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LA RIVA. — LES TYPES. — LES GONDOLIERS

Au sortir de la place, entrons par la porte Délia Carta dans la cour du Palais-Ducal, et passons devant ce bel escalier des Géants, que nous avons déjà décrit, et auquel une tra-

Riva dei Schiavoni. — La Madone des Gondoliers.

dition fausse, propagée surtout par les peintres, laisse une réputation lugubre : celle d’avoir vu rouler la tête de Marino Faliero. Nous-même, nous avons reproduit la toile célèbre de Robert Fleury; nous aurions pu, dans le même ordre d’idées, graver aussi celle non moins célèbre d’Eugène Delacroix, tant la tradition est bien établie; mais, en donnant la date de la décapitation du Doge (avril 1354) et la date de la construction de l’escalier (1505), nous avons convaincu ces grands artistes de l’anachronisme qu’ils ont commis; nous ne chercherons plus ici ni l’histoire ni l’art, c’est la vie qui nous attire, et le tableau charmant qui s’offre à nos yeux dans cette cour du Palais-Ducal, se compose chaque jour à la même heure, pour bientôt s’évanouir et se recomposer : c’est la réunion des Porteuses d’eau de Venise autour de ces belles vasques de bronze que nous avons reproduites dans le chapitre Sculpture.

Les Bigolante aux Puits de la Goùr du Palais-Ducal. — Dessin de Ph. Liardo.

LA VILLE ET LA VIE

C’était une question vitale pour Venise que celle des eaux; la République avait le plus grand souci de ce service qui était réglé avec un ordre et une précision dignes de la grande

cité. Au lieu de de la cour du pabanales, on voulut précieux, digne orplus admirables chitecture du la Renaissance, s’anime par la préces paysannes du d’eau à la peau veux noirs, les Biles unes du petit les autres d’un che sur leurs nattes équilibre leurs rouge, bien camsouvent très-bien ches, le pied bien tin de bois qui re- Elles sortent sans la cour du palais

Portrait de Casanova de Seingalt (communiqué par le Ch* Stéfani).

faire de ces pozzi lais des margelles en faire des bijoux nement d’un des spécimens de l’armoyen âge et de Cette belle cour sence de toutes Frioul, porteuses brune, aux chegolante, coiffées chapeau de feutre, serre-tête qui tranbrunes, tenant en seaux de cuivre péessurla hanche, faites, fines d’attaposé sur le petit patentit sur les dalles, façon, les unes par Délia Car ta, les

autres par l’arcade qui donne sur la Riva dei Schiavoni, et elles vont se répandre par la ville. On

remarquera que cette indus Avant de sortir avec les Schiavoni, arrêtons-nous un à Venise, cette année même, turier célèbre, Casanova de porte des fameux plombs et 15), que nous devons trouver mande à visiter ces cachots encore, et surtout plus lugunova a fait de son évasion ; <( gi ngelo, tyran de Padone »; et par bien des poètes et roment une déception. Les cette circonstance que la du Palais-Ducal est recou-

Les Plombs de Venise.

trie est laissée aux femmes.

Bigolante sur cette Riva dei instant. Nous avons trouvé un portrait curieux de l’aven- Seingalt, et c’est ici, à la puits de Venise (Voir page sa place. Si le voyageur decélèbres, rendus plus célèbres bres, par le récit que Casapar Victor Hugo, dans son par Cooper, dans le Bravo, manciers, il aura certaineplombs tirent leur nom de charpente qui forme le toit verte de feuilles de plomb au

lieu d être revêtue de tuiles. Ce sont les greniers du palais qu’on avait divisés en cellules et qui formaient les prisons supérieures. On y arrive, en sortant de la salle de la Bussola

changer ni de couloir, ni d’étage; une porte marque l’étroit escalier qui y conduit. Dans

cet espace, entre et la torture, on douzaine de cellutouslesprisonniers jourd’hui, comme formaient ont été ser place à un d’Etat, classés deles plombs ont été dien un peu lettré, a une légère idée tre consciencieupar où le fameux chappé. C’est la du côté du pont vasion a été beauest réelle cepenl’a spécialement plaquette intituma fuite des priblique de Venise, plombs, écrite à Van 1787, chez le feld. )) L’imagina-

