant conçu l'idée, et même le plan, d'un vaste ouvrage sur la musique, auquel il réservait ce titre: General Imtory ofMusic, Burney résolut de se documenter avant d'écrire, parce que Burney était un esprit de méthode. Dans ce but il fut en Italie. En Italie, la nmsicjue était alors aussi jeune (jue la peinture était jeune après Giotto au temps des Ghirlandaio '■. Elle y foisonnait en véi^étations spontanées, et s'y écoulait d'un flux abondant. Le docteur Charles Burney n'en perdit pas une goutte

Débarqué à Turin aux premiers jours de juillet de l'année 4770, il n'eut d'égards que pour elle. Il en recueillit partout où il put en recueillir, dans les églises, dans les théâtres, dans les cafés, jusque dans la rue. Il monta dans les tribunes des orgues, remplies de poussière et de taches de chandelle. Il s'assit devant des clavecins à touches noires, à côté de vieux prêtres qui prenaient du tabac. Il communia dans des salles de spectacle avec des foules enthousiasmées. Il fraya chez les dilettantes, chez les professionnels, chez les virtuoses, chez les maîtres de chapelle, chez les maîtres de contrepoint, feuilleta le Père Martini, écouta Jomelli, visita Piccini.

Cependant, étant parvenu au terme de son pèlerinage musical, et ayant parcouru la péninsule mélodique dans toute sa longueur, l'endroit qui semble l'avoir séduit d'avantage, c'est Venise ".

On lecomprend.AVeniselamusiqueest une passion.

« Vernon Lee, Sludies of the eic/thleentli Cenlury in Italy.

* Charles Blrney, Musical tour, or présent slate of Music in France and Italy.

Ici, clans le paysage fluide, au pied des palais roses de la Belle au bois dormant, au sein de l'atmosphère azurée et amicale, la musique est chez elle. Il semble qu'elle y ait toujours été chez elle, et que Sansovino disait bien, quand il écrivait qu'à Venise la musique a la sua propria sede. A deux pas de la Piazza, le silence est si grand.

Un coin de rio. Une fenêtre à colonnettes où grimpe un pied de jasmin. Une gondole qui passe, égrenant de sa rame sa petite pluie d'argent : premil Presque sans bruit la gondole glisse, traverse une zone d'ombre, traverse une zone de lumière : stali! Quand elle a disparu au tournant du canal, une étoile de jasmin choit de la fenêtre au ras de l'eau paisible, et Ton entend cette chute de pétale, tant le silence est grand. Alors la musique naît d'elle-même ainsi qu'à son climat.

Depuis le vieux maître ilamand Adrien Willaert et ses disciples immédiats, Cyprian de Rore, Niccolo Vicentino, Francesco délia Viola ; depuis Zarlino, et le hardi novateur que fut Gabrieli, et le révélateur aux coups de génie que fut Monteverde, une tradition se continue, et à la chapelle ducale, la série des maîtres est complète comme la série des doges et la série des patriarches ^ Des tentatives se sont ajoutées les unes aux autres. Des expériences se sont accomplies dans tous les sens. Tellement qu'au xviii^ siècle, Venise, avec cette longue et glorieuse tradition derrière

* p. Scudo, Le CUevalier Sarii.

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clic, cl avec sa chapelle de S. Marco, et avec ses (|iiatre conservatoires, et avec ses sept théâtres, et avec ses célchres chansons de «^-ondoliers, est le pays (le la mélodie. Venise, quia ouvert à l'opéra la première salle de spectacle', est le siège d'une ancienne école d'opéra'; elle est avec Naplesle plus grand séminaire européen de musique vocale ; et elle est avec Tartini, la patrie de l'instrument italien par excellence, de celui que Raphaid donnait à son Apollon du Parnasse, et dont le divin Corelli jouait comme Apollon, elle est la patrie du \iolon.

Lotti y naît en 16o5, Marcello en 4685. Galuppi en 1703. Bertoni en 1737. Furlanetto en 1738.

Tarlini est de Pirano, comme Galuppi, surnonmié le Buranello, est de l'île de Burano. Vivaldi qu'on appelait le Prête Rosso, et dont Bach connut l'exemple, est Vénitien encore; et Pescetti Test aussi %

C'est à Venise que les meilleurs maîtres de l'étranger enseignent dans les conservatoires : Domenico Scarlatti, qui passe pour le claveciniste le plus accompli de son temps; Porpora, qui conseilla les débuts de

' Scherillo, La prima Cominedia musicale a Venezia.

* Romain Rolland, La Musique en Italie au XVIII' siècle.

