LA RIVA. — LES TYPES. — LES GONDOLIERS
devant un Traghctto, tous les Beppo les appellent et les lazzi commencent. Ces grands gaillards de gondoliers, aux torses solides, attendant le chaland sous la treille, sont galants et gracieux dans leur galanterie. Ils sont là dans leur club en plein vent, racontant les cancans de la ville; pour deux centimes ils vous passent d’un côté à l’autre, vous évitant e détour des ponts, et, dans ce pays béni de Dieu, le pauvre passe toujours gratis La gondole, d’ailleurs, est un des grands charmes de Venise : à elle seule, sans l’art, sans le génie des artistes qui vous arrête à chaque pas, elle suffirait à enchaîner l’étranger. Dans ce balan-
Un Clair de Lune sur la Lagune. - D'après un Tableau d’Orchardson.
cernent doux comme celui d’un hamac, ce bruit léger de la rame qui caresse 1 oreille cette incroyable sensibilité de la barque qui semble se mouvoir comme un etre vivant, et dans e silence qui nous enveloppe, il y a déjà un charme auquel personne n’échappe.
A l’heure dont parle Hugo dans la Captive,
« Alors que, pâle et blonde,
La lune ouvre dans l’onde Son éventail d’argent »,
c’est vraiment une sensation unique que celle d’être bercé doucement sur ce miroir qui scintille dans une nuit calme que trouble seulement le chant d’un gondolier.
Embarquez-vous à la Piazzetta à onze heures, par une soirée limpide et transparente, une
LA VILLE ET LA VIE
nuit étoilée, et dites au gondolier de s’engager dans le canal de la Giudecca. La gondole est entrée dans le sillon pailleté, vous avez laissé la Douane à votre droite. L’astre met une touche lumineuse à la boule d’or qui porte la Fortune à son sommet, et le fanal, au pied du portique dont les marches viennent baigner dans l’eau, éclairant la façade blanche, la fait se refléter dans les eaux légèrement ridées. Le faubourg de la Giudecca est à notre gauche, brun rouge le jour, sombre la nuit; quelques rares fanaux piquent seuls ce fond noir, comme les étoiles d’or qui paraissent et disparaissent sur un papier qui se consume, et parfois, à la
me dans le tableau peintre anglais, échangent leurs ces « à la pâle des étoiles » sous blable à un voile tellé.
longue et basse, et venant plus transbleuâtre à l’horinoires de quelques les mâts et les fins lent nets et fermes Rédempteur, réarrondit son dôme sons. A droite on a quais aux dalles pôles rayons de la grands palais régupetits môles déen temps des ponts les canaux, decca est sombre, mineux comme en
belle étoile, comd’Orchardson, le deux amoureux douces confidenclarté qui tombe un firmament sembrillamment cons- LaGiudecca est se prolonge en deparente et presque zon. Les coques bâtiments à l’ancre, cordages se profisur le ciel clair ; le glise du faubourg, au-dessus des mailesZattere et leurs lies, blanches sous lune , avec les liers et nobles, les serts, et de temps qui s’ouvrent sur Comme la Giules Zattere sontlu-
plein jour, mais lumineux de cette clarté voilée que la lune projette sur tout ce qu’elle inonde de ses rayons. Le silence est profond et le calme est immense; les échos lointains, la voix grave de l’heure qui sonne à l’horloge de Saint-Marc, le chant d’un matelot solitaire qui gabde sa felouque chargée de bois qui viennent de la Dalmatie; la voix d’un gondolier attardé, assis les jambes pendantes dans cette rêverie nocturne qui ressemble au kief de l’Orient : qui saura rendre\ cette impression à la fois profonde et douce, ce charme incomparable, cet apaisement de tous les désirs qui nous fait aimer Venise et nous y attache à jamais?
L’adresse des gondoliers est tout à fait merveilleuse, et l’étranger n’en aura jamais une preuve plus évidente qu’en assistant à la Sortie de la Fenice un soir d’opéra. Il est curieux d’observer les usages, les habitudes et les conventions qu’ils ont entre eux. Au détour de
Vue intérieure de San Zaccaria.