ORIGINE — DÉVELOPPEMENT — CHUTE DE LA RÉPUBLIQUE
A la majesté de ses grands souvenirs historiques et de sa prodigieuse puissance, Venise, <( la reine de l’Adriatique », ajoute l’attrait de Fart, la curiosité de sa situation, la singularité de son origine, le prestige qu’un passé plein de grandeur donne fatalement à un monde resté tout entier debout, mais qui semble avoir perdu son âme et sa vie, et ne présenter plus que le majestueux décor d’un immense théâtre dont la scène est restée vide. Une mélancolie pleine de poésie s’empare du voyageur qui glisse sur la lagune ou qui erre dans ses basiliques; on dirait que le malheur a revêtu la ville d’une gaze funèbre, mais elle reste imprégnée de la grâce indéfinissable des choses italiennes; elle a le charme et la grandeur : et la ville de
La Porte délia Carta au Palais ducal.
saint Marc, sous le soleil vainqueur, alors que tout scintille et tout flamboie, garde encore on ne sait quelle tristesse élégiaque qui lui vient de son silence et de sa douleur : tristesse douce et constante qui gagne peu à peu le cœur le plus viril et s’impose à l’esprit le moins sentimental.
A Venise, celui qui est heureux, celui qui a soif des bruits du monde et qui a peur du silence, se sent bientôt envahi par le boiteux ennui; mais, quand on a connu les rigueurs de la vie, on y revient toujours; on se prend peu à peu d’une sorte de tendresse pour chaque place, pour chaque coin, pour chaque Traghetto; la légèreté de ce ciel, la clarté unique de l’atmosphère, cette lumière grise, argentée, les reflets d’acier de la lagune, les miroitements de Venise la Rouge, la douceur du parler vénitien, la confiance paisible des habitants, leur indulgence à toute fantaisie, leur doux commerce, les nuits claires comme des jours et le je ne sais quoi qui chante au cœur et dans le ciel et sur les eaux : tout séduit le voyageur et le charme, le prend tout entier, et il va se regarder comme en exil quand il sera loin de la Piazzetta.
Même en comptant Rome, Jérusalem, Grenade, Tolède et le Bosphore, jamais plus prodigieux décor ne s est présenté aux yeux d un voyageur qui aborde une côte. C’est un rêve qui a pris-une forme, une féerie qui a pris un corps et que les hommes ont su fixer. L’ordre des choses naturelles y est renversé ; on ne sait si la lagune est le ciel ou si le ciel est l’onde; les îles roses qui portent des temples semblent reposer sur l’éther, et, comme des nefs sacrées, flotter dans le vide. Là-bas, à 1 horizon extrême, vers Malamocco, les îlots verts suspendus et se reflétant dans londe, semblent les mirages décevants qu’on voit au désert. Les choses les plus solides et les plus réelles y sont paradoxales; en architecture les pleins portent sur des vides, et c est la dentelle exquise des sculpteurs du moyen âge qui supporte les salles massives et les palais robustes. Tous les principes dart sont violés, et il en résulte un art personnel et charmant que Venise emprunte à 1 Orient tout en le marquant de son empreinte, jusqu’au jour où elle trouvera cet art personnel qui fut sa gloire avec les Lombardi, les Leopardi et les Sansovino. On comprend que les imaginations les plus riches et les plus libres ont dû puiser à pleines mains dans les trésors des Magnifiques pour bâtir ces palais brodés à jour, ces basiliques de marbre, de mosaïque, où les pavés sont des pierres rares, où les murs sont revêtus d’or, d’onyx et d albatre oriental. Ils ont pillé Aquilée, Altino, Damas et Balbec ; et, par une fantaisie sans nom, les Vénitiens ont dressé dans l’air, sur les porches et parmi les dômes, des quadriges antiques ravis à Byzance, ils ont fait porter tout un palais sur des piliers qu’on dirait sculptés par des buveurs d’opium pour lesquels le temps n’a pas de prix, et dont les noms restent mystérieux. Ils ont fait reculer la mer pour y asseoir leur ville; dans la lagune, un à un, tout en chantant ce chant bizarre qui accompagne chaque coup qu’ils portent, ils ont enfoncé tous les chênes des forêts de l’Istrie, de la Dalmatie, de l’Albanie et des Alpes Juliennes et changé le climat de la péninsule illyrique en laissant des plaines là où s’élevaient des montagnes, et des côtes arides brûlées par le soleil là où se dressaient des dômes de verdure et s’étendaient des bois épais. Les montagnes de 1 Illyrie se sont transformées en palais, ses forêts sont les pilotis qui ont fait le sol de Venise.