Les Types de Venise. — Venditavini.

les dernières salles avait ménagé une les où on enfermait d’Etat; mais aules cloisons qui les abattues pour laisdépôt de papiers puis aux Frari, supprimés. Le garou le cicérone qui de l’histoire, monsement la fenêtre Casanova s’est édernière fenêtre des Soupirs. L’écoup discutée, elle dant, et Casanova décrite dans une lée : « Histoire de sons de la Rèpuqu on appelle les Dux, en Bohême, noble de Schœn tion du lecteur, si

éveillée sans doute à ce nom de Casanova, aura peine à se figurer le brillant aventurier sous, les traits de ce vieillard fin, à la face ascétique et flétrie.

Le portrait est trèsrare et très-curieux ; nous le devons au chevalier Stéfani, de Venise, auquel déjà nous avons d’autres obligations pour nos travaux littéraires.

Quant aux puits, non moins fameux

que les plombs, on y arrive par la galerie ouverte sur laquelle débouche l’escalier des Géants ;

là, dans le mur, s’ouvre une porte et un escalier sombre, qui sert pour le service des étages

Ramoneur de la Riva.

Pêcheur de la Marina.

LA VILLE ET LA VIE

supérieurs ; il devait même conduire de la prison à la salle des inquisiteurs d’État. C’est une erreur de croire que les cachots appelés les puits étaient au-dessous du niveau de la lagune ;

Devant Pile de Saint-Georges. — Croquis de Clara Montalba.

cela ne pouvait pas être, car rien ne les aurait préservés des infiltrations. Les puits donnent

sur le canal, qu’enjambe l'arche élégante du Pont des Soupirs. La vérité est que ces cachots avaient été préservés contre l’humidité par un revêtement en planches sur toutes les faces, et

La Flottille des Chioggiotes et les Filets de pêche. - Croquis original de l’Amiral Acton.

que la lumière y arrivait par des barbacanes qui donnent sur le canal. Il y a en réalité deux

Arsenal de Venise. - Vue prise dans la Dana Nuovissima. - Croquis de Ch. Yriarte.

étages inférieurs de prisons, et le deuxième étage (en descendant) est à peine de niveau avec la

LA VILLE ET LA VIE

La Flottille des Chioggiotes. — Croquis original de l’Amiral Acton.

cour du Palaisdans le dernier chots qu’on lit tracées par les dont la plus cé-

De chi mi fido De chi non mi

(( Que Dieu celui auquel je à moi, je me lui dont je me nova n’était pas mais dans les explique qu’il fameux Carmajustement le de l’étage infé- Nous voici je vivais pour nise, c’est bien drais habiter, et habite point : il

Façade du Palais dei Mort.

Ducal. C’est des deux cales inscriptions prisonniers, et lèbre est :

guardami Iddio; fido guarderô io.

me garde de me fie; quant charge de cedéfie. » Casadans les puits, plombs, ce qui ait pu fuir. Le gnola occupait dernier cachot rieur.

sur la Riva. Si toujours à Velà que je voupourtant on n’y n’y a pas un

Ponte di Sacca.

La Scala Antica.

seul palais depuis et le Palais-Ducal des jardins. Ce ne ministrations, pecomme c’est avec droit un peu large s’ébattre, la Riva pittoresque et le C’est la grande le spectacle y est nouvelle toujours, de caractères difdolier crie A la invite à aller au de Chioggia, avec houppelandes, gra- Doges, regardent et attendent le molever l’ancre ; leur rouges et brunes, gré des plus colovant la Pointe des et les engins, pen-

Cour du Palais dei Mori.

le pont de la Paille jusqu’à la Pointe sont qu’hôtels, adtits commerces, et, la place le seul enoù la foule puisse est le point le plus plus attachant, façade de Venise; constant et s’y re- Que de types, que férents ! Le gon- Barca ! et vous Lido ; les matelots leurs pittoresques ves comme des d’où vient le vent, ment propice pour flottille aux voiles montées de ton au ristes, croisent dejardins; les filets dus aux grands

LA VILLE ET LA VIE

mâts , sèchent au soleil et présentent le plus séduisant coup d’œil pour les peintres.

