VERRES SOUFFLÉS, GOBELETS, FIOLES ET COUPES DE MURANO
LE VERRE ET LA MOSAÏQUE
dehors, sur une façade, les intempéries du temps; mais toujours affecter des formes architecturales, ou du moins des formes monumentales et ramenées au carré, suivant l’essence même de la matière : tel nous a semblé être le but de la mosaïque. Sans doute , quand dans l’antiquité , à Pompéi et à Herculanum, les architectes grecs et romains représentent sur le pavé du seuil d’une maison un chien enchaîné avec cette légende : « Cave Canem y>, ils restent dans la mesure en donnant à l’animal la forme architecturale qui permettra de l’exécuter par ce procédé; mais plus tard on ira trop loin; on voudra lutter avec la peinture, rendre le brillant du coloris, l’inspiration d’un visage, la poésie intraduisible des grands maîtres. N’avons-nous pas vu à Saint-Pierre de Rome, dans une des premières chapelles à gauche en entrant dans l’église, une des œuvres les plus sublimes de Raphaël, exécutée en mosaïque et encastrée au-dessus du maître-autel? Venise n’a pas évité ce travers, mais elle a eu soin de former une école de peintres mosaïstes qui ont combiné les tons et les formes de leurs cartons de façon que les grands partis violents se traduisissent facilement par le procédé du mosaïste. Au seizième siècle, on arriva à l’apogée de cet art-là, et trois frères, les Zuccati, ont laissé un nom célèbre dans cette spécialité.
Il est bon de faire observer que les mosaïstes anciens, même les Vénitiens, ne se sont pas toujours tenus à l’emploi de ces cubes vitrifiés « smalti » dans l’exécution. Il est des nuances qu’on ne saurait obtenir au feu, et la palette, si riche et surtout si brillante cependant, ne permet pas d’obtenir certains tons neutres ou d’une particulière intensité ; on a donc parfois employé le marbre taillé et le caillou, comme dans les exemples que nous mettons sous les yeux du lecteur, et qui sont empruntés à ce beau monument du Doge Vendramin que nous avons reproduit dans le chapitre sur le Leopardi.
Revenons à l’industrie du verre soufflé, de Murano, et à celle des verres colorés pour vitraux. La dénomination de verre soufflé, qu’on donne au verre vénitien, ne donne pas une idée exacte de sa nature et de ses caractères spécifiques, quoique en effet il soit soufflé, tandis que les verres des autres nations sont coulés , moulés ou taillés; Salviati voudrait qu’on réservât le nom de verre aux produits vénitiens et qu’on appelât cristal ou verre cristallifié celui des manufactures étrangères. Ce qui caractérise essentiellement les verres bohémiens, français, anglais, etc., c’est leur grande transparence et leur brillant, qualités qu’ils possèdent au plus haut degré et qui atteignent aujourd’hui l’apogée de la perfection. En résumé, les fabricants étrangers n’ont qu’un but : imiter le cristal. Aussi, après avoir obtenu les qualités qui viennent d’être mentionnées, s’attachent-ils à rendre leurs produits plus attrayants en les taillant, après les avoir coulés, et en obtenant par ce moyen mécanique, la richesse, la variété des formes et la vigueur des contours, qui seules peuvent en assurer le débit. Mais c’est demander au verre ce qu’il ne doit pas donner et changer sa nature, et on lui enlève ses deux qualités essentielles, la légèreté et la ductilité, et la gloire de Murano c’est d’avoir conservé son caractère à la matière et de lui avoir fait rendre tout ce dont elle était susceptible. Les verriers de Venise avaient deux avantages en leur faveur: d’abord la matière première, qui se pliait admirablement à leurs besoins et à la nature de leur travail, car la ductilité de leur verre avait pour résultat de lui donner une extrême légèreté, un éclat spécial et une apparence vitreuse toute particulière ; elle permettait aussi d’intercaler dans les parties incolores toutes
LE VERRE
les nuances que la science et l’expérience avaient su découvrir, et aussi d’imprimer a l’objet, maintenu dans un état de fusion partielle, les formes les plus capricieuses que le goût, le talent, l’ingéniosité et le caprice de l’artiste lui suggéraient. Ajoutez à ces conditions, qui sont la base; le goût inné spécial au Vénitien de Murano, et l’avantage de la tradition.
Il faut beaucoup de patience, beaucoup d’habileté, de soin et de vivacité, dans la mam comme dans l’esprit, pour parer aux mille éventualités de la fabrication. Qu’on songe que toutes les manipulations du verre s’accomplissent par l’action du feu, à laquelle une piece quelconque est soumise plusieurs fois (même jusqu’à cinquante ou soixante fois successivement) avant d’être parachevée, et que ce même foyer qui vient de permettre à l’ouvrier d’animer la matière peut, un instant après, anéantir son travail par le ramollissement du verre et par le changement de forme qui en est la conséquence. Qu’on se représente cet homme, obligé souvent de renoncer à la silhouette qu’il se proposait de donner pour en réaliser une autre que lui inspirent les nécessités du moment; et l’on reconnaîtra, qu’il faut un grand talent pour triompher de pareils obtacles. Dans les autres industries, telles, par exemple, que celles de la porcelaine et de la faïence; l’ouvrier ou l’artiste, agissant sur des matières froides, obéissantes, peut prendre son temps et caresser son œuvre jusqu’à ce qu’il en soit complètement satisfait. Là au contraire tout est subit, rapide et spontané ; et c’est la grande difficulté de ce bel art.
C’est à l’aide de ces ressources savamment employées que Murano a su conquérir une si grande réputation. Son verre, doublement animé par le souffle du corps et par celui de l’esprit, est tout simplement travaillé au moyen d’un tuyau ou canne en fer, de quelques paires de pincettes ou ciseaux, et de quelques autres outils tout à fait communs. Sous la main de l’ouvrier, il prend toutes les formes imaginables et toutes les nuances possibles, charmant l’œil à la fois par l’élégance des contours et la beauté des couleurs. C’est ainsi que sont devenus fameux les divers procédés mis en œuvre pour donner au verre ces apparences si charmantes et si étonnamment variées que tous les amateurs connaissent, cest-à-dire la filigrana, les ritorti, le latticinio, la fiamma, les millefion, la calcedonia, la ghiaccia; c est ainsi encore que sont devenues proverbiales, soit pour l’originalité de 1 invention, soit pour la délicatesse et la perfection des tons, les couleurs du verre vénitien connues sous les noms de girasole (opale), lattimo, rubino, alabastro, giallo d’oro, acqua marina, etc.
Murano a été le centre de cette belle industrie du verre; il faut montrer dans son ensemble le mouvement de cette fabrication à laquelle cette île a dû sa gloire et sa richesse. Quelle que soit l’opinion de chacun sur les origines, ce qui est indiscutable, c’est que les émaux des plus anciennes mosaïques qui ornent ou ont orné les églises et basiliques de Torcello et des îles, sont fabriqués à Venise. Ce sont là les monuments certains qui prouvent que 1 industrie de Murano remonte au moins au onzième siècle; on sait même le nom du maître qui exécuta les mosaïques de Saint-Marc : c’est un certain Pietro, appelé par le Doge Vital Michel I er en i ioo.
Au treizième siècle, l’art du verre se développe; en 1268, les verriers sont déjà constitués en corporation, et, quand Lorenzo Tiepolo est élu Doge, dans cette procession solennelle de tous les arts où les corporations portent leurs chefs-d’œuvre, on voit ceux de Murano figurer dans la cérémonie avec des spécimens de leur exquise et fragile industrie. C’était alors au
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Rialto qu’étaient les fours; une mesure de police, édictée par le grand conseil, ordonne qu’ils seront détruits de peur d’incendie et reconstruits dans le district de Venise (8 novembre 1291). Déjà quelques verriers avaient leurs établissements à Murano; ceux qu’on expropriait se joignirent à eux, et le verre fut bientôt la spécialité de l’île.
On a, par les archives, loppement de l’industrie.
Verixelli, dans la Calle grand conseil la permisl’église Saint-François de peintre sur verre, décore fond les initiales de verre crits les majuscules qui de- 1376, le Sénat déclare d’un maître verrier et que C’est le temps où les décorer les monuments; trepren verrières de Milan, porations tituées se en spécia- Verixelli, les petites les perles; leri, qui bouteilles.
célèbre Beroviero à la
Millefiori. — Alabastro. — Lattimo. — Acqua-Marina. Verres soufflés de Murano. — Flûtes et coupes. (xvn e Siècle.)
des notes très-précises sur le déve- En 1329, maître Jean, ouvrier en dei Apostoli, à Venise, demande au sion de fabriquer des verrières pour Florence. En 1355, maître Mario, une chapelle des Frari. En 1370, on destinées à imprimer dans les manusvaient ensuite être enluminées. En qu’un patricien pourra épouser la fille sa postérité sera noble.