■* Félis, Biographie des musiciens. — Sur la musique à Venise, on trouvera des détails intéressants dans l'opuscule d'An,o;e Goudar, Remarques sur la musique et la daiise, et dans les deux Suppléments à cet opuscule. « De toulcs les ouvertures que j'ai entenrlues. écritil. je ne trouve qu'un nommé Vivaldi Vénitien, qui ait dit quoique chose en symphonie. Il a mis dans un grand concerto à violons les quatre saisons de l'année. Dans son Printemps, on sent la nature renaître, et avec elle, tous les animaux qui respirent, se réjouissent au son du violon. Son Été est conq^osé d'une musique fertile (|ui annonce^ne moisson abondante. Dans son Automne, il l'ait tomber les feuilles des arbres, pour m'exprimer ainsi, à coups d'archet. Dans l'Hiver son auditoire frissonne, il meurt de froid. Voilà les véritables principes de l'harmonie instrumentale que doit rendre un suiet quelconque. »

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Haydn; Hasse ; Joraelli ; Sacchini. C'est à Venise qu'au bord des eaux recueillies, Ha^ndel et Gluck, Piccini et Paisiello viennent écrire quelques-uns de leurs plus tendres opéras \ C'est à Venise qu'ils en donnent la primeur à des salles éblouies. Cimarose y meurt, et Mozart, l'exquis adolescent, y fête le Carnaval. « Tous les théâtres du monde et même ceux d'Italie ont des musiciens de Venise », écrit le voyageur Lalande^. Algarotti y recueille des documents pour son Essai sur Topera. Jean-Jacques s'y initie à la musique italienne. Métastase y donne ses livrets au libraire. Les mélomanes en emportent le plus riche trésor de partitions manuscrites. Petite fille, la Banti y chante par les cafés. Et elle est de Venise encore, cette Faustina Bordoni, pétrie de grâce et d'enjouement, toute espièglerie et tempo rubato, que la Rosalba a peinte et l'Europe acclamée : elle aimait lutiner la mesure, et jouait avec le rythme comme un oiseau qui se balance à la pointe d'un rameau^.

Vieux professeurs méticuleux et pénétrés; maîtres de chapelle publique ; maîtres de chapelle privée ; organistes et auteurs de motets ; soutanes noires et orphelines blanches ; virtuoses chamarrés d'ordres militaires ; joueurs de viole, de clavecin, de hautbois ; compositeurs, chanteurs, instrumentistes, contrepointistes, copistes, il y a ici une foule pour qui la musique est la grande afTaire. Ils s'y sont convertis comme un

* Ademollo, Haendel in Italia. Gluck in Italia.

* Lotti est appelé à Dresde. Pescetti à Londres. Bertoni à Londres. Galuppi à Londres et à Saint-Pétersbourg, etc., etc.

^ P. Scudo, Hasse et la Fauslina, L'Art ancien et l'art moderne, p. 40. — «La Faustina, écrit Goudar, fut la première qui passa seize cromes dans la mesure. » Remarques sur la musique et la danse, p. 41.

clirélien so Iouiih; à Di(;u. Ils lui ont coiisiicré toul(!S les forces de leur être, en mémo temps que pour la comprendre et pour la dominer, ils en ont cultivé toutes les brandies à la fois. Et dans la ville aux exploits légers, quelle est la tradition qui règne, quel est le goût (jui court, quel est le respect que l'on garde, une petite écriture contemporaine l'apprend assez : cette Une et vive satire du Teatro alla Moda, où le grand Marcello s'avise de railler les modes musicales nouvelles ' . Car le Teatro alla Moda n'est pas qu'un sourire charmant à Heur de peau d'un grave' visage, il est l'aflirmation d'une conscience asservie à un idéal supérieur ". Si, le cédant pour un instant au génie comique de son pays, l'auteur des Psaumes se divertit à esquisser de si promptes et ironiques silhouettes du peuple des croque-notes, c'est qu'il célèbre un culte et qu'il révère un Dieu.

On pénètre les intérieurs et les mœurs de la cité mélomane. Un jour qu'il officie à Fautel, le Prête Rosso, envahi par une idée mélodique, oublie le miracle divin qui se perpètre en lui, et s'en va à la sacristie la notera Un soir qu'il rêve à la fenêtre de son palais, Marcello entend passer sur une barque des voix de jeunes filles ; et pour le sopra/io sfogato de l'une d'elles, pour « cette voix agile », pour « cette voix brillante comme la perle », pour « cette voix qui était une consolation », de Rosanna qui chantait dans la

' Bbnedetto Marcello, Il Teatro di musica alla Moda.

* « .lai fait le choix, disait Marcello flans la préface do ses Psaumes, d'un saint travail et d'une matière divine. » Camille Bellaigue, Marcello.

* Traîné devant le tribunal du Saint-Ofiice pour uu tel sacrilège, l'hurluberlu fut acquitté.

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nuit*, lui, le grand de Venise, donne à la fille obscure son amour et son nom. Tartini rêve qu'il a prêté son violon au diable et que le diable en joue ; devant son lit, le diable manie son archet; et c'est en essayant de se rappeler cet air fantasque, inouï, surhumain, entendu dans le songe, que Tartini écrit sa Sonate du Diable merveilleuse-. Hasse chante au clavecin dans une compagnie ; de l'avoir écouté, Fespiègle et brillante Faustina jure qu'elle n'aura d'autre mari que ce Caro Sassone aux cheveux blonds ; elle lui donne deux filles ; et là-bas, dans son logis près de la petite église de S. Marcuola, Hasse accompagne modestement leurs voix pures. Les arpèges tombent d'une fenêtre éclairée sur le Canal ; portant à son front sa petite étoile de lumière, une gondole s'arrête, puis deux, puis vingt; et le morceau achevé, des applaudissements montent de la nuit vers la fenêtre ouverte. Baldassare Galuppi est le génie musical du moment.

