CHAPITRE XIV
I. Venise en décadence depuis trois siècles. — Sa décrépitude. — Sa lin prociiaine.
II. Tous les signes de sa déchéance. — La misère. — La dilapidation et la méconnaissance de la valeur de l'argent. — La pai.\, et les méfaits de sa trop longue discipline. — L'efTondrcnient de l'esprit public.
in. La corruption. — Débauclies, l'ornicalions cl luxures. — Les mœurs des zentildonne. — Celles des dignitaires en charge. — Celles des ambassadeurs étrangers. — L'indulgence au vice. — La senline. — L'organisme en pourriture. — L'aberration morale.
— La conscience du danger. — Impossibilité de rien opposer à l'orage. — Bonaparte arrive.
IV. Le petit Corse de vingt-huit ans. — Son ambition, son génie et son armée. — Comment il parle. — Ce qu'il exige. — EtTarement de Venise à son approche. — Elle se défend par la diplomatie. — Politique de Bonaparte vis-à-vis de Venise. — Les préliminaires de Léoben et le traité de Campo-Formio. — Venise dès lors condamnée. — L'agonie. — Elle est assaillie de tous les côtés à la fois.
— L'incident Laugier. — La déclaration de guerre de Palma Nova.
— Venise s'abandonne sans résistance à l'envahisseur. — L'abdication du 12 mai 1797.
V. Les Français à Venise. — La lin de la Bepublique millénaire. — « On ne peut pas toujours rire. »
Et c'est la fin. Un éclat rose, un enchantement suprôme, un moment qu'on dirait d'oubli : la fin est venue. Venise agonise, Venise 'a accompli sa destinée
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et vit sa dernière heure, Venise va mourir. La grande chose, l'énorme et splendide chose va mourir.
Il y a trois siècles qu'elle est atteinte. Depuis la découverte de l'Amérique et la route du Cap de Bonne- Espérance, elle a vu son empire décroître et son astre pâlir. En 1468 déjà, elle a perdu le Nègrepont; en 1570 Chypre; en 1669 Candie. Le xviif siècle lui arrache ses dernières possessions; en 1715 le peu qui lui demeure en Crète; la Morée en 1718; les meilleurs ports de la côte alhanaise et dalmate un à un. Elle a subi la honteuse paix de Passarowitz. L'institution du port franc d'Ancône et de la foire de Sinigaglia a porté un coup droit à son commerce \ A côtéd'elle, en face d'elle, Trieste s'érige sur l'Adriatique, et dans la Méditerranée, Gênes et Livourne lui opposent une prospérité blessante comme une insulte. L'Autrichien et le Bourbon l'ont frustrée de son influence italienne; l'Angleterre et la Hollande lui ont ravi sa suprématie de la mer; avec Angelo Emo, sa marine est descendue dans la tombe. Uniquement soucieuse de retirer avec élégance son épingle du jeu des grands conflits, elle ne prend plus parti dans les crises qui s'agitent autour d'elle, ni dans la guerre russoturque, ni dans la guerre de la succession d'Autriche, ni dans l'aventure terrible de la Révolution. Officieuse avec toutes les puissances, elle ne se déclare l'alliée ni l'ennemie d'aucune. Esclave de cette neutralité qui « n'engendre pas l'amitié, ni ne supporte la haine», elle s'abstient. Elle est en marge delà vie. Elle survit. Elle est devenue la vieille chose inoffensive, dont
* Le 12 mai 1753 déjà, dans un mémoire conservé aux Affaires étrangères, on examine les causes de la décadence du commerce de Venise. Voir : Daru, Pièces justificatives. H, p. 31i.
LA FIN DE VENISE 3o4
l'Europe parle comme d'un territoire en déshérence, oîi 1 Europe envoie les premiers venus comme ambassadeurs, et qu'on laisse subsister en raison même de sa faiblesse. Jadis le lion de S. Marco couvrait le monde de ses ailes éployées : aujourd'hui, il n'est plus que ce lion apprivoisé qu'on montre au carnaval de 17G2 dans un casotto de la Piazza : pauvre bete de mansuétude au poil blanclii, que lutinent des chiens maltais et qu'on mène dans les parloirs'. L'exquise lumière qui brille n'est pas l'éblouissement de l'aurore, mais le dernier feu du couchant. Et sous l'apparence radieuse, dès qu'on reji;arde, où qu'on regarde, on voit la déchéance.
Oui, la grâce. Oui, lagaîté. Oui, le beau songe aux illusions diaprées. Et considérer dans un espace de lune la gondole qui porte au front sa petite étoile de lumière. Et écouter tomber de la rame scintillante le petit arpège dégouttes d'eau. Tout décline et défaille à la fois. Tout s'alfaisse et s'eiïrondre. Les sources de vie se retirent du grand cœur épuisé. Au voyageur le plus obtus, la catastrophe se révèle imminente.
' « Cette bête, écrit Gradenigo, est accompagnée de beaucoup de chiens maltais. Un d'eux lui monte souvent sur l'échiné, tandis que les autres se tiennent en sentinelle à sa tète. Et puis apparaissent certains chiens de race diverse, velus en militaires, et ils dansent des danses anglaises comme pour divertir le roi de la forêt. Il ne se montre pas seulement dans le casotto, mais il se laisse conduire sans péril aux palais des nobles et aux parloirs des religieuses. Il se laisse caresser par tous et ouvrir la bouche; et son mattre lui ouvre la bouche, lui monte sur le dos. lui prend la patte, l'embrasse, en fait en somme de toutes les couleurs et toujours impunément. » Malamani, Il Camovale di Venezia nel secolo XVIII, p. 683.
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Déjà l'indigence est venue. On voit la misère qui affleure aux trous du manteau pourpre ramage d'or. | Pour quelques palais qui se restaurent, pour quelques églises qui s'inaugurent, que de façades qui se lézardent, et de parois qui se-crevassent, et de fenêtres bouchées | avec des bouts de planche : que de gloires s'écaillant par morceaux M Pour quelques fresques qui se commandent, pour quelques cabinets ou galeries qui se remplissent, que de salles royales vidées de leurs trésors! Débris antiques, marbres purs, instruments précieux, blanches statues, peintures du Véronèse « avec trente-six figures », ces choses sont à vendre"; on ouvre les gazettes contemporaines, elles sont remplies de choses à vendre comme une boutique de brocante, tellement que Gorgi comparait la République à « une vieille p.. . vendant ses meubles »^ Si quelques patriciens tiennent toujours leur rang, la foule est surtout grande de ceux qui ont perdu la vergogne avec le souvenir ; ils forment un quartier, mieux, une classe, les Barnabotti, où à côté de quelques pauvretés fièrement portées, on trouve surtout de lamen-
* « On n'y voit, écrit Young, que très peu d'édifices à la moderne, et encore moins de maisons neuves, preuve certaine que TEtat n'est pas florissant. »
" Rosalba Carriera se fâche « contre la lâcheté de ceux qui, sans besoin d'argent, se défont de leurs tableaux, et privent la patrie de ce qui autrefois l'a rendue si fameuse ». — Zanetti déplore les agissements du comte Algarotti qui achète force antiquailles et tableaux pour la cour de Saxe « au grand déplaisir des bons Vénitiens qui voient mal volontiers dépouiller par sale avarice la cité de peintures aussi précieuses ». — En 1773, on doit ordonner de rédiger, endroitpar endroit, un catalogue des peintures les plus remarquables avec défense « sous peine de l'indignation publique » de les vendre et de les exporter. Molmenti, Il Decadimento poliiico ed economico délia Repubblica di Venezia.
^ Mo.NTESQuiEU, Voyuges, p. 42.
laMcsoxciiiplfsd'altjcclioii * : manteaux troin's; jjfalons iioiicis; pauvres lirros aux al)ois; parusiUis l'écliiiie ployee, et toutes ces existences minables, couleur d'épave grise, vivant d'expédients ou do miettes sous la table •• ce Carati qui restoupe d'un peu de soie verte sescliausses noires; ce Zane, qui loue ciiaque soir un grabat pour la nuit; ce Soranzo « misérable et nu» qui sert de pitre à la racaille des pires carrefours; on les voit tendre la main dans les iiolelleries, aller frapper aux portes des maisons, dérober au marché un petit poisson ([u'ils cachent sous leurs manches; au théâtre ils fournissent un nouveau type à Gohloni, le scaduto, aussi fréquent et grotesque que le bourgeois en mal de parvenir : « Oh ! s'écriait Bcttina, ce qu'on en voit aujourd'hui de ces Illustrissimes qui vont un quart de farine jaune dans le mouchoir! » Où ces mille gentilshommes millionnaires qu'en son paisible testament de 1434 énumérait Tommaso Mocenigo doge? Où le frémissement des ateliers créateurs do richesse? Où la forge de l'Arsenal qui forgeait la puissance ? Rabattre les clous, bouillir la poix.