Vénitiens se répandent en Italie pour Tommasino d’Axandrii et Nicolo ennent ^les du dôme Les cordéjà consdivisent lités : les qui font verreries, les Phiofont les Le très - Angelo appartient conde de porations; chef d’é de dynastie; dans tié du quinzième le plus célèbre
se-
ces corc’est un cole et un chef la première moisiècle, il a\le four
de Murano, à l’enseigne de Y Ange; il fabrique à la fois des vases et des verrières. Disciple de don Paolo Godi de Pergola, savant chimiste, il a le secret de donner au verre les couleurs les plus variées, et il écrit toutes ses formules dans des mémoires qu’il laissera à ses successeurs. M. Vincenzo Lazari a raconté à ce sujet une légende qui rappelle celle de Giovanni Bellini et d’Antoine de Messine. Un certain Giorgio, qu’on appelait il Ballerino, probablement par ironie, car il était tordu, bossu et contrefait de toute sa personne, s’introduisit comme
LE VERRE
serviteur chez les Beroviero, parvint à saisir le manuscrit, le copia, et, désormais le maître des secrets du verrier, parvint à obtenir la main de sa fille, la Marietta. Avec la main il obtint une dot, construisit un four et fonda à son tour la dynastie rivale des Ballarini.
Cependant Venise jalouse réclamera bientôt Beroviero, et cet artiste va trouver les procédés à l’aide desquels il appliquera l’émail sur le verre, produisant ces beaux gobelets légers comme la feuille, sur lesquels il peindra des frises de diverses couleurs, des enroulements, des portraits, des scènes allégoriques. Le verre à boire, sorti de son acception
pratique, deviendra un objet de pure un mariage, la naissance dun enl’art se développant à mesure qu’on prendront toutes les basse sur pied, largeflûte longue, mince, place pour les lède formes bizarres, des dragons, d’une du corps du vase. La jusqu’à représenter et de toute forme, des violons, on sculptera, re, le verre, ploiera bienrevêtement au pavement et des châles dressoirs ciens, dans et leurs vildu quinzièverralesspé- Beroviero
Filigrana. — Latticinio. — Fiamma. — Calcedonia. Verres soufflés de Murano. — (xvu e Siècle.)
fantaisie et de décoration. Pour une fête, fant, on offrira un verre symbolique, et, avance, les objets en « verre cristallin »
formes, depuis la coupe, ment évasée, jusqu’à la effilée, laissant à peine la vres, présentant des ailes figurées par des chimères, couleur différente de celle fantaisie des verriers ira des objets de tout usage des pistolets, des cannes, etc., etc., et pour ainsi di- On l’em tôt à tout, au des voûtes, des châteaux pelles, et, sur des patri leurs palais las, dès la fin me siècle, on cimens du servir d’ob-
ets de décoration à côté des pièces d’orfèvrerie, des ivoires et des joyaux de prix.
Du premier coup le Beroviero arrive à l’apogée de son art; on fera plus léger, le cristal !e ra plus pur, mais ce n’est pas cette pureté du verre, qui joue le cristal, qu’il cherche; la : orme est exquise, et, comme émail, ses frères et ses fils qui lui succéderont ne seront point lépassés. Ils fourniront du verre émaillé aux Arabes eux-mêmes qui l’avaient inventé, J Damas avait été la capitale de l’art arabe, et elle a été évidemment le berceau de cet art-là Reculant encore les bornes de l’application, Venise produira ces fameux miroirs s. célèbres, qui furent l’objet de la jalousie de Louis XIV, auquel on doit rendre cette justice qu’il apporta une ardeur toujours en éveil à l’introduction en France des grandes industries
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étrangères. Le monde entier deviendra tributaire de cette industrie-là, et les étrangers l’imiteront avec plus ou moins de bonheur. On débauchera les ouvriers vénitiens, les ambassadeurs seront du complot; le Roi-Soleil, en grande pompe, une après-midi, ira visiter dans leurs ateliers des faubourgs les ouvriers de Venise qu’on lui a expédiés et qui importent chez nous les procédés de Murano.
Angelo laissa un fils, Marino, aussi habile que lui; on peut, sans crainte de se tromper, lui attribuer les splendides verrières de San Giovanni et Paolo, composées sur les cartons de Girolamo Mocetto, le peintre et graveur vénitien (1473). C’est à cette famille qu’on doit tous les progrès réalisés dans cette belle industrie. En 1463, ils avaient trouvé un verre transparent
qu’on appela (( cristal »
verres à teinte verdâtre et faisait jusqu’alors. Us rehouettes léguées par Tandis, audacieux, fantaisis- Témail dans la décoration, râbles coupes, si pré de fiançailles , présents moratifs ou maîtresses qui, chargées d’inscripses charmantes et de coucore parfois des scènes de cle ou des portraits his- La perle, qui a joué transactions et qui fut la ment de commerce avec devient plus riche et plus de fabrication qui a aussi trier s et les Perliers ( Padani ), dénominations en-
Verres soufflés de la fin du xvi e Siècle. — Ritorti.
pour le distinguer de ces des verres colorés qu’on noncent aux simples siltiquité ; ils deviennent hartes; ils emploient l’or et et nous lèguent ces adinicieuses aujourd’hui, verres nuptiaux, vases comméœuvres de corporation, tions, de rinceaux, de frileurs variées, portent enla vie du quinzième siètoriques.
un rôle énorme dans les richesse de Venise, éléles pays les plus lointains, variée; c’est une spécialité sa corporation, les Patenôternostri à Rosette et 01 core employées.
Le gouvernement de Venise, dans toutes les branches, a veillé au développement, à la conservation des industries. Murano était l’objet de sa vive sollicitude. L’importation des verres étrangers était interdite; on exerçait un contrôle sur les travaux, et on se réservait, par le moyen d’inspecteurs des verreries, le droit d’empêcher la sortie d’une commande mal exécutée. Les matières premières, pour faciliter et protéger l’industrie, étaient exemptes de tous droits; on empêchait 1 exercice de deux industries aux mêmes fins, et, si on permettait l’entrée d’ouvriers étrangers, il fallait qu’ils fissent élection définitive de domicile. Quand l’État faisait des commandes, et elles étaient très-fréquentes alors, on veillait avec soin à ce qu’elles fussent réparties sur l’ensemble des établissements.
Marc-Antonio Coccio Sabellico a décrit les fabriques de Murano en 1495, dans son petit livre de Venetæ urbis Situ, et c’est là un document précieux parce qu’il nous montre la ville en pleine effervescence de travail à la veille et à l’époque de son plus grand développement.
LE VERRE
C’est de 1500 à 1550 que l’art du verrier est dans son plein épanouissement. Le Sénat, dès 1490, a placé tout ce qui concerne cette industrie, à laquelle il s’intéresse si vivement, sous la vigilance attentive du Conseil des Dix.
Nous pouvons entrer dans quelque détail spécial de l’industrie qui chaque jour acquiert de nouveaux éléments, se développe ou se transforme. Andrea Vidaore, dès le commencement du seizième siècle, trouve le moyen de fabriquer les perles fausses à la lampe demailleur, et c’est toute une branche nouvelle pour Murano ; la corporation des soffialume (souffleurs) se forme et se réglemente; cet Andrea crée aussi le jais, autre ressource qui va prendre un développement considérable.
Dès 1507 on a trouvé à Venise le moyen définitif de remplacer les plaques de métal qui servaient jusque-là de miroirs par des plaques de verre garnies, au revers, d’une feuille
métallique. Les Allemands et les Flamands étaient plus avancés depuis près d’un siècle, mais à Venise on en était revenu aux plaques de métal; en 1507, deux habitants de Murano, Andrea et Domenico del Gallo, fils d’Angelo, demandent au Conseil des Dix un privilège de vingtcinq ans sur tout le territoire de la République et la permission de tenir leurs feux allumés pendant les deux mois Miliefiori Girasoie et demi où ceux de Murano
xvue Siècle. étaient tenus de s’éteindre. Et
voici une industrie énorme qui prend naissance, celle des miroirs de Venise, si importante il y a peu de temps encore, et que les nations les plus avancées vont essayer de s’approprier. En 1564, la confrérie des miroitiers est constituée avec ses statuts et registres.
En 1605, Girolamo Magagnati découvre le moyen de colorer les cristaux sans altérer leur transparence; on peut les tailler à facettes et imiter les pierres précieuses. On substitue les vitres de glace aux anciennes vitres, si pittoresques, mais qui laissent les intérieurs dans l’obscurité. En 1680, Liberale Motta fait les miroirs de la plus grande dimension connue jusqu’alors et donne le plus grand essor à cette industrie. En 1686, on voit une maison de Murano, les Morelli, arriver à une telle richesse, qu’elle achète la noblesse pour elle et pour tous ses descendants.
