LE VÉRONÈSE — LE-S NOCES DE CANA
L’ÉCOLE VÉNITIENNE
Le Véronèse, avec son immense talent, avait bon cœur malgré sa vivacité ; tout le monde l’aimait, et ses rivaux eux-mêmes désarmaient devant lui. Le Titien, qui était une nature jalouse, avait plaisir à le suivre dans sa carrière, et on le voyait souvent s’arrêter dans les rues de Venise pour embrasser le Paolo. Un tel homme ne pouvait qu’aimer les belles étoffes et les bijoux, tout ce qui scintille et tout ce qui brille : aussi le voyait-on sans cesse richement vêtu. C’était, paraît-il, un excentrique dans sa mise; il se couvrait de brocart, d’étoffes voyantes, et aurait été digne de figurer dans ses tableaux. Il y figure d’ailleurs, et l’on sait combien il aima à mêler à ses compositions des personnages de fantaisie, qui, il faut bien le dire, n’ont rien à voir avec le sujet ; ce fut du reste l’un des griefs des inquisiteurs, qui ne lui pardonnèrent point d’avoir mêlé des lansquenets allemands et des joueurs d instruments aux scènes de l’Écriture. A ce point de vue-là il n’avait aucun préjugé, et dans les scènes les plus dramatiques, avec une rare désinvolture, il a introduit des personnages épisodiques tout à fait désintéressés du drame. Il y a en lui quelque chose de naïf qui s’allie au raffinement le plus exquis, et on se demande si parfois il ne se faisait pas un jeu d’étonner son public par un tel laisser-aller. Il y a dans une de ses œuvres les plus passionnées un homme qui saigne du nez pendant qu’un autre joue avec un singe; mais, après tout, cette dissonance-là na rien qui nous heurte: c’est une fenêtre ouverte sur la vie réelle, et par là le tableau devient un document pour les mœurs et les coutumes d’une époque.
Dans une vaste composition, l’honneur de notre musée du Louvre la Cène, le Véronèse, par un caprice de l’imagination qui nous rend cette toile d autant plus précieuse, a aussi réuni à la table du festin les personnages les plus divers et les plus marquants de son époque ; on y voit l’empereur Soliman, l’empereur Charles-Quint avec la Toison d’or au cou, le marquis del Guasto, la belle marquise de Pescaire. Le propre frère de 1 artiste, la main sur la hanche, est debout au second plan à droite, une coupe à la main, près du Tintoret qui joue de la basse et qui fait pendant à Paul Véronèse lui-même jouant de la viole : c est d après ce portrait (que nous reproduisons dans le texte), qu’on a presque toujours retracé ses traits. Lœuvre est célèbre, elle l’était même à Venise; et c’est un sujet qui a tenté bien des fois son pinceau. Il avait représenté quatre banquets, comme les appellent les chroniqueurs du temps : les Noces de Cana, peintes pour le couvent de Saint-Georges-Majeure; le Repas chez Simon le lépreux, pour l’église de Saint-Sébastien; le troisième, le Repas chez Lévi le publicain , pour Saint-Jean-et-Saint-Paul; et enfin le Repas chez Simon le lépreux: ce dernier tableau avait été commandé pour les pères Servites. L ambassadeur de France à Venise, de par ordre du roi Louis XIV, avait fait offrir aux pères une grosse somme en échange de cette toile ; ils refusèrent : mais la République, qui avait intérêt a se rendre le roi de France propice, décréta une sorte d’expropriation pour cause d’utilité publique; elle fit enlever le tableau et l’offrit au roi, l’année 1665. Depuis, nous avons eu les Disciples d’Emmaüs, qui nous vient du Palais-Royal, le plafond de Versailles les Titans, et ce Repas qui fait le pendant des Noces de Cana, où l’on voit la Magdeleine essuyer de ses cheveux les pieds du Sauveur. Nous avons encore VEsther et la Descente de croix , et nombre de compositions qui nous permettent de juger l’artiste, quoiqu’il ne soit vraiment représenté dans tout son éclat que dans sa patrie.