* Lorsque la Républiijuc ferme le Ridotlo, Ange Goudaz- fait ainsi parler les Barnabotti. « Vous autres grands cavaliers, vous jouissez de bonnes rentes, et avec elles vous vous la passez en seigneurs, et vous n'avez pas besoin de tailler à la basselte; chacun de vous a son palais, sa fille, une bonne table, et après avoir mangé à crever, vous venez sur la place de S. Marco avec des ture-dents qui ont un bras et demi de longueur, tandis que nous autres Barnabotti, nous jouons à nous curer les dents pour faire croire que nous avons mangé. Les autres années nous attendions le jour de S. Stefano comme les Hébreux attendent le Messie; et s'ouvrait le Riilollo;et nous y gagnions de bons deniers comptants, et nous passions le malin chez le Luganagher, et nous y achetions de belles tranches de foie, et une bouteille de vin, pour deux sous de pain, une demi-livre de fruits, et nous vivions en grands cavaliers. Maintenant que vous avez fermé la porte du Kidotto. bonsoir le Luganagher! adieu le marchand de fruits! la table est desservie. »
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radouber les carènes, et le grouillement d'un peuple autour des navires en chantier, Dante avait vu cesî choses; il avait vu l'antique officine de Venise fumer et flamboyer ainsi qu'un antre de Titans, et dans sa mémoire ce souvenir resplendissait comme une bolgia d'enfer*. Aujourd'hui, Montesquieu et les autres qui s'y rendent y comptent à peine quatre ou cinq cents ouvriers travaillant «ainsi qu'on s'amuse »,Les potiers d'élain ferment boutique. Les tourneurs demandent la diminution des taxes dont ils sont écrasés. Les tisseurs ne peuvent payer l'intérêt des emprunts qu'ils 'doivent contracter pour vivre. Les tailleurs de pierre sont réduits à l'indigence ^ Au lieu des vingthuit mille pièces de laine qu'elle fabriquait au xvi^ siècle, Venise n'en produit plus que sept cents^ Et le luxe augmente dans la proportion même oii la misère s'accroît. A mesure que la vieille cité s'ap-;* pauvrit, elle dilapide davantage, comme si elle avait pçrdu toute notion de la valeur de l'argent depuis qu'elle a cessé d'en gagner. Au début du siècle, pour l'élection du doge Ruzzini, les fêtes avaient coûté 34473 livres vénitiennes; en 1789 pour l'élection du dernier doge Manin, elles en coûtent 189 192. Si les ateliers sont déserts, les cent trente-six casiniàe, com-! pagnie, et les cinq mille familles qui à la chute de la République tiennent assemblée chaque soir, voient leurs salons remplis*. Si l'industrie chôme, l'École des
« Dante. Inf. XXI, 7.
* Molmenti, Vie privée, p. 392.
^ En 1753 que trois mille. Voir : Daru, Histoire de la République de Venise, VI. p. 313. Cf. Molmenti, Il becadimento politico ed economico délia Repubblica di Venezia.
* « A la chute de la République, écrit Rossi dans ses Costutni
LA FIN I)i: VKiNISÉ 355
pci'i'iKiuiers, sacrée iiisLitulion nationale, coniple en 1707 huit cent cinquante-deux adh«';rents '. Et selon Ange Goudar, « de toutes les grandes manutentions qui occupaient jadis TÉtat, seul le birihi est resté". »
La longue paix, la paix trop long-ue a accompli son œuvre. Il n'est pas bon que l'homme ne redoute d'autre danger que celui de ces quatre P — Pantalone, Prête ^ P... et Pietra bianca — dont un proverbe local avertissait l'étranger de se garer à Venise : l'intégrité de l'âme humaine se galvaude à cette discipline. Jadis, à l'appel du tocsin, une armée entière courait aux armes: où trouver des armes maintenant? Celles qu'on possède apparaissent des curiosités de musée, « un harnaciiement de guerre pour les yeux », « un armement du moyen âge », de vieilles iiallebardes, de vieilles épées, des fusils ot mousquets aux platines mal jointes, toute une ferraille hors d'usage, avec laquelle le capitaine allemand Archenholtz n'équiperait pas même « un régiment prussien^ ». Jadis l'angoisse toujours présente nourrissait les belles énergies ; sur
veneziani, on comptait à Veniso plus de 136 casini de compagnie, et 5 000 familles qui tenaient conversation chaque soir. »
* Malamani, La Moda a Venezia nel secolo XVIII, p. 524.
* MutinelU donne les comptes du Conclave qui élut le dernier doge do Venise : il coûte à l'État près de 400^000 livres. Rien que la casse y figure pour 41 G24 livres ; les chandelles et les bonbons pour 47 670 ; les pourboires pour 03 638 ; le tabac pour 4 931 ; les tabatières pour 3 067. Les peignes, les almanach^ .les cure-dents, les jeux de cartes, les jeux de Rooiicmbold, les essences de rose, d'œillet, de lavande, de vanille, la poudre d'or, le fard, émargent, sous autant de rubriques, pour des chill'res monstrueux. Il y a pour ÎH50 livres de peignes ; pour 4b0 de bonnets de nuit: il n'y a que pour 15 livres de chapelets. Mulinelli, Memorie storiche dcyi uUimi cinquanV anni délia Repubhlica, p. 171.
* Archenholtz, England und Italien, IV, p. 32.
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les cœurs venait frapper l'alarme comme sur les digues venait briser la mer, et l'alarme taillait les cœurs aux grandes entreprises, et face à l'ennemi les artilleries des galères faisaient feu toutes ensemble, et ce bruit de tonnerre était les salves de joie de ce peuple exalté. Aujourd'hui, qu'un coup d'arquebuse retentisse d'aventure sur la Piazza, c'est un sauve-qui-peut général^, ou que ce polisson de Casanova s'amuse à glisser dans le courrier de l'ambassadeur de Venise à Vienne l'annonce d'un tremblement de terre pour le2o mai 1 783, lapanique règne, etles patriciens se réfugient en foule dans leurs villas " . Jadis, Tannée héroïque, qui se réclamait d'un fait d'armes, portait le nom d'une guerre, d'une bataille, d'une victoire. Aujourd'hui elle prend le nom d'une chanteuse, et Ton dit l'année delaTodi comme l'on disait Tannée de Lépante*. L'esprit public oublie de procréer ces âmes valeureuses et magnanimes, où surgissait la conscience de toute une race, où tressaillait le morceau de tout un peuple, où n'habitait, avec Dieu, que S. Marco. Il semble que les patriciens aient perdu avec l'orgueil de leur toge, celui de leur privilège et de leur dignité; chapeaux gansés, manteaux d'écarlate, cadenettes blanches — ou la petite perruque bardachine
' « A peine, dit à la date du 2 avril 1760 la Gazzetta de Gozzi, le bruit des coups d'arquebuse eut-il touché les oreilles des femmes qu'elles disparurent d'ici et de là comme des colombes, et les hommes par civilité, et pour ne pas les laisser seules, s'envolèrent avec elles. »
* « Cette lettre, écrit Schlick. secrétaire de l'ambassadeur de France à Venise, au comte de Vergennes, ministre des Affaires étrangères, a transpiré et répandu ici une terreur panique : plusieurs patriciens se sont éloignés de cette capitale, et leur exemple eu entraînera d'autres. » Baschet, Preuves curieuses de l'authenticité des Mémoires de Casanova.
* Molmenti, Vie privée, p. 150.
(lu vieux doge Pisaiii — ils s'Iiabillent comme les .uilics, et s'en vont avec eux; à la porte du Conseil, où ils doivent revêtir leur livrée de noblesse, la gondole qui les attend apporte un coffre de hardcs pour qu'à la sort'ie ils puissent se délivrer plus proinpte- Mient de leur majesté encombrante ; quebjui'lois ils ne se donnent pas le temps d'être dans la rue, et sur le seuil des séances le comte Pepoli apparaît, une manche déjà enfilée de son habit d'Arlequin. La glorieuse ambition de servir; le dévouement acharné à la chose publique, cette chose de chacun; l'irréductible besoin d'apporter à la patrie commune tout l'amour de son cœur et tout Teiïort de son esprit; n'avoir d'autre fierté que de la faire plus grande; ne demander d'autre récompense que de s'augmenter avec elle ; no jamais hésiter là-dessus ; consentir tout de suite ; et tout sacrifier, tout, son plaisir, son loisir, jusqu'à son grief, c'est autant d'habitudes oubliées \ Les charges sont des fardeaux, et les honneurs sont des corvées. Foin de ces occupations chagrines qui contraignent l'esprit et l'arrachent au doux rien faire ! C'est à qui secouera leurs entraves, « tellement que les plus considérables, plus antiques et premières dignités de la République étant refusées, elles gisent dans le plus vil abaissement- ». A Venise, on ne veut plus être citoyen; on ne veut plus être chevalier; on ne veut
* La concussion est courante. Le 26 avril 1760. l'espion Manuzzi informe l'Inquisiteur des larcins des Ragionati ; le '2& avril 1761 de ceux des Scrivani, Pesadori et Munizionieri : le 25 novembre de la même année des exactions du Magistrato dei Provveditori del Comun ; etc. Oltolenglii, Intorno la Caduta délia Repubblica di Venezia p. 14. .