Ils étaient quarante mille fugitifs chassés vers le cinquième siècle par les Barbares, et qui, se réfugiant dans la lagune pour leur échapper, fondèrent le port de Rialto sur ce sol mouvant, dans ce marais salin, où ils n avaient ni terre pour la cultiver, ni pierre pour la tailler,
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ni métaux pour les forger, ni bois ni feuillages pour s’abriter; l’eau potable elle-même leur manquait. Ils ont consolidé leur sol, trouvé le moyen de fonder un État sans territoire, et pendant quatorze siècles, après quelques courts tâtonnements et quelques scènes sanglantes auxquelles aucun peuple qui se fonde ne saurait échapper, ils ont trouvé leur formule gouvernementale: une république aristocratique. Fidèles à cette même forme, ils ont étonné le monde par leur sagesse, par leur puissance, leur stabilité, par leur ingéniosité et leur génie du commerce, de l’échange et de l’industrie. A leur origine, ils ont vécu de la mer comme des pêcheurs, et du sel que la nature déposait sur la côte. Ce fut leur premier élément d’échange; peu à peu ils ont construit des bateaux plats, puis des galères, enfin des flottes, et, entrant en vainqueurs dans Byzance, sont allés renverser l’empire d’Orient. L’Adriatique tout entière a été leur domaine; ils s’en sont arrogé la souveraineté au nom d’un mot prononcé par Alexandre III, réfugié sur leur territoire et poursuivi par Barberousse, ils ont symbolisé leur pouvoir par les fiançailles du Doge et de l’Adriatique, et la légende de l’anneau d’or rapporté au souverain par le pêcheur : et dès lors ils ont tenu toute la côte depuis Ravenne jusqu’en Albanie. Quand les rois ont voulu aborder aux rives d’Illyrie, ils ont dû demander au Sénat la permission de voguer dans leurs eaux. Traitant d’égal à égal avec tous les souverains de 1 Europe, ils se sont faits les pourvoyeurs du monde, et c’est sur leur richesse commerciale qu’ils ont assis leur puissance politique.
Deux fois les arbitres du monde se liguèrent contre eux après avoir juré leur perte; à force de souplesse et d’agilité, tour à tour fermes et prudents, astucieux et habiles, ils déjouèrent les ligues et sortirent sains et saufs des compromis les plus épouvantables. Toutes les nations, à un moment, furent leurs tributaires, parce qu’ils étaient devenus les plus grands commerçants du monde, les marins les plus audacieux, les constructeurs les plus habiles et les armateurs les plus riches. On vit la France, qui commençait à remuer le monde et qui avait poussé le cri de « Dieu le veult », leur demander passage à bord de leurs vaisseaux pour porter son armée en terre sainte; les Vénitiens, gens pratiques, leur demandèrent de les payer avec du sang puisqu ils n’avaient pas d’or, et les Français montèrent à l’assaut de Zara et reprirent les colonies de Dalmatie qui s’étaient émancipées du joug de la Vénétie.
Les plus anciens peut-être des peuples modernes, ils les ont tous précédés dans les arts de la civilisation. Avant le dixième siècle, ils avaient bâti dans leurs groupes d’îles soixante-dix églises, dont quelques-unes, comme celles de Torcello, sont des merveilles d’art; les premiers ils eurent le sentiment du luxe, des raffinements de la vie, de la somptuosité des étoffes et de celle des habitations, de l’éclat des joyaux et de la richesse des perles ; et quand l’Europe était encore plongée dans les ténèbres du moyen âge, ils allaient emprunter aux deux seuls peuples policés de cet hémisphère, les Arabes et les Grecs, les éléments de leur civilisation et de leurs arts délicats et raffinés.