Né, comme on l'a dit, en 1703, dans l'île de Burano, d'où ce sobriquet de Buranello, soit le petit de Burano, élève de son père, puis de l'austère Lotti, il a fourni une carrière brillante. Il est claveciniste excellent. Il est organiste chez les Gritti qui le paient cent sequins. Il est maître de chappelle à S. Marco. Il est directeur de conservatoire auxlncurabili. Et il est le pourvoyeur attitré des églises et des théâtres de la ville mélodieuse.

C'est lui qui exprime en musique la grâce de l'heure vénitienne. Rempli des idées les plus fines, il écrit en se jouant. Il n'est que caprice, brio, verve railleuse, gaîté légère. Sa veine coule de source et s'épanche.

' FoxTANA, Vita di Benedetto Marcello.

' L\i..\NDE, Voyage en Italie, VII, p. 126.

Elle se prodif^^uc dans la limiit'rc heureuse et blonde (jue le Tiepolo aimait peindre J'^lle inonde l'ànie d'une fraîcheur de printemps. C'est pour ce fils de Venise que ni l'eflort, ni la peine, ni le recueillement ne semblent exister. Il est facile et bien content. La même année, il donne deux, trois, quatre de ces opérasbouffe, dont avec quelques autres il inventa le genre exquis; pendant l'espace de cinquante ans, sans presque reprendre haleine, il ne se lasse d'en produire; à mesure qu'il prend plus d'âge il semble acquérir plus de feu : on lui en doit passé soixante-dix \ Et il y faut joindre les grands-opéras. Et il y faut joindre la musique religieuse, les motets, les messes, et ces psaumes « riches en phrases neuves, remplis de bon goût, de bonne harmonie, de réflexion », qu'il écrira jusqu'à la fin. Et il y faut joindre les soins qu'il donne à son orchestre des Incurabili, oii règne le bel ordre de son cerveau lumineux, où aucun musicien ne cherche à briller au détriment des autres, où tout apparaît soumis, dépendant, accordé. Aussi bien sa réputation court-elle le monde. En 1741, Londres l'a appelé. En 1763, lagrande Catherine, qui lui offre un carrosse de la cour, quatre mille roubles d'appointement, etaprësla soirée de sa Didone abbandonata, « de la part de la reine de Carthage », mille ducats dans une boîte de diamant. Par les rues de Venise, on le salue comme une gloire nationale.

Encore qu'il approche de la septantaine, au moment où Burney le rencontre, il n'y paraît nullement.

* Il Mondo délia luna, Le Virtuose ridicole. Il Mondo alla rovescia. Il Marchese villano. Il Punlir/lio amoroso sont quelques-uns dos piincqiaux. La plupart des livrets Tournis à Galuppi pour ses opérasbouiVe sont de Goldoni. En voir la liste dans Habany, Carlo Goldoni, p. o'Ja. Oa ne saurait rêver collaboration plus vénitienne.

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L'éternelle jeunesse de son imagination ne montre aucune ride. C'est un petit vieillard fluet au visage tout pétri d'intelligence et à la conversation toute pétillante d'esprit. Il habite une maison ornée d'un tableautin du Yéronèse. Il ne tient dans son cabinet qu'un simple clavicorde et beaucoup de papier à portées qu'il s'amuse à gâcher. Il a marié plusieurs de ses enfants : il lui en reste un grand nombre à pourvoir. Il s'applique à leur apprendre les manières en même temps que les vertus. Et Burney lui ayant demandé de définir la bonne musique, il répondit sans ambages : Vaghezza, chiarezza e biiona rnodulazione ^.

Lamusique estunepassion. «Elle est, dit de Brosses, un affolement inconcevable. » Elle est une fonction de l'État en même temps qu'une maîtresse de plaisir. Venise est ville à faire che\alier de S. Marco le chanteur Guadagni, à redemander vingt-sept fois de suite son Agiippina à Haendel, et, après la soirée oii le Convitato dipietra de Cimarose est donné, k accomgner chez lui, à la lumière des torches, le maître qu'elle porte en triomphe. Et que si le Vénitien mobile court d'un caprice à l'autre dans son manteau de soie légère^ il faut le regarder quand il écoute de la musique. « Quand il écoute de la musique, écrit Burney, il semble succomber sous le plaisir, comme si ce plaisir était trop grand, comme si ses sens mortels ne pouvaient le supporter. »

Il en écoute aux académies, à l'église, aux conservatoires, au théâtre. Il en écoute dans la rue ; partout.

' BcR.NEV, Op. cit.

