L.V COMKDIE DE r.OI.DOM
poètes improvisaleurs cotiiiiK; le chevalier Perfetli ; des charlatans comme rAiionyme; des diplomates, des personnes de (jualité, des personnes du sexe, des g-ons de plume, des gens d'église, des fripons, et la femme du professeur Lauzio qui avait un g^oitrc. Il a essuyé toutes les aventures : à Dosenzano, l'auberge étant remplie, il a couché dans la même cliambre qu'une jolie Vénitienne, sa compagne de route, dans la parfaite ingénuité de son cœur\: dans un coche d'eau, un moine imposteur, possesseur d'un morceau de lacet du corset de la sainte Vierge, l'a soulagé de son argent; à Chioggia, escortant son père dans ses visites médicales, il a tâté le pouls à des filles étourdies ; à Feltre, il a examiné un homme à qui on donnait l'estrapade ; à Udine, il a eu une intrigue, d'ailleurs innocente, avec la fille d'un limonadier, lia été fioué par un soi-disant capitaine de Rag-use, qui lui a dérobé six mille livres, par le fils paie d'un boucher de Padoue, qui l'a plumé au jeu, par la comédienne Passalacqua, qui feignant pour lui une passion surlmmaine le trompait avec un comédien, par une supérieure de couvent, par une demoiselle surannée, par une vieille servante, par une aventurière vénitienne, et spécialement par toutes les femmes. Il a failli se marier, mais ayant réfléchi que la charmante personne dont il était épris aurait pu devenir laide, puisque sa sœur aînée l'était bien devenue, (!t prévoyant alors « quel aurait été son chagrin », il y a renoncé. Il s'est marié tout de bon à Gènes, avec une
' Au milieu de la nuit, il l'aporçoit on chemise, un pistolet à la main, tenant un homme à ses pieds. « Monsieur l'abbé, me dit-elle d'un toi; lier et moqueur, ouvrez la porte, criez au voleur, et allez vous coucher! » Mémoires, 1, p. 84.
jeune et jolie fille qu'il aper(jut un jour à un balcon, qu'il salua aussitôt le plus tendrement du monde, qui lui répondit avec modestie, dont il alla trouver le père sur-le-champ, qu'il mena au café, à qui il offrit des billets de spectacle, tellement que presque séance tenante l'affaire fut conclue. Et le soir de ses noces, il a pris la petite vérole. « Patience ! heureusement elle n'était pas dangereuse, et je ne suis pas devenu plus laid que je n'étais auparavant \ » lia beaucoup couru, beaucoup observé, approvisionné pour toujours sa mémoire de silhouettes, de situations, de cas comiques, très peu lu, jamais rélléchi. Et il a joui par tous les pores.
Encore qu'enfant il fut sujet à des vapeurs hypocondriaques, et que dans une heure de mélancolie il eût songé jeune homme à prendre les ordres pour de bon, il a su échapper aux crises de cette humeur vilaine.
« Regardez votre mal, lui avait dit le docteur Baronio, comme un enfant qui vient vous attaquer une épée nue à la main ; si vous y prenez garde, il ne vous blessera pas; mais si vous lui présentez la poitrine, l'enfant vous tuera'. » Goldoni s'appliqua à y prendre garde, et l'enfant sournois du cliagrin s'esquiva de sa vie pour toujours.
