‹ Venise au XVIIIe siècleChapitre 16 sur 45 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

I. Qu'au XVIII» si(''cle Venise est la seule vill(î d'Italie ayant une. envole originale de peinture.

II. Les grands fresquistes et les hardis manieurs do brosse. — (jianibattisla Tiepolo.

m. Les petits maîtres vénitiens. — Leur groupe. — La fine renaissance d'art qu'ils inaugurent. — En quoi ils sont nouveaux. — Le genre. — L'écriture. — Le format. — Au lieu d'inventer, ils travaillent d'après nature. — Ils racontent Venise. — L'image ([u'ils en donnent.

IV. Rosalba Carriera et la société élégante de Venise. — Pietro Longlii et les scènes de mœurs vénitiennes. — Canalelto, Francesco Guardi, Bernardo Bellolto et le décor de Venise. — Le Piranèse. — Les vignettisLes.

V. Intérieurs et mœurs des petits maîtres. — Chez la Rosalba.

Il n'y a pas que la musique. Il y a la pointure. Au xviif siècle, Venise est la seule ville d'Italie ayantune école originale de peinture.

Tandis qu'au Midi, c'est toujours l'inlluence de Pietro de Gortone, et tandis qu'au Nord, les imitateurs des imitateurs des Carraches s'imposent comme des niodîdes souverains, Venise tente des voies nouvelles. « A Venise, écrit IcbonLanzi, on voit naître certains styles, sinon parfaits, du moins ori|^inaux.' » « Et

* Lanzi, Storia pilLorica delV llalia, III, p. 258.

Venise, ajoute Cochin, peut se vanter de posséder les plus habiles peintres qu'il y ait dansFItalie. ))Cochin vaplusloin.il assure en propres termes que ces peintres vont de pair « avecles meilleurs de toute l'Europe* ». Laissons Sebastiano Ricci, mort en 1734, que Mariette appelle «un fort beau génie»; laissons Antonio Balestra, mort en 1740, l'esprit de grâce et de gaîté, au savoir profond et au talent facile: laissons Giovanni Battista Piazzetta, mort en 1753, qui se plaisait aux grands effets d'ombre et de lumière. Autour d'eux, après eux, se presse une pléiade d'artistes tout feu et tout esprit, oîine se recrutent pas seulement d'excellents portraitistes comme Amigoni, ou d'excellents paysagistes comme Marco Ricci, mais ces beaux fresquistes, ces hardis décorateurs, ces oseurs de grandes machines, ces illustres et brillants chevaliers du fa presto qui éblouissent le moment. Leur gloire s'étend au loin. L'Europe des palais en rocaille se les arrache. Ils passent de résidence en résidence au service de personnages. Us sont membres d'Académies royales. Ils sont directeurs d'Académies de Beaux-Arts. Ils sont peintres de cour. Ils sont aux gages de césars laurés, d'impératrices souveraines, des rois d'Angleterre, d'Espagne, de Pologne, des électeurs-palatins, des princes-évêques, du prince de Gondé, du duc d'Orléans ■. Il faudrait tous les nommer,

* « Venise peut encore se glorifier de posséder les plus habiles peintres qu'il y ait dans toute ritalie, et tels qu'ils peuvent aller de pair avec les meilleurs qu'on puisse citer dans toute l'Europe. » CocHiN, Voyage d'Italie, III, p. li)9.

* Sebastiano Ricci, qui à Paris a été reçu membre de l'Académie royale en 1718. travaille à Sciiœnbrunn et Hamptoncourt. Antonio Pellegrini travaille pour le duc de Manchester, pour les échevins d'Amsterdam, pour mylord Catogan, pour le duc d'Orléans, pour le prince-évêque de Wurtzbourg, pour l'impératrice Amélie, pour

ot Pcllegrini, et Diziani, et Nazzari, et Rotari, et Fontebasso, et Guarana. On en aurait jusqu'à demain. De cette foule à l'œuvre, un nom se détache, qui la résume puisqu'il la dépasse : Giambattista Tiepolo

Celui-là est très grand*. Il est le grand peintre. 11 n'est que peintre. Il a l'ivresse de peindre. Il faut à son emportement les plafonds d'église et de palais, les salles du trône, les escaliers d'honneur, toute l'immensité des étendues, où son génie éclate soudain, et c'est comme de grands coups de cymbales d'or. A Venise, et dans la plupart des cités de la Dominante,

rôlectcur-palalin Charles. Giovanni Segala est le peintre en titre dts empeicurs Joseph II et Charles VI. Jacopo Amigoni meurt en 17o2 à Madrid, où il est peintre de la cour. En 175G. Pétersbourg appelle Pietro Rotari, en 1760, Francesco Fontebasso. Moscou, Dresde, Varsovie entretiennent aussi des peintres véniliens. Francesco Casanova, le frère de l'aventurier, passe du service du pi'ince de Condé au service delà grande Catherine. Son autre frère Giovanni Casanova que Winckelmann appelle « un grand talent capable de tout ce qu'il veut », est directeur à Dresde de l'Académie des Beaux-Arts. L'empereur Joseph II se félicite d'avoir vu à Vérone deux choses d'un mérite rare, l'Amphithéâtre et Giovanni-Bettino Cignaroli, « le premier peintre du monde ». Etc., etc. Voir L\nzi, op. cit. Mariette, Abecedario, etc.

' Né à Venise en 1G06. Mort à Madrid en 1770. — Sur Giambattista Tiepolo, pour ne point citer les témoignages contemporains — Canal, Zanetli, Alessandro Longhi, Lanzi, etc. — voir les trois monographies de Ghennevières, Meissneret Modem. — Les études ou les recherches du marquis Solvatico, de Charles Blanc, de Leroi, d'Urban^ de Gheltof, de .Mulmenti, de Délia Rovere, de Buisson, de Leilschuh, de Ricci, de Wyzewa, de Ghennevières encore, de Modem encore, de Boucher, de Gronau, de Frizzoni, de Lafond, de Melani, de Vesme, de Battistella, etc. permettraient d'écrire sur le maître vénitien le livre qu'il attend. — Pour l'indicalion précise de ces travaux, voir la Bibliographie à la fin de cet ouvrage. — Les pages du marquis Selvatico relatives à Tiepolo se trouvent dans sa Storia esleticocritica délie Arti del Disegno, Venise, 18o3-b6, II, p. bl'à.

en Italie et à Milan, en Bavière et à Wurtzbourg, en Espag-ne et à Madrid, on ne mesure plus les champs de muraille qu'il couvrit de sa peinture aussi claire que du jour.