Los académies de musique sont continuelles, « Il n'y a presque pas de soirée qu'il n'y ait académie quelque part\ » Quelquefois, dans la môme soirée, il y en a deux ou trois d'annoncées. Cela chez tous, dans toutes les classes sociales, depuis les petits bourgeois -, jusqu'aux patriciens, qui comme les Gritti ont Galuppi à leurs gages, qui comme les Labia donnent la première représentation du Caicto de Bertoni dans leur palais, qui comme les Balbi donnent la première représentation de // Finto re Teodoro dl Venezia de Paisiello dans leur villa*. Auprès du clavecin à bec de plume, un vieil abbé chante avec goût. Ou bien, une zentildonna, des fils de perles aux cheveux, égrène des barcarolles ''. Ou bien, quelque noble symphonie s'exécute en commun. Les dilettantes se sont assis à leurs pupitres; ils ont accommodé de chaque côté de leur chaise les basques en soie de leurs

' De Brosses.

^ Comme le père de l'humbîe Foppa. « Mon père, écrit-il, dans sa vaste habitation de Galle lunga a S. Caterina, avait réservé une chambre à la musique. 11 y avait en permanence un violon, un violoncelle et un clavecin à plume avec la queue. Il l'avait garnie de beaucoup de musique vieille et moderne des meilleurs auteurs, et il y tenait de temps en temps des académies. » Forp.v, Memorie, p. 18.

^ llFinLo re Teodoro di Venezia, da rappersentarsi nel Nuovo Teatro di casa Balbi in Mestre l'cslate 1785, Venise, 1785.

* « J'étais assis auprès de M'"" Balbi, qui serait ma beauté, ma sirène, si je restais plus longtemps à Venise. Elle nous a chanté avec la voix la plus douce, la plus séduisante, les plus jolies barcarolles, puis des ariettes, ensuite elle a fait des contes «harmants. Elle a fait chanter le savant Biornhstalol, Suédois qui nous a fait mourir de rire, surtout quand elle l'a prié de se faire châtrer, s'il voulait lui plaire en chunlant. » Guvs, Yu'juje litlciulre de la Grèce, II, p. uUO.

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habits; ils ont retroussé leurs poignets de dentelle sur leurs manches; ils ont déployé au lutrin les rouleaux de belle partition manuscrite. Et devant l'assistance recueillie, l'exécution commence, grave, lent(!, presque religieuse, interrompue seulement de temps à autre par quelque pause, où l'on mouche les chandelles, où l'on raccorde les violons, où l'on frotte de colophane les archets ; et les tabatières circulent à la ronde \

Pas de jour où dans les églises ne s'accomplisse quelque solennité musicale, autour d'une procession de doge, autour d'un anniversaire héroïque, autour d'une festivité religieuse, autour de tous les événements profanes ou sacrés de la Sérénissime. Mieux que le prêche, c'est la musique qui remplit les églises; c'est par la musique qu'on s'acquitte envers Dieu, et qu'on communie avec lui ; ici les prières s'appellent un Salve regina, un Stabat mater, un motet, un madrigal, un oratorio. Messes chantées ou jouées; auditions préparées de loin ; exécutions en grande pompe, qui durent cinq heures consécutives, qui réunissent sur un plancher construit expressément et enjolivé de rubans quatre cents musiciens^, qui font se répondre en écho sous la même nef deux orgues et deux orchestres, qui quelquefois comme à S. Marco,

* Vernon Loo. Op. cil.

* « Quatre cents voix ou instruments... remplissaient l'orchestre dirigé par le fameux Sassone. Cet orchestre, appliqué au revers du portail, en face de l'autel, était élevé du sol d'environ douze pieds,

■et distribué en compartiments enjolivés avec goût, ainsi que les colonnes qui portaient toute la machine, par des rubans, des guirlandes et de la toile bouillonnée. L'église était garnie de plusieurs rangs de chaises qui tournaient le dos à l'autel, et qui conservèrent cette singulière position même pendant la grand'messc, dont la duiée l'ut de cinq mortelles heures... » Guosley.

el. SOUS lu (liicctioii de Galuppi, on mettent six en présence*. Venise accourt à ces cérémonies comme à un plaisir gratuit et à une fête spirituelle. De telles élévations lui sont chères. Elles correspondent à son g^énie. Après le papillolemcnt de la lagune, la pénombre de l'église est bienfaisante ; des ors luisent doucement ; (les mausolées dessinent leurs foi-mes calmes; sous sa coiii'e de batiste, la tète du doge s'incline en souriant. Petites femmes, jolis minois, abbés jouant de l'éventail. On cimcliote, on se salue, on se menace du bout du doigt. Soudain on se tait. Des profondeurs du passé, une voix monte, qui remplit l'espace, peuple l'église, tend les voûtes d'une draperie royale. Et voici, c'est quelque fugue héroïque deLotti, massive et nue, sans (ioritures ni ornements, sans accompagnement de sorte ou sans autre accompagnement que le grand orgue de Scarlalti. Ou bien, jaillissant dans un éclair de mélodie, sillonnant le ciel d'un jet de feu, c'est l'explosion soudaine de quelque psaume de Marcello ;

I Cieli imniensî narrano Del grande Iddio la gloi'ia...

Et c'est tous ces morceaux d'église dont la Venise contemporaine illustre les pages d'un évangile affable, indulgent, lumineux.