* Paroles de Carlo Contarini à la séance du Grand Conseil du 3 décembre 1779.
plus être sénateur ^ A Venise, on ne veut plus être doge. A la nouvelle qu'il vient d'être nommé à la fonction suprême de son pays, le dernier doge de Venise, Lodovico Manin, éclate en sanglots, tombe en pâmoison, ne peut rien manger, se montre si piteux qu'il faut l'emporter dans sa chambre et l'y mettre coucher. « J'eus de cette élection une telle angoisse, avoue-t-il, que je savais à peine ce que j'allais faisant " ! » En vain les événements se précipitent-ils au terme, et faudrait-il prévoir, pourvoir, prendre des mesures de salut pubhc : au palais ducal, la salle des délibérations est déserte ; ils sont à la campagne, autour de leurs maîtresses, au pied de leurs petites inepties ; c'est de l'agonie de Venise qu'il s'agit : rien n'altère leur indolence aimable ; c'est de la mort de Venise qu'il est question : au massif de la pelouse, ils cueillent une fleur en souriant. Jadis, au Grand Conseil, il fallait 1 200 voix pour qu'une décision pût se prendre validement; en 178o, il n'en faut plus que 800; plus tard que 600 ; le 12 mai 1797, à la séance qui signe l'abdication de la République, ils ne sont que 537 à voter. Le civisme n'est plus à l'Arsenal qu'un trophée mangé de rouille ; l'orgueil n'est plus dans un grenier qu'une perruque de dignitaire abandonnée aux gerces; l'araignée tend ses fils d'oubli sur les grands souvenirs. La noblesse, dont cette oligarchie d'aristocrates se montrait si jalouse, qu'elle avait entourée de tant de barrières et défendue contre tant d'aventures, qui était l'âme même de l'Etat,
* Le 24 septembre 1795, Gasparo Lippomano écrit à Querini, ambassadeur à Paris : « Mercoledi, io vestirô di rosso, compassioaatemi ! u Sarfatti, Memorie del dogado di Lodovico Manin, p. XV.
* Sarfatti, Memorie del doaado di Lodovico Manin.
LA FIN DK VKNISP. :3bU
«mfonct'o à son rondrinenl coinim' un pilotis do trône t't épanouie à son sommet comme une perle de bonnet ducal, la noblesse est à vendre. « La noblesse se vend cent mille ducats », écrit Montesquieu. « Le Livre d'or est devenu un livre d'argent », écrit Ange Goudar. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'elle ne trouve plus acquéreur. Le 19 mars 1775, on décide d'admettre au patriciat (juarante familles ayant dix mille ducats de rente; il n'y en a pas dix pour se présenter.
IIÎ
Sous l'éclat ravissant, la corruption est profonde. Une gangrène invisible accomplit son œuvre sûre. Mêlée au parfum des essences, une odeur monte d'organisme oij les vers sont déjà.
Il faut appeler les choses par leur nom à la fin. Il faut nommer la débauche, la fornication, la luxure. Il faut dire que « les zentildonne se sont faites courtisanes^ ». Il faut dire « qu'elles s'abandonnent à la plus honteuse prostitution sans même songer à se couvrir des voiles du mystère ^ ». Il faut dire que sur la Piazza des courtiers d'amour offrent à tout venant Madame la procuratesse celle-ci, Madame la chevalière celle-là, « de sorte qu'il arrive souvent à un mari de s'entendre proposer sa femme ^ ». 11 faut dire que ce n'est pas seulement du théâtre, dont ils se sont fait imprésarios, ou des maisons de jeu, dont ils se sont faits croupiers, que les patriciens tirent leurs ressources, que c'est
' Ange Goudar.
* Baretti.
' Pe Brosses.
encore des mauvais lieux^ et cela avec une telle effronterie que le 15 septembre 1796 la République est obligée d'intervenir « pour mettre une digue à ce trafic ». On peut s'arrêter à l'esprit et aux talents d'un Casanova; quand on l'examine au point de vue de la morale, le personnage devient immonde. La loi morale existe cependant. Elle est la plus sacrée des lois humaines. Jamais l'homme n'a éludé ni violé impunément son mystérieux ordre intérieur. Lorsqu'on considère Venise sous l'angle de la morale, la sentine apparaît.
Sur laface de l'antique organisme millénaire, la dissolution s'épanouit en pustules. Elle est à peu près partout, et non seulement chez les grands, ce qui va de soi, mais chez ceux d'où le bon exemple devrait partir, chez les magistrats en charge, chez les ambassadeurs en titre, chez les dignitaires en renom : chez ce Dolfin, qui ambassadeur de la Sérénissimeà la cour de Paris et de Vienne, se complaît aux confidences polissonnes de son agent vénitien Ballarini " ; chez ce Mémo, qui ambassadeur de la Sérénissime près le Saint-Siège « débite sans pudeur les contes les plus libres en pré-
' « On ail : Visere mie, utia parola ? On tire une corde. La porte s'ouvre. On monte. Vous savez le reste. C^'S filles paient leurs posti à des grands seigneurs. La police voudrait-elle les chasser, elles répondent : Pago i mi bezi, sono in casa Mocenigo, sono in casa Foscarini, cosa ma dise vu sior ?» — Cf. Orford, Leçjgi e Memorie venele sulla prostituzione, p. 177. — Cf. Occioni-BonalFons. La Repubblica di Venezia alla vi^ilia délia Rivoluzione francese, p. 723.
- La correspondance de Ballarini comprend six gros volumes qui se conservent inédits au Musée Gorrer. Les trois premiers contiennent les lettres, adressées à Dolfin lors de son ambassade à Paris, 1780-1786 ; les trois derniers les lettres adressées à Dolfin lors de son ambassade à Vienne, 1786-1789. Le tout constitue un des plus précieux documents sur l'histoire des mœurs de la Venise contemporaine. — Voir : Molmenti, Un Maldicente .
sence morne des prélats les plus respeclahles ^ » ; chez ce Sehasliano ■Moceiiigo, (jui podestat, ([ui vice-capitaine cà Vérone, qui ambassadeur de la Sérénissime en Espagne et en France, doit être enfermé au château fort de Brescia pour le infamie del suo costwne \ La contagion, qui règne, g"agne comme une lèpre jusqu'aux ambassadeurs étrangers, de sorte qu'il semble qu'on ne puisse respirer l'air de ce climat sans que l'àme aussitôt se putréfie. M. de Froullay séduit en son couvrent la patricienne Maria da Riva'; M. de Montaigu «ne s'applique qu'à bacchanals, courtisanes, jeu et le reste * » ; et l'on sait trop le g-enre d'exploits vénitiens que Casanova attribue à l'abbé de Bernis. En 1791, selon les confidences que le secrétaire du résident de Naples reçoit au café de l'espion Benincasa, le Nonce sous le couvert d'une cour déclarée à la comtesse Cattaneo goûte les plaisirs les plus clandestins; l'ambassadeur d'Espagne et son indivisible Campos portent le surnom de Don Giovanni et de Don Giovannino; l'ambassadeur de France attend un enfant de M""" Seymour, qui en avait donné un à l'ambassadeur de Toscane ; le ministre de Russie ne s'occupe que de ses amours avec sa Milanaise ; le chevalier Micheroux pousse jusqu'au libertinage l'exercice d'une lubricité légitime ; le résident d'Angleterre vient de succomber à Vicence à la suite d'excès libidineux commis avec une Messaline de théâtre \ On dirait une cour de l'Arétin, et c'est bien une cour de l'Arétin
' GoRANi. Mémoires secrets, II, p. IriT.
- Denedetto del Bene, Giornale ili memorie
' Fulin, Studi nell'Archivio.
* Gcrésolc, Jean-Jacques Rousseau à Venise, p. 71.
* Bazzoni, Un Confidente, p. 236.
362 VENISE AU XVIIl" SIÈCLE
en effet qu'est devenue cette cité, où les papiers de rinquisiteur regorgent d'avertissements et de condamnations inflig-és aux nobles, « tantôt pour débordements juvéniles, tantôt pour violences, tantôt pour conversations illicites, tantôt pour commerces scandaleux, tantôt pour séductions, tantôt pour offenses conjugales, tantôt pour dissipations insensées, tantôt parce que la moralité publique est atteinte, tantôt parce que la dignité patricienne est blessée^ ». Montesquieu avait goûté à ces plaisirs. Il s'était trempé dans la fange douce. A la différence de Messaline, il s'en déclarait rassasié, sans être las.
Il convient d'être juste. Sans doute de pareilles mœurs sont communes à l'Europe du xviii'' siècle ^ ; et ni le Paris de la Régence, ni l'Angleterre d'Hamilton, ni les cours du grand Frédéric ou de la grande Catherine, ni même celle de la prude Marie-Thérèse, ni la Suisse idyllique, ni la calviniste Genève ne sont indemnes à cet égard; les mémoires de Casanova sont d'une lecture tristement révélatrice sur ce point. Ce qu'il y a de particulier à Venise, c'est l'indulgence que le vice rencontre, c'est le peu de scandale qu'il suscite, du peu d'hypocrisie qu'il témoigne, et de l'espèce d'ingénuité qu'il révèle; les faces et les choses lui sourient comme si la capacité de s'indigner était perdue et qu'on n'eût plus la faculté de rougir.
Tel jeune homme vit ouvertement des pratiques illicites qu'H entretient au couvent de S. Cosmo alla
' Bazzoni, Le Annotazioni degli Inquisitori di Stato, II, 13.