Nous avons détaché de l’album de l’amiral Acton deux excellents croquis faits sur nature qui rendent bien cette impression de la flottille des pêcheurs ; ce sont de ces accessoires qu’on n’invente point, et surtout il faut bien savoir sa Venise pour en rendre fidèlément les belles colorations, montées de tons, riches et puissantes. L’amiral, qui a l’œil d’un peintre, excelle dans l’aquarelle largement enlevée, et ces sujets l’attirent.

M. Liardo, dans son dessin si librement fait, la Riva, a saisi sur le vif tout ce monde bariolé qui s’agite, qui crie et qui grouille au soleil. Acqua fresca! ■— Senti! Senti! — Mele! Mele! — Passa Tempi! Que de cris divers et quelles industries bizarres, depuis le marchand de pépins jusqu’au prestidigitateur en plein vent, jusqu’à l’escamoteur, le marchand de coquillages, de petites gondoles, le glacier ambulant, le marchand de fruits confits, l’industriel qui offre un numéro de loto ! Que sais-je, enfin ! Et quelle vie, et quelle lumière, et quelle distraction pour les yeux ! Quel horizon surtout! Saint-Georges, le Lido, les grands bâtiments des Indes qui entrent majestueux, les lourds steamers qui passent lents et nobles, devant la silhouette du campanile de San Giorgio. Et la petite madone des Lagunes, autel naïf à l’angle du quai; devant nos fenêtres de XHôtel d’Angleterre, l’ancienne Casa Laguna, • sympathique logis où, depuis quelques années, nous avons coutume de descendre.

Si nous suivons toujours tout droit, après avoir passé le Ponte Ca di Dio, nous arrivons à un pont tournant, et à gauche apparaît la singulière façade de l’Arsenal, un des monuments les plus connus de Venise par l’étrangeté et l’inattendu de son aspect. Nous l’avons décrit déjà dans sa constitution, nous avons dit son but, le rôle énorme que jouait l’établissement dans la République ; aujourd’hui il n’en est plus ainsi, mais, quand on a vécu comme nous dans l’étude de l’histoire de cette grande ville, on se figure aisément quel grand spectacle l’Arsenal devait offrir au moment d’une guerre avec le Turc. A notre dernier séjour, nous avons obtenu de faire quelques croquis dans l’intérieur; celui des grandes cales et celui de l’Isoletto nous montrent la perspective des abris pour les anciennes galères et la tour servant de machine à mâter, enfin la Darsa nuovissima, d’où on aperçoit, encadré dans les lignes formées par les arcs et la large toiture, le quartier delle Celestie.

A Venise, il faut se perdre, errer dans les rues, passer les ponts sans idée arrêtée, sans plan, se fixer où la vue vous séduit, ne pas craindre de passer le seuil des portes des palais et d’y entrer si on veut faire des découvertes. Que de cours charmantes ou nobles, d’un style ample, d’une coupe et d’un plan singuliers! Au Campo San Polo, la petite cour de la maison de Goldoni, la Scala Antica, le Palazzo dei Mori, avec une cour charmante, qui semble faite pour arrêter les aquarellistes. Nous y pénétrâmes un jour pour dessiner le puits, l’un des plus caractéristiques de Venise. Plus on s’avance, plus l’intérêt est grand, car on sort de la ville connue et de la Venise banale; au Ponte di Sacca, nous dessinons un porche d’un bon qaractère; au Zattere, tous les peintres connaissent la cour de la Calcina, charmant restaurant où les artistes se réunissent. Enfin, en dehors de la Venise officielle, que de choses à voir et, après le livre que je viens d’écrire, quel livre nouveau je pourrais faire ! Si on veut suivre un type qui passe, flâner dans les ruelles, contempler un aspect, s’engager vers le Rialto dans ces endroits tumultueux, vivants, affairés, où le peuple se presse,

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