Quand on a vécu dans l’histoire des Vénitiens, on slétonne du bon sens pratique de cette poignée d’individus, qui, vers le quatorzième et le quinzième siècle, font plus de bruit dans le monde et y tiennent plus de place que les populations des plus grands empires. Dès le cinquième siècle, ils ont un gouvernement : des consuls envoyés de Padoue, pour gouverner les îlots de Rivo Alto (Rialto). Au septième siècle, ils tâtonnent, cherchent une forme nouvelle
La Salle du grand Conseil au Palais ducal.
! Comment, isolés dans leur île, jaloux de leur pouvoir, soupçonneux et toujours en éveil contre les conspirations du dehors, arrivèrent-ils aussi rapidement à la civilisation? Par la navi-
et nomment un doge, Paul Luc Anafeste d’Héraclée; en 737, ils se donnent pour chefs des magistrats annuels, les Maîtres de la Milice; cinq ans après, ils reconnaissent que le pouvoir
en changeant tous les ans de leur société, et, dès 742, ils re- Les conditions du pouvoir aura quelques tiraillements ; dront compléter le système à 1797 la forme ne changera Alors* que tous les pays de narchie et, avec plus ou moins concourent tous à leur unité; blique et se donnent pour chef constitutionnel des souverains, que, destiné à la représenter les cérémonies publiques et
Le Doge Francesco Foscari. 1423-1457.
main imprime une secousse à viennent aux doges, se modifieront sans doute ; il y des institutions nouvelles viengouvernemental ; mais de 742 plus : la formule est trouvée.
l’Europe se constituent en mode bonheur et de rapidité, eux se constituent en Répuun symbole : le Doge, le plus image vivante de la Républien face des ambassadeurs dans lors des visites des souverains,
mais sans aucun pouvoir effectif et agissant sous un contrôle constant et permanent. Au principe, la République est démocratique ou du moins elle accorde au peuple certains droits; elle devient bientôt aristocratique et reste telle jusqu’à sa chute.
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gation et par le commerce, dont ils avaient le génie poussé à son extrême limite. Quand ils abordèrent pour la première fois en Orient, ce n’était évidemment pas dans le but d’y chercher, au seul point où il brûlait sacrée du foyer des arts, de connaissances humaines ; mais frotte pas impunément à la naïves et intéressées se portent tériels que de telles connaisressent bientôt l’influence moperspicace cherche à s’approet ses tendances personnels les près de naître, la semence se développe, la renaissance Le premier avantage qu’ils en Orient avec les Français pour les discussions oiseuses, les controverses religieuses, les vaines subtilités du Bas-Empire, qui avaient perdu Byzance. Jamais, à partir du dixième siècle, il n’y eut de guerre civile dans le territoire de la République, même au moment où, comme pris d’un effroyable vertige, les villes lombardes se ruaient les unes contre les autres, et les fils d’une même terre sacrée,
Enrico Dandolo. 1192-1205.
encore, un peu de la flamme l’industrie, des sciences et des un peuple ingénieux ne se civilisation ; et quand ses vues d’abord sur les avantages masances peuvent lui procurer, il raie qui s’en dégage; son esprit prier les procédés, son goût transforment : l’art est bien germe, l’arbre croît, le fruit va florir.
retirèrent de leur long séjour fut l’horreur qu’ils ressentirent
La Salle des Séances du Sénat au Palais ducal.