La France, grâce à l’initiative de Colbert, l’Angleterre, grâce au duc de Buckingham, et bientôt la Bohême elle-même, rivalisèrent avec Murano; on vit cette superbe industrie décroître à vue d’œil vers le dix-huitième siècle. Un Muranais, Giuseppe Briati, très-passionné pour son art, s’engagea dans une des fabriques de Prague, et, dès qu’il eut bien pénétré
Gobelet du xvie Siècle.
Émaux de couleur sur fond violacé.
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les secrets de la fabrication qui avaient porté si haut la renommée des produits de ce pays, il rentra à Murano. Le 23 janvier 1736, ü obtint, pour dix ans, le privilège de fabriquer et de vendre des cristaux façon Bohème faits à Murano, tentative si sévèrement prohibée jusque-là. C’est à ce Briati qu’on doit la renaissance, sinon de Murano,— car il avait transporté ses fours à Venise, dans la rue de l’Ange-Raphaël, et démoli ceux qu’il avait dans l’Ile par autorisation du 4 mars 1739,— mais du m °i ns de l’industrie êlle-même. C’est l’époque des miroirs encadrés en noir, en vernis Martin, en verre avec entaille, feuillages et fleurs en relief. C’est le moment où les lustres sont décorés de grappes, de feuilles, de fleurs des plus vives couleurs. Le filigrane aussi est très en honneur, et Briati exécute des vases en filigrane qui, par le goût et la recherche des formes, prennent place, sur les dressoirs, à côté des matières les plus précieuses. Ce Briati meurt le 17 janvier 1772.
A Murano, cependant, l’industrie se soutient, et on cite parmi les maîtres les Miotti, qui trouvent X aventurine, si spéciale à Venise et d’une nuance si délicate. En 1790, Giorgio Barbaria demande le privilège pour une fabrique de bouteilles noires qu’il exportera en Angleterre, et bientôt il fabrique des émaux et du jais. Ce Barbaria est le dernier grand nom de Murano, il était député de Elle de 1794 à 1796; nous sommes à la veille de la chute de la République.
Murano, ce centre si riche, si actif, si puissant, va devenir désert ; les ouvriers et les patrons iront porter à l’étranger une industrie qui ne les fait plus vivre. On comptait deux cent cinquante à trois cents fabriques à Murano vers le dix-septième siècle, aujourd’hui on en compte quatorze ou quinze. Cependant c’est encore une branche assez prospère, mais elle ne s’adresse vraiment plus qu’aux étrangers qui veulent emporter des échantillons de ces fameuses verreries qui ont été l’une des gloires de Venise. Il est juste de dire que Salviati, pour la gloire et le profit de la ville, a rendu son lustre à l’industrie et fait des pays de l’Europe ses tributaires. Les applications étaient variées, pratiques; elles ont pris un caractère beaucoup plus fantaisiste, et il n’y a presque plus rien d’utilitaire dans le but que poursuivent les fabricants de second ordre. La perle, qui fut si longtemps un élément de richesse n’est presque plus portée par les nationaux ; elle sert encore à parer les femmes du peuple sur toutes les côtes orientales de l’Adriatique; les Slaves du Sud, ceux de toute la péninsule des Balkans: les Bulgares, les Bosniaques, les Serbes de la Principauté, en portent encore, et dans les anciennes colonies de Grèce la tradition est restée; mais ce ne sont plus les vaisseaux vénitiens, ni même ceux de l’Italie, qui portent au loin ces produits, mais bien ceux de l’Angleterre.
En somme, 1 art de Murano, tel qu’il existe encore, tel que le pratiquent les verriers d’aujourd’hui, a été un art plein de charmes, la source d’une énorme richesse, une école pour les étranger^, qui sont parvenus à lui prendre ses éléments essentiels et se créer peu à peu une industrie rivale, qui a eu son caractère propre, mais qui avait plus ou moins son origine dans l’industrie première des Vénitiens de Murano, empruntée elle-même aux Arabes, modifiée, augmentée par des éléments nouveaux, appropriée à Venise grâce au goût et à l’ingéniosité des habitants de la lagune, et enfin développée à un point qu’aucun peuple n’a pu égaler. Les Vénitiens avaient pour eux la matière, la beauté des verres teints dans la masse, un bleu
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sombre et surtout un violet pourpre qui n’appartiennent qu’à eux, un vert semblable a emeraude; dès l’origine, ils ont employé l’or et l’émail d’une façon libre et laissé des spécimens de gobelets d’une grâce achevée, qui sont regardés aujourd’hui comme du p us aut prix. Plus tard, ils ont pour ainsi dire volatilisé cette matière si légère, la soufflant en u es impalpables, lui donnant les formes les plus capricieuses, les plus folles et les plus paradoxales, filigranant ces surfaces irisées comme des bulles de savon. Ce n’était pas assez 0 W wiîllp.nnn
ils ont inventé construit des compliqués, d’où les fleurs s’échappaient à reflet d’otant des coules à la palette et du verrier, turine brune profonde et si prend sous jour des tons Les très-nomcimens que vons donnés pas à pas les l’art depuis jusqu’au jour s’inspire de les Verres fa- L’art de est aussi en naissance à qui ont visité sington - Mu été frappés
Venise. Cristal taillé et doré, façon Bohême.
Façon Louis XVI.
Émaux de couleurs.
Sur des dessins français.
(Commande française).
Venise. Verre double de Briati, 1746.
Briati, 1745.
Façon Bohême et Ritorti (Commande française).
les millefiori\ monuments beaux lustres de couleur des vasques pale; et, ajouleurs nouvelde l’émailleur trouvé l’avenet la noire, si belle, et qui les reflets du si inattendus, breux spé nous en aici font suivre progrès de le Beroviero où Murano Prague et fait çon Bohême, la mosaïque pleine Re - Venise. Ceux South - Ken seum auront du parti pris
eie nappes . . . ,
adopté par l’architecte du monument qui, à la hauteur de son premier étage., a imagine une frise représentant les plus illustres artistes dans tous les temps et dans tous les pays; les cartons ont été demandés aux peintres les plus distingués de la Royale-Académie et sont exécutés en mosaïque de Venise. M. Garnier, dans son nouvel Opéra, n a pas voulu non plus se priver de cette ressource, et le vestibule qui mène du grand escalier au foyer présente un plafond entièrement exécuté par le même procédé. Dans ces derniers temps, il a été question d’implanter l’art du mosaïste en France; déjà, à Lyon, les frères Mora avaient établi des fabriques, et nous n’étions plus tributaires des Italiens pour ces pavements si corn-
LE VERRE ET LA MOSAÏQUE
muns dans toute l’Italie, qui se composent de petites pierres posées à côté les unes des autres et sur lesquelles on coule un bain de ciment et qu’on nomme en Italie Mortadella. Il est question désormais de créer à Sèvres un atelier de mosaïques; M. Eugène Müntz, élève de notre école d’archéologie de Rome, a écrit, d’après des documents inédits, l’histoire de la mosaïque; M. Gerspach, chef de bureau aux Beaux-Arts, a été-chargé de réunir tous les renseignements sur la technique de l’art. C’est évidemment à Venise, et, dans Venise, à Saint-Marc, qu’on trouvera les plus beaux spécimens d’un art qu’on veut, avec raison, implanter en France.
Cantaro du xvi° Siècle. — Émaux sur fond Giallo d’Oro.
Passement de Point coupé d’après Vinciolo.
Passement de Point coupé d’après Vinciolo.
LA DENTELLE
LE COSTUME
Gant de Femme (xvi® Siècle).
outes les grandes villes de l’Italie du nord peuvent revendiquer la gloire d’avoir fourni au commerce de la dentelle les produits les plus estimés, depuis les premiers jours du seizième siècle jusqu’au dix-septième, mais Venise a mérité la première place pour ses points à l aiguille. Malgré les provéditeùrs aux pompes, magistrats spécialement chargés de mettre un frein au luxe dans les vêtements, dans la livrée, dans les gondoles, dans l’usage des bijoux, les femmes de Venise du dix-septième siècle sont les premières qui portent le point de Venise. C est la date de la naissance d’une industrie locale qu’on ne saurait passer sous silence dans un ouvrage de cette nature, mais nous demandons 1 indulgence pour cette spécialité, et nous nous attacherons surtout à donner ici des specimens des différents produits de l’industrie. L’époque du véritable luxe, dans la République
de Venise, n’est
Garniture de Corsage. Point de Rose. (xvx« Siècle.) - Collection A. Jubinal.
pas, comme on pourrait le croire, le seizième, mais bien le quinzième siècle ; vers 1450, la richesse des pa-
mmm
Broderies du xvi e et du xvii° Siècle, Photographiées dans la collection Achille Jubinal.
3Sg5r|^ Ag.saj gP
Fraise vénitienne. Point bourré.