Le samedi et le dimanche, on s'en va à vêpres aux Hôpitaux. Il y en a quatre, — la Pietà, les Mendicanti, leslncurabili, l'Ospedaletto — qui moins que des couvents sont des conservatoires, où l'on apprend aux orphelines, et à toutes celles (jui n'ont d'autre père que

' « II y avait six orchestres, écrit lîurney, deux grands sur les tribunes des deux orgues, et quatre petits de cliaque côté. »

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Tamour, une musique si douce « qu'elle n'a pas, dit Rousseau, sa semblable en Italie, ni dans le reste du monde ». La clôture de ces filles n'offre rien de rigide : elle s'entr'ouve discrètement à la protection de quelque mécène mélomane, qui s'intéresse aux progrès de ces enfants, et jouit de voir se développer tout ensemble les prémices de leur talent et les grâces de leur personne. Le vieux maître illustre qui les a formées appartient tout au siècle; par l'art qu'il leur enseigne, il leur révéla la tendresse; dans leur âme en fleur, l'amour chante; avant même que de l'avoir connu, elles en parlent la langue divine, et elles l'inspirent au monde'. Quelquefois, on choisit cent d'entre elles, et on les prie d'aller chanter au clair de la lune, dans quelque beau jardin, en l'honneur d'un prince ou d'un souverain de passage. Deux fois la semaine elles paraissent en public derrière des grilles minces. Elles sont vêtues de blanc. Elles portent un bouquet de grenade sur l'oreille. Leur jeune gorge est découverte. «Et je vous jure, écrivait le Président de Brosses à son ami Blancey, qu'il n'y a rien de si plaisant. » Elles jouent de la flûte, de l'orgue, du hautbois, du violoncelle, du basson, tellement « qu'il n'y a si gros instrument qui puisse leur faire peur ». Elles conduisent Forchestre avec une décision si ferme « que pour la grande exécution et être chef de meute à la tête d'un orchestre, la fille de Venise ne le cède à personne ». Ou bien elles chantent de tout leur cœur et de toute leur âme, écoulant leur ravissement intérieur, épandantla grâce qui s'agite en elles, exprimant au dehors leur jeunesse qui n'est que voix. De tels concerts sont

* Nombre de patriciens vénitiens ont trouvé leurs maîtresses — et quelquulois leurs femmes — chez les Orphelines des Scuole.

«ne des singularités cliacmanifts de la vie v(''nitienne. Ils réunissent une grande foule. Pas de voyag-eur qui ne s'y rende, et n'en rapportt; au retour son couplet, « Je ne sais ce qui m'a le plus charmé de l'exécution ou de la composition », note Burncy aux Incurabili. « Je n'avais aucune idée de voix pareilles, » écrit Gœthe des Mendicanti. « Je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux, d'aussi touchant que cette musique, ajoute Rousseau; les richesses de l'art, le goût exquis des chants, la heauté des voix, la justesse de l'exécution, tout dans ces délicieux concerts concourt à produire une impression qui n'est assurément pas du hon costume, mais dont je doute qu'aucun cœur d'homme soit à l'abri. » Musique qui n'est pas « du bon costume? » Hé ! sans doute. Musique profane, musique de théâtre, musique où les ang-es et les saints chantent à la façon des héroïnes et héros d'opéra, mais si pure, mais si noble, mais si douce qu'on se demande s'il est quelque chose de plus célestement suave pour les élus du paradis, et quoi d'autre pourraient chanter les anges. Le public le pense ainsi. 11 ne raffine pas son plaisir. Il lui suffit d'être en extase. Il sait les noms des blanches orphelines derrière la grille au réseau d'or. Leurs noms courent sur les lèvres le long des calli grises. Elles s'appellent la Chiaretta, la Zabetta, la Margarita, l'Anna-Maria. Elles s'appellent la PadoaninaoulaFerrareseV Comme les enfants de la famille, elles s'appellent de leurs petits noms. Et ne sont-elles

* « La Zabella des Incurables, écrit de Brosses, est surtout étonnante pour l'étendue de sa voix et les coups d'archet qu'elle a dans le gosier... Mais écoutez, mes amis... je vous dis à l'oreille que la Margarita des Mendicanti la vaut mieux et me plaît davantage. La Chiaretta de la Pietà serait sans doute le premier violon do l'Italie, i^i rAuud-.Uana d<.'b UospUilit'llo^ on la surpassait encore. »

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pas, en effet, des enfants de la famille, les filles de Venise, celles que la République a prises sur ses g-enoux, qu'elle couve de son regard, qu'elle enveloppe de son sourire, qu'elle applaudit de ses deux mains, et qu'elle montre aussitôt à l'étranger comme ses henjamines et son plus clair trésor?

Au temps des masques, tous les théâtres d'opéra sont remplis : S. Crisostomo, S. Angelo, S. Cassiano, S. Giovanni ePaolo,S.Fantino,S. Samuele, S. Mosè ; parterre et loges; perruques de patriciens et bonnets de gondoliers \ Là surtout se fait une consommation de musique prodig-ieuse -. Il en faut encore et toujours à ce peuple avide, à ce peuple insatiable comme l'enfant, et qui, comme l'enfant, dit : encore ! Toujours de l'autre, toujours de la nouvelle, toujours de la plus belle, tellement que « la musique de l'année précédente n'est plus de recette », dit de Brosses, tellement que l'opéra déjà entendu est traité « comme l'almanach de l'autre année », dit Burney, et qu'on ne grave rien, qu'il ne vaut pas la peine de rien graver, de rien g'arder de cette efflorescence spontanée, oii les styles, les modes et les goûts se courent après, et se chassent en riant ^.