Il improvise. « Il exécute un tableau en moins de temps qu'il ne faut à un autre pour broyer ses couleurs ^ » En dix heures, pour gagner un pari, il brosse les douze figures des douze apôtres grandeur deminature. Comme s'il avait faites siennes toutes les expériences et toutes les conquêtes du passé pictural, il est d'une force terrifiante, et il se plaît à la montrer. Il s'en vante. Il s'en amuse. Echevelé, éperdu, lancé comme un tourbillon à travers l'espace. Bras en l'air et jambes en l'air, raccourcis impossibles, draperies et chevelures au vent, galops furieux et cabrés de quadriges, architectures qui se renversent, grappes de corps qui s'écroulent, elles grandes nues quis'échirent, etlalumière qui ruisselle à torrents, ainsi ses plafonds: ils ressemblent à des prouesses. Un panache flotte à la cime de son esprit ; un fracas l'habite ; un vertige l'entraîne; en même temps qu'une élégance souveraine l'a lié à son rythme. La Renaissance fastueuse et somptueuse a pris dans son giron ce bâtard du Véronèse, conçu en une nuit de folie ; elle l'a bercé ; elle lui a chanté, et Ta nourri de son dessein.

Rinaldo aux mains pleines de fleurs détourne son visage du bouclier de diamant où il mire sa jeunesse; sous l'ombrelle vert tendre et lilas que lui érige un esclave, un Gontarini, paisible comme un portrait du Titien, accueille Henri III, roi de France, en sa villa de Mira ; sur un char attelé de paons qu'un petit Amour

* Paroles du comte du Tessin au roi de Suède. Citées par Vesme, Le Peintre graveur italien, p. 376.

t'xcite d'une baguette de paille, Hera la déesse do l'air, ceinte d'argent, en robe blanche lamée d'or, un sceptre d'or à la main, s'élance des nuages roses. Dans son imagination flamboyante, il y a des nègres et des nains, des turbans et dus simarres, des blancs lévriers et des aiguières d'or ; à une branche de sapin, un hibou s'est j)erclié ; sur un cliapiteau de colonne, un pei-roquet lustre son plumage; des chauves-souris virent dans le crépuscule ; des étendards vieux-rose sont ilressés ; des trompettes relèvent leur long tube ; de blancs hippocampes aux lianes harnachés d'algues et de coraux, chevauchés do Tritons et d'Amours, fouettés d'écume et de soleil, traînent Amphitrite nue sur la mer radieuse. A l'horizon des femmes s'accoudent à des balustres pelles; des portiques agencentleurs nobles colonnades ; et au milieu de ce tumulte, le marbre immobile est si calme.

Il y a des manteaux de soleil, des pages porteurs de coussins, et dos obélisques jaillis brusquement des nuages ; il y a des janissaires et des hallebardes ; des mâts de galère et des nez de carton ; des joueurs de théorbe et des princesses emperlées ; des autruches, des sarcophages, de grands chapeaux, de blanches statues, de claires nudités, de précieux ustensiles; et des Amours, dos bandes d'Amours, des fui tes d'Amours, des pluies d'Amours, qui jouent avec des Heurs, se cachent sous des draperies, guignent derrière une aral)es(|ue roccoco, s'éparpillent sur leurs ailes de papillon, montrent au vol leur séant ou leur sourire ; une foule, une cohue empruntée de partout, raccolée de partout, des noces de Cana, du carnaval de la Piazza, des juiveries du Ghetto, rassemblée là on ne sait pourquoi, on ne sait comment, pour le plaisir des

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yeux et la gaîté des paradoxes. Et puis, il y a son nègre Alim qu'il aimait à cause de ses beaux tons de suie; et puis, il y a son modèle, la souple Cristina, la blanche fille de gondoliers, quiluiposala sainte Vierge, sainte Lucie, sainte Catherine, sainte Hélène, Iphigénie, Cléopâtre, Ariane, Amphitrite, tantôt recouverte de brocarts aux lourdes cassures, tantôt n^ayant d'autre vêtement qu'un bracelet de camées à son bras.

Il n'est nullement logique. Il loge au pays divin de l'absurde. Il se permet toutes les négligences comme il se paie toutes les audaces. Il ne craint pas le risque. Il ne sert pas le vraisemblable. Il est essentiellement immodeste. Que lui importe, dans son Martyre des Chrétiens sous Trajan, de mettre une pipe à la bouche du consul romain? ou bien parmi les spectateurs de la Communion des Apôtres, d'en évoquer un, les pieds dans l'eau, qui retire sa chemise? Il n'y regarde pas de si près. Il n'y regarde jamais de trop près. Et dans ses fresques, comme dans ses toiles, comme dans la suite de ses eaux-fortes, dans ses Capricci, dans ses Scherzi di fantasia, il en invente de toutes les couleurs. Il cède sans autre à son imagination burlesque. Il sacrifie à son humeur bizarre. Il obéit à son génie d'hilarité. Il rit. Toujours grand cependant. Quoiqu'il aborde, lui donnant du style. Exhaussant tout ce qu'il touche. Exagéré. Théâtral.

Et c'est une allégresse splendide. C'est un débordement sonore. C'est de la jeunesse et de la fête en une explosion de beauté. Et c'est de la lumière surtout, toute la lumière des ciels et toute la lumière des eaux, toute la lumière de Venise qu'il a recueillie dans ses prunelles, dontil s'est imprégné jusqu'aux moelles, au milieu de laquelle il nage comme en un bain. Il ne peint

pas (les idées, à peine di'S images, il peint de la lumière. Ses plafonds s'irradient comme le cicd des oiseaux, et ses poèmes semblent écrits avec Télémcnt des nuages. Fiat //^// Que la lumière soit! La lumière est plus belle ([ue tout, elle est plus belle que l'iiomme, plus belle que la femme, elle est la plus belle des créatures de Dieu, et il en sait tous les triomphes et tous les jeux.