Camail d’un Primicier de Saint-Marc, Point à l’aiguille.
Éventail Point coupé xvi e Siècle. a
Broderie au passé xvi e Siècle.
Passement aux Fuseaux d’après Le Pompe.
Passement aux Fuseaux d’après Vinciolo. — 1600.
Passement de Point coupé d’après Vecellic.
Venise, i5g2.
Venise. - Gros Relief. Point bourré, xvtf Siècle. - Garniture de Bas de Robe. Collection de M. Dupont d'Auberville.
— Paris.
Passement aux Fuseaux d’après Vincioft».
Passements tirés de l’ouvrage de M. Seguin :
La Dentelle a l’aiguille et aux fuseaux.
Un volume in-folio avec planches et dessins. Paris, i8 7 5, J- Rothschild, éditeur.
Passement aux Fuseaux d’après Le Pompe.
Passement du Point coupé.
La Parasole. Venise, 1600.
LA DENTELLE ET LE COSTUME
triciens est arrivée à son apogée, il est facile d’en dire les causes. Le commerce, qui était la source de la fortune des plus nobles et des plus riches, n’est plus permis à partir d’une certaine époque à tous ceux qui sont nobles et font partie des grands conseils de l’État ; les fortunes, par conséquent, ne se renouvellent plus comme auparavant, à mesure qu’elles s’épuisent, soit par la construction des palais et des villas, la splendeur de la vie quotidienne, la formation des collections d’antiquités, les commandes aux grands artistes du temps, les hautes fantaisies patriciennes dictées par un amour inné de l’art et le goût le plus élevé. Les patriciennes, dans les grandes occasions, telles que mariages, réceptions d’ambassadeurs, visites des princes étrangers, déploient un tel luxe que, vers 1514, en plein sénat, de vieux sénateurs moroses, devançant de plus de'quatre siècles le sénateur Dupin, demandent la parole pour dénoncer publiquement les ruineuses fantaisies de ces belles Vénitiennes, les raffinements, les recherches, les folies « dignes du Bas-Empire», de celles qui devraient rester paisibles au logis et probablement aussi filer la laine (ce qu’une patricienne de Venise s’est toujours gardée de faire). Dès 1474, la loi avait proscrit certains bijoux, certaines étoffes, et, ce qui paraîtra bien singulier, les perles, cette parure si seyante, si calme, qui sent si peu la parvenue et qui nous semble, à nous, en même temps que la preuve de la plus haute richesse, la preuve du suprême goût, les perles avaient été surtout l’objet des rigueurs du sénat. Il faut bien dire que, lors des tournois du duc de Ferrare et lors de l’entrée de tel ou tel ambassadeur, on avait vu des patriciennes couvrir leurs bras, leur cou, leur poitrine, leurs cheveux et même leur robe, de perles orientales du plus haut prix, semblables à des châsses vivantes qui portaient sur elles le poids de plusieurs milliers d’écus d’or. En 1514, on réglementa le costume, et voici la liste des objets que visèrent les provèditeurs aux pompes : l’ambre, l’argent travaillé, les agates, les manteaux de dames, les dentelles, les boutons de diamants, les chaînes, les capes de soie, les gants travaillés d’or et d’argent, les perles, les serviettes ouvragées d’or, d’argent et de soie, les manches à dentelles, l’or émaillé, les étoffes de Damas de toutes couleurs, les velours de toute qualité, les cuirs, les broderies, les éventails, les gondoles, leurs couvertures et leurs tapis, les chaises à porteurs doublées de velours. — On voit que tout était atteint et que les sénateurs devenaient des Catons; ils ne s’en tinrent pas aux vêtements, à la livrée et aux gondoles, ils réglementèrent les festins, limitèrent l’ornementation et le luxe de la vaisselle d’argent et d’or, le nombre des plats, les menus et jusqu’aux bonbons et plats montés. Depuis très-longtemps, ils avaient réglementé le costume et la toilette des Dogaresses, réglé leur tenue de ville, celle de gala, celle de cérémonie officielle, l’habit de deuil, l’habit d’église et même celui du privé.
Mais comment concilier ces idées de répression avec le développement du commerce, avec le goût des Vénitiens pour tout ce qui est pompe et somptuosité; et comment aussi ne pas entraver et rendre désormais difficile ce déploiement de luxe prodigieux, presque fou, qui est l’apanage des grandes fêtes nationales et des réceptions officielles? Nous ne voyons plus les personnages, mais enfin nous voyons le cadre, les salles féeriques du palais ducal, et, si nous n étions pas allé rechercher dans les chroniqueurs les preuves vivantes, les témoignages contemporains qui nous retracent ces fêtes splendides, nous comprendrions déjà qu’il fallait que les acteurs fussent dignes de la scène. Le sénat avait tout prévu ; à certains jours il lâchait
LA DENTELLE
la bride aux passions qu’il refrénait par des lois, et le commerce n’y perdait rien. On pouvait avoir un million de perles, mais on ne pouvait les porter que ces jours-là, et voici le texte du décret rendu en 1574, à l’occasion de l’entrée de Henri III à Venise : « Nonobstant tout décret contraire, il sera permis à chacune des dames qui seront invitées à ladite fête de porter tous vêtements et joyaux quelconques de nature àleur sembler plus favorables à l’ornement de leur personne. » On juge de ce qui pouvait résulter d’un tel décret; comme s’il a été exaspéré par la prohibition des provéditeurs, le goût des patriciennes pour la toilette ne connaît plus de bornes en ces jours solennels. Elles arrivent à des résultats incroyables; nous les connaissons par l’ensemble des œuvres plastiques, parla lecture de tout ce qui a trait à la femme au quinzième et au seizième siècle, à Venise, et nous n’avon's qu’à puiser dans notre propre fonds et emprunter quelques lignes à notre étude « la Femme à Venise au seizième siècle », pour dessiner une patricienne de ce temps-là; mais le lecteur la voit-il bien s’avancer, telle que l’a peinte Saint-Didier, qui, pourtant, lui, date d’un siècle plus tard, telle que l’ont décrite le Guasço, César Vecellio, le manuscrit Doneschi Difetti de la bibliothèque Saint-Marc, le Malitie delle Donne , le graveur Goltzius, de son large burin, et Giacomo Franco, si précieux pour nous quand il représente les« mœurs de Xinclite cité, ses spectacles publics, ses fêtes les plus pompeuses, ses joutes maritimes et autres divertissements vraiment royaux que la sérénissime République se plaisait à offrir aux princes ses visiteurs »? Plus tard, nous aurons deux peintres, dans deux genres différents, qui nous diront tout des femmes de Venise : c’est Longhi, trop peu connu en France, et Goldoni, dont le théâtre est plus répandu. Nous avons montré la patricienne de Venise en train de se blondir les cheveux, et coiffée du singulier chapeau sans fond qui laisse passer les mèches, se tenant sur la terrasse de sa maison dans le but de se faire sécher. Il faut avouer que rien n’est plus piquant, et nous avons trouvé dans une petite plaquette très-rare de la bibliothèque de l’érudit marquis Girolamo d’Adda, de Milan, le commentaire vif et animé, et surtout contemporain, de cette gravure célèbre dont Vecellio a donné le dessin et dont nous avons donné un autre exemple d après Bertelh. « Voyez-les plantées et prenant racine sur leur balcon tant que rayonne le soleil ! Elles se peignent, elles se mirent et puis elles restent là trois heures à se sécher la tête. » Voilà donc, sans en parler davantage, pourquoi, dans Véronèse, il n’y a que des femmes blondes, et dans le Titien, que des déesses, des nymphes, des vierges et des courtisanes qui ont les cheveux dorés, rutilants et d’une couleur incomparable, à laquelle on a donné le nom du grand peintre.
Mais, dernier détail qui va porter le dernier coup aux dames de Venise, aux gentildonne, comme dit Saint-Didier: non-seulement la nature ne les avait pas faites blondes, mais elle ne les avait pas faites opulentes, grandes, nobles de cette noblesse de déesse, qui se dénonce dans la démarche, et qui est le cachet des Esther, des reines et des Vénus triomphantes du Paolo. Hélas! oui, voici la vérité : comme elles se teignaient les cheveux, elles se haussaient sur des patins ; et les voici, ces patins, tirés du cabinet de Jacquemart, le graveur célébré auquel l’art français doit tant de belles planches. Et si on me dit que c’était une exception, une fantaisie, que ce spécimen curieux de patins qui se cachaient sous les robes et faisaient que même les naines exquises pouvaient passer pour des géantes pleines de
LA DENTELLE ET LE COSTUME
séduction, je citerai les patins du musée Correr, les peintures du Carpaccio, la gravure de Franco que je publie ici même, et, par-dessus tout, l’extrait suivant de la Ville et
Point coupé.
(La Parasole. Venise, 1616.)
