‹ Venise au XVIIIe siècleChapitre 21 sur 45 · V. Gran Goldoni · texte numérisé non relu

V. Gran Goldoni

Carlo Goldoni na([uit à Venise, le 25 février 1707, dans une grande et belle maison, située entre le pont de Noniboli et celui de Donna Onesta, au coin de la rue Cà Gent'annni, paroisse de S. Tomnià.

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En venant au monde, il ne s'annonça point par ■^Bdes cris. « Je ne m'annonçai point par des cris en voyant le jour pour la première fois », écrit-il. Et il ajoute : « Cette douceur semblait manifester mon esprit pacifique qui ne s'est jamais démenti depuis lors^ » Il avait raison. Il était né heureux. C'est une âme ing:énue et souriante, qui du premier coup se trouva bien sur la terre, et dont rien, ni les vicissitudes de la vie la plus mouvementée, ne pourra altérer l'inaltérable bonne humeur.

Cette vie, qu'il a racontée en trois volumes de Mémoires, écrits en français, publiés à Paris, et qui paraissaient à Gibbon aussi amusants que son théâtre -, ressemble à une comédie, mais à une de ses comédies à lui, honnête et joyeuse, optimiste et morale, dont les scènes s'équilibrent dans la clarté, où les choses s'arrangent d'elles-mêmes, et oîi tout finit pour le mieux dans le meilleur des mondes. On s'amuse rien que d'y assister.

Depuis la petite enfance, qui s'écoule à Venise, dans la grande maison bourgeoise de gens aisés, près du grand-père bon vivant, près du père à l'esprit à droit fil, près de la mère indulgente qui acquiesce et pardonne, au milieu du rire, au milieu du tumulte et de l'abondance, jusqu'à la mort obscure, jusqu'à la mort si lamentable qu'elle s'accomplit à l'écart, et pour ainsi parler dans les coulisses, à Paris, en

* Mémoires, I, p. 9.

* Ils sont, avec les lettres et les préfaces à ses comédies, le témoignage le plus authentique de sa vie. Il les dictait déjà vieux à Paris au fil de ses souvenirs. Quelquefois ses souvenirs le trahissaient, comme on le voit dans l'excellent travail de Lœhner, Carlo Goldoni e le SVP, Memorie, où l'exactitude des dates est rétablie.

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|)l(Miu' lourmonte rovolulioniiaii'c ', qiu; de choses! Dou«'î de « cet esprit atnhulatoire » qui sidon lui était un héritage paternel, il avait neuf ans (juaiid il partit une pren)ière fois de Venise pour aUer faire ses humanités chez les Jésuites de Pérouse. Désormais, il ne fera gut're que cela : partir. Il traversera dans tous les sens, il passera à travers tous les milieux de cette Italie du xvin" siècle comique et hariolée : à Rimini, où il fait sa philosophie; à Ciiioggia, où il accompagne son père devenu médecin ; à Venise, où il entre comme quatrième clerc chez son oncle le procureur Indric ; à Pavic, où au Collège du Pape il porte comme apprenti abbé le petit collet de drap d'Angleterre ; à Modène, où il songe à devenir capucin ; à Feltre, où il accomplit l'office de coadjuteur au chancelier criminel. Il a vingt-cinq ans, lorsqu'à Padoue, après une nuit passée au jeu, il prend en se jouant son grade de docteur m utroque jure'. Établi comme avocat à Venise, doté d'un métier et d'un siège, on croirait ses caravanes finies. De son pied léger, il repart. Et ne résistant à aucune occasion, le cédant à chaque fantaisie, filant gaîmcnt son petit boniiomme de chemin, le voici lancé de nouveau à travers les projets et les escapades : à Milan, à

* Le 7 lévrier 1793. Josoph-Maric Chcnier doinandait à la Convention de renouveler à Goldoni la pension de 4 000 livres que lui faisait l'ancien gouvernement. « Je viens, disait-il, intéresser la gloire nationale au sort d'un vieillard étranger, d'un littéraleur illustre, qui depuis trente années a regardé la France comme sa patrie et dontles talents et la vertu ont mérité l'estime de l'Europe. » La Convention décréta la pension. Ce décret arriva trop lard. La veille au soir, le 6 février 1703, Goldoni était mortruo Saint-Sauveur, n" 1, « entre les infirmités et les misères ». Voir son acte de décès dans Habauy, Cm'lc Goldoni, p. 319.

* Pascolalo, Carlo Goldoni avvocato.

Vérone, à Gènes, à Rimini, à Florence, à Pise, à Venise et autour de Venise, jusqu'à ce qu'en 1748 il s'établisse derechef à Venise, non plus comme avocat cette fois, mais comme poète delà compag-nie Medebac et pourvoyeur attitré du théâtre S. Ang'elo. Cela dure douze ans. Et douze ans après il repart, changeant cette fois non seulement de cité, mais de pays, allant se fixer à Paris, dont il ignore tout, l'esprit, les mœurs, jusqu'à la langue, ayant tout à rapprendre et tout à recommencer, mais nullement inquiet de cette perspective. « Je n'avais, déclare-t-il, que cinquantetrois ans ^ »

Durant ces quarante premières années éparpillées aux quatre vents de lair, il a exercé tous les états et connu toutes les conditions. Il a été collégien, petit abbé, étudiant en droit, coadjuteur de chancelier, clerc de procureur, avocat, secrétaire du Résident de Venise à Milan, consul de la République de Gênes à Venise, arcade, poète, auteur comique, et il a failH devenir capucin. Il a composé un sermon le plus touchant du monde : « On pleurait, on crachait, on se remuait sur les chaises. » Il a colligé un almanach : L'Expérience du Passé astrologue de l'ave?iir, almanach critique pour l'année 1732. Et il a plaidé pour une servitude hydraulique. Il a pénétré les intérieurs les plus divers, du château du comte Lantieri, où les convives se régalent d'un vin qui s'appelle « faiseur d'enfants » jusqu'à un mauvais lieu, oii mené par ses camarades petits abbés, il échappe à la tentation en sautant par la fenêtre. Il a pratiqué toutes les gens ; des érudits comme Muratori, Zeno, l'abbé Lami; des

' Mémoii'es, III, p. 8.

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