11 connaît l'éblouissement du plein air. Il s'enivre aux transparences de l'atmosphère. Il se joue dans la magie de l'enveloppe, et il s'amuse avec les reflets comme un funambule avec des boules d'or. Et les gris d'or, et les blancs de nacre, et les blonds tièdes, il les sait. Il sait l'éclat du brin de paille dans l'étable, et le jour qu'on dirait tombé de lampes en opale, etles rayons roses et glissants des aurores émues. Clartés ambrées, pâleurs rougissantes, minutes d'incarnat et de perle, tout ce qu'il y a de fluide et de diaphane au monde, tous les secrets irisés du flot, de l'air et du nuage, toutes ces choses qui miroitent et qui chatoient, il sait toutes ces choses...

Il n'est pas qu'un grand peintre du xviif siècle, il est un grand peintre tout court. Il est l'artiste patricien qui travaille pour les patriciens faiseurs d'exploits et commandeurs de fresques \ Il est le contemporain de ce qui à Venise se dresse encore jusqu'à la taille du souvenir. Il faut le placer à côté de Foscarini le doge, d'Emo l'amiral, de Marcello le musicien. Il est le citoyen de la Dominatrice opulente, aux pieds de

' « J'ai entendu dire au seigneur Tiepolo... que les peintres doivi-nl essayer de réussir dans les O'uvres grandes, c'esl-à-dire dans celles i[ui peuvent plaire aux seigneurs nobles et riches... » Nuova Veneta Gazzella, 20 mars 1762.

laquelle Neptune renversait sa conque de monnaies, de perles et de coraux, telle qu'il l'évoqua à un dessus do porte du Scrutinio. Chez lui la tradition suljsiste. La Renaissance se prolonge. La Décadence s'illustre de majesté. Une époque qui produisit un tel maître reste grande.

Il n'y a pas que lui cependant. Il n'y a pas que les prestigieux virtuoses qui l'entourent. A leur ombre, il y a les petits maîtres.

Rosalba Carriera avait dix-huit ans ; elle était dentelière : elle inclinait son visage d'une laideur fine sur le délicat point de Venise, lorsque, le métier de dentelière n'allant plus, un Français, qu'on appelait Monsù Jean, et par où il faut entendre le peintre Jean Steve, lui montra à peindre enminiature. Elle y réussit très bien. Elle y réussit si vite et si bien que quelques années plus tard, vers 1700, avant achevé de son ami Antonio Orsetti un petit portrait qu'elle lui avait donné pour rien, Antonio Orsetti voulut la récompenser de ce joli ouvrage. Il lui ofMt deux paires de gants et deux sachets parfumés. Et cet art mignon, qui s'écrit sur l'ivoire ou le vélin d'un pinceau aigu comme un fil, qui se tient dans le creux de la main, et s'admire à la loupe, indique assez bien le format de la peinture nouvelle.

Non plus les grandes fresques et les grands espaces. Non plus les grands sujets et les grandes machines. Non plus l'immensité des étendues héroïques. Mais les tableautins de chevalet s'accrochant aux panneaux ; mais les pastels de nuance inclinant leurs cadres

ovales sur un coin do salon; mais les éléganlcs vigneltes aux feuillets des petits livres; et cercl«ies de cuivre, ou bien enfermées en un étui de j^aluchat rehaussé d'argent, ou bien contournées de pierreries aux couvercles des boîtes, les ardentes et belles et fines miniatures.

L'esprit nouveau engendre une vision nouvelle. Un monde différent suscite une école dilférente. Et après avoir donné au monde ses hardis manieurs de brosse, Venise produit ses petits maîtres. C'est la Rosalba, qui naît en 107G d'un fattore de procurateur. C'est le Canaletto, qui naît en 1G97 d'un peintre de décorations théâtrales. C'estPietro Longhi, qui naît en 1702 d'un argentier habile homme. C'est Francesco Guardi, qui est de 1712. C'estBernardoBellotto,quiestde 1720. Et c'est ceux qui les permirent ou qu'ils permirent, tous leurs élèves, tous leurs imitateurs, et par eux, grâce à eux, une exquise petite Renaissance d'art, vive, claire, spirituelle, enjouée, heureuse, pleine de grâce et de brio.

Descendus des hauts échafaudages, ils rétrécissent leur horizon en même temps qu'ils appointissent leur talent, ils se précisent dans la proportion même où ils se limitent. Par là môme ils sont nouveaux.

Ils sont nouveaux, d'abord, par le champ qu'ils embrassent et par l'espace qu'ils mesurent, tellement que le Canaletto a bientôt fait d' « excommunier » le théâtre, et les vastes décors qu'il brossait dans la boutiijue de son père ; tellement que Pietro Longhi apparaît vite lassé de peindre des Adorations dans les églises ou des Chutes de Titans dans les escaliers de palais; et tellement que la Rosalba demande vingt-cinq louis au Président de Brosses d'une Made-

leiue « grande comme la main ». Leur rêve se comprend d'un coup d'oeil, et c'est en pouces qu'on mesure leurs plus vastes concepts \

Ils sont nouveaux encore par les procédés qu'ils inventent et parles perfectionnements qu'ils apportent. On les voit très préoccupés de questions techniques. Accordant une importance considérable à la matière, ils s'inquiètent de doter leur art d'écritures inédites, et de modes d'expression différents. C'est ainsi, par exemple, que la Rosalba renouvelle l'art de la miniature en lui ouvrant des champs plus larges et en l'enveloppant d'une atmosphère fluide. C'est ainsi qu'elle amène le pastel àun degré déclatet de fraîcheur, que personne n'avait connu avant elle, et que La Tour va mettre à bon profit-. C'est ainsi que Pietro Longhi s'essaie à peindre sur verre. C'est ainsi que Canaletto se sert delà chambre noire. Et c'est ainsi, encore, que sur cuivre, n'usant jamais de contretailles, laissant transparaître la blancheur du papier, la ménageant avec un soin extrême, il obtient ce blond frémissant, lumineux, filtré dans le soleil, que l'école vénitienne de gravure contemporaine, Tiepolo en tête, adopte en souriant^.