Modèle tiré du Teatro delle Nobili e Virtuose Donne, dove si rappresentano Varii disegni di lavori novammente inventati et designati da Elisabetta Catanea Parasole, Romana, 1616.
la République de Venise , du sieur de Saint-Didier qui est presque un contemporain : « Les filles du dernier doge, Dominique Contarini, furent les premières qui s’affranchirent
LA DENTELLE
de cette incommode sujétion des patins. Il y en avait de deux pieds de haut, avec lesquels ces dames paraissaient de véritables colosses, ne pouvant mettre un pied devant l’autre sans
Modèle tiré du Teatro delle Nobili e Virtuose Donne, dove si rappresentano Varii disegni di lavori novammente inventati et designati da Elisabetta Catanea Parasole, Romand, 1616.
être appuyées sur les épaules de deux femmes de chambre. Il y a grande apparence que la politique des maris avait introduit un pareil usage, dont on dit qu’ils se trouvaient fort bien; car
2tj
LA DENTELLE ET LE COSTUME
un ambassadeur, discourant depuis peu avec le même doge et quelques-uns de ses conseillers, pendant qu’on s’assemblait dans le palais pour tenir chapelle, tomba sur l’usage de ces énormes patins, leur disant à dessein que les petits souliers étaient sans doute incomparablement plus commodes, à quoi un des conseillers répondit avec une mine austère et répliqua deux fois qu’ils n’étaient que trop commodes. » On ne trouvera rien de plus curieux dans cet ordre d’idées-là, et les Franco, les Bertelli, Cesare Vecellio, qui sont notre grande ressource en un pareil sujet, avec le livre si connu « Degli Habiti antichi e moderni di diversiparti del mundo, » ne seront jamais aussi formels.
Mais revenons à la dentelle; qu’on en ait porté avant l’invention du point de Venise, cela ne fait pas question, puisque les beaux portraits vénitiens des premières années du seizième siècle nous les représentent ornant le cou, et les poignets, et les corsages des femmes, et même les vêtements des hommes; mais le point particulier qui a pris ce nom daterait du dixseptième siècle, au dire de XHistoire de la Dentelle. Nous avons choisi entre tous deux admirables spécimens de point coupé tirés des beaux ouvrages vénitiens du temps que nous reproduisons ici. Nous les devons à M. Piot, quPpossède une belle collection de livres de dentelles et de broderies du quinzième et du seizième siècle. Ce qui est bien fait pour nous toucher, c’est que nous voyons des artistes du plus haut mérite se vouer à la composition de ce genre de dessins; le neveu du Titien a laissé une collection célèbre en ce genre; on en faisait pour les princesses du sang, pour les dames les plus illustres, pour les reines, et aujourd hui les exemplaires de ces curieux ouvrages se payent leur pesant d’or Il faut avouer, d’ailleurs, que la griffe de l’artiste puissant a signé ces deux modèles amples et nobles où des lions, des aigles et des croix de Saint-Jacques de Calatrava, monumentisés et d’une forme admirablement appropriée, sont habilement combinés avec des fleurs de lis tandis que sur l’autre de simples combinaisons de ronds et d’étoiles se découpent en blanc sur un noir pur.
« Le caractère de cette dentelle consiste dans des reliefs figurant des ornements pleins ou à jour, modelés avec art et disposés en pétales, superposés de fleurs fantastiques d’un jet trèslarge, dont les épanouissements, se dégageant de riches rinceaux d’un travail merveilleux, sont reliés par des brides et des points à jour très-délicats. » L’écrivain spécial que nous avons cité met le genre lui-même au-dessus de tous les autres par la somptueuse élégance de ses hauts-reliefs, la souplesse, le moelleux, qui en font une sculpture vivante et animée, une nuance douce, un velouté qui sont le caractère des dentelles à l’aiguille et du point de Venise en particulier.
Au début, les points que nécessitait la confection de la nouvelle dentelle connue sous le nom de point de Venise étaient inconnus, et les inventeurs en conservèrent le monopole pendant un certain nombre d’années ; et, comme tous les pays où le luxe s’était répandu voulaient avoir des spécimens de ce genre nouveau qui, tout d’un coup, avait pris grande renommée et était devenu à la mode, l’industrie dentelière se développa considérablement dans le paÿs. Le véritable point, — car naturellement il y eut bientôt des contrefaçons, — se faisait entièrement à l’aiguille; les rinceaux, les pétales des fleurs, les fleurettes, et tous les reliefs, jours, brides et picots de tout genre, étaient exécutés de la
LA DENTELLE
même façon; le travail représentait donc une valeur relativement considérable, eu égard au temps employé; aussi le prix en était inabordable; de plus, il fallait payer 1 exportation. Aussi vit-on bientôt les autres pays, la France surtout, s’essayer à la concurrence plus ou moins heureuse au point de vue de l’exécution. On remplaça par de la ganse et du ruban de fil une partie du travail à l’aiguille ; on avait une dentelle qui n’était certes pas comparable au vrai point vénitien, mais l’effet décoratif à distance était à peu près le même, et le prix était beaucoup moins élevé. Ce n’était plus un objet d’art, c’était une branche d’industrie. On trouve encore des spécimens qui vont prendre place dans les grandes collections, car on collectionne la dentelle aujourd’hui comme on collectionne les tableaux et tous les objets d’art. M. Dupont d’Auberville, à qui nous devons le beau spécimen de point bourré du dixseptième siècle, a réuni les plus admirables échantillons de dentelles de tous les pays et a surtout pris soin d’établir une série disposée chronologiquement qui permet de suivre le développement de cette industrie depuis sa naissance jusqu’à nos jours. A Manchester, chez les grands fabricants, on trouve des salles entières disposées en galeries où s’étalent les produits de ce genre dus à toutes les nations. A Kensington-Museum, on a eu plusieurs fois 1 occasion d’admirer des séries prêtées par ces grands collectionneurs de Manchester et par nos collectionneurs français; nos expositions d’art appliqué à l’industrie nous ont aussi fourni, quoique sous une forme beaucoup plus restreinte, — l’occasion d’admirer les beaux échantillons de point de Venise qui ont été conservés.
Nous avons dit que Louis XIV avait porté son attention sur l’industrie de Venise, dans le but de doter la France d’industries semblables ; il commença par débaucher des verriers de Murano; il voulut aussi avoir ses ateliers nationaux, et le point de France fut créé. Il ne dédaignait pas de prendre la plume lui-même pour traiter directement avec les ambassadeurs les questions de détail relatives à l’embauchement des ouvriers étrangers et le rapatriement des Français qui étaient allés, de leur côté, porter au dehors les industries nationales. Quelquefois, on accordait aux entrepreneurs la noblesse pour eux et leur postérité ; on leur prêtait des sommes considérables sans intérêts; d’autres leur étaient octroyées en pur don ; ils avaient des pensions annuelles, la faculté de prendre du sel au prix du marchand, celle de brasser la bière pour leur usage sans payer de droit. M. de Colbert, ce beau génie qui embrassait tant de choses, n’avait garde de se désintéresser d’une question de cette importance; dans la négociation avec l’ambassadeur de Venise relativement aux avantages à accorder aux ouvners denteliers qui voudraient quitter la ville pour se transporter à Pans, il demande a M. 1 ambassadeur de France, M. de Saint-André, d’établir un état exact de la situation des manufactures des glaces qui se font à Murano et de celle des points de fil qui se font à Rialto ; il veut savoir les tarifs, S’ils ont baissé et où vont les produits, quels sont enfin les pays qui en con-
somment le plus. .