* « Tout examiné, écrit l'allemand Maïer, les choses se passent ici pour le moins aussi honnêtement que dans mainte ville allemande, où les lois sont plus sévères, les punitions plus dures, et pourtant la corruption plus grande. » Beschreibung von Venedig, II, p. 264.
LA Fm DE VENISR 363
Giiulecca avoc uiio vieille professe do soixaiih^-dix-sopt ans'. Un Foscarini, dont le Tribunal a dû arrêter la femme pour sa vie éliontée, avoue que de la sorte i] est privé de ressources, et obtient de l'État une rente de dix sequins le mois ". Ce n'est rien que Casanova souhaite assouvir ses caprices libidineux sur sa fille, c'est qu'ill'avoue le plus tranquillement du monde. On n'est pas plus surpris « de voir un patricien monter en gondole avec sa eoncul)iiie qu'on ne l'est de lui voir ôter son masque dans l'antichambre du Conseil ^. » Que s'appuyant sur des nobles, des créatures traversent la Piazza, « tous les hommes les saluent comme si elles étaient des dames de grande importance* ». Le prédicateur qui vient prêcher le carême amène avec lui sa maîtresse, « fille bien mise et très jolie ^ ». Dans un spectacle public, un prêtre en soutane badine à la fenêtre avec la plus fameuse des catins «qui lui donne de grands coups d'éventail sur le nez*. » Au moment où débarque le Président de Brosses, « il y a une furieuse brigue entre trois couvents de la ville pour savoir lequel aura l'avantage de donner une maîtresse au nouveau nonce ». En plein jour, un abbé peut s'informer dans la rue de l'adresse d'une fille galante : chacun s'empresse de le servir, et le voisinage l'y conduit « avec autant d'empressement qu'à l'œuvre la plus méritoire^ ». Il arrive à d'hon-
* Occioni-Bonalfuns, La Repubblica di Venezia... p. 711.
* Ibid., p. 723..
* De Bkosses.
* PôLLNiTZ, Lettres et Mémoires, p. 122.
* Lalande, Voyage en Italie, VII, p. 33.
* De Brosses.
' L'.vuBÉ Richard, UescripLion historique e( critique de l'Ilalie. IJ, p. 444.
364 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
nêtes parents, soucieux de la santé de leurs enfants, de prévenir leurs désirs au moment que leur âge commence à les éprouver, tellement que c'est le fait « d'une bonne mère », « d'une mère prudente », de pourvoir son fils d'une amie de tout repos qu'elle aura choisie avec son expérience'. Couramment les pauvres trafiquent de leur fille en bas âge : Faffaire se conclut devant notaire, par contrat régulier, valable auprès des tribunaux, où tout est soigneusement libellé, la qualité de la marchandise, l'époque delà livraison, le montant de la somme allouée ; « le prix, nous apprend l'Allemand Maïer, varie ordinairement entre cent et deux cents sequins^ », Déjà à la fin du xvii* siècle, où selon Saint-Didier, « sur dix qui s'abandonnent il y en a neuf dont les mères et les tantes font elles-mêmes le marché », de pareils contrats avaient cours ; le xviii® siècle les relève d'une pointe de gaîté : en 4781, la mère d'une danseuse, ne trouvant pas emploi de la virginité de sa fille, la met en loterie à un sequin le billet^. Quelquefois ils s'associent plusieurs pour entretenir une maîtresse à frais communs ou se la retenir d'avance. Jean-Jacques et son ami Carrio, avant convenu d'un arrangement semblable « peu rare à Venise » s'en vont visiter ensemble la petite fille de onze à douze ans que sa mère leur a vendue : « Mes entrailles s'émurent en voyant cette enfant, écrit Rousseau; elle étaitblonde et douce comme un agneau;
* Maihows, Voyage en France, en Italie, aux îles de l'Archipel, .II, p. 2d3.
* D'après Archenhollz « la pauvreté des parents est géuéralement mentionnée dans ces contrats, et le motif allégué est qu'on veut donner à la jeune fille un trousseau pour pouvoir ensuite honorablement la marier. »
^ Lettre de Ballariui du 2ô mai 1781. Citée par Mutinelli.
LA FIN I)i: VKNISK 365
on lie raurait jjiniais criit^ llaliciuio' ». Ce n'est rien (ju'aux caries, onjoue jusqu'à ses habits, et qu'on doive rentrer nu à son logis comme il arrive en 17G2 au noble abbé Niccolo Grioni '" : on joue quelquefois sa femme ''. Et qu'importe qu'il coure ici comme partout des écritures obscènes sous le manteau? Le significatif est la vogue qu'elles rencontrent, que « chevaliers, sages et dames » se fourvoient pour se les procurer, et qu'elles sont candidement signées, souvent tles plus grands noms'. Giorgio Balïo est un sénateur paisible et laconique de la Sérénissime; il est honorable et honoré; il rougit comme une jeune fille aux propos de l'impudeur. En 1789, soit vingt ans seulement après sa mort, paraît l'édition complète de ses vers. On ouvre ces quatre volumes in-octavo, publiés sous son nom, ornés de son portrait, décorés de ses armes : jamais autant d'esprit n'entra au service de tant d'ordure.
On sent toutes les résistances abolies, tous les liens relâchés, toutes les fibres morales distendues. La liberté n'est pas, comme on l'a superbement définie « le pouvoir de faire ce que Ton doit ». Dans « ce mauvais lieu dirigé par un officier de police », « où l'on vient faire et dire tout ce que l'on veut », « oii l'on vit en compagnie du vice depuis le matin jusqu'au soir », la liberté est le pouvoir de faire ce qui vous plaît, tout ce qui vous plaît, le qiiod placet omne licet du Tasse, le dérèglement, le déportement, la licence,
' Rousseau. Confessions, Vil.
*DolceUi, Le Bische e il (jiuoco d'azzardo a Venezia, p. 104
* Malarnani, Il Setlecento, I, p. 103.
* Le Giozze d'oro de Francesco Grilli, VAniia Erizzo in Costan-* tinopoli d'Angelo-iMaiia Barbaro, etc.
366 VENISE AU XVIIl' SIÈCLE
le droit de ne servir d'autre maître que son caprice ou que son appétit. « Aller voir de plein jour les filles de joie, se marier avec elles, pouvoir ne pas faire ses pâques, être entièrement inconnu et indépendant dans ses actions, voilà la liberté que Ton a à Venise », écrivait Montesquieu. Et il ajoutait : « Mais il faut être gêné : l'homme est comme un ressort qui va mieux, plus il est bandé \ » L'âme tuméfiée est en pleine décomposition. L'être moral désassocié n'est plus qu'une bouillie recouverte de sanies. Le vieil édifice vermoulu ne reste plus debout que par un miracle d'équilibre. L'antique République caduque, atteinte de décrépitude et frappée de sénilité, « succombe à l'effort du temps comme tout ce qui arrive à l'existence^ ». « La xe oechia, la xe vechia sta buzzorrona ! » s'écriait celui qu'à Venise on appelait « le Patron. » Elle est si vieille qu'elle est retombée eo, enfance. Elle est aussi vieille que « ce mioche de septante ans » que Pantalon semblait être àTartaglia. Elle touche aux extrêmes : elle est à la merci d'une chiquenaude: et chacun le comprend.
Car, ce qu'il y a de plus triste peut-être que toute cette inconscience morale, c'est la sagacité de l'esprit demeuré singulièrement clairvoyant, c'est la nette prévision du désastre. « Ce siècle, s'écriait le doge Foscarini, sera terrible ànos fils et nos petits-neveux. » Et Flangini ajoute : a Fils, ô fils adorés, pour nous déjà vieux, il peut y avoir un reste de République ; mais pour vous enfants, elle est accomplie tout à fait ! » Oui, ces vieillards perspicaces et débiles se
' MoNTESQLiEC, Voyuges, p. 24.
* Goethe, Italienische Reise.
montrent aussi claiieincnt avertis du mal, aussi nelteniet avisés du ilanj^er (ju'ils se lévèleiil impuissants à conjurer Torage. Le 22 mai 1779, Giuseppe Gradenigo, secrétaire des Inquisiteurs, écrit à son frère en France : « A la première apparition de n'importe quel vaisseau de troupes étrangères, nous perdrons nos États non seulement en une campagne, mais en un instant'. » « Nous n'avons, s'écrie Paolo Renier à la séance du Grand Conseil du 30 avril 1780, ni forces terrestres, ni forces maritimes, ni alliés ; nous vivons au hasard, grâce au destin favorable, et grâce à la bonne idée qu'on se fait de la prudence de notre gouvernement'. » « Vos Excellences, mande Erizzo à la date du 30 octobre 1784, n'ont point d'ofticiers habiles et capables, et si jamais l'occasion naissait de les expédier dans quelque contrée lointaine, qu'on ne m'accuse pas de hardiesse si j'ose franchement assurer qu'ils seraient bien embarrassés ^. » « Tout va mal, ajoute un autre sénateur ; il n'y a point de commerce, point d'argent, point de soldats, point d'officiers ; ou le peu qu'on en trouve est de baraque : conmient le Sénat ferait-il la guerre*? » Et selon le dernier doge, les choses sont réduites à ce point « qu'on ne
' Malamani, Il Settecento. p. 166.
• Romanin, Storia documentata, VIll. p. 26V ' Mutinelli, Memorie Storiche, p. 134.
