LA FÊTE DU RÉDEMPTEUR
Au jour de la Sagra, chaque année, l’église du Rédempteur, située dans Me de la Giudecca et bâtie par le Palladio à la suite d’un vœu fait par les Vénitiens à l'occasion de la
Vue intérieure de Santa Maria Gloriosa dei Frari.
peste de 1575 qui enleva à Venise plus de quarante mille habitants, est devenue, depuis le jour de son inauguration, le but d’un pieux pèlerinage. Le Doge et toute la seigneurie y assistaient, et, de tous les quartiers de Venise, des îles de la Lagune jusqu’à Chioggia, tous les pêcheurs venaient en foule faire leurs dévotions au Rédempteur.
Afin de faciliter les communications entre la ville et la Giudecca, séparée, comme on sait, par un large canal, on construisait (et on construit encore ce jour-là) un large pont de bateaux unissant les Zattere à cette langue de terre qui s’appela un moment Punta Lunga,
à cause de sa forme.
LA VILLE ET LA VIE
Peu à peu, d’année en année, on oublia le but de la fondation ; s’il était encore question de rendre grâce au ciel et d’entendre une messe solennelle, on ne parlait plus ni de vœux ni de peste; on venait de loin, il était juste de se reposer, de se divertir et de se restaurer ; des boutiques en plein vent s’installèrent; mais le Doge et la seigneurie n’étaient plus là pour donner à la cérémonie son grave caractère. Bref, la Sagra devint une foire, et cette foire dure encore. J’y ai assisté, cela rappelle beaucoup (moins les horizons) nos fêtes foraines des environs de Paris. Les Frittole jouent un grand rôle, les fourneaux des cuisines en plein air fument en répandant d’âcres odeurs, les dressoirs improvisés étalent ces grands plats de cuivre luisants que nous appelons des Dinanderies, et qui sont si nombreux et si beaux chez les marchands de friture de Venise. Il y a là une vente spéciale de mûres, c’est la saison, et les paysans de terre ferme viennent dresser sur la place leurs petites boutiques enguirlandées, où la foule se barbouille le visage du jus de fruits aux couleurs bachiques. On savoure aussi à longs traits le conegliano, le chianti, tous les vins nostrani; la gaieté est grande, on va de boutique en boutique, de théâtre en théâtre; les musiciens, les aveugles, les charlatans improvisent des concerts et des représentations; la foule est immense, le va-et-vient continuel, et vraiment, pour un étranger, c’est une grande bonne fortune de se trouver à Venise à pareille epoque. La nuit venue, toutes les boutiques en plein vent se décorent de petites lanternes de couleur, et le flot des arrivants et des partants est incessant. Cette foule vénitienne est d’ailleurs paisible et douce, et c’est une impression toujours vraie et profonde que celle ressentie par le voyageur à l’égard de l’exceptionnelle douceur du caractère vénitienne suis souvent revenu là-dessus, mais c’est qu’il y a là le secret de la sympathie qui naît d’un séjour dans cette ville.
Les gens du monde, il y a quelques années encore, venaient beaucoup à la Sagra, en partie dans les gondoles ; on portait à bord un souper froid, et on avait à sa suite la gondole des musiciens, cela s en va comme tous les vieux usages, mais cependant on soupe encore à la belle étoile, et il n’est pas rare de voir au large, sur le canal, glisser des gondoles pourvues d’une tente rayée, ornée de lanternes de couleur, où on festoie en liberté. Le menu peuple, lui, n’y fait pas tant de façons, il soupe sous les treilles, ou s’assied à la bnona, dans un coin, et la gaieté n est pas moins franche. J ai vu parfois la fête plus animée suivant le temps, suivant les courants et les circonstances, et elle prend souvent des airs tout à fait carnavalesques ; les illuminations sont quelquefois brillantes, on entend des explosions, le canal s’éclaire du reflet des flammes de Bengale allumées par des gondoliers qui, placés à l’avant de la barque, jettent des poudres dans une sorte de trépied disposé pour la circonstance ; la nappe liquide est sillonnée comme nos boulevards un jour de retour de course; et c’est un va-et-vient, une animation, un concert de chants, de cris, d’interpellations qui révèlent une gaieté sans détour. Au fond, ce n’est qu’une promenade, et la Sagra est un prétexte; on ne fait qu’aller et venir sur le champ de fête, sans but bien défini que celui de se divertir sans aucun spectacle spécial ; et c’est le concours des gens eux-mêmes qui fait toute la funzione.
Je n ai pas besoin de dire que, toute profane que soit la conclusion de cette fête religieuse, elle est cependant une bonne fortune pour la paroisse : les desservants donnent à qui la veut boire une eau pure puisée à une fontaine spéciale dans l’intérieur du couvent, eau