Le roi Louis XIV ne s’en fie même pas à son ministre pour cette question, et je lis dans l’ouvrage que j’ai cité, à l’article Point de Venise et Point de France, l’extrait de la lettre royale ci-jointe, datée du 9 novembre 1666, et adressée à M. de la Bourbe, gouverneur de Sedan :
* L’établissement de la manufacture des points de France est de si grande conséquence
LA DENTELLE ET LE COSTUME
pour le bien de mes peuples, et je suis obligé de prendre de si grandes précautions contre la malice des marchands qui avaient accoutumé de faire travailler à Venise et de débiter dans ma cour et dans mon royaume les ouvrages de cette ville-là, que je désire, non-seulement que vous teniez la main à ce que ladite manufacture s’établisse dans la ville de Sedan et dans les villages circonvoisins, mais même que vous empêchiez que les ouvrages de la manufacture ordinaire de Sedan soient vendus à d’autres qu’aux entreprefieurs de celle des points de France, afin que, tous les marchands étant exclus de toute sorte de commerce dans ladite ville et pays circonvoisins, ils perdent l’espérance de pouvoir contrefaire lesdits ouvrages et soient obligés de se joindre de bonne foi à ladite manufacture, etc. »
Le grand roi et son ministre avaient donc le plus grand souci des hautes industries, et ils étaient arrivés à les implanter chez eux, de telle sorte que, le 6 janvier 1673, M. de Colbert
écrit au comte d’Avaux, l’ambassadeur auprès de la République : « .J’ai reçu le collet de
point rebrodé que vous m’avez envoyé, que j’ai trouvé fort .beau. Je le confronterai avec ceux qui se font dans nos manufactures; mais je dois vous dire à l’avance que l’on en fait dans le royaume d’aussi beaux. )>
Voilà le fait établi; mais si M. l’ambassadeur de France à Venise est actif et adroit, le Magnifique qui représente le Sénat auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne est aussi en éveil et envoie au gouvernement de Saint-Marc la liste, fournie par ses espions, de tous ceux qui ont déserté Murano, séduits par les avantages que leur offrait M. d’Avaux; et le sénat, qui ne plaisante sur aucun sujet et voit simplement là un crime d’État, rend le décret suivant par l’organe des inquisiteurs :
« Si quelque ouvrier ou artiste transporte son art en pays étranger, au détriment de la République, il lui sera envoyé l’ordre de revenir; s’il n’obéit pas, on mettra en prison ceux qui lui appartiennent de plus près, afin de le déterminer à l’obéissance par l’intérêt qu’il leur porte; s il revient, le passé lui sera pardonné, et on lui procurera un établissement à Venise ; si, malgré l’emprisonnement de ses parents, il s’obstine à vouloir demeurer chez l’étranger! on chargera quelque émissaire de le tuer, et après sa mort, ses parents seront mis en liberté. »
On ne s’attendait pas à ce qu’un chapitre consacré à l’industrie du luxe des toilettes, au point de Venise, se terminât par un aussi dramatique extrait, mais il n’y a pas à mettre’ en doute la décision des inquisiteurs; elle appartient à l’histoire, et l’article que je viens de citer est le vingt-sixième des statuts de l’inquisition d’État.
Si les autres pays de l'Europe parvinrent à implanter chez eux une industrie qui avait pris naissance en Italie, et à créer des centres de production aussi florissants qu’Alençon, Argentan, Sedan, Mirecourt, Malines, Bruges, Bruxelles, Honiton, Bedford, Buckingam, Oxford, il n’en reste pas moins vrai que l’initiative avait été prise par les Vénitiens. On peut voir dans nos illustrations les différents genres qui étaient à la mode dans le territoire de Venise et qu’on devait à une industrie purement locale alors.
Les passements de joint coupé et les passements au fuseau, dont nous donnons ici des spécimens (tirés de l’ouvrage La Dentelle, par J. Seguin, i vol. in-folio), dessinés à l’intention des brodeurs et des dentelliers du seizième et dix-septième siècle, précédèrent le point de Venise [voir les diverses planches de ce chapitre). On a vu que de grands artistes ne dédai-
GIACOMO FRANCO — DAME NOBLE DE VENISE AU XVI« SIÈCLE (i5 7 o) (Communiqué par M. Armand Baschet.)
LE COSTUME
gnaient point d’appliquer leur ingéniosité d’invention à composer des modèles de ce genre. Après Vecellio vinrent Vinciolo, la Parasole, le Pompe. La dentelle s appliquait à tout; un éventail du seizième siècle, que nous avons tiré de la collection du regretté Achille Jubinal, nous montre le dessin de point coupé appliqué à un objet usuel pour lequel il n’était assurément pas fait. Le gant lui-même peut être'en dentelle; et, sur ces grands cols du seizième siècle, ces lourdes fraises plates soutenues par une armature de cuivre qui emprisonnent la tête comme dans un carcan, les brodeuses tracent encore, en point bourré, les rinceaux et les capricieux méandres de leurs aiguilles. — Une garniture de corsage en point de rose, charmant travail du dix-septième siècle vénitien, montre que la lourdeur du point bourré est voulue ou qu’elle est dictée par la mode, et que la même aiguille peut courir légère et vive en de charmantes arabesques empruntées au dessin des Indiens et des Perses. Quant au camail de Primicier, on retrouve dans le dessin l’influence orientale qui emprunte à une flore fantastique les éléments de l’ornementation la plus riche, sans appeler à son aide les lourds reliefs particuliers au point. Nous nous sommes attachés ici à ne reproduire que des morceaux purement vénitiens, et si nos Raggionamenti écourtés et assez vagues laissent à désirer au point de vue d’un travail spécial sur la dentelle, qu’il n’était nullement dans notre esprit d’entreprendre, au moins nous aurons caractérisé les différents genres et les transformations successives de l’industrie depuis le seizième siècle jusqu’à la fin du dix-septième, époque à laquelle l’industrie de Venise est détrônée.
LE COSTUME
Nous avons eu l’idée, dans notre étude sur la Vie d’un Patricien de Venise au seizième siècle, de chercher la vie d’alors dans les documents gravés et peints, purement vénitiens, datés du quinzième et du seizième siècle. Malheureusement ce livre n’avait pas la ressource de la gravure, commentaire plein d’intérêt, irréfutable document dessiné qui nous apporte devant les yeux l’époque elle-même toute palpitante de vie, avec tout son relief. Ici nous sommes mieux partagés et nous pouvons feuilleter, avec le lecteur, les volumes précieux que nous avons fac-similés, et dont les procédés admirables, découverts par notre époque, nous permettent de reproduire avec une complète identité les pages toujours rares, souvent uniques
La Joueuse de Flûte. — Anonyme du xvi° Siècle. (Collection A. Firmin-Didot.)
et payées au poids le l’or, qui sont l’honneur des grandes collections de l’Europe. Nous avons surtout puisé à quatre sources, que nous accuserons ici, autant par reconnaissance que pour montrer au public l’authenticité du document qui ajoute un si grand prix à notre œuvre.
LA DENTELLE ET LE COSTUME
La bibliothèque de Saint-Marc s est ouverte à deux battants pour nous, grâce au docte
ludo et à son obli- M. Soranzo. Au cade la Bibliothèque vons quelques-unes qui accompagnent vention directe du truction publique, été nécessaire pour qu’on nous y a sus- Museum, ce prode documents, n’aptrictions dans son lilection célèbre end’hui dispersée aux monde, la bibliobroise Firmin - Di verte par la famille phe et du savant cordialité et un linous voulons renhommage : tout déa reçu la plus com-
plète satisfaction. Nous lui devons l’admirable Procession du Doge, en huit planches, qui
bibliothécaire Vegeant conservateur, binet des estampes nationale nous dedes reproductions ce chapitre ; l’inter- Ministre de l’ins- M. Waddington, a lever les obstacles cités. Le British digieux assemblage porte jamais de resbéralisme. Une coltre toutes, aujourquatre coins du thèque de M. Àmdot, nous a été oudu grand typograhelléniste avec une béralisme auxquels dre ici un public sir exprimé par nous
La Dogaresse et ses Dames d’honneur, d’après Giacomo Franco. (i56o.)
Matrone Trévisane. (Pietro Bertelli.)
Dame Vénitienne. (Pietro Bertelli.) xvie Siècle.
LE COSTUME
Noble Vénitien (habit d’hiver), xvie Siècle.
Seigneur de la Nuit au criminel. xvi° Siècle.
'et nombre d’autres, qui jettent un jour nouveau sur les mœurs, les coutumes, les costumes de la Venise de la Renaissance, et font pour ainsi dire revivre Venise à nos yeux.
Femme mariée. Costume de maison, xvf Siècle. Femme veuve. Gi.como Franco, xvf Siècle.
Ce sont surtout les recueils de Pietro Sertelli et de Giacomo Franco qui ont servi à illustrer le présent chapitre. Nous avons emprunté à Franco la Dogaresse et ses Dames
LA DENTELLE ET LE COSTUME
d'honneur, gravure qui a le réel intérêt femme du doge officiel. Elle porte de la dignité ducomme pour le une couronne orpierres précieuses, coiffure à laquelle du corno et d’où tombant sur les éde brocart d’or; au d’or et la croix, insiprême. Les demoitrès-simples, si on triciennes en cosvéritablement de dans leur costume yauté qui termine marquera aussi que couvrir les épaules date pas d’hier, et ait pu pousser la mode
Le Doge en Costume d’apparat. (Giacomo Franco, 1570.)
en France à l’époque du Directoire, les matrones
qui date de 1560.et de nous montrer la dans son costume le corno, symbole cale; ce n’est plus, prince sérénissime, née de perles et de mais une simple on a donné la forme pend un long voile paules. La robe est cou pend la chaîne gnes de son rang suselles d’honneur, les compare auxpatume de gala, n’ont bien caractéristique que le haut col tula guimpe. On rela façon de se déet la poitrine ne que, si loin qu’on prudentes qui servent
Dame de Vicence. (Pietro Bertelli.) xvi® Siècle.
Novice avec son Maître de danse. (Pietro Bertelli.)
