‹ VeniseChapitre 9 sur 69 · LE PALAIS DUCAL — FAÇADE SUR LA LAGUNE · texte numérisé non relu

LE PALAIS DUCAL — FAÇADE SUR LA LAGUNE

ORIGINE ET DÉVELOPPEMENT

temps auprès de la même puissance, afin qu’il ne se laissât ni circonvenir, ni influencer par le charme des liens personnels et la générosité des hommes d’État ou du souverain. En un jour solennel, à sa rentrée, devant tout le sénat réuni, il venait prononcer sa « relation », résumer ses travaux, établir d’une façon précise les liens qui existaient entre la République et la puissance auprès de laquelle le suffrage de ses concitoyens l’avait envoyé, signaler les dangers qui pouvaient faire naître des conflits en indiquant les moyens de les atténuer ou de les détourner ; et, selon la mesure de ses aptitudes ou de son génie politique, les sénateurs, frappés de la profondeur des vues de celui qui venait de prononcer cette relation, le désignaient plus tard aux plus hautes fonctions traire, le ramenaient à seils afin qu’il ne pût déblique par son peu de La constitution de vre, les rouages