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DENTELLE — COSTUME

Vue de Murano, centre de l’Industrie du Verre. — Le Dôme et le Grand Canal.

LE VERRE ET LA MOSAÏQUE

Les Vénitiens, dans l’art du verre, se sont acqpis une réputation sans rivale. Ce n est pas qu ils soient les premiers qui aient imaginé de donner des formes élégantes et fines, d’orner d’émaux de diverses couleurs, de combiner avec l’or, de contourner capricieusement la plus fragile des matières ; mais ils ont mérité leur renom par la beauté de leurs produits et par l’incroyable variété des ressources qu’ils ont tirées du verre en l’appliquant à tout.

M. Vincenzo Lazari, qui a écrit un excellent travail sur les verreries de Murano, croit pouvoir affirmer que les premiers habitants de Venise, en se réfugiant dans les lagunes, y avaient porté l’art du verre avec eux, parce qu’il y a identité, selon lui, entre la matière du verre antique et celle du verre de Murano. Aux premiers siècles de leur établissement, ce peuple de pêcheurs et de marchands de sel n’a cependant pour industrie que les moyens qui font vivre un peuple primitif ; mais il a le génie de 1 échange, et dans l’espace de deux cents ans il sera arrivé à un tel développement de ses humbles res-

LE VERRE ET LA MOSAÏQUE

sources, qu’il inondera de ses produits les marchés des villes du nord de T Italie. Peu à peu devenus riches, ayant conclu des traités, avec les peuples voisins d’abord, puis bientôt avec les Barbares qui les ont envahis et ceux qui leur ont succédé, les Vénitiens emploieront leurs richesses à fonder des églises, ils se policeront, ils créeront une ville, ils aimeront le luxe et dans les vêtements et dans leurs constructions. Au commencement du neuvième siècle, un prince du Frioul conduit déjà en France et présente à Louis le Débonnaire un prêtre de Venise, nommé Gregorio, déjà habile dans la construction des orgues; et, au dixième siècle, on fabrique, dans tout le groupe d’îles qui formera Venise, des objets qui deviendront une source de commerce avec Constantinople.

On raconte, d’après Sagornino, un des premiers chroniqueurs de la République, que le doge Participazio envoya en présent à l’empereur Basile douze grandes cloches fondues à Rialto; à cette époque, les cloches n’étaient pas connues parmi les Grecs. Un peu plus tard, l’empereur Othon recevait un siège d’ivoire et son marchepied; enfin, en 1028, sous Pietro Orseolo, on commençait la construction de la basilique de Saint-Marc, toute recouverte de mosaïques à fond d’or. On sait que ces petits cubes, ou tubes vitrifiés, sont liés étroitement à l’industrie du verre. Il n’y a donc pas à douter que, dès le commencement du onzième siècle, cette industrie est fondée à Venise et même qu’elle y est déjà florissante.

Le document le plus ancien qui fasse mention des fabriques et des fours est de 1292; c’est un arrêt du grand conseil qui ordonne de démolir les fournaises de Rivo alto et de les transporter dans lîle de Murano, où déjà, en 1255, un certain nombre de verriers s’étaient groupés.

Dès le commencement du développement de l’industrie, le pouvoir se montre jaloux de la conserver, et, pour empêcher les étrangers de connaître les procédés, dès 1275, il prohibe sous peine de confiscation, l’exportation hors de Venise du verre brut, des matières premières qui servent à sa composition et même du verre cassé qu’on pourrait analyser. Ce n’est que le commencement; jamais peuple ne se sera montré plus soigneux de garder pour lui les avantages dont l’ingéniosité des citoyens a doté la ville ; plus tard, du reste, nous verrons les ambassadeurs de France créer une sorte de police pour débaucher les verriers, épier leurs moyens de production et étudier les matières premières. Comme preuve de l’importance que le sénat attache à la verrerie, nous allons voir les chefs du conseil des Dix chargés de surveiller ce commerce, et la police des manufactures relever de leur juridiction.