LE COSTUME
de dames d’honneur à la femme du sérénissime vont peut-être encore plus loin que les Aspasies
du salon de Barras, vanche les j upes amétroites sont d’une Le prince séréprécieux album de paraît dans son ficiel, le corno en du grand graveur tes pour l’histoire, nettement; c’est là le « Vhabito delle ceet par la date du vons même dire le celui que le Tintonous avons déjà puchapitre « le Rialgna, qui régna dix porte l’habit d’or et d’hermine. Tout est ce dessin du sei-
tite fenêtre qui nous u Capitaine de la Mer. (Bataille de Lépante, i5 7 i.)
la place Saint-Marc ;
même] écrit dans le ciel Piazza San Marco. Tout est une note pour
Il est vrai qu’en reples et les manches décence monacale, nissime, dans ce Giacomo, nous apgrand costume oftête. Les légendes sont très-importancar il précise trèscostume des fêtes, retnonie e feste, »
dessin nous pounom du prince, c’est ret a reproduit, que blié nous-même au to )) : Pascal Cicoans comme doge ; il le petit manteau caractéristique dans zième siècle, la pemontre la lagune et le naïf artiste a nous dans ces témoi-
LE COSTUME ET LA DENTELLE
gnages dessinés; regardez le fauteuil avec ses beaux clous d’or et ses cuirs gaufrés; regardez aussi la tenture du fond, qui ferait la joie d’un amateur d’objets du seizième siècle,
s’il lui était donné de la marchand de curiosités du heim, un Rieti, ou un Fa- En face du doge, le le Capitaine de la Mer, — mata, et voyez si nous avons tance au moindre coup de tout n’est-il pas un docu- Giacomo a écrite au-dessous sans doute ne voir là qu’un c’est de l’histoire, et de la lennelle même : « I Capisogliono vestire questo ha - Sebastiano Veniero qnando Curzolari l’dnno 1572. »
de Sébastien Venier, devenu toire de Lépante ; et dans la fenêtre, voici la rencontre don Juan d’Autriche, celles République, vont couler à Porte. Je prie les amateurs
Costume de Carletto Caliari, d’après la Cène du Véronèse. xvi° Siècle.
rencontrer chez quelque Grand Canal, un Gugenvanza.
même Franco nous montre Capitano generale dell’Artort d’attacher une imporburin des époques passées; ment? Je lis la légende que de sa gravure; vous croyez costume, détrompez-vous, grande histoire, la plus sotani generali deïïArmata bito quale fu v° gia il Ser° fracasse l’arm ata Turca a Nous sommes donc en face doge après sa grande vicperspective qu’encadre la célèbre où les galères de de Doria et celles de la fond la flotte de la Sublime de ne pas négliger le petit
escabeau de bois sculpté sur lequel, si inconfortablement, s’assied le vainqueur de Lépante.
Alessandro Vittoria a dû le signer, et le Lion héraldique de Saint-Marc est le cachet de la République. Que la gravure s’égare, que le nom de l’artiste disparaisse, Venise est là, la griffe léonine du roi ailé est une signature indéniable.
Avec Pietro Bertelli nous allons voir les costumes de toutes les classes, depuis la femme li-
bre montée sur ses patins, jusqu’à la camériste, la fiancée,
1 épouse; puis viennent les sénateurs, les magistrats (les Pré fets, dit la légende), ornés d’un glaive, le Noble en habit d hiver, la Matrone, la Novice avec le Ballarino, la Veuve, la Matrone qui tient à la main ces petits éventails à la mode de Constantinople dont deux exemplaires figurent ici
Patin de Dame Vénitienne.
Commencement du xvi» Siècle.
Patin d’une Courtisane. xv e Siècle.
(Collection Jacquemart.)
LE COSTUME
empruntés à la précieuse collection du regretté Achille Jubinal., et aussi la Femme vénitienne qui se blondit les cheveux et se fait sécher sur sa terrasse devant son petit miroir, avec son pot de teinture qui contient l’essence destinée à lui donner ces reflets d’or chers à Véronèse.
Connaissez-vous rien de plus étrange que cette Courtisane vénitienne avec sa robe ouverte, montée sur les patins,
que nous venons de reproduire ici même, vêtue du pantalon et du pourpoint, avec les cheveux frisés en corne. Cela ne s’invente point, c’est le document qui crie la nature, le document vu, copié sincèrement. Et le beau portrait de Patricienne de Venise au seizième siècle, de Giacomo Franco, c’est une évocation de ce temps-là; voici le petit chien à la mode; et la même coiffure, mieux expliquée, se représente en grand. Quel costume pour un carnaval, si les femmes d’aujourd’hui consentaient à cacher leur taille svelte pour entrer dans ces corsets bizarres qui ne suivent pas les inflexions de la taille et forment
Charlatans en Représentation sur la Piazetta. — Fac-similé de Giacomo Franco (1570).
une gaine !
Goltzius est un de ceux qui, avec Matteo Pagani, Le Titien, Salviati et quelques autres, nous fait le mieux comprendre la pompe des cérémonies vénitiennes. Giacomo Franco les a rendues, lui aussi, mais d’un burin un peu sec, et surtout dans un format qui ne permet pas de saisir le détail. Le Mariage vénitien est un monument, et, quoique ce ne soit pas un artiste de Venise qui ait gravé cette maîtresse pièce, elle nous initie bien à ces pompeuses réunions qui ont pour théâtres les grandes salles des palais construits par lé Sansovino ou le Palladio.
LE COSTUME ET LA DENTELLE
La gravure se passe de commentaires, voici les sénateurs réunis dans une loggia largement
ouverte d’où on découvre la lagune, et une île qui, si je ne me trompe, doit être celle de Santa Elena.
Nous sommes à l’heure de la collation, on devise, on écoute la musique , les musiciens sont dans une tribune ouverte et les Mas ques de la Comédie italienne, Pantalon et Burchiello,
demandent à entrer, soulevant la portière et montrant leur face grimée.
S’il s’agit de fêtes plus somptueuses encore y et de costumes plus caractérisés, voici, d après
un document du Bronzino qui figurait à Strawberry-Hill, un portrait d’une Vénitienne au
Bianca Capello. — D’après la Miniature du Bronzino au British Muséum.
Le Char nuptial aux fêtes du Mariage de Bianca Capellp. D’après une Gravure du Temps.
cœur tendre, à laquelle nous ne refuserons pas une place dans notre galerie, car elle est ici
(Henricus Goltzius, Sculptor, 1584. —Theodorus Bernardus Amsterodanus, Inventor. — Communiqué par le British Muséum.)
LE COSTUME
chez elle: c’est la fameuse Bianca Capello; elle nous apparaît dans un costume tout français, qui était devenu à la mode à Venise. Son histoire est une des légendes de la ville; je connais le galant homme qui habite aujourd’hui sa maison, il m’a souvent montré la fenêtre
Costume d’un Procurateur au xvn« Siècle. — Aloyse Contanni. D’après le Dessin de Euhler.
d’où, trop peu surveillée par Barthélemi Capello, son père, elle échangeait des œillades avec le beau Florentin Piero di Zenobio Bonaventuri. Le 28 novembre 1563, Bianca, à la nuit close, tendit la main au galant Zenobio, se glissa avec lui sous le felze de la silencieuse gondole, fuyant le logis paternel; arrivés à Florence, les deux amants s’unirent devant l’Église, mais bientôt elle reçut les soins de François de Médicis, le grand-duc, et le mari
LÉ COSTUME ET LA DENTELLE
mourut juste à point pour combler les vœux du seigneur. Les fêtes du mariage de Bianca Capello furent si splendides, que la peinture et la gravure de l’époque les ont consacrées.
Costume de Carnaval à Venise, xvm» Siècle. D’après Bartolozzi.
Voici l’un des chars allégoriques traînés par des lions qui formaient le cortège. Ces lions nous étonnent, mais rappelons-nous que c’est tout à fait dans le goût italien; souvenons-nous sur-
fcostume de Carnaval, xvme Siècle. D’après Bartolozzi.
tout du nom que porte 1 époux, c’est un Médicis. Quand Lucrèce Borgia entre à Rome elle de deux cents dames à cheval, toutes magnifiquement parées et accompagnées
est suivie
LE COSTUME
chacune d’un cavalier; Laurent de Médicis donne un jour une fête mythologique « le Triomphe de Camille »,où figurent dix arcs de triomphe sous lesquels passent huit de ces chars. Laurent a écrit au pape pour avoir deux éléphants pour compléter le cortège, et le pape,
qui probablement n’a pas d’éléphants sous la main, lui envoie deux léopards et une panthère. Jacopo Nardi, le Pontormo, Piero di Cosimo, Baccio Bandinelli, s’étaient fait une spécialité de ces compositions et inventions de fête ; et, si on s’étonne de voir dans notre dessin des bêtes féroces attelées au char, nous avons sous les yeux les chroniques qui nous expliquent qu’au mariage de Bianca il y avait bien quelques lions et tigres, mais que l’artiste qui avait ordonné la mise en scène avait harnaché des mules et des chevaux avec des peaux de lions. On allait si loin dans ces fêtes qu’on costumait parfois des buffles en éléphants, des chevaux en griffons ailés, ce qui donnait au cortège le plus fantastique appareil.