Les occupations qu'on lui offre et qu'il accepte au pied levé ressemblent à des parties de plaisir. A Milan, comme gentilhomme de chambre du Résident de Venise, il n'est employé qu'à « des commissions agréables » : à Ghioggia, comme coadjuteur au criminel,
^ Il ajoute : « Ma pauvre femme a bien pleuré auprès de mou lit ; elle était ma consolation, et l'a toujours été. » Mémoires, I, p. 320 * Mémoires, II, p. 180
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son service comporte surlouL « bonne table, beaucoup (le jeu, des bals, des concerts, des festins » ; à Feltre, s'il a quebiue part dans la province un procès-verbal criniinel à dresser, il emmène avec lui une compaL'-nie de jeunes gens et de jeunes femmes. Douze jours et douze nuits durant, la folle bande clievauche sous des figuiers à travers lag^ràce de chemins bordés de vignes, ne dormant jamais sur des lits, déjeunant à l'aventure chez les paysans, improvisant le long des étapes des bals et des concerts, vivant au naturel un divertissement ininterrompu, où le procès-verbal, qui lui sert de prétexte, est expédié en deux heures. La barque qui emporte sa vie ressemble à cette barque de plaisance, ornée de peintures et de sculptures, munie de livres et d'instruments de musique, quiles conduisait, ses camarades et lui, au temps delà jeunesse le long des rives du Pô. Ils sont là dix ou douze qui ne voyagent que le jour, choisissant de bons gîtes ou logeant dans les riches monastères ; tous jouent d'un instrument, l'un du violoncelle, trois du violon, deux du hautbois, l'un du cor de chasse, l'autre de la guitare; Goldoni qui seul n'est pas musicien met en vers les petits événements du voyage et les récite après le café ; chaque soir ils montent sur le pont pour se donner un concert, et les gens des deux rives, accourus en foule, agitent leurs mouchoirs ; arrivés à Crémone, ils sont accueillis avec des transports de joie ; on leur donne un grand repas, le concert recommence, des musiciens du pays se joignent à eux, et toute la nuit, on danse; à chaque nouvelle couchée, c'est la môme allégresse ^ Rien ne saurait atteindre un sou-
' Mémoires, I, p. 79. Cf Taine, Voyage eu Italie, II, p. 3bô.
rire aussi résolue L'angoisse n'a pas de prise sur ce cœur « inapte au tragique^ ». Si au loin l'orage gronde, aussitôt le ciel se rassérène, et les menaces des pires catastrophes se résolvent en jolies averses anodines ^
Il vient de jeter au feu un livret d'opéra qui constituait sa meilleure fortune, qui enfermait la promesse de tout son avenir, qui demeurait sa seule planche de salul : ça ne l'empêche pas de dîner du plus bel appétit : « En remuant avec les pincettes la cendre de mon manuscrit et en en rapprochant les débris pour en achever la consommation, je pensai que jamais, dans quelque occasion que ce fût, je n'avais sacrifié mon souper à un chagrin ; j'appelle le garçon, je lui dis de mettre le couvert et de me servir sur-le-champ, je n'attendis pas longtemps, je mangeai bien, je bus encore mieux, j'allai me coucher, et je dormis tranquillement \ » lia été dévalisé par des déserteurs, qui sur la route lui ont pris son porte-manteau, son argent, ses bijoux, ne lui laissant pour unique viatique qu'une tragédie qu'il avait composée et qui s'intitulait Béiisaire ; il va au ruisseau le plus proche, y boit une bonne lampée d'eau, se fait montrer par des paysans la maison du curé, se présente au vieux
* « Grâce au ciel, ni les embarras, ni les chagrins, ni les réflexions n'ont jamais pris sur mon appétit, non plus que sur mon sommeil. »
* « Pour le tragique, j'étais complètement mauvais. »
' Comme dans une académie on pose la question de savoir se ubbia piU forza nell'uomo l'estrevio dolore o l'eslrema allegrezza, Goldoni répond :
L'allcgrc/.za nel cuor senipre provai
Onde che sia dolore, io non saprei
E prego il Ciel di non saporlo mai...
Fogli Sparsi, pub. par Spinclli, p. iC6.
* Mt'moires, I, p. 222.