D’où les Vénitiens, devenus si habiles et qui apportèrent dans la pratique de cet art leur finesse et leur ingéniosité habituelles et surtout leur goût, avaient-ils donc pu tirer les premiers préceptes? Les historiens nationaux ne sont pas tous très-désintéressés dans cette question, et ils voudraient que l’art ait été pour ainsi dire spontané à Venise; mais comment nier que les artistes èt les mosaïstes venus par ordre de Pierre Orseolo dès le dixième siècle pour orner l’église Saint-Marc n’aient porté avec eux une industrie déjà très-avancée? Les Vénitiens en ont bénéficié, ils se la sont appropriée, l’ont développée, renouvelée, et ont fait bientôt de tels progrès que ceux-là mêmes qui leur avaient apporté l’art du verre, ayant vu probablement la tradition se perdre chez eux ou tout au moins dans le lieu qu’ils occupaient, en vinrent à demander aux Vénitiens d’être leurs fournisseurs habituels.

LA MOSAÏQUE

En compulsant aux archives des Frari les dépêches d’un ambassadeur de la République auprès du sultan, j’ai été très-étonné de rencontrer, plié en quatre parmi les feuilles, erannexé à l’une d’elles, un large parchemin sur lequel le grand vizir du sultan avait fait dessiner une lampe en verre de la forme de celles dites cc lampes de mosquée )) avec des versets du Koran en émail de diverses couleurs. Ayant pris connaissance de la dépêche de 1 ambassadeur, qui était adressée au doge, comme c’était la loi, mais qui en réalité s adressait au Sénat tout entier, je vis que l’envoyé avait reçu du grand vizir la commission de faire commander aux fabriques de Murano quatre cents lampes semblables pour l’ornementation de quelque mosquée. Ce fait confirme absolument les assertions des auteurs qui regardent la verrerie de Murano comme un élément de l’exportation en Orient. Ajoutons, pour ne jamais négliger l’occasion de montrer la force des petits moyens employés par le Sénat, que l’ambassadeur, qui ne demandait pas mieux que de se faire bien venir du grand vizir, et qui savait, en homme pratique, que les petits cadeaux entretiennent l’amitié, demandait au Sénat de ne pas réclamer la quittance, se faisant fort de tirer une compensation politique agréable et utile à la République.

Quoi qu’il en soit de l’origine, l’influence orientale est visible, et, dans l’Orient, l’influence arabe est plus particulièrement sensible. Examinez les colliers trouvés dans les tombeaux égyptiens, et ces petites bouteilles aux mille couleurs trouvées dans la Campanie, à Nola et dans toute la campagne de Rome, à peine les distinguez-vous des colliers que portent les jeunes filles de la lagune; et on suppose que ce sont justement les échantillons trouvés dans toute l’Italie qui ont pu servir de modèles aux premiers fabricants de Murano, ce qui confirmerait peutêtre l’opinion de M. Lazari.

La perle de verre, si variée dans sa décoration, d’abord simplement bulbeuse et de couleur blanche ou bleue, verte ou rouge, puis plus tard couverte d’émaux, dorée en plein, mordorée ou couleur d’opale, a joué un rôle incroyable dans les transactions commerciales. Amoureux de tout ce qui brille, les Orientaux échangaient les épices, la soie, 1 or et les étoffes contre ces perles de verre chatoyantes et si bien faites pour séduire ceux qui n en ont point encore vu et n’en connaissent point la fragilité. Recherchées partout, en Asie et sur les bords de la mer Noire, elles pénétraient jusque dans les contrées les plus inaccessibles du centre de l’Afrique, où les voyageurs les ont retrouvées plus tard servant de monnaies. Ce quon en répandit par le monde, pendant dix siècles peut-être, est incalculable, et ce simple grain de verre produisit à la République des richesses immenses. Elle le savait bien, et, si elle était fière de ses vases, c’est du travail et du commerce des perles qu’elle était surtout jalouse.