* « Les tableaux venus de Flandre, écrit Horace Walpole dans ses Anecdotes of Painting, comprenaient deux belles vues de Venise par A. Canal de 53 pouces de haut sur 90 pouces de large. »

' « Et qui sait, écrivent les frères Goncourt, s'il n'y eut pas dans la vocation de La Tour une influence de ce passage de la Rosalba à Paris, en 1720 et en 1721 ? La Tour avait pu assister à ce triomphe du pastel, à cette fortune des crayons de la Vénitienne... » E. et J.. de Goncourt, L'Art du XVlIb siècle, Paris, 190G, I, p. 324.

^ Voir Charles Blanc, Histoire des Peintres. École Vénitienne : Canaletto. — Cfr. Tiepolo, ibid. — Anton-Maria Zanetti retrouve le procédé perdu des bois en couleur : « Ma faible et incorrecte estampe à trois teintes, écrit-il à Francesco Gaburri, que vous avez si bicnveillamment honorée de votre complaisance, n'a rien en soi de bon que

LES PETITS MAITRES VÉNITIENS 17ij

Mais ils sont nouvouux surloul par le fait capital (jifils abandonnent départi pris les sujets historiques ou religieux pour s'adonner au genre. Ils n'imaginent plus : ils regardent, lis ne composent plus : ils observent. Et comme s'ils s'étaient énervés dans leurs facultés créatrices, ils s'attachent docilement, pres(jue servilement, à la réalité contemporaine. Ils travaillent d'après nature. Ils expriment directement^ce qui esta leur portée et à leur porte. Et ils disent Venise, la Venise de leur temps, la Venise qui scintilla sous leurs yeux, la Venise qui vécut et qui est morte, et ses modes, et ses mœurs, et ses fêtes, et ses gens, et ses intimités, et son paysage, et son décor, toute sa vie heureuse, tout son train charmant.

De telle sorte que chez eux et par leur œuvre, en images claires, en visions limpides, en aspects do grâce, de lumière et d'esprit, la ville unique se profile...

La Rosalba d'abord \ Elle est l'aînée. Elle est aussi la plus célèbre".

d'avoir déterré la manière perdue d'Ugo, d'Andréa Andrcini, de Beccafumi, d'Antonio de Trento, et d'autres, la(}uelle au temps de mon bien-aimé Parmigianino, était délice et jouissance... » Bottari, Raccolla di leltere siilla pittura, II, p. 130.

* Sur la Rosalba, voir : Mariette, Abecedario ; Charles Blanc, Histoire des Peintres, Ecole vénitienne; Alfred Sensier, Journal de Rosalba Carriera; Maiamani, fiosaZôa Carriera; etc.

- A Venise, elle est sollicitée par les plus grands personnages. Une de ses miniatures coûte 50 sequins ; un pastel de 20 à 30. A Paris, où elle débarque chez son ami Crozat en 17iO, elle est reçue do l'Académie de pinnture à l'unanimité, « personne n'ayant voulu mettre do boule noire ». Klle est visitée par le Régent, recherchée du plus grand monde, écrasée de commandes et d'argent, suppliée pour un portrait par les Parabère et les de Prie. A Vienne, où elle se rend

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Quelque chose de vaporeux, de volatil, d'à peine fixé : c'est son art; son art est comme une poussière de grâce tombée du calice des corolles et de l'aile des papillons, comme une ombre de ressemblance dans une fleur de couleur.

Alors, dans cette écriture lumineuse et féminine, qui semble inventée exprès pour les coquetteries de son temps, elle dit — avec quelle adresse! — la société efféminée du moment, le monde lustré et poudré de Venise, les personnages de l'élégance et de la fête, et les lords en passage, et les altesses en séjour, et les rois en exil de Candide, et les zcntildonne allurées...

Oui. Sous ses crayons agiles, dont la touche se pose comme une caresse et cueille au vol la fleur des choses, ressuscitent au jour ces Vénitiennes que l'Eu- ■ rope adora, toutes ces mignonnes prêtresses du pays de Cythère. toutes ces passantes de l'heure qu'Amour a passées dans son bac. Et la Cornaro, et la Carrer, et la Zenobio, et la Pisani, et la Maria Labia, amie des Français, « fort g-alante et fort belle », et la Foscari à l'aigrette noire, et la Barbarigo au petit tricorne sur l'oreille, et la Mocenigo que l'on appelait « la Mocenig'O aux perles, » à cause des perles précieuses dont elle parait son corps charmant.

D'un doigt prompt, elles avaient noué autour de

on 1730. le succès est le même. Watteau voudrait posséder « un petit morceau » de sa main; « en retour, lui écrit son commettant, il vous envoyerait quelque chose de lui, mais si cela ne se pouvait, l'argent se fait tenir facilement ». « Conservez, je vous prie, ce tableau en mémoire de moi, et comme une preuve de l'estime que jai vouée à la plus habile femme du monde », lui écrit Vleughels. « Si vous répudiez les louanges, pourquoi vos ouvrages sont-ils si parfaits ? » lui écrit Mariette. — Voir les deux éditions du Diario de Rosalba Carriera donnée par Vianelli et par Sensier. — Et puis, Malamani, Rosalba Carriera.

leur col le velours d'un ruhan, [)i(jU('' une mouclu^ au satin de leur joue, éparpillé sur It^urs cheveux, leurs étoiles, leurs épaules, les bouquets de roses et les bouquets de pierreries. Et ainsi qu'elles s'habillèrent, les voici. Elles montrentleur chair transparente comme l'intérieur d'un coquillage. Elles ouvrent leurs prunelles couleur d'eau. Elles regardent et sourient. La clarté d'un pétale, c'estleur frêle substance. Le lustre d'un taffetas, l'argent d'une dentelle, c'estleur âme fragile. Elles ne sont que miroitement, chatoiement, surface moirée, enveloppe brillante, fard léger. Elles ne sont que le duvet qui s'attache à l'épiderme des choses. Vivant d'une vie éphémère de nuage et de nuance, ne durant que le temps d'un rayon ou celui d'un sourire, faites d'un souflle, il semblerait qu'un souffle suffit à les détruire. Ainsi elles ont charmé le moment ; ainsi elles ont apparu sur des seuils de lumière; et ainsi elles demeurent.