* Xe vechia, e tuto va mal, no .7/1'é comercio, no gh'è hezzi, no gh'e soldati, no f/h'è officiali, e i pochi che gh'è, xe da cosoto, corne vorlo l'Ecc. Senato far la guerra ? — Giorgio BalTo, lo poète lubrique, est du nicme avis :
Debotlo no ghi zente da guera
E se ghe n'è, quesli non hà viêto 7 fuogo
Corne puorla durar in ata maniera ?
III, p. 191,
368 VL'NTSE .VU XVllf SIÈCLE
peut suppor-.er ni les maux ailes remèdes^ ». Hélas! de quelle façon enrayer ce long travail de désagrégation intérieure? Par quelle secousse galvaniser ce cadavre"? Où lé sel pour empêcher cette pourriture? Sur quelle roche appuyer le levier?... Sur le peuple? Mais il ne compte pas. Sur les bourgeois? Mais ils n'ont pas leur mot à dire. Sur les parties demeurées saines de l'antique patriciat? Mais les meilleurs ne voient d'autre ancre de salut que l'exemple du passé ". Alors, en des harangues somptueuses prononcées en bigoncia, on évoque les grands souvenirs ; ou bien Ton prohibe l'entrée des marchandises de marque étrangère; ou bien l'on ordonne que les cafés soient fermés à deux heures du mâtiné Et le bacchanal continue. Et le carnaval redouble *. Et la folie ne connaît plus de limite...
Alors Bonaparte arrive.
' Erimo ridotti a grado ehe non pofevamo soffrire ne il maie ne li rimedi.
- Ainsi Marco Foscarini, le très grand doge. Il cultive l'éloquence, tnaf/na res. Il publie un opuscule Sulla nécessita dell'eloquenza e délia facoltà di ben dire per gli uomini di Repubblica. Il s'enferme dans le passé. Il ne marque son temps d'aucune empreinte. Il ne lui communique aucun mouvement. Patriae liberlalis defensor potins quam corrector, comme on a dit de lui. Au wiii^ siècle, en dépit de quelques tentative novatrices vite réprimées, Venise ne voit le salut que dans le maintien de ses vieux dogmes politiques. Marco Foscarini en fut le custode. — Emilio Morpurgo, Marco Foscaririi e la Venezia del secolo XVJII.
* Zior/o e lusso ne fa spitar i pjolmoni, La religion xe andata in precipizio E i caffè fè serar? Oh che cogioni!
* « Ici, écrit Lippomano à la date du 22 février 1797, nous sommes plongés dans le ti-edon du carnaval. C'est une joie de voir ce peuple se comporter comme s'il n'y avait aucune disgrâce, et que tout allât heureusement. La Piazza, les rues, les théâtres ont la même affluence et le même bourdonnement. » Sarfatti, Op. cit., p. LX.
LA FIN Di: VKMSE 369
Ce petit Corse aux desseins subits comme des coups de foudre.
Maigre. Impérieux. Taciturne. De longues mèches plates sur les oreilles. L'écharpe de général passée à la redingote. Vingt-huit ans.
Il ne connaît rien aux grâces de la vie, lui. Il n'a jamais savouré cette douceur de vivre qu'exhale le sourire d'un vieux monde, lui. Il a grandi dans la pauvreté, le silence, le travail, loin des autres. Il a nourri d'ambition une des âmes les plus formidables qui soient jamais nées, amassé autour de sa volonté toutes les énergies, accumulé autour de sa pensée tous les éclairs. Le voici.
Avec une armée de guenilles et de fusils à pierre, mal équipée, mal payée, sans souliers, sans argent, sans eau-de-vie, sans pain ^ ; avec pour officiers une bande de soudards comme Augereau, de sabreurs comme Lannes, de fanfarons de bravoure comme Murât, d'anciens forbans et corsaires comme Masséna, il a brusquement surgi au seuil de la vieille Italie souriante. Il s'y est déversé comme une tempête. Il s'y est déchaîné comme un fléau. Devant sa furie comme devant celle d'un cyclone, il a vu s'efîcndrer les obstacles. Avant d'être passé au Tyrol, il a
' « Composée en majeure partie, écrit un Italien contemporain, do fantassins munis d'armes disparates : quelques-uns sans armes de sorte ; d'autres avec de simples bâtons ; tous déguenillés, nu-pieds, avec des habits si en loques, avec des corps si nus qu'on n'y pouvait reconnaître qu'une horde de vagabonds, faite pour renverser les , bases de l'édilice social. » B.\rzo.m, Rivoluzioni délia Repubblica di Venezia, p. 75.
370 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
remporté la victoire dans quatorze batailles rangées et soixante et dix combats, fait plus de cent mille prisonniers, pris à l'ennemi cinq cents pièces de canon de campagne, deux mille de gros calibre, quatre équipages de pont : il a envoyé au Trésor trente millions ; il a envoyé au Muséum plus de trois cents chefs-d'œuvre de l'ancienne et nouvelle Italie ; les rois de Sardaigne et de Naples, le Pape, le duc de Parme ont brigué son amitié; il a chassé les Anglais de Gênes, de Livourne, de la Corset A Montenotte, à Millesimo, à Mondovi, partout, les coups de canon ont proclamé son génie. L'œuvre terrible qu'il élabore s'écrit avec du sang. Alors que lui importe sur son chemin cette ombre de République surannée ? Et sa courtoisie de vieille femme qui ne frapperait personne, pas même d'une fleur? Sans aviser, il passe la frontière. Sans coup férir, il envahit le territoire. Sans un mot d'excuse, il viole l'antique neutralité... «Population inepte, lâche, nullement faite pour la liberté, sans terre, sans eaux, » s'exprimerat-il, parlant d'elle. Il la méprise tellement qu'avant de l'avoir conquise il en trafique. Il se soucie si peu de ses droits millénaires qu'avant même d'être entré dans la capitale de la Dominante, il l'offre à l'Autriche aux préliminaires de Leoben.
Tout de suite, il parle en maître, et il est le maître, à Peschiera, à Legnago, à Vérone. Verbe haut, geste brusque, sourcil froncé. Il lui faut ceci, cela, d'autres choses encore; il lui faut des fusils, des canons , des chevaux , des mulets , des vivres , du fourrage, tout ce qui lui manque, tout ce que réclaFiient
* Proclamation de Bassano, du 10 mars 1797.
L\ FIN l)i; VKNISI-: âli
ses lit^ros va-nu-pituls; lu parc d'artillerie de Lcgnago pour le siège de Mantoue ; un hôpital de deux mille lits pour ses blessés de Brescia ; la forteresse de Peschiera; mille autres quintaux de farine, six mille pintes d'eau-de-vie, deux eents mulets à b.lt, soixante ehevaux de trait, outre les quatre-vingt-dix déjii stipulés pour le service des barques sur TAdige ; cela dans les quarante-huit heures, dans les vingt-quatre heures, sinon il casse tout^ Il n'admet point d'explication ni de réplique. Il ne comprend rien à Timpossibilité des choses. Il la nie. Si on se permet quelque allusion timide au dommage que ses troupes occasionnent au territoire, avant d'achever la lecture de la note vénitienne, il jette la feuille sur la table, et invite pour le soir le Provéditeur général à venir se justifier devant lui. Venise a trahi la France. Venise a accueilli Louis XVIII. Venise a laissé Beaulieu occuper Peschiera. Il a reçu l'ordre de briiler Vérone dans la nuit". Il n'attend qu'une réponse de Paris pour marcher sur Venise ^ « Sérieux et chagrin », écrit de lui Contarini au Sénat, a Ne concevant point delirttites à la puissance de sa volonté », ajoute iMocenigo. « Et devant n'importe quelle opposition passant en un éclair à la férocité et aux menaces *. »
* Le 1" septembre 1796. Romanin, Storia documentata, IX, p. 381.
* 1" juin 1796.
•> 23 juillet I79G.
* « Ce général Bonaparte, ou partaciturnité naturelle, ou par volontaire (iéinonstralion de mauvaise humeur, ou peut-être encore parlassitude des faUgU''S ondulées, se montra sérieux et chairrin, et habilement interrogé s'il était fatigué, il me répondit qu'il l'élait beaucoup.» Di'pèclies de Contarini du 12 mai 17'.)(). — <, Le commandant en chef Bonaparte, jeune hommede vingl-huit ans, ressent au plus haut point les passions de l'orgueil ; résolu dans ses décisions, il croit sans limites tout ce qui dépend de sa volonté..^ Gliaque événement, même
372 VENISE AU XVIIl'' SIÈCLE
On se regarde effaré. Quoi? Qu'est-ce? D'où cette voix nouvelle? Pourquoi cette agression brutale? Quel est ce messager terrible et si grand, qui, si grand soitil, semble encore plus grand que lui-même, grand comme la faute, grand comme la colère de Dieu, grand comme le drame implacable de la vie? Est-ce un vengeur qui s'est levé? Seigneur, est-ce le châtiment quicommence ? Est-cela marée de sang précipitée sur la souillure^? On ne le croit pas. On se répand en protestations d'aménité exquise. On envoie à ce général discourtois notes sur notes et dépêches sur dépêches. On lui expédie d'aimables patriciens, qui s'informen-t poliment de sa santé, et le complimentent de ses victoires. En même temps qu'arrachées par la peur, on prend quelques mesures extrêmes, comme de nommer Foscarini Provéditeur général, et Nani Pro véditeur aux lagunes, et de lui adjoindre Condulmer en qualité de lieutenant, et de rappeler la flotte en croisière ; comme de lever des troupes, de lever des impôts, d'approvisionner l'estuaire, d'organiser des patrouilles civiques, de renouveler aux bâtiments de guerre étrangers l'interdiction du port. Hélas 1 c'est un peuple, c'est une armée, c'est une foi qu'il faudrait, et il n'y en a plus, Tl n'y a plus même un homme, ni Valaresso, qui supplie les larmes aux yeux qu'on ne le fasse point Provéditeur, ni Foscarini, qui n'accepte qu' « après
innocent, où il croit relever quelque opposition à ses desseins, le fait passer en un éclair à la férocité et aux menaces. » Dépêches de Mocenigo du 29 mai 1796. Romanin. Sloria documentata. IX, p. 202, p. 302.