C’était là de ces divertissements aux colossales proportions qui empruntaient leur magnificence au goût superbe des grands artistes de la Renaissance, et dont la typographie et la gravure nous ont transmis le souvenir. Giacomo Franco nous est précieux encore pour la vie de chaque jour; dans notre chapitre « l’Arsenal )), il a jeté déjà une vive lumière sur le mécanisme de la paie des ouvriers de la Maestranza; pour la vie de chaque jour, in Piazza, il nous raconte un trait de l’époque qui a son prix. Tout le jour, paraît-il, vers 1550, la place était encombrée de baladins, qui dressaient leurs tréteaux et venaient faire leurs tours et lazzi devant le peuple assemblé. Les uns exhibaient des serpents, les autres vendaient des drogues, jouaient de la harpe ou de la guitare, revêtaient des masques étranges et se livraient aux mille contorsions qui pouvaient amuser la foule. On verra, par le facsimilé de la curieuse gravure que nous donnons ici, que la précieuse loggetta n’existait pas encore au pied ^ du campanile, et, par la naïve perspective de la porte de Masques du xvm e Siècle (Guardi).
la Merceria et celle de la Basilique et des Procuraties,
qu’on aperçoit dans le fond, on voit aussi que c était sur la Piazzetta, et non sur la Piazza, que se tenait cette foire permanente. Il est curieux d’observer que Franco a écrit au-dessous des spectateurs du premier plan le nom de la nationalité de chacun, comme
Le Domino au xvm e Siècle.
LE COSTUME ET LA DENTELLE
si, par un procédé simple et naïf, il voulait montrer que Venise sert de passage au monde entier, peignant ainsi le côté cosmopolite de la ville.
Un portrait d’Aloyse Contarini, de la grande famille de ces Contarini si dévoués à la République, peint par Jost Euhler, nous montre un sénateur du dix-septième siècle portant la grande perruque à marteau. L’usage est venu de France, la cour de Louis XIV a fait école; la robe du sénateur est la même, mais l’aspect de l’homme est singulièrement changé: au lieu des longues barbes du temps du Titien et du Tintoret, des graves et nobles physionomies que le Bassan et le Véronèse ont fixées sur leurs toiles, on ne voit plus que faces rasées, et il en sera ainsi jusqu’au dix-neuvième siècle, où chacun reprend sa liberté d’action et où la barbe reparaît à Venise.
Bartolozzi est du dix-huitième siècle, et pour ce temps-là les documents relatifs au costume et aux mœurs ne sont pas rares ; mais le goût de ces deux gravures est assez particulier. Un Vénitien vêtu de l’habit, dit à la Louis XV, avec le bas de soie, le soulier à boucle et le tricorne du temps, a revêtu ce domino de carnaval et le masque bizarre qu’on voit si souvent dans Guardi et qu’on appelle la Baüta. Il s’en va par les rues de Venise et rencontre l’Amour qui lui demande l’aumône; c’est bien un reflet du goût du temps. Dans la planche suivante, il vient de descendre un pont, — celui de San Mose, je crois, — et l’Amour lui détache une flèche. On n’est pas plus Pompadour que ce Bartolozzi, mais rien n’est inutile pour nous, de ce qui peut donner une note sur la société d’une époque.
Femme Vénitienne coiffée de la Solana, blondissant ses Cheveux. D’après Pietro Bertélli. — xvie Siècle.
Le Doge et la Seigneurie en Conseil. Fac-similé d’un Dessin sur Bois attribué au Vecellio, i 56 o. - Collection A. F.-Didot.
oumis à l’élection au moyen de ballottages successifs qui garantissent la sincérité des votes, le Doge de Venise est nommé par le grand Conseil et porte le titre de Prince Sérénissime. Il jouit de droits que nous définirons plus tard, mais il a des devoirs sans nombre et n’a que l’ombre du pouvoir, malgré le prestige qui s’attache à son nom. C’est un personnage symbolique qui, vis-à-vis du monde entier représenté par ses ambassadeurs, personnifie la République et l’incarne en lui : mais le vrai prince qui gouverne, c’est le Sénat, et l’action d’un chef politique investi d’un pouvoir réel et qui pourrait être en opposition avec le grand conseil et le Sénat créerait une incompatibilité. En l’élevant à la dignité suprême par l’élection, ceux qui ont jeté sur les épaules du Prince le manteau d’or fourré d’hermine, l’ont assujetti à des lois sévères et d’une exécution pénible. Il abdique toute initiative; sa vie, désormais, est vouée
aux soupçons; on l’accable d’honneurs publics, mais on le garde à vue : il n’a plus son libre arbitre ; on peut presque dire que sa vie propre est suspendue. Il ne saurait répondre à qui s’adresse à lui sans consulter ses conseillers, et ne peut prendre connaissance d’une dépêche, encore moins y répondre, sans l’avoir communiquée à ceux qui, nuit et jour, l’assistent et le surveillent dans sa vie publique, dans sa vie privée et jusque dans ses appartements du palais ducal. Il préside, il est vrai, le collège ou conseil des ministres, mais les sages attendent que le Doge et ses conseillers se soient retirés pour délibérer sur les propositions qu’il vient de faire, et, quand la résolution est prise, ils la soumettent au vote du Sénat; l’avis du prince, recueilli au même titre que celui de chaque membre de la chambre haute, n’a d’autre valeur que celui de l’un quelconque d’entre eux.
Cependant la monnaie de Venise est frappée à son effigie, on lui concède à l’envi toutes les apparences d’une dignité souveraine; après le pape, l’empereur et les rois, il a la préséance sur les princes du sang; devenu l’idole dorée, l’image majestueuse de Saint-Marc, c’en est fait pour lui de toute liberté, de toute aspiration, de toute volonté. — Par une sorte de machiavélisme politique, le Sénat ne choisira jamais, pour le mettre à la tête du gouvernement, la personnalité la plus puissante, l’esprit le plus prompt, le bras le plus ferme, le politique le plus profond : toutes ces hautes qualités seraient annulées par le fait même de la fonction, et ceux qui en sont doués rendront de plus grands services dans les hauts emplois. — L action directe exercée par le Doge ne peut pas être nuisible à la République, il peut en quelques occasions ouvrir un avis bienfaisant, mais il ne saurait compromettre une négociation, soulever un conflit ou prendre une décision périlleuse; car, s’il lui arrivait de prononcer une parole imprudente, de se laisser aller à un moment de vivacité ou à un mouvement de faiblesse, le Sénat impitoyable le désavouerait solennellement. — Par une décision irrémissible dont il y a de fréquents qxemples dans l’histoire, on pourrait même lui enlever la dignité souveraine. Cependant, et c est une circonstance tout à la louange des Vénitiens, cet état d absolue dépendance ne déconsidère point la dignité suprême. — Il y a de la part du peuple un sentiment de déférence et de respect inné pour l’institution, en même temps qu’une considération personnelle pour celui qui, malgré tant de restrictions, accepte la dure loi de la République, et lui consacre au déclin de sa vie le reste d’une ardeur qui s’éteint.
Le Doge est donc la plupart du temps un drapeau, un glorieux symbole ; c’est pour ainsi dire une noble ruine encore debout. — Un vieillard illustré, chargé d’ans et de gloire, un nom vénéré, le souvenir vivant encore dune grande victoire ou d’une négociation heureuse, une fin de carrière bien remplie, appuyée d’une haute naissance, dont on peut entrevoir le terme rapide à une assez courte échéance : voilà en réalité, selon le sentiment des nobles, les conditions qui conviennent le mieux à la dignité suprême.
En examinant de près les statuts qui régissent la fonction, ce qu’on appellerait aujourd’hui la Charte ou la Constitution ducale, et quon appelait alors Promissiones ou Promissi (les Promesses du Doge ), on est frappé de voir de combien de restrictions on entoure le Prince Sérénissime. En suivant dans 1 histoire la marche graduelle de ces restrictions, on peut voir comment peu a peu le cercle se rétrécit autour du chef de l’Etat. — Souverain à la naissance de la République, il est devenu esclave à 1 apogée de sa puissance, jusqu’au jour où, par un
Les Trompettes d'argent.
Les Écuyers du Doge et ses Caméricrs.
LA PROCË S ^ (
Huit Planches dessinées sur Bois, de 37 Centimètres de Hauteur sur une Long uel1
Les Hérauts du Doge.
Les Etendards de la République.
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Les Ambassadeurs et leurs Maisons.
Les Trompettes du Doge.
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