LA PEINTURE
J’ai cru devoir faire graver quelques Véronèses du genre décoratif qui figureat dans cette
Paolo Caliari, dit le Véronèse. - (Né à Vérone, i528-t588.)
belle villa de terre ferme, la villa Masère, qui fut le séjour de 1 homme éminent dont j’ai retracé la vie dans mon Patricien de Venise. La première de ces compositions peut s’intituler la Mère des Amours; elle figure dans une petite salle de la villa et est peinte à fresque ; la seconde est tout un ensemble décoratif avec architecture, balcon, sofites et plafond. La composition centrale représente l Olympe , et, fidèle à son système, passant du vaste Empyrée à la vie réelle, le Véronèse a accoudé au balcon la patri-
figure d’angle détachée représente sance de l’Amour et Apol-
cienne qui habitait la villa. Une eptune. Les deux compositions mythologiques, Nais-
Ion et Vénus font partie du même ensemble décoratif. Ces gravures ne peuvent donner qu’une assez faible idée d’un ensemble très-considérable qui était peu connu jusqu’au jour où Naya — qui rend de grands services à l’art — l’a fait photographier, contribuant par là à faire connaître la résidence que nous avions signalée il y a plus de dix années, et auquel nous avons consacré un article spécial dans la Pevue des Deux Mondes.
Le Véronèse a un tel prestige et c’est un si brillant artiste que nous voudrions nous attarder avec lui. Nous n’avons pas parlé de cette toile chaude et
Neptune. — Fresque de la VUla Barbaro, par Le Véronèse.
voluptueuse qui décore l’une des petites
chambres du palais
PAOLO CALIARI dit le VERONÈSE (i 5 aS-i 588 )
( Gravé au burin par Augustin Carrache. - Collection de M. Ambroise Firmin-Didot.)
Zi
LE VÉRONÈSE — L’OLYMPE (Plafond de la grande Galerie de la Villa Masère.)
L’ÉCOLE VÉNITIENNE
ducal, « VEnlèvement d’Europe », où, par une intuition qui montre que les génies les plus divers sont frères, le peintre a traduit,—et cela sans les connaître, j’en suis sûr,—les vers d’Ovide où le taureau divin lèche les pieds de la belle captive. Quel enchanteur et quel poëte ! Où trouver des cieux plus cléments, un pays plus idéal, une nature plus séduisante? Je ne sais pas qui a dit de cette toile quelle faisait pressentir Watteau et aurait pu inspirer le Départ pour Cythere; la remarque est d’un esprit perspicace et d’un homme qui a l’œil d’un peintre. Mais, entre créations, si une figure l’esprit, c’est che incarnanise sous les femme vue prise peut les patricienélégante et et grandiose entre l’allé - ' Foi et sainte hommage au gloire,au plasuperbe salle qui servait à des ambassalà aussi, dans qu’on admire plongée dans te, la remarque nous graver, une assise sur le le lion de . à ses pieds,
Justice qui lui offre ses balances, et la Paix qui lui présente son laurier, symbole de la concorde.
Véronèse est mort à la suite d’une fièvre qu’il contracta en suivant une procession tête nue. Les pères de Saint-Sébastien voulurent qu’il reposât dans leur église; et c était justice, car nulle part il ne fut plus brillant, plus facile et plus abondant que dans cette décoration religieuse. Il avait deux fils, Gabriel et Carletto ; le nom de Gabriel était sans doute celui du fils aîné de la famille; car le père de Paul, qui était sculpteur, s appelait aussi Gabriel. Carletto est un génie aussi, mais il est mort à vingt-six ans, et on donne à son père la plupart de ses tableaux. Gabriel est mort de la peste en 1631 ; il finit par abandonner la peinture. Benoît
Venise, la Paix et la Justice. — Plafond de la Salle des Ambassadeurs, par le Véronèse. — Palais Ducal (Venise).