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j)i'»''lre, et lui lil incuiiliiiont son lUHisaire : « M. le curé me dcrnanda la permission de faire entrer sa gouvernante et son régisseur : pour moi j'aurais voulu qu'il fit venir tout le mond(!'. » Un voiturin l'a planté safennne et lui au milieu d'une rase campagne dévastée par la guerre, sans ressources, sans argent, sans àme vivante à qui demander son chemin ; sa femme pleure ; lui lève les yeux au ciel et se voit inspiré. « Courage, dis-je, ma chère amie, il y a six milles d'ici à la Catholica; nous sommes assez jeunes et assez bien constitués pour les soutenir ; il ne faut pas reculer ; il ne faut rien avoir à se reprocher. Ma femme s'y prêta de la meilleure grâce du monde, et nous continuâmes notre route à pied. Au bout d'une heure de chemin, nous rencontrâmes un ruisseau, qui était trop large pour pouvoir le sauter, et trop profond pour que ma femme pût le passer à gué. On voyait un petit pont de bois pour la commodité des piétons, mais les planches en étaient brisées, je ne me démonte pas. Je mets un genou par terre, ma femme accroche ses bras à mon cou, je me lève en riant, je traverse les eaux avec une joie inexprimable, et je me dis à moi-même : Omnia bona mea mecum porto, je porte tout mon bien sur moi - ».
Sans doute qu'il a vu appliquer la torture, et que lui-même l'a donnée •*; qu'il a assisté à des guerres ; et qu'il a traversé des champs de carnage ; et qu'il a
* Mémoires, I, p. 253.
* Mémoires, I, p. 369.
* « Ça me faisait impression dans les premiers temps, écrit-il dans la préface du tome IX de ses Comédies, de voir un homme altaclié à la corde, et de devoir l'examiner tranciuillement, mais on se fait l'ospiit atout, et malgré l'humanité, on n'écoute que la justice et le devoir de l'emploi. »
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contemplé uno fois vinçt-cinq mille cadavres dépouillés et nus, amoncelés par terre en une horreur de charnier; autour de lui on a pleuré, on a souiïerl, on est mort; lui-même a connu la méchanceté des choses et la cruauté du cœur des hommes. Son caractère est si hien fait qu'il s'est aussitôt détourné de spectacles aussi funestes. Ce qu'il retient de la guerre, ce n'est pas l'effroi de sa boucherie, c'est la gaîté des armistices \ et, dans tout le cours do sa vie, c'est à peine s'il se rappelle « quelques événements dis2,Tacieux ».
On regarde cette bonhomie épanouie sur le chemin. Qu'elle est alerte et légère! On dirait la grâce d'une enfance.
Jovial, débonnaire, et si étourdi que visitant le pape Clément XIII, il oublie de lui baiser la mule, Goldoni va de l'avant; quand mémo; toujours. Il n'est pas celui qui se retourne ou qui s'arrête, qui s'attarde ou qui se recueille, qui s'absorbe ou qui se concentre. Il est celui qui passe. Il passe d'idée en idée, d'aventure en aventure, de paysage en paysage. Il ne vit ni dans le passé ni dans l'avenir. Il vit dans le présent. Il s'y montre essentiellement satisfait. Il est bien un de ces enfants « conçus dans la satisfaction », dont il parle quelque part. Jl donne l'exemple rare d'un homme
* « C'est le spectacle le plus brillant qu'il soit possible d'imaginer, écrit-il. Un pontjeté sur la brèche donne la communication entre les assiégeants et les assiégés; on voit des tables dressées partout; les officiers se régalent réciproquement; on donne en dedans ou en dehors sous des tentes ou sous des berceaux des bals, des festins, des concerts. Tout le monde des environs y accourt à pied, à cheval, en voiture; les vivres y arrivent de toute part ; l'abondance s'y établit dans l'instant; les charlatans, les voltigeurs. Ces L une foire charmante, c'est un rendez-vous délicieux ». Mémoires, I, p. 243.