La première application du verre, c’est la préparation de l’émail pour les maîtres mosaïstes, et du onzième au quatorzième siècle c’est le fond de la fabrication à Murano. Il est évident pour nous que les Vénitiens avaient emprunté le procédé aux Grecs; mais cependant, en s’appropriant le principe, les premiers le modifièrent. Us faisaient des galettes d émail de verre noir, brun ou rouge, de quinze à dix-huit centimètres de diamètre et d’une épaisseur d’un centimètre. Sur la galette ils appliquaient une feuille d’or carrée et, pour protéger l’or, le recouvraient d’une couche de verre d’une très-grande légèreté qu’ils soufflaient dessus, et qui faisait un glacis préservateur en même temps qu’elle donnait un grand éclat à l’or même.

LE VERRE ET LA MOSAÏQUE

La division par petits cubes était laissée aux mosaïstes, qui les coupaient suivant leurs besoins par des procédés spéciaux. C’était,

Rome et à Flo- rence se trouvent

« Les Coqs gaulois ont déjoué la Ruse du Renard milanais.

les plus belles ap- Curieuse Mosaïque à l’entrée de la Chapelle de la Vierge. —Saint-Marc. plications , étll -

diées par plu- sieurs architectes.

Il y a deux sortes de mosaïques, celle qui est produite par l’assemblage de pierres de

Mosaïque Vénitienne du xme Siècle. — Cul-de-four du Dôme de Parenzo (Istrie).

mêmes ou de diverses couleurs qui forment, ou des figures, ou des ornements, ou même des compositions; et celles composées d 'émaux d’or, d’argent et de toutes couleurs; je ne parle

LA MOSAÏQUE

point du premier genre, qui est naturellement très quelques mots sur les la base des belles movoyons de si beaux spé- Nous empruntons hommes spéciaux, le nise, la définition qu’il a ce Les émaux colorés composition vitreuse, mes matières que le soient siliceuses ou auviennent s’ajouter d’aules qui, convenablement ensemble, donnent à la cessive dureté et sa couces moyens que s’obtienpacité, la pureté et la solidité des émaux, et aussi la

Fond d’une Archivolte du Portail de Saint-Marc.

•inférieur au second, mais je dois dire émaux qui constituent saïques dont nous cimens à Saint-Marc, au plus compétent des docteur Salviati, de Vedonnée des émaux :

sont faits d’une pâte ou Us sont formés des mêverre ordinaire, qu’elles très; mais à ces matières très substances minérapréparées et mélangées pâte sa densité, son exleur. — C’est à 1 aide de nent le degré voulu d’obeauté, la douceur et la grande variété

Mosaïque du xi» Siècle, dans l’Atrium de la Basilique de Saint-Marc.

de leurs couleurs; et ces qualités si diverses dépendent autant de la quantité eltde= la qualité des éléments minéraux qui se combinent avec ceux du verre ordmatre, que deg -

LE VERRE ET LA MOSAÏQUE

chaleur continue à laquelle la composition est soumise pendant la fusion. — Quand les émaux colorésjsont fabriqués avec beaucoup de soin et de science, ils rendent absolument le même effet que la peinture elle-même. Les émaux sont beaucoup plus durables que toute autre substance employée dans la composition de la mosaïque, que ce soit de la pierre, du marbre ou de l’argile : cela provient de ce qu’ils ont moins de porosité et de dilatabilité que tout autre corps. — Si au contraire ces émaux ne sont pas préparés avec tout le soin nécessaire, il en résulte que, par leur trop grande transparence, par leur mauvais mélange ou par l’imparfaite proportion de leurs éléments, ils ne peuvent plus rendre l’effet de la peinture ; la couleur devient douteuse, faible et presque insensible, et l’on s’aperçoit plus tard que la mo¬

saïque n’est pas résister aux atmidité, de la fuies changements cc Les émaux sont le résultat toute différente, de verre épais ou que l’on désire d’or transparent place une feuille qui s’y attache par l’action du recouvre d’une le plus pur, celonté ou incoteinte que l’on l’opération est trois couches en-

et s’assimilent si bien

susceptible de teintes de l’humée et de tous atmosphériques.