Et comme la Rosalba dit les héroïnes de l'instant d'amour, Pietro Longhi, ce gentil petit Lancret de Venise, qui s'amuse au spectacle vif de la rue, qui en saisit sur le fait les mille et une saynètes, qui muse, qui flâne, qui baguenaude le nez en l'air, qui furète au fond des boutiques, qui s'insinue dans l'intimité des cashii, qui se faufile dans le mystère des intérieurs, Pietro Longhi dit les mœurs de la cité fantasque. Il est un joli peintre de mœurs. Il est un peintre de mœurs tout jovial et potelé \

Il montre le rhinocéros ou le géant du casotto. Il

' Sur Piclro Lonjjlii, voir : Alossandro Longhi. Compendio délie vile dipittori veneziani ; Lazari, Eloffio di Pielro Loiu^hi; Symonds, The dramatic fables and l'ielro Longhi; Erncslo Masi, Carlo Goldoiii e Pietro LoiujUi.

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profile le théâtre de marionnettes ambulant. Il évoque l'astrologue de la Piazzetta, qui en habit rouge, juché sur son estrade, armé d'une longue sarbacane, glisse la bonne aventure à l'oreille des garçons. Et si contre le pilier du palais ducal, crayonnée au charbon, une inscription électorale est demeurée, il la cueille au passage : W per piovan don Ziiane padre de' poveri! ou bien W per doze Pier Francesco Loredam padre de' poveri! Et si, dans la belle lumière azurée du par-, loir de S. Zaccaria, un joueur de cornemuse donne la comédie aux religieuses vêtues de blanc, il le représente. Et au Ridotto, entre les parois couvertes de peintures et flanquées de petites tables à jeu, il évoque la foule qui se promène ou se produit, les masques, les dames en paniers, les cavaliers à manchon, les mioches, les petits chiens, le bonnet d'un arlequin, la soutane d'un abbé, et une porteuse d'eau minuscule, qui a égaré là, on ne sait pourquoi, les deux seaux de cuivre de son bigollo et le satin noir de sa moretta. Fumeurs de longues pipes, filles aux robes de nuance et aux socques de couleur. Turcs, marchands leurs balances à l'épaule, tricornes galants, baiitte légères, masques blêmes, il montre ce pelit monde à l'œuvre, allant, venant, trottinant, se saluant, s'agitant, se trémoussant. Il en connaît les attitudes gouailleuses et les mouvements rapides. Il en a croqué au vol les mines et les manèges. Il en a observé les légèretés charmantes. Il sait l'impertinence d'un petit pied chaussé de satin blanc sur la dalle grise; sous la transparence de la gaze noire, il sait l'éclat rose d'une gorge avivée d'une fleur ; les coups d'éventail et les clins d'œil; les regards en coulisse et les sourires furtifs ; les appels brefs et les menaces du bout

(lu doij;;t ; la façon qu'ils ont de porter leur manteau, d'ahaissiT leur masque, de le rejeter sur l'oreille, et alors quelle ironie apparaît de ces deux visages brusquement accolés, l'un de Satyre, l'autre de Grâce; connnentces mignonnestVétillent, s'assoient, se lèvent, jettent une réplique à un vieux masque courbé sur son bâton, troussent leurs robes, ballonnent leurs paniers, introduisent partout leurs frimousses, se tirent àTécart pour un gentil secret à l'oreille ; comment les cavaliers qui les flanquent leur rendent bommage ou visite, les accompagnent à la promenade, soutiennent leurs vertugadins, ou derrière leur fauteuil, le monocle aux doigts, se penchent sur la taille ronde.

En une suite de petits tableaux d'intérieur, la Vénitienne est racontée au saut du lit, à sa toilette, à son miroir j à son rouet, lilant, lisant^ s'iiabillant, se déshabillant, se coill'ant, prenant du chocolat, faisant une visite, recevant son tailleur, son perruquier, son maître de géographie, le nègre à pourpoint d'écarlate qui lui apporte un billet, ou l'abbé qui lui conte fleurettes au chevet de son lit, oia sous les draps à volants elle est pelotonnée.

L'une, en robe bouton d'or ramage de vert et de rouge, ajuste une fleur à son corsage. Une autre au jupon de soie à fleurettes, cambrée devant sa glace, boucle la pointe de son corset. Une autre, un chiflbnnage de chose blanche sur les cheveux, un fil de perles à son cou, un mouchoir de batiste s'effilant à la pointe de ses doigts, prend sa leçon de menuet d'un vieux maître à danser; de la toilette grise, fanfreku'hée de rose et garnie de fourrure, la jeune gorge se découvre; le corps s'incline; le petit soulier à haut

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talon s'avance hardiment; en retrait, vue de dos, une matrone regarde; par terre, il y a un chaufle-pieds. Celle-ci, une rose sur l'oreille, chante au son du luth dont un cavalier l'accompagne. Celle-ci, tombée en pâmoison^ la robe entr'ouverte, les paupières closes, subit les approches de l'Amour médecin. Celle-ci, toute potelée dans le grand fauteuil, sa main d'enfant sur le pelage sombre d'un épagneul, une aigrette à ses cheveux poudrés, se fait peindre par Longhi en personne, qu'on voit de dos, au chevalet, en sa gamberluque d'atelier. En fauchons roses passequillées d'un ruban, en fichus croisés, en robes vert d'eau, les soubrettes s'empressent, tiennent le miroir, présentent le costume de brocart, apportent le chocolat et les gimblettes, ajoutent un point au pantalon de dentelles qu'on va passer. Partout il y a des mioches. Et il y a des gens jouant aux cartes sur un tapis, des gens improvisant un concert, des gens s'amusant à une farce de Comédie italienne. On dirait autant d'aspects fugitifs de la vie contemporaine, autant de scènes à la Goldoni, comme l'illustration vivante du théâtre de Goldoni...