' « La douleur, la confusion, l'embarras et la terreur sont dans tous les rangs et sur tous les visages », écrit Lippomauo à Querini à la date du 2 juin 1796. » — Sarfatti, MeOTO?'!e del dogadodi Lodovico Manin, p. XLII.
LA FIN m-: VKNISE 373
larmes et grimaces ». Et d'ailleurs que pourrait-il, lui, Foscarini, alors ([ue la commission suprême qu'il a reçue est « de maintenir indemne la trancjuillité de l'Etat et d'apporter confort et joie à ses sujets M » Reste à des mains qui tremblent la vieille arme émoussée de la diplomatie. On se sert de la diplomatie contre les foudres du ciel'.
N'ayant eu, en franchissant le Mincio, d'autre but immédiat que de poursuivre Beaulieu réfuj^ié à Peschiera, très vite Bonaparte avait vu dans les malheureux Etats de la République désarmée une excellente aubaine. Il ne pensa d'abord, peut-être, qu'à faire supporter par Venise les frais de la lourde guerre qu'il avait sur les bras^. Bientôt, devant sa docilité complaisante, il songea à en tirer ([uatre ou cinq millions à envoyer à Paris pour complaire au Directoire. Enlin il s'avisa d'y trouver une compensation possible à offrira l'Autriche contre les provinces du Rhin, ardemment souhaitées par la France. Dès qu'il eut faite sienne cette vieille idée qui traînait dans l'air, et que le projet des préhminaires de Leoben, prélude au traité de Campo-Formio, se îùl arrêté dans son cerveau rapide, la Sérénissime est perdue'. Désormais,
* Sur l'almosphôre qui règne à Venise, et le contraste de « ses continuels enchantements » avec « les scènes bruyantes » de rarnico française, » voir Miot de Melito, Mémoires, I, p. 92.
* « On défend le territoire avec la diplomatie ». écrit Pesaro à la Corner. Molmenti. Vie privée, p. 435.
' « Il faut tirer le plus que vous pourrez du pays vénitien )>, écrivait-il dès le 10 juin 1796 à Lambert.
* Les préliminaires de Leoben sont du 18 avril 1797. En 1763 déjà, Baschi. succt sst-urde l'abbé de Bernis à Venise, proposait à Paris de favorisrr l'accroissement de la maison d'Autriche en Italie au moyen des pi'ovinces vénitiennes : en retour, la maison d'Autriche aurait cédé à. la France les Pays-Bas; et il énumérait les avantages de ce
quoi qu'elle fasse, son arrêt de mort est prononcé. En vain se montrera-t-elle dejour en jour plus accommodante, celui que le secrétaire de France à Rome appelait « un petit tigre, » a sauté à la gorge du vieux lion blanchi. Par terre un sang pâle s'égoutte.
La voix se fait plus péremptoire et les verges de fer plus cinglantes. Il fouaille. Il nargue à visage découvert ces sages, ces sénateurs, ces ambassadeurs qu'on lui envoie. Il parle de leurs « caquetages de coterie », de leurs « tas de fables », de leurs « notes diplomatiques, qui sont l'œuvre d'un mauvais écolier de rhétorique auquel on a donné pour thème de faire une amplification^ ». Avec un sourire amer, il prie qu'on engage le Provéditeur de Bergame « à se laisser un peu moins dominer par la peur à la vue des premiers pelotons français'. » Devant les envoyés de la Sérénissime qu'il a reçus à sa table, il laisse ses officiers d'état-major plaisanter comme des goujats les formes du gouvernement vénérable, rire des Plombs, du
marché. Cappellctti. Slo7'ia délia Repubblica di Venezia, XIII, p. 112. — Le 2'6 janvier 1797, Queriui, ambassadeur de Venise à Paris, mandait qu"il est question de donner à l'Aulrielie des compensations en Vênétie contre les provinces de la Belgique. Querini ajoutait que ce projet ne lui était pas nouveau, et qu'il en avait déjà avisé le Sénat le 10 janvier de l'année précédente. Romanin, Storia documentata, IX, p. 4'23. — Le 20 juillet 1796 déjà, Bonaparte écrivait au Directoire : « Je suis obligé de me fâcher contre le Provéditeur, d'exagérer les assassinats qui se commettent contre nos troupes, de me plaindre amèrement des armements qu'on n'a pas faits quand les Impériaux étaient les plus forts, n Correspondance, I, 601. Bonaparte va suivre maintenant exclusivement cette politique. Il lui faut la guerre à tout prix. Tous les moyens lui sont bonspour chercher de méchantes querelles. Il va jusqu'au faux. Il s'abaisse jusqu'à faire fabriquer parmi agcntsoldé, nommé Salvador!, un faux manifesle. dans lequel leGouvernement vénitien invite les peuples de la terre ferme à courir sus les Français. Botta, Storia d'Italia dopo 1789, II, ch. 10.
' Le 8 décembre 1796. Correspondance, II. p. 100.
' Le 1" janvier 1797. Correspondance, II, p. 284.
canal Orfano, des oubliettes, rééditer impudemment les pires inepties des historiens français. Lui-même ignore tout, ou feint de tout ip:norer, de la constitution très auguste. Il parle à tort et à travers du Conseil des Huit-Cents et des Dix Inciuisiteurs. Qu'on ne se plaigne de rien cependant, ni des concussions, ni des exactions, ni des violences, ni des insultes qui ressemblent à des crachats sur la face! La moindre doléance appellerait la catastrophe. « Nous n'avons plus môme, écrit Lippomano à la date du 10 décembre 1796, la satisfaction des misérables et des opprimés qui est celle de se plaindre*. » Et ce n'est pas({ue Bonaparte maintenant. C'est l'Autrichien : ce sont les armées de Wurmser et d'Alvinzi, qui profitant de l'exemple envahissent et rançonnent le territoire. C'est l'Algérien, dont la détresse de la République multiplie sur mer les hardis coups de main. C'est la Révolution encore, qui manifestement encouragée par l'envahisseur', serpente en province, gagne aux idées nouvelles tout un parti de mécontents, éclate comme un chapelet de mine à Bergame, à Brescia, à Crème, à Salo. Il semble que tous les malheurs se soient coalisés contre la République malheureuse. En une seule fois elle expie pour toujours. Elle pleure pour toutes les fois où elle n'a pas pleuré. Ses États sont la proie de gens qui y mènent leurs convois, y roulent leurs canons, y montent leurs tranchées, y tiennent leurs garnisons, y crient leurs ordres en langue barbare. Inoiïensive et épeurée, elle regarde. Elle ne peut rien permettre comme elle ne peut rien
* « Venise, écrira Mallet du Pan, est la cité qui a abandonné tous BBS droits légitimes, et jusqu'à celui de se plaindre. «
* Mieux : fomentée par lui. — Sciout, Le Direcloire, II, p. 173-212.
376 VENISE AU XVIir SIECLE
empêcher. Tout ce qui se passe, et tout ce qui ne se passe pas, est sa faute. Si frappé d'une balle anonyme, quelque soldat égaré tombe dans la nuit, c'est sa faute. Si chez les paysans des vallées de Salô, un mouivement s'organise contre les jacobins, c'est sa faute. Si à Vérone, l'insurrection des Pâques véronaises redresse dans un élan de juste fierté nationale un peuple qui s'est trop courbé et veut être son maître, c'est sa faute. On la rend responsable de ces forfaits abominables. On s'en sert pour la frapper sur la joue de soufflets à la jeter par terre. Le 15 avril, Bonaparte envoie à Venise son aide de camp Junot : c'est jour de fête, c'est le jour de ce beau Samedi saint, oii suivant une coutume séculaire toute politique chôme, et où de pieuses et vieilles cérémonie accomplissent dans les églises leurs rites charmants ; sur la minute, il faut convoquer le Collège : le roturier aux bottes éperonnées y entre la tête haute, s'assied à côté du doge, s'installe à la place du nonce, et là, à haute voix, chez lui, dans sa maison, devant tous, il accuse le Sénat de perQdie^ Le 20 avril, en dépit des lois strictes, constamment renouvelées, interdisant les lagunes aux bâtiments de guerre, Bonaparte laisse le capitaine Laugier croiser en face du Lido, s'aventurer jusque sous les canons des forts, braver les signaux, narguer les défenses, entrer à toutes voiles dans le port, et comme Laugier tombe frappé d'une balle, cet attentat va servir de la suprême offense impatiemment souhaitée ^
' Romanin, Sloria documentata, X, p. 79.