d'or et d'argent d’une opération Sur une surface d’émail, suivant rendre l’émail ou opaque, on d’or ou d’argent principalement feu, puis on la couche du verre lui-ci étant à volore, ou de la désire. Quand bien faite, ces trent en fusion

L’une à l’autre, quelles forment bientôt un corps homogène. Le métal

Saint Jean l’Évangéliste. — Mosaïque du xie Siècle. (Saint-Marc de Venise.) Dessin de M. Édouard Didron.

est désormais, et pour toujours, à l’abri de toutes attaques : il n’a rien à redouter, ni de l’action atmosphérique, ni de la poussière, ni du gaz, ni de la fumée, ni des insectes, et il est à tel point inaltérable, qu’il ne perdra rien de son brillant ni de son éclat, fût-il exposé à 1 air pendant des siècles. Quand le contraire se produit, si la couche supérieure du verre n’est pas extrêmement mince, le métal reste comme enseveli entre les deux couches de verre j et l’œil est arrêté par le brillant du verre plutôt que par celui de l’or : de sorte que la mosaïque paraît vernie par-dessus. D’un autre côté, si l’on n’est pas capable de prévenir, dans le cours de la fabrication, l’introduction, entre le verre et le métal, de globules d’air, la légère couche de verre tend à se séparer, tôt ou tard, du métal. Tous ces défauts se rencontrent même dans quelques-unes de ces mosaïques anciennes qui ont été faites aux époques où la partie technique de la fabrication des émaux n’était qu’imparfaitement connue, et cette fabrication elle-même peu soignée. »

LA MOSAÏQUE

On voit par cet extrait que nous avons eu raison de fondre dans le même chapitre les deux arts de la verrerie et de la mosaïque. Nous donnons ici deux spécimens de mosaïque vénitienne du onzième siècle qui figurent à Saint-Marc de Venise : l’une Saint Pierre, l’autre Saint Jean l’évangéliste, dessinés par M. Édouard Didron, auquel on doit un intéressant

travail intitulé : Pu Peinture en . mo mes heureux de voir de M. Didron sont pas que la mosaïque la peinture. Comme portants empruntés nous donnons la défour de l’Atrium de blement conservé, ou avec science dans que ; nous l’avons la photographie de comme haute curioune composition qui de la cathédrale de exécutée par des Vésiècle ; nous donnons rieure composition partie gauche de la Marc : Les Coqs gaula ruse du Renard allusion des ouvriers à la ruse d’un Vis- A Venise, après pies, on alla jusqu’à saïque à la décorapalais; on ne peut qui aient été consermiers peintres qui se

Saint-Pierre. — Mosaïque du xi° Siècle (Saint-Marc). Dessin de M. Édouard Didron.

rôle décoratif de la saïque. Nous somque les conclusions les nôtres; il ne veut fasse concurrence à spécimens plus imà la même basilique, coration du cul-de- Saint-Marc, admirapeut-être restauré le goût de l’épofait exécuter d’après M. Naya : enfin, sité, nous y joignons orne le cul-de-four Parenzo en Istrie, nitiens au douzième aussi une très-cuqui figure dans la basilique de Saintlois triomphants de milanais , singulière mosaïstes du temps conti.

avoir orné les temappliquer la motion extérieure des pas citer d’exemples vés, mais les presont adonnés à la re-

présentation de sujets contemporains, Carpaccio et les Bellini, ont souvent dans leurs fonds de tableaux des palais et monuments dont la façade porte les traces d’une semblable décoration. Aujourd’hui même, un des plus grands industriels de Venise, un artiste, le rénovateur de la mosaïque à Venise, M. Salviati, pour frapper les yeux par un exemple, a décoré la façade de sa maison sur le grand canal de grands panneaux brillants qui, lorsqu’ils auront subi la patine du temps, se fondront mieux dans l’harmonie générale.

Les pavements des basiliques ont reçu aussi des couches de verre faisant mosaïque ; on en

LE VERRE ET LA MOSAÏQUE

voit à Saint-Marc qui datent de cinq ou six siècles et qui sont restés dans toute leur pureté primitive, non-seuleinent comme couleur, mais même comme joints.

mosaïque de marbre

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