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heureux*. Ahsolumoiit dénué d'orgueil*; n'ayant pas môme la vanité de la fausse modestie \ puisque dans ses Mémoires, il dit abondamment, avec tout le mal, loutlo bien qu'il pense de lui; n'attribuant aux ciioses (ju'une importance relative, et ne s'en attribuant aucune à lui-même, il appartient à cette race de personnes bénies, dont l'approche ressemble à un bienfait, qui étant bonnes ne supposent pas les autres méchants, et qui étant bonnes rendent les autres meilleurs. Il est foncièrement bon. Il est honnête jusqu'à la candeur. Il est ingénu jusqu'à la simplesse. Il n'a rien de maladif, ni de vicieux, ni de pauvre, aucune contradiction comme aucune contraction intérieures, aucun arrière-fond d'intention comme aucun tréfond de pensée. 11 sera la victime éternelle des gredins. Il traversera toutes les corruptions de l'heure contemporaine sans en recevoir une souillure. Jusqu'à la fin il demeurera l'âme sans ride et sans pli, le cœur sans fiel et sans détour, l'esprit lisse et uni, la placidité benoîte, le flegme enjoué, l'optimisme invétéré qu'il fut au premier jour. Et il aura passé la vie comme il aura passé le ruisseau de tout à l'heure, souriant aux abandons et aux trahisons de la destinée.
* « Vous êtes heureu.x », écrivait-il à François de Mcriicis en lui dédiant ses Femmine Punligliose. Il ajoutait : « Qu'est-ce que le bonheur? » Et il répondait : « L'être, l'existence; d'être né dans la sainte r^glise ; de posséder un corps bien constitué; d'être homme et non pas femme ; d'avoir reçu le jour de parents honnêtes ; de l'avoir reçu dans un bon pays et non dans une contrée inculte; de jouir de la santé du corps et de la santé de l'àme ; de posséder la richesse, la liberté, l'usage des vertus sociales, le bon goût et le discernement. »
* « Pour do l'orgueil, je n'en ai jamais eu, ou du moins je ne m'en suis jamais aperçu. » Mémoires, H. p. 74.
' « La fausse modestie ne paraît aussi odieuse que la vanité. » Mémoires, 111, p. 118.
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portant avec lui tout son bien, tenant sur son dos sa chère petite femme Nicoletta, et gardant le trésor divin de la gaîté dans son cœur.
Et ainsi fait, par sa vie d'aventures toute tissée d'intermèdes comiques ; par son tempérament qui désarme gens et choses ; par sa bonne humeur qui change en dénouements joyeux les menaces les plus sombres, et par la passion du tliéâtre qu'il partageait avec tous les Vénitiens de son époque, Goldoni est merveilleusement prédestiné à la comédie.
A vrai dire, la comédie fut l'occupation constante de son esprit. Petit garçon, il se divertissait d'un théâtre de marionnettes que son père lui avait construit; à neuf ans, il composait sa première pièce; à neuf ans et demi, il débutait sur les planches dans une représentation de collège; à Rimini, au lieu des barbara, des baralipton, des enthymèmes qui lui rompaient la tète, il se délectait à la lecture d'Aristophane, Plante et Térence ; de Rimini, ayant mis son bonnet de nuit dans sa poche, et pris deux chemises, il s'était enfui sur une tartane comique emmenant à Chioggia une troupe de comédiens ; partout, devant tous les tréteaux, devant toutes les rampes, il avait planté sa curiosité éveillée de gamin vénitien. Pour s'amuser, pour s'essayer, il avait broché quantité d'intermèdes, de divertissements, de canevas, de livrets, et même de tragédies : sérieusement, il avait travaillé pour l'imprésario Imer qu'il avait suivi à Padoue et à Gênes ; dans sa comédie de Momolo Corlesaii il avait esquissé déjà une première ébauche de comédie de caractères ; et constamment, dans tous ses voyages, dans tous ses séjours, dans tous les accidents de sa vie, jusque dans ses passe-temps, il avait tourné son attention au