* Le 6 mars 1797 déjà, Berthier disait à Kilmaine et à Landrieux : n En attendant et sans perdre de temps, révoltez tout, écrasez tout ; prudence, adresse, force, il faut que tout marche à la fois... En même
LA b'IN DE VKNISR 377
Le 2.J avril, h CTrillz, où les (jiiiissfiin'S de la Sérénissinio apportent leurs explications, la trombe crève : phrases iiachées, mots entrecoupés : « ... Je ne veux plus d'Inquisition, plus de Sénat... Je serai un Attila pour Venise... Je viendrai rompre vos Plombs... Je ne veux plus de vos projets... C'est moi qui veux faire la loi... Ce g-ouvernementest vieux... il faut qu'il tombe'*!» Le 30 avril, à Trieste, il ferme sa porte aux derniers ambassadeurs de Venise : « Je ne puis, Messieurs, vous recevoir : vous et votre Sénat êtes dégouttants du sang- français -. » Le 1" mai, de Palma-Nova, il déclare la guerre.
Joubert a ordre de se rendre à Bassano, Baragueyd'Ililliers à Mestre, Victor de restera Padoue. Masséna occupe Goritz, Quieu Klagenfurth, Serrurier Sacile, Bernadette Laybacli, Delmas Spilimberg. Les deux divisions de cavalerie sont cantonnées la première sous Dugua à Udine, la seconde sous Dumas à Trévise. Toute communication de Venise avec le continent est désormais coupée ^
C'est la veille au soir, la nuit du 30 avril, chez le doge. Déjà des Zaltere, on croit entendre le canon. Une conférence d'urgence, de celles qui se substituent au Sénat, et procèdent par voie de du mo', est convoquée dans les appartements deManin. Elle se consulte. Le Provéditeur Dolfin opine d'aller trouver Monsù
temps Sibille agacera la marine vénitienne qui à coup sûr lui courra sus, et voilà une sottise qui demandera sa punition. » Landrieux, Mémoires, I, p. 87 et sq.
' Lettres d'Alvise Mocenigo du 22 et du 24 avril 1797. — Komanin, Storia documenlata, X, p. 12i.
* Correspondance, IFI, p. 17.
' Extraits des Mémoires inédits de feu Claude Viclor-Perrin, duc de Bellune.
378 VRNISE AU XVIIl' SIÈCLE
Haller, ministre français des finances, qu'il connaît un peu. Le Procurateur Pesaro en pleurant parle de s'en aller, que pour un galant homme chaque pays est patrie, que chez les Suisses on peut facilement s'occuper, puis, ayant pris une prise de tabac, il semble se calmer. Le canon tonne. On reçoit un courrier de Condulnier informant ({u'à Fusine les Français ont commencé leurs ouvrages. De long en large, le doge aux cheveux blancs se promène, et on l'entend qui marmotte entre ses dents : « Cette nuit, nous ne sommes pas même sûrs dans nos lits^ »
Jusqu'alors la République n'a fait que se soumettre et subir. En face de la Révolution, elle a gardé son attitude ordinaire de neutralité désarmée d'abord, armée ensuite. Elle a accueilli les ambassadeurs du nouveau gouvernement comme elle a accueilli Louis XVIÏI, émigré à Vérone sous le nom de comte de Lille. Elle a pris garde à ne mécontenter personne, à ménager les uns et les autres, à ne prendre aucune décision irrévocable, à ne jamais se compromettre, à laisser venir, à attendre, à temporiser. Cédant à la pression des événements, elle a renvoyé Louis XVIII, qui est parti en demandant qu'on rayât le nom des Bourbons du Livre d'Or. Obéissant à la nécessité, elle a laissé entrer chez elle les troupes impériales, puis françaises. Jour après jour, heure après heure, elle a accepté les insultes, empoché les nasardes, essuyé les affronts. Elle a ravalé sa salive. Elle a frayé les routes, payé les notes, dépensé des millions à approvisionner ces bandes de guenilleux lâchés à sa curée-. Elle a
* Romanin, Stoj'ia documentata, X, p. 138.
' Dès le 20 juillet 1796, Bonaparte écrivait au Directoire : « La
LA. FIN DK VKNISE 379
poursuivi ceux qui leur liraillaicnt dessus. Elle a dégarni ses forteresses, témoigné d'une patience et d'une condescendance jamais lasses, tout consenti, tout compris, tout supporté, fourni toutes 'es réquisitions, demandé toutes les excuses, chaque fois plus polie, chatjue fois plus ployée. Devant le canon qui tonne, va-t-elle se ressaisir enfin? Le danger pourra-t-il ce que n'a pu l'outrage? Puisque toutes les compromissions furent vaines, et qu'elle a été vainement jusqu'au bout de la voie des humiliations douloureuses, trouvera-t-elle à la fin un geste de dignité, qui la rachète, s'il ne la sauve ? Connaîtra-t-elle ce courage du désespoir, qui redresse la victime sous le couteau, cet héroïsme instinctif de la br3te acculée, qui fonce sur la meute aux crocs pointus, et meurt oui, mais en mordant ? Aussi bas qu'elle soit tombée il lui reste une flotte cependant : vingt-cinq vaisseaux de ligne, quinze frégates, des bricks, des cotters, des bombardes, des canonnières, des galères, des sciambecchi, en tout quatre-vingt-quatre unités armées, comptant souventjusqu'à soixante-dix canons^ Il lui reste une troupe cependant, les Arsenalotti, les Bocchesi, les Esclavons qui remplissant les places transforment Venise en un camp de guerre, et mèches allumées, autour des gueules noires, veillenten silence-. Hélas ! Condulmer refuse de défendre la capitale. Zusto, Provéditeur aux lagunes, envoie sa démission. Pesaro,
République de Venise nous a déjà fourni 3 millions pour la nouriiturc de l'armée. » Correspondance, 1, 601.
* Venezia e le sue lagune, I. p. 248.
- « La place de S. Marco, écrit Lippomano à la date du 11 mai 1797, est constituée en camp armé, avec canons, et mèclie allumée, et c'est ainsi que nous avons été les deux derniers jours avec une épouvante extrême. » Sarfatti, op. cit., p. LVII.
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exécutant son projet, s'est cnlui en Autriche. Alors, elle baisse la tète et la tend au bourreau.
Elle obéit tout, consent tout, ouvre ses Plombs, ses Puits, ses cachots, où Ton ne trouve que sept pauvres prisonniers. Elle supprime d'un coup de plume le Tribunal suprême, qui depuis plus de trois siècles répandait la majesté de sa terreur. Elle arrête les Trois, qui n'ont commis d'autre crime que de servir les lois de leur patrie, et les mène en prison. Est-ce tout? Peutêtre qu'il faut davantage ? Quoi? Qu'on le dise ! De l'argent? De soi-même on va porter six mille sequins en verges d'or à Monsù Haller. Le licenciement des Esclavons fidèles ? De soi-même on les embarque, solde anticipée pour tout le mois de juin, et l'on se plaint que Morosini, chargé de les réexpédier en terre ferme, procède avec trop de lenteur à cette opération. Les lois augustes et authentiques offertes à l'Hydre en holocauste? De soi-même on les otire. On offre tout, sa noblesse, son orgueil, son histoire, son passés Car il s'agit de bien plus maintenant que de prévenir le désir du Barbare, il s'agit de l'appeler à son secours, de le supplier contre ces Esclavons dont le loyalisme trop exact inspire des inquiétudes, contre ces Arse-
* Le 4 mai. on envoie à Bonaparte Mocenigo, Donà et Giustinian K « avec faculté de convenir et de promettre au nom de la République tout ce qui serait nécessaire, même en matière de constitution et de gouvernement. » (Romanin. Sloria documentata. X, p. 139). Le 6 mai, Gondulmer est chai-gé d'aller proposer aux Français l'entrée pacifique de leurs troupes « avec faculté d'oflrir de retirer les propres forces vénitiennes, si cela est nécessaire ». llb., p. 165). Le 8 mai. Kapoléon écrit au Directoire : « Les Inquisiteurs sont arrêtés; le commandant du fort du Lido qui a tue Laugier est arrêté ; tout le corps du gouvernement a été destitue par le Grand Conseil, et celuici lui-même a déclaré qu'il allait abdiquer sa souveraineté et établir la forme de gouvernement qui me paraîtrait le plus convenable. » (Correspondance, ill, p. 39). Le 10 mai, Baraguey écrit de Mcstre à
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nalotti qui pourraient s'opposer à l'abdiculioa tléjà consentie du Conseil, contre ce peuple assez l'olleinent téméraire pourallerse mesurer avecle vainqueur d'Autriche et d'Italie. On appelle le Français, Et de fait, après la séance du 30 avril où la Conférence d'urgence a décidé le sacrifice de la patrie, et après la séance du l"mai oii le Grand Conseil a ratifié cette décision, il était temps d'appeler le Français.