Qui, dans la pairie des Montevcrde, dans la pairie des Cavalli et des Legrenzi, dira ces fêtes de l'esprit adorable? Soirées idéales aussi douces que sur l'eau, plus douces que sur l'eau, puisqu'elles reçurent la

* Au xvii" siècle. Venise voit s'ouvrir seize tliéàtres d'opéra privés ou publics. Galvani, / Teatri musicalidi Venezia nel secolo XVII. — Maïer. Beschreibung von Venedig, II, p. 283.

■ Wiol, Catalorjo délie Opère in musicavappresenlale nel secolo XVIII in Venezia.

^ « Les Italiens, écrit Montesquieu, veulent toujours de la nouvelle niusiiiue : leurs opéras sont toujours nouveaux, m

LA PASSION MUSICALR 157

visite du génie. Toute une partie de la vie vénitienne contemporaine, et sans doute la plus charmante, s'est déroulée dans ces parois. C'est ici qu'à l'éclat des girandoles de Murano sont nées quelques-unes des (ruvres les plus pures du x\uf siècle musical, de VAgrippina de Ila'ndel en 1709 à VHipermef^tra de Gluck en 1742, de V Arln!<crsc, de liasse en 1730 à la Merope de Jomelli en i747 : VAinoi' in ballo de Paisiello, le Convitato di pietra de Cimarose, \(\Scrvo Padrone ou la Grisclda do Piccini ; ici que l'école d'opéra vénitienne, dont en 1G37 Monteverde avait vu s'ouvrir la première salle \ répandit avec Lotti, avec Vivaldi, avec Galuppi, avec Bertoni, avec les autres, les trésors de sa tendresse enjouée et de sa mélancolie heureuse ; ici qu'ont passé, qu'ont brillé au temps oi!i leurs lèvres étaient roses et leur gorge était pleine, les chanteurs et chanteuses du printemps mélodique" ; Cafîarelli et Farinelli ; Guadagni et Pacchierotti ; la Faustina et la Cuzzoni ; et cette Grassini, qui en 1797 chantait encore, chantait quand même, malgré que Bonaparte fût aux portes, et qu'il cerclât la ville

* Rollaml, Histoire de l'opéra en Europe avant Lully et Scarlaiti, p. 104.

' On leur paie des trésors. Rubinelli reçoit 1 600 scquins pour le Carnaval. La Mara 1 500 sequins. plus sa gondole, son logis et sa soirée de bénéfice. La Vénitienne Faustina Bordoni est payée 50000 francs à la cour de Vienne. Maïer, Beschreibung von Venedig, II, p. 285. Aussi bien les poètes satyriques s'indignent :

La musica è arrivada a rinsolenzc

De far elle sia luslrissima uiia siorA

Chc impara a solfiz/.ar da la cadonza... Taluna clie sa dir' più do un'aiicla

La s'Iia arquislà in do recilc la dota,

Seiu.a quclo chc rende la spinota...

Quairo batue de crome che va in cima

Lij^ade a fdigrana de gargato

Porta un mczo tesoro a un allro clima...

Malamani, Il Sellecento, I, p. 69.

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femiiic de son étreinte de fer. Un génie de grâce Ijabite en ces lieux. A mesure que le siècle s'avance, les grandes masses musicales du passé se sont évidées et éclaircies ; elles s'entr'ouvrent au sourire du jour comme un palais de Venise troué de fenélres, et comme un palais de Venise aux dentelles de pierre, se recouvrent d'ornements légers, d'arabesques adroites, de broderies délicates, de ces petits lacis capricieux, qu'après elle laisse la vague sur le sable. Doux paysages de Virgile ; pénombres transparentes où filtrent des rayons de mélodie et de soleil ; bois antiques et sacrés, peuplés de déités sous les myrtes; nobles, pures figures de Métastase au parler racinien : ce sont ces choses. Des élégances s'effilent dans la clarté, des rythmes se balancent comme des flots, des harmonies s'étreignent comme des couples, des ondes se déploient, et passent des souffles, passent des accords : ce sont ces choses. Tout ce qu'il y a d'amour épars sur le monde, toute la tristesse avec toute la tendresse, toute la nostalgie avec tout le désir, ici s'est recueilli, amassé, ici coule des lèvres ouvertes; Sur l'âme adolescente, de la volupté tombe en pluie ; à la pointe des herbes perlent des gouttes, à la pointe des cils perlent des larmes, où s'irise l'arc-en-ciel ; ce sont ces choses ; et jetant la fusée de son rire, c'est l'opéra-bouffe, libre comme une scène de la rue,. limpide comme un morceau du ciel, sain, dru, vigoureux, alerte, allure, dont la gaîté éclate ainsi que la lumière et se communique à l'esprit avec la même soudaineté. On écoute; on est loin, si loin, plus loin; on est au delà de l'espace et du temps, au fond des jardins de l'âme merveilleuse, sur l'herbe bleue où se baigne la lune, au pied des fontaines

d'extase, à la source du llouvc d'oubli. Ou écoute Farinelli, et la phrase divine qu'au roi d'Espagne dix ans de suite il a chantée :

Por qucsto dolce amplcsso...