toutes ces nombreuses, reste dans cette blan tion de Vetraits d’une de dos, figure être parmi nés, si mince, svelte, ample pourtant,qui, gorie de la Justine, rend Christ dans sa fond de cette du collège la réception deurs. C’est le plafond, sous un dais, la demi-teinquable figure avons fait autre Venise, globe , avec Saint - Marc accueillant la
LA PEINTURE
Caliari, frère du Véronèse, faisait de l’histoire et de l’architecture, et a achevé avec Gabriel et Carletto quelques-unes des œuvres du Paolo. Il y a dans l’histoire de l’art à Venise un autre Véronèse Alexandre; il avait le même surnom que Paul et son nom était Turchiil était élève de Felice Ricci; il naît en 1600 et meurt en 1670.
Nous avons donné, dans le chapitre de l’histoire, une toile de Zelotti qui avait été chez Badile, le condisciple du Véronèse : c'est un artiste de valeur auquel on ne fait pas toujours sa place; il aimait à courir le monde et ne s’est point fixé; il est mort misérable en 1592
Les Pèlerins d’Emmaüs, par Paul Véronèse.
à soixante - deux ans. Il eut des démêlé a™ tt.
Une autre grande personnalité de l’école c’est 1 e ^ jal ° UX '
né à Venise en i SI2 , c’est-,dire seize an! ^ 1 ^
Élève du Titien il avait vite n ^ d ^ facillté *I M Posent toute limite.
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Tintoret dut quitter l’atelier de son maîtr à la suite" de f “‘""s , éCri ™ nS d ’ art le
maître à la suite de froissements qui n’étaient pas de son
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(Fragment d’une Fresque à la Villa Barbaro.)
fait. Il ne fut pas long d’ailleurs à sortir de pair, un tel génie devait se déclarer du premier coup et s’imposer à tous : à vingt ans, on disait déjà de lui qu’il était un « fulmine di penello », et on l’appelait ilfurioso. Il est de fait qu’il peignait d’une façon si robuste qu’il attaquait sa toile et n’avait de cesse qu’il l’eût terminée. Anatomiste de premier ordre, d’une science accomplie au point de vue du dessin, il modelait la terre avec une habileté rare, dessinait constamment d’après le cadavre, et donnait un tel relief à ce qu’il touchait que le peuple, qui aime la vie et qui ne se paye pas toujours des qualités les plus hautes et des nobles conventions, le regarda bientôt comme le premier de son temps.
Le Tintoret débuta comme grand décorateur à la Scuola di San Marco, et le sénat, l’ayant distingué, lui confia l’énorme muraille de la salle du grand conseil, où il peignit cette toile géante
La Force s’appuie sur la Vérité. — Fresque du Véronèse à la Villa Barbaro.
qui représente la Gloire du Paradis, au-dessus du trône actuel; œuvre qui ne mesure pas moins de 25 mètres sur 10, et peut passer pour le plus grand morceau de peinture sur toile qui existe. Du Palais ducal il passa à la Scuola di San Rocco, et là, les pères de la fabrique lui ayant laissé, comme on dit, <1 la bride sur le cou », il accomplit une œuvre qui est tout à fait prodigieuse et qui est faite pour troubler l’esprit humain. C’est un maître assurément, et un grand maître, car dans certaines de ses œuvres il va aussi loin que les plus grands ; mais, a San Rocco, il est noir, épais, lourd, souvent diffus, et ce n’est que par morceaux qu’on le peut admirer, comme dans la salle dite l’Albergo, dans le sujet le Crucifiement. Pour bien marquer de sa griffe puissante et rude son terrible travail qui représente des kilomètres de peinture et des armées de figures plus grandes que nature, le Tintoret accrocha son propre portrait audessus d’une porte, celui-là même que nous donnons ici, peint par lui à l’âge de soixante-six ans.