Et puis, enfin, à Venise, il y a Venise elle-même, la cité idéale, jaillie de la mer etbùtie de la mer, construite de corail, de perle, de nacre, de madrépore, et doublement lumineuse, puisqu'elle s'érige entre deux lumières, la lumière du ciel et la lumière du sol : il y a ses places, ses ponts, ses canaux, le mirage de ses perspectives et le grouillement de ses foules, la splendeur de ses pompes, le miracle de ses architectures et la magie de son décor. C'est ici qu'intervient Canaletto avec ses deux élèves, Francesco Guardi et Bernardo Bellotto. D'une barque, d'une marche, d'un pont, ils

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regardent. Antonio Canaletto, Francesco GuarJi, Bernardo Bellotto regardent étinceler sous leurs yeux la cité magicienne'.

De la Piazza jaillit le jet roug(! du Campanile. De la Piazzetta s'élancent les deux colonnes du Crocodile et du Lion. La Riva enjambe le Pont de la Paille et s'enfuit là-bas vers la ligne lointaine de l'horizon changeant. La masse de porphyre du Palais ducal se frange sur l'azur du ciel d'un point blanc de guipure. Entre deux grèves de palais et d'églises, parmi une forêt d'aiguilles, de dômes, de pointes, de pinacles, de frondaisons et floraisons en marbre, le Grand Canal s'écoule, tel le fleuve royal de l'Histoire. S. Maria délia Sainte semble une pièce d'orfèvrerie en vieil argent ; au sommet de la Dogana, la Fortune d'or éclate comme une flamme ; S. Giorgio Maggiore se colore au loin comme un nuage. Autour de leurs puits à margelle sculptée, les campi mélancoliques étendent leurs champs de silence, rayés de listes blanches. Dessous une vergue, apparaît un coin de traghetto; derrière un mur, s'effile la quenouille d'un cyprès ; au bout d'une calle, le mât d'un navire se balance ; trois fenêtres s'accouplent au-dessus d'un balcon ; un pont enjambe le rio d'une arche svelte ; une cheminée hottée s'érige dans le ciel ; des lézardes d'or se mirent dans l'eau flétrie; le crépi s'effrite à une paroi de brique rose. La foule anime ce décor d'opéra ; elle en ferait, dirait-on, partie ; tantôtémiettée en silhouettes volantes ; tantôt éparpillée en jolis cercles menus ;

* Sur Antonio Canale, dit le Canaletto, et son neveu Bernardo Bellotto, voir : Meycr, Die beiden Cannlelto ; Mouroau, Antonio Canal dit le Canaletto ; Uzanne, Les deux Canaletto. — Sur Fiancesco Guardi, voir: Leroi, Francesco Guardi; Simonson, Francesco Guardi.

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tantôt massée en belles ordonnances, comme disposée par l'habileté d'un chorège, comme groupée pour l'apparat autour de quelque cérémonie pompeuse, régate, procession du Bucentaure, visite du doge aux églises, entrée triomphale d'ambassadeur. Une humanité à la Gallot se répand. De petites figures, vues de dos, vont, viennent, stationnent; des tricornes s'inclinent; des manteaux s'envolent; des bocassmi de laine blanche causent en rond parmi l'ombre transparente de la Piazza ; des caniches batifolent sur la dalle ; des parents cheminent un bout d'enfant à la main; des barcarols se ploient sur l'aviron; des faquins déchargent une felouque; des flâneurs devisent sur un rouleau de cordes ; des vanniers travaillent à Fabri d'une tente ; ou bien un marché grouille sur la Rive : ou bien le doge distribue ses oselle sur la Piazza; ou bien les péotes de l'ambassadeur Clergi sont amarrées au seuil du Palais ; ou bien le pape Pie VI, juché sur une estrade, bénit le peuple en face de l'École de S. Marco. Et c'est encore la fête de la lumière ; les ciels d'argent mat, le gris pommelé des nuages, les miettes d'or blond ou d'or rose à sourire quelque part, au revers d'une voile, au bulbe d'un dôme, à la face d'un palais ; c'est la surface pailletée, plissée, guillochée des eaux planes, tour à tour de moire verte, d'ardoise bleue, d'acier poli comme s'il y traînait une cotte de mailles, et les reflets ambrés qui s'y mirent, et les flaques de soleil qui y tombent, et les Aapeurs d'opale qui s'en élèvent, et les buées qui s'effilochent autour en flocons d'or ou en morceaux de ouate; c'est tout ce spectacle chatoyant et vif, toutes les caresses du jour amical et léger, tous les baisers de l'air diaphane, de l'air fluide sur le

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poëme aux stances de marbre. Oh ! la jolie tache de ce manteau rouge sur la grisaille blonde de la [jaroi, (h', ce bec d'argent de gondohî sur l'eau glau(|ut' du canal, de ce carré de drapeau blanc sur Fhorizon de nacre ! Ganaletto, Bellotto, Guardi regardent. Et ils disent ce qu'ils voient.

Ils n'y ajoutent prescjue rien. Qu'ajouter à ces choses? Venise suflit au peintre. Elle est une œuvre d'art par elle-même. Elle est infinie. Toujours semblable, elle est toujours diverse. Elle s'irise, se nuance, se colore, se décolore, s'allume, s'éteint, se transforme incessamment. Et chacun l'exprime selon son génie, Canaletlo avec plus de précision, Bellotto avec plus de minutie, Guardi avec plus de liberté \ Mais Francesco Guardi est si exquis ! Il a de l'esprit jus((u'au bout des ongles. Il a de la promptitude, de l'audace, de la fantaisie à foison. Leste et léger, il montre une telle indépendance qu'il recompose à nouveau le paysage. Il improvise et sourit. Il se répand en touches spirituelles, en notations rapides, en minces fuséi-s de gaité fine et de bonheur soudain. Il faut voir la délicate quahté des gris argentés de ses ciels; et dans toutes ces transparences, ce rien de sobriété et de grâce qu'il y pique d'un geste souple et sûr d'élégance : rehaut empâté, point de lumière, accent de couleur, l'éclat rouge d'un tabarro ou l'éclat blond d'une clie-

' Les œuvres de Ganaletto, de Bellotto et de Guardi présentent de si étroites analogies qu'il est dillieilc de les distinguer toujours sûrement. G"est ainsi que. de leur vivant même, Brustolon attribuait les Guardi du Louvre à Ganaletto. (Uzanne, Les deux Canaletto, p. 112.) G'est ainsi qu'.Vntonio Ganal et Bi-rnardo Bellotto, signant tous deux « Ganaletto, » passèrent longtemps pour un seul et même peintre. (Meyer, Die beiden Canaletlo.) G'est ainsi que <lans les dernières ventes, on démarque les Ganaletto pour les attribuer à Guardi.