On écoute Guadagni et la délicieuse plainte qui s'exhale de VOrfeo de Gluck :

Che farô senza Euridice?...

On écoule tous ces airs abolis qui enfermèrent en leurs cloisons de cristal l'univers sentimental d'un régime. Et le duo de Pergolèse, où toute la peine des départs se lamente :

Nei giorni tuoi felici Ricordati di me...

Elle duo de Cimarose, où resplendit tout le bonheur

des matinées :

Prima che spunti In ciel Paurora. . . ^

On ne parle plus. On ne bouge plus. On ne souffle plus. On ne fait plus signe à un masque. On ne remue

* « Tout seul, écrit Jean-Jacques, enfonnô dans ma logo, je me livrais, malgré la longueur du spectacle, au plaisir d'eir jouir à mon aise et jusqu'à la fin. Un jour, au théâtre de Saint-CUrysostôme, je m'endormis, et bien plus profondément que je n'aurais fait dans mon lit. Les airs bruyants et brillants ne me réveillèrent point; mais qui pourrait exprimer la sensation délicieuse que me firent la douce harmonie et les chants angéliques de celui qui me réveilla'? Quel réveil, quel ravissement, quelle extase, quand j'ouvris du même instant les oreilles et les yeux ! Ma première idée fut de me croire en paradis. Ce morceau ravissant, que je me rai)pclle encore, et que je n'oublierai de ma vie, commençait ainsi :

Couservarai la bella

Che si m'acccudc il cor... >

Confessions, livre VII.

160 VENISE AU XVIIl'^ SIÈCLE

plus la cuillère de son sorbet. On ne glisse plus un aveu dans le cou de sa voisine. On écoute. Il règne un silence d'église. L'auditoire est suspendu au point d'orgue comme l'Olympe était suspendu à la chaîne dor de Jupiter. Et puis, quand la voix s'est tue, un transport éclate qui ressemble à du délire ; des sonnets s'éparpillent sur des feuillets de soie; des colombes aux sonnailles d'argent s'abattent aux pieds de la chanteuse; les lèvres jettent des baisers, et des exclamations se pâment : Ah! siestu benedctta!... Benedetlo el pare che t'ha faltal... Ah! cara, mi biUo zoso... ^

Mais quoi les théâtres? Quoi les conservatoires et les églises.'' La musique est partout.

Elle crève les parois et déborde les cloisons. On ne saurait ici la contraindre entre des salles comme la peinture dans un musée, l'empêcher de se divulguer et de s'associer. Ici elle n'est point un art d'agrément : elle est une nécessité sociale. Elle n'est point un talent surérogatoire : elle est une condition de l'être. Elle n'est point une culture, mais un besoin de la nature, mais la nature même de ce peuple oiseau, qui comme le rossignol et le poète, a reçu son cerveau en gosier.

On l'aime spontanément, on la comprend sans application. Est-il besoin d'application pour jouir du sourire du paysage ou de la grâce d'une passante?

' Saint-Didier. La Ville et la République de Venise. — « Scarlatti, écrit Lalandc, fit un duo dans l'opéra Clemenza di Tito qui transportait les spectateurs au point de leur faire jeter des cris de transport et d'émotion qu'on aurait pris pour des hurlements. »

LA PASSION MUSICALK 161

On Cil joiiil (î<^ la sorltî. On en use libremcnl avec elle. On s'en déleclc sans môme y prcndn; i,'^ai(le, au point qu(;, sauf à Varia, on ljal)ille au théâtre; que dans la rue on ne tourne pas la tête après de ravissants concerts ; et qu'à Venise, le musicien ambulant, jouant comme un maître, ne surprend pas davantage qu'à Londres un matelot ou un marchand de citrons'.

La musique est le parler domestique, la douce langue maternelle qu'on ne se rappelle pas avoir un jour apprise, le verbe ailé et mélodieux que Dieu choisit pour la cité de pierre et d'eau. On vit en nmsicjue. On s'('X[)rime en musique. C'est en musique qu'on prie et qu'on pleure, (ju'on aime et qu'on se moque, qu'on s'amuse et qu'on rit ; aubades et sérénades, villottes et barcarolles, airs de danse et de bateau, psaumes, hymmes (et ces canzonette plus légères qu'une plume au vent), tous les états de l'àme, tous les modes du sentiment, se traduisent en musique ; et la ville au cœur sonore tressaille en ses flancs de nacre et de corail comme la table d'harmonie de quelque vaste instrument précieux".

« On chante dans les places, dit Goldoni, dans les rues et sur les canaux ; les marchands chantent en débitant leurs marchandises, les ouvriers chantent en quittant leurs travaux, les gondoliers chantent en attendant leurs clients*. » « De partout, dit Burney, on n'entend que des chants ; que deux hommes, môme de la plus basse classe, se promènent bras dessus bras dessous, ils semblent s'entretenir en

' BlRNEY.