Après la Scuola, le duc de Mantoue, jaloux de l'attirer, lui confia la mission de peindre en
LA PEINTURE
dix sujets la Vie de saint François de Gonzague; mais c’était l’affaire de quelques mois pour un tel homme, il alla placer ses toiles et revint à Venise pour peindre la Bataille de Zara dans la salle du scrutin. Avec une telle facilité et dans un siècle comme celui qui l'a vu naître, on conçoit que son pinceau ne devait pas chômer; il travailla sans cesse, et on peut dire même qu’il exécuta parfois trop rapidement pour sa gloire. Un propos légué à la postérité par les chroniqueurs dit qu’il y a trois Tintoret et qu’il avait trois pinceaux : ilpenello d’oro, — il penello d’argento, — et l’altro diferro. C’est l’avis du Carrache, qui s’y entend ; il a laissé une lettre adressée à son frère Louis, dans laquelle il prétend que, quelquefois supérieur au Titien, le Tintoret est plus souvent encore inférieur à lui-même.
Comme caractère, Robusti était rude, âpre et solitaire ; c’était un esprit très-contemplatif. On le voyait s’enfermer des semaines entières, ne voyant que sa fille qu’il adorait, et se reposant de la peinture par la musique; il avait une certaine réputation comme joueur de basse, et on a vu le Véronèse le représenter dans les Noces de Cana faisant partie de son orchestre. De nos jours, un grand artiste, M. Robert-Fleury, qui a été frappé de cette personnalité, l’a représenté dans cette attitude, et M. Léon Coignet a peint un tableau qui le montre au lit de mort de sa fille Marie, la seule qui lui restât : les deux autres s’étaient faites religieuses. Marie était peintre de talent, et l’histoire a enregistré son nom; elle a laissé des oeuvres d’un véritable intérêt; entre autres, le portrait de Marco dei Vescovi- et celui de Jacopo Strada un antiquaire célèbre. Adorée de son père, qui en avait fait la compagne de sa vie Marié Tintoret le suivait partout, habillée comme un jeune page. Le portrait qui nous la montre telle qu’elle devait être, gravé au burin dans l'ouvrage de Ridolfi, n’est pas fait pour nous charmer, et, de fait, tout ce que j’ai lu sur elle me porte à croire qu’elle manquait d’attraitsmais son père l’adorait, il lui avait appris à faire sa partie dans un orchestre et l’avait initiée de bonne heure aux arts du dessin. Philippe II, le roi d’Espagne, et l’archiduc Ferdinand voulurent l’avoir à leur cour; le Tintoret refusa pour elle, et, afin de la garder il la maria au seul homme qui n’avait pas proposé de l’exiler de Venise pour vivre loin d’e son père • c’était un joaillier allemand, nommé Mario Augusti. Marie mourut à trente ans et sa mort semble avoir porté un coup terrible au vieux Jacopo, qui mourut lui-même quatr’e ans après Au ht de mort de sa fille, l’artiste voulut reproduire les traits de celle qu’il avait tant aimée Cest le sujet du tableau peint par M. Léon Coignet; c’est aussi le sujet d’un beau tableau dé M. Moreili que nous reproduisons ici.
Il y a dans la vie du Tintoret un autre épisode moins triste, mais qui a son côté dramatique; il sert à comprendre quel était le caractère de l’homme et la susceptibilité de l’ar tiste C’était l’époque où l’Arétin tenait le sceptre de la critique et faisait et défaisait par un mot les réputations; il tenait alors pour le Titien contre le Tintoret. Un jour où il avait entendu un propos qui ne lui convenait point, il convia l'Arétin à venir chez lui et lorsque celui-ci eut franchi le seuil de la porte, il s’approcha gravement, un long pistoleé à la main prit soigneusement sa mesure de la tête au pied, et le congédia en lui disant : « Sachez qué vous avez en tout trois longueurs de mon pistolet. » L’anecdote est authentique et elle est très-piquante ; elle n'eut d'autre suite que de lier l’Arétin avec l’ombrageux artiste qui lui promettait une tragique issue à ses bons mots. M. Ingres s’est exercé à peindre ce sujet et par