la grande Italie, déchiraient le sein de leur mère. En se fixant en Orient, où ils fondaient des comptoirs, ils apprirent la langue grecque , et l’un d’eux, Jacopo, le premier, traduisit
Aristote. Constantinople mise à feu et à sang, on vit émigrer les hommes de science et d’étude qui apportèrent avec eux les manuscrits anciens. Florence devint l’Athènes de lltalie, et Venise suivit le mouvement; grâce à Guarino, leur sujet de Vérone, ils connurent Xénophon,
I indare, Strabon, Lucien, Orphée, Arrien, Dion, Procope, Diodore de Sicile et Platon avant nous tous. En même temps ils avaient emprunté à l’Orient son architecture et se l’appropriaient. Lindustrie de la verrerie leur venait des Arabes; ils imitaient leurs riches tissus. Les fureurs des Guelfes et des Gibelins renvoyaient chez eux en exil les industrieux Luc-
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quois,’qui leur apportaient leurs métiers de soie; plus tard le sac de Rome par Bourbon leur amenait les artistes dispersés. L’or abondait, la gloire les éclairait déjà de ses rayons éclatants; c’était l’aurore des grands jours pour l’esprit italien dans toute la Péninsule, et le feu sacré circulait dans les veines de tout ce grand corps intellectuel.
Les Vénitiens s’éprirent de passion pour les belles-lettres et la philosophie. Barbaro s’attachait à Aristote, Romulùs Amaseo à Xénophon et à Pausanias, Bernard Donato à Xénophon,
Jérôme Ramnusio traduisait l’Arabe Avicenne, et Malherbi, moine de l’ordre des Camaldules, donnait la première traduction de la Bible en langue italienne. Padoue allait devenir un centre de lumière sans rival; et, dès le douzième siècle, la ville avait son université ; désormais sous le pouvoir des Vénitiens on s’attacha à continuer la tradition et à la développer encore, afin d’établir un privilège en sa faveur. La République défendit à tous ses sujets de suivre les cours académiques à l’étranger, et elle ne reconnut que les grades conférés par cette université. Mais, pour qu’un tel décret du Sénat fût un avantage pour les Vénitiens, il fallait que le niveau de 1 instruction fût élevé aussi haut que dans les centres intellectuels les plus remarquables de
L’Éloquence, d’après Paul Véronèse.
L'Étendard de la République à bord du Bucentaure.
l’Europe ; le Sénat ne recula devant rien et on vit les Vésale, les Galilée, les Scaliger monter dans la chaire de Padoue. Presque en même temps, à Venise même on fondait l’université, et par un admirable concours, en plein quinzième siècle, au sortir du siècle de fer, des luttes à outrance, et des dissensions intestines qui avaient eu pour résultat le sac des villes et l’incendie,
le vol, la rapine et le déchaînement des basses passions, on vit les plus grands noms de Venise, les Bragadino, les Fos.carini, les Cornaro, lès Justiniani, les Trevisan, les Mocenigo se faire les précepteurs de la jeunesse et occuper les chaires des lettres, de grammaire, des sciences naturelles et des mathématiques.
Nous montrerons dans une étude spéciale quel développement avait pris l’art des constructions navales, un art vital pour eux; l’architecture avait déjà trouvé sa formule, et, combinant le souvenir des lignes byzantines avec l’influence gothique, créait cet ensemble si caractéristique de Venise, que le Calendario et les architectes du palais ducal ont inauguré. En peinture, »on en était encore aux influences de l’Orient et à celles de Florence, mais un moment encore et les Vénitiens allaient donner, dans l’ensemble de ce concert harmonieux des écoles
Le Doge Memmo, d’après une Médaille vénitienne de Dupré.
italiennes, sa note très-spéciale avec les Carpaccio, les Bellini, le Giorgione. L’éloquence était en honneur; comment pouvait-il en être autrement chez le peuple qui, le premier, avait créé un véritable gouvernement parlementaire, où les affaires se traitaient au grand conseil et devant le sénat, où devait l’emporter celui qui, dans son exposition, allait droit à l’intelligence et à la raison par la limpidité de son langage, le charme de sa diction, l’éclat de sa parole ou la puissance de sa dialectique ?
Sa diplomatie prudente et avisée, toujours en éveil, étonnait par la sûreté de ses informations et la profondeur de ses vues. Personne parmi les nobles membres des assemblées ne pouvait ignorer l’état des affaires de la République, puisqu’on les traitait ainsi au grand jour. Un corps spécial, prodige de science, de travail obscur et désintéressé, le corps des secrétaires, préparait les questions, les élucidait, remontait aux sources des conflits et des incidents qui venaient arrêter la marche des affaires. L’ambassadeur ne pouvait résider plus d’un certain