* « Ici, dit Burney, il faudrait avoir cent oreilles corunie Argus avait cent yeux. »

^ Goldoni, Mémoires, I, p. :iSO.

162 Venise au xviii* siècle

chantant; dans l'eau, sur les gondoles, il en va de même; pas de mélodie sans une seconde voix; pas d'air qui ne devienne un duo \ » « Sur la Piazza, dit Grosley, un homme de la lie du peuple, un cordonnier, un foraeron avec les habits de son métier commence une aria ; d'autres gens de sa sorte se joignent à lui, chantant cette aria à plusieurs parties avec une justesse, une précision et un goût qu'à peine rencontre-t-on parmi le plus beau monde de nos pays septentrionaux^. » La musique monte sur le Bucentaure triomphal, file sur les gondoles chargées d'appogiatures, se promène sur la Rive avec la bande des garçons enlacés. Elle peuple la Piazza d'essaims mélodieux, d'orchestres imprévus, de petits concerts en plein vent ; tombe des hautes fenêtres éclairées qui laissent traîner sur la lagune des reflets et des accords; s'évade des échoppes ouvertes; tourne des rondes dans les campielli ; rythme la vie, accompagne le travail, exalte le plaisir ^ C'est ce gamin à moitié nu, dont parle Gozzi, qui s'en va par les rues « tout harmonie ainsi qu'un rossignol. » Ce sont cesjeunes filles établies sur la Piazzetta, dont parle Fontana, qui chantent du matin jusqu'au soir et la transforment en chanson. Et ce sont les femmes de Palestrina, ce sont les

• BuRXEY, Op. cit.

* Grosley, Observations, II, p. 10. — a La musique, dit encore Goudar, ne s'est pas fixée au monde galant ; elle a percé jusque dans le monde des mendiants ; les pauvres demandent l'aumône en chantant. » Et il ajoute : « Je suis fâché que vous ne soyez pas ici Milord, car je vous donnerais un grand concert au milieu de la place Saint-Marc, exécuté par cinquante musiciens, gueux de profession, qui tous ensemble feraient autant de bruit que l'opéra de Paris. » Remarques sur la musique et la danse, p. 20, p. 21.

^ « Les Napolitains, disait l'abbé Goyer, vivent plus par les oreilles que par les autres sens. » On pourrait le dire aussi des Vénitiens.

femmes de Malamocco dont parle Gœtlie. Tandis ([ue leurs maris sont en mer, elles chantent sur le rivag'e ; elles chantent sans se lasser dans le crépuscule d'or qui tombe ; elles chantent tant que des profondeurs de l'espace une voix lointaine ne leur réponde, reprenant le couplet : celle des pêcheurs qui reviennent, et s'annoncent, et par-dessus l'étendue s'étreignent à elles avec la voix. « Ne trouves-tu pas ça beau, très beau? » demandait Gœtlie à son amie*.

Mais c'est la nuit surtout, quand le silence des airs s'ajoute au silence des eaux, que Venise exprime toute son âme harmonieuse. 0 nuits pures ! nuits inelTables et divines! nuits de Venise! Lalune tremble sur l'eau ridée ; l'ombre s'embusque au coin des palais pilles ; une petite lumière vacille ainsi qu'au fond du chœur une lampe d'église ; tout s'est tu ; un rite s'accomplit; les choses écoutent; et c'est si beau qu'il semble que l'on rêve ; et c'est si doux que l'on retient son souffle. Alors le cœur trop oppressé s'épanche de lui-même, alors jaillissent aux étoiles les sérénades ailées, alors les stances du Tasse s'envolent aux lèvres des gondoliers. Un commence, et un autre qu'on ne voit pas, qu'on ne sait pas, perdu dans les ténèbres, ou couché sur un promontoire, ou accoudé sur un balustre, ou accroupi dans sa gondole, continue,..

« Voix lointaine, ajoutait Gœthe, voix d'un effet étrange... voix qui a quelque chose d'indéfinissable et émeut jusqu'aux larmes... c'est conmie une plainte sans tristesse... »

' « Fincl st du das nicht schôn, sehr schon ? » Tagcbilcher und Briefé Gœthes aus Italien, p. 158.

i64 VENISE AU XVIIl'' SIÈCLE

On dil : « Ce peuple léger, » On dit : « Ce peuple efféminé et frivole. » On dit : « Il ne prenait garde qu'à la bagatelle ! » Hélas ! sans doute. Et pourtant, quel que soit le sévère jugement qu'aient mérité ses fautes, il convient de ne jamais oublier qu'il eut le culte de la musique, et qu'il eut cette autre grande chose : le respect de la nuit.

Il n'offense pas la nuit. Il n'insulte pas la nuit. Il se recueille devant la nuit sacrée que remplit la musique. « C'est la seule musique dont les Italiens jouissent en silence, dit Baretti, comme s'ils avaient peur de troubler la quiétude, de troubler le silence de la nuit^ »

' BxRETii, Gl' Italiani o sia Relazione derjli usi e cosLumi d'Italia, p. lo3.

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