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mise debarcarol. C'est artiste au possible, et moderne comme aujourd'hui. Francesco Guardi fut un initiateur.

Ainsi ces petits maîtres, qui à rimile, qui à la gouasse, qui à Taquarelle, qui au pastel, qui à la sépia, qui à l'encre de Chine, qui à la pierre d'Italie, qui en miniatures sur le vélin, se sont donnés la délicieuse tâche de raconter Venise. On y doit joindre les vignettistes.

Car Venise, où il neige des morceaux de papier blanc et où le vent charrie des feuilles volantes, fait une consommation prodigieuse de vignettes : il en faut partout : aux billets de visite qui s'ornent d'un bout de gravure, aux éventails de papier qui se décorent de grotesques \ aux jnode ei francesiiie dont se tapissent les parois des cabinets, au frontispice de l'almanach galant qui se vend dans un étui de soie, à l'encadrement de la raccolta qui s'habille d'une robe à fleurs d'or, aux feuillets de ce livre d'art, miracle de grâce et de goût, que dans la cité des Aide continuent à imprimer les Zatta, les Pasquah, les Albrizzi -. Si bien que toute une pléiade de jolis ouvriers du burin est à Toeuvre. Ils sortent des ateliers de Bassano ou de Bellune. Ils travaillent pour Remondini. Ils sont de

* Dans le Catalogue de Remondini, paru à Venise en 1772, on lit : « 150 cuivres pour éventails, représentant divers caprices et pensées burlesques et ridicules, masques vénitiens, et autres nouvellement modernisés, et accrus de très nombreuses estampes, miniaturées à couleurs fines, et rehaussées d'or et d'argent. »

- Voir le Parnasso italiano en 52 volumes, édité par Albrizzi. Voir le Tasse, illustré par Novelli. qui coûtait 600 livres. Voir les merveilleuses Raccolte pour noces ou pour entrées, qui constituaient une spécialité vénitienne. Voir les portraits de personnages contemporains, etc., etc. — Le Musée Correr garde une grande provision de CCS feuilles volantes.

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roquôle à l'étranger*. Et rivalisant entre eux d'inventions adroites, de spirituels jtux de la pointe, de l)lori(ls frémissants et lumineux, ces successeurs de Marc-Antoine contemporains du Piranèse ' éparpillent en rond l'esprit de leurs vignettes^. Et ce qu'ils y racontent, c'est Venise encore. Leurs encadrements s'inspirent des moulurages de^boiserie. Leurs culs-delampe se souviennent des ornements du meuble local. Leurs lettrines emprisonnenten un espacegrandcomme l'ongle un coin de paysage ou de jardin. Leurs fines eaux-fortes évoquent autant de scènes de la vie journalière '.

Aussi bien, grâce à eux tous, la Venise contemporaine papillote devant nos yeux.

' Volpato, Cunego, Capellan sont établis à Rome. Vorico à Florence. Dartolozzi à Londres. Geremia à Lisbonne. L'un des Vendramin à Moscou. L'autre à Pêtersbourg.

- Le Piranèse, né à Venise en 1721 d'un tailleur de pierres, est un de ces grands Vénitiens, continuant la ligne du passé, dont nous avons parlé. 11 va de pair avec le Ticpolo. 11 vécut principalement à Home où il grava l'œuvre considérable que l'on sait. Il faudrait dire le tumulte de cette vie lancée à travers toutes les aventures, le feu de cette imagination extravagante, la hardiesse de ce génie inquiet; et comment à Rome, au lieu de copier les Apollons du Belvédère, il va chercher dans les églises tous les stropiats qu'il rencontre ; et comment à r.\cadémie de Saint-Luc il tombe à poings raccourcis sur un architecte qui n'est point de son avis: et comment au Campo Vaccino où il est à dessiner, ayant avisé une hlle accompagnée de son frère, et lui ayant demandé si elle est à marier, il l'épouse incontinent, au pied lové, derrière les arbres, parmi les troupeaux, « à la façon du siècle d'or ». « Celui, dit son biographe, qui pourrait raconter avec liberté et décence la vie tumultueuse de Piranèse, ferait un livre aussi savoureux que celui qui' Ccllini écrivit sur lui-même. » — Bianconi, Opère, II, p. 127. — Cf. Biagi, Elogio del Piranèse.

^ Sur quelques-uns de ces graveurs vénitiens, voir : M.^riette, Abecedario. Duplessis, Histoire de la gravure. Vesme, Le Peintre' 'j.aveur italien.

* Berlarelli, 1 Libri illuslrati a Venezia nei secoliXVlI eXVIIl.

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Alors on voiidrail les connaître eux aussi dans leurs habitudes et leurs mœurs; surpendre Tiepolo dans sa petite villa de Zianigo qu'avec ses deux fils Domenico et Lorenzo il s'amuse à décorer de mvthologies, mascarades et scènes vénitiennes; visiter dans sa maison de S. LioCanaletto flanqué de ses élèves; suivre la Rosalba à la cour de Vienne, et Bellotto à la cour du fantasque Auguste III ; regarder Pietro Longhi chez les Pisani présider son Académie de Beaux- Arts; écouter Guardi , au premier étage de sa maison de la Madonnetta. enseigner le frère de Casanova; ou écouter sa sœur Cecilia, qui est devenue la femme de Tiepolo, dicter son testament : « Je laisse à ma fille toutes mes chemises, mon habit neuf et fautre foncé à bandes jaunes...^ » On voudrait tant savoir.