Le 12 mai, comme le Grand Conseil est réuni une fois dernière, et qu'effrayé par quelques coups de fusil tirés sur la Piaz/a, il vient d'abdiquer son pouvoirdans le désarroi de l'affolement, un cri monte de la rue, celui qui jadis résonnait dans les batailles, celui qui jadis couvrait les mugissements de la mer, celui qui jadis accompagnait le canon : San Marco! C'est les Esclavons qui le poussent, et les gondoliers, et le peuple, et la racaille. Ils hissent aux antennes le vieil étendard du Lion. Ils s'arment de couteaux et de triques. Ils courent sus aux porteurs de cocarde. Ils se ruent sur les boutiques des jacobins. Ils menacent les palais des révolutionnaires, tellement qu'au Riallo il faut mener l'artillerie contre ces forcenés *.
Explosion inutile! Convulsion suprême de l'agonie I
Bonaparte : « M. Condulmero m'a tVanchement denianrlé si je serais disposé à prêter secours au gouvernement dans le cas où la tranquillité publique serait gravement compromise par la révolte de la solflatesque. » Le 14 mai, Victor écrit de Padoue à Bonaparte : « Hier, un général vénitien est venu me témoigner ses craintes sur les événements, et le désir do ses concitoyens que nous les secondions pour les sauver du malheur qui se préparait. » (Daru, Histoire de la République de Venise, Vil. p. 337, p. 344.)
* « Inorridisci! écrit Almoro Fedriglio à Ugo Foscolo, pendant seize heures continuelles une population de cent cinquante mille habitants fut exposée à Tinsolcnce et à la piraterie de deux ou trois cents scélérats, ministres de scélérats plus vils. » Malamani, GiuS' tina Renie r-Mickxel.
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Frisson qui couiL encore sur le cadavre du décapité ! Lo frisson se ralentit, puis s'arrête. Tout s'est lu. Venise est morte. Venise s'est tuée. Venise s'est effondrée sans résistance et sans gloire, comme si elle n'avait plus de gloire, comme si elle aA'ait épuisé à vivre toute sa provision de gloire, comme s'il ne lui en restait plus pour mourir i.
Dans la cité invaincue, qui avait triomphé do l'Europe et de la mer, qui avait duré quatorze siècles d'indépendance, et qui durant ces quatorze siècles n'avait jamais vu sa ceinture d'eau violée, les Français sont entrés.
La nuit du 14 au 13 mai 1797, le o* et le 63^ de ligne se sont embarqués par petites escouades sur les quarante chaloupes qui à Mestre leur furent envoyées". Au lever du soleil, 3 231 hommes sous les ordres du général Baraguey d'Hilliers occupent les îles, les châteaux, les places. Où que l'œil se dirige, il en voit.
' a Nous né pouvons pas comprendre comment avec cinq cents bouches à feu, sans en décharger aucune, nous nous soyons rendus esclaves, et à la discrétion des Français, sans avoir reçu d'eux aucune garantie, ni en fait de religion, ni en fait de sécurité, ni en fait de propriété, » écrit un témoin de ce suicide. Sariatti, op. cit., p. CXVl.
* Le 15 mai 1797, Baraguey d'Hilliers écrit à Bonaparte : « J'ai l'honneur de vous informer, général, qu'ayant employé toute la nuit dernière à embarquer les troupes qui sont sous mes ordres, j'ai occupé ce matin, à la pointe du jour, la ville de Venise, avec la o« demi-brigade de bataille, et les îles et forts adjacents... » "Daru, Histoire de la République de Venise. « Au lever du soleil, le général Baraguey y fit son entrée... Il avait dès la nuit occupé la place avec quatre cents des siens... La joie de ces individus était vive et bruyante : elle contrastait avec l'aspect morne de la ville. » Lettre à Bonaparte du 17 mai 1797. Daru, ib. — Cf. Duc de Béllcne. Extraits des mémoires.
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Il y en a à S. Socoiido, à S. Giofi^io d'Alej^a, à la Cortosa; il y en a à S. Niccolù du Lido, à S. xVndrea, à S. Pietro, au fort Alberoni ; il y en a au Itialto ùt à l'Arsenal ; sur la Piaz/.a, derrière les faisceaux formés, quatre cents d'entre eux témoignent « d'une joie vive et bruyante ».
Corps efflanqués, taillés dans l'énergie, noircis par la poudre, avec au chapeau le seul éclat de la cocarde : Venise regarde ses vainqueurs. Ce sont eux qui ont fourni l'étape sans souliers, bivouaqué sans eau-devie, mordu la cartouche en guise de pain, et foncé dans un ouragan de tonnerre. A Lodi, ils ont pris le pas de course sous la mitraille. Au plateau de Rivoli, ils se sont battus sur la neige. Au col de Tarvis, ils se sont battus plus haut que les nuages. Contré Wurmser, ils ont fait face à trois armées. Sans répit, ni trêve, ni quartier, ni pitié des autres et d'euxmêmes, la faim grondant au ventre et le canon grondant au loin, pendant dix-huit mois, ils n'ont fait que cela : marcher et se battre ; et charger, et sabrer, et épauler : feu! et aller, aller encore, toujours : marche ! Ils ont vécu dans l'alarme et semé l'épouvante. Ils se sont enivrés de danger comme de vin. Ils ont fatigué la mort. Ils ont vaincu la victoire. On dirait que de toute la tête ils dominent l'avenir, forgés d'une autre trempe, issus d'un autre temps. C'est une autre race et c'est une âme diverse. C'est un nouvel âge et un sibcle nouveau... 0 vieilles choses, jolies choses d'un autrefois meilleur! Soins galants et charmants, âmes légères, chères insouciances, oubli de tout ce qu'il y a de triste et de laid dans la vie ! Et la poudre ne servant qu'à des feux d'artifice ! Et l'existence ne servant qu'au plaisir! Tout cela est fini maintenant.
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Un monde est mort qui ne renaîtra jamais plus. Une forme d'humanité tombe en poussière. Les violons se sont tus. Le songe s'est évanoui. La barque des illusions est passée. Adieu, petits masques 1 Sur la place de S. Marco, les baïonnettes sont croisées.
« On ne peut pas toujours rire... » Ainsi le titre invraisemblable du dernier chapitre des Mémoires de Gozzi. Elle ne le croyait pas, la vieille République dissolue. Elle ne savait pas que chaque faute s'expie. Elle ne savait pas que la mort estla grande, est la tragique réalité d'ici-bas. Elle ne savait pas que le bonheur qui ne s'est point acheté par des larmes se paie par des larmes. Hélas ! quel opprobre faudra-t-il pour lui révéler l'omnipotence de la loi méconnue 1 Toute cette fin est lamentable. En vain ces héros du plaisir se faisaient-ils si pleinement illusion qu'ils nous faisaient presque illusion à nous-mêmes. La plupart d'entre eux connaissent la banqueroute de la joie \ Et au-
' La Rosalba. qui avait donné de telles fêtes à ses yeux, meurt aveugle. Goldoni succombe à Paris sous la Terreur dans la maladie et le dénuement. A Dux. Casanova sert de risée aux domestiques du château, qui mettent son portrait aux latrines : Omnes famuli testantur se vidisse effîgiem meam super parielem tnternam /atrinse affixam. Utinfamia non sitequivoca, Carolus Viderai, famul us comitis W'aldestein subscriprit effifiiei nomen, et confessus est se illam exposuisse, et hoc fecisse ad mise personse ludibrium. Hoc est di/famalio pritni gradus. On ne saura jamais si, en tombant dans la Brenta, Gasparo Gozzi ne voulut pas mettre volontairement fm à ses jours. Carlo Gozzi crève de dépit. Gratarol est tué en exil. Son implacable ennemie, la toute-puissante Caterina Tron, expire dans l'abandon. Le comédien Sacchi se noie dans un naufrage. Antonio Longo, dont l'existence ne fut qu"un éclat de rire, ruiné et moribond, gîte dans un immonde taudis, parmi la crasse et les puces ; il n"a que trois talleri en poche ; il écrit ses Mémoires à la lumière d'une chandelle fichée dans une rave ; il se fait peindre ainsi, lui et ses enfants, et il met à sa porte cet écriteau : Te polenta accipint et aquam large adminis trahit, ce qui dans son latin voulait dire : « On faccucillera avec de la soupe et tu auras de l'eau en abondance. » Ce n'est qu'en traversant l'Océan que Da Ponte échappe à l'infortune.
dessus de ces faillites partielles, plus dramatique que toutes, c'est la ruine de la patrie déchue, qui ne comprend pas môme l'ig^nominic de sa déchéance, qui soufllelée par le vaiii([ueur entonne des hymnes de p^loire à son vainqueur, qui sur le cadavre de son indépendance plante en riant un arbre de liberté, et danse des farandoles, et mène le bacchanal autour...
Il faudra l'insulte suprême du traité de Campo- Formio, et api'ès les Français les Impériaux, et pendant près de cinquante ans l'Aigle autriciiienne attachée aux entrailles de son Lion pour qu'elle se ressaisisse. Siège héroïque! Quand sous la pluie des obus les gondoliers charriaient en chantant les cargaisons de poudre !...
Non, Venise n'a pas été rayée de la carte des nations. Daniele Manin la venge de Lodovico, et sa révolution de 48 la rachète devant l'histoire de son abdication de 97