Ils forment une petite famille d'art étroitement unie. Ils sont liés par toutes sortes d'attaches de parenté, d'intérêt et de métier. Ils révèlent leurs secrets à leurs fils et font souche de peintres". Ils

' Urbani de Ghellof, Tiepolo e la sua famiglia.

* Pour ne point parler de Tiepolo hors cadre, dont les deux fds Domenico et Lorenzo sont peintres, la Rosalba apprend à peindre à ses deux sœurs: Pietro Longhi apprend à peindre à son lîls Alessandro, à qui l'on doit un Compendio délie vite de' pittori veneziani piii rinomati del présente -secolo ; Fi'a.ncesco Guardi, fils de peintre lui-même, apprend à peindre à son lils Jacopo. On pourrait énuraérer d'autres dynasties de peintres véniliens. Les uns et les autres sont en rapports constants d'amitié et même de collaboration. C'est •même là ce qui rend si difficile une attribution sûre de leur oeuvre. Selon ]\Lissiagiia. « Antonio Canal confiait quelquefois à Guardi une toile dessinée, afin qu'il la lui colorât, se réservant pour lui d'y donner les derniers touches. » {Biografia modevna-antica.) Pareillement, une tradition veut que Tiepolo peignit les figures des toiles de Ganalotto. Encore qu'on l'ait nié (Rudolph Meyer) rien n'empêche

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travaillent pour des lords, pour des amateurs de passage, pour des possesseurs de cabinets, qui (juelquefois, comme le consul anglais Smith, les volent un peu'. Ils s'en vont volontiers à l'étranger chercher et trouver la fortune. Puis ils reviennent. Quand ils ont terminé une toile, ils l'exposent en Merceria ou à la foire de la Sensà. Et les ga/ettes éclatent en bravos^. L'intérieur de Rosalba Carriera est si charmant. En retrait du Grand Canal, Galle di Gà Gent'anni, la même rue où naquit Goldoni, c'est là. Là est sa vieille mère, l'ancienne Vénitienne avisée, enjouée, un peu gourmande de persegata et pain d'Espag^neilà ses deux sœurs; là Angela, qui a épousé le peintre Antonio Pellegrini qu'elle appelle son buratlino; et là Giovanina, qui est restée fille et à qui on dit la Neneta. On sent un monde allègre, honnête et laborieux. Point d'oisifs et de libertins, mais de bons livres, de vieux amis, une épinette, un violon, et les magiques crayons de couleur. Aucune poussière, mais d'aimables choses comme une boîte de lapis-lazuli, des flambeaux d'argent avec leurs mouchettes, et contre le mur une petite peinture que Watteau a donnée. Tous travaillent. Angela et Neneta aident leur sœur, préparant ses fonds, y posant les premières teintes,

de le croire. C'est ainsi que le comte Aigarotli demandait à Tiepolo de mettre des macchiflle à des tableaux d'architecture de Maurino. {BoUdv'i. Raccolla dileltere sulla piltura. VII, p. 441.)

' Franccsco Guardi reçoit cjuarante scquins de l'Anglais Edwards pour quatre tableau.x représentant les funzioni du pape Pie VI à Venise. Simonson, op. c. p. 82.

* Il n'y a pas (juo les gazettes à parler de ces expositions. Ce sont là des événements importants qui intéressent le public. Les contemporains en prennent note dans leurs journaux. Par exemple, le 25 avril d764, Gradenigo marque dans ses iYo/a<ort l'exposition de deux toiles de Francesco Guardi aux Procuraties, lesquelles lui valent universal applauso. Simonson, op. cit. p. 81.

les couvrant de ces légers frottis d'où l'image lumineuse va jaillir. Rosalba qu'ils appellent entre eux la petiote — la putela — est à son chevalet. Elle peint. Ou bien elle lit un livre latin, ou bien elle s'essaie à des rimes faciles, ou bien elle accompagne au clavecin le duc de Mecklembourg qui joue de la viole, ou bien elle reçoit l'Electeur de Saxe qui la visite en habit rouge, ou bien elle répond à ses chers amis de France qui la mettent sur un trône : Crozat, Mariette, Yleugels, ^Marigny, l'abbé de Mayroulle. Elle est gaie. Elle aime se promener, causer, voir du monde. Quelquefois elle se divertit à une partie de cartes. Toute petite, elle cherche à se hausser « à force de talons ». Laide, elle ne semble pas avoir souci de paraître jolie. Le soir, après l'ouvrage, toute la famille se réunit sous la lampe. Et comme l'industrieuse Nenela levée avec Faube est un peu fatiguée, qu'elle a été à l'église, qu'elle a visité ses pauvres, qu'elle a taillé des habits de mascarades, qu'àla maison elle s'est occupée des affaires du ménage, des comptes, des bardes, du linge, tombant de sommeil, la voici qui s'endort. Tous rient d'elle, et Antonio Pellegrini s'amuse à croquer de vives caricatures de la dormeuse. Elle s'en aperçoit, peste, se lève en sursaut, court à la cuisine s'administrer un restant de café, revient, s'asseoit décidée de ne plus dormir, et se rendort aussitôt. Les rires redoublent, les farces recommencent, jusqu'à ce que Neneta désarmée rie avec les autres et du même bon cœur. C'est l'intérieur de la Rosalba^

Et peut-être bien que cette illustre fille de Venise,

'■ Malamani, Rosulba Caméra.

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(jui montrait une si douce quiétude d'àrne, (|ui aimait répandre autour d'elle une si vive gaîté, et qui ne détesta jamais rien au monde, ni personne, si ce n'est la pluie, les fâcheux, sa ruelle à casse-cou, et ces ciianoines qui au clKinu", entre deux psaumes, marmonnent en prenant du tabac, peut-être bien (jue Kosalba Carriera donne une idée juste de ces petits maîtres de Venise — • si sobres de confidences sur euxmêmes — de leurs habitudes, de leurs pratiques, de leurs plaisirs, de leur humeur et de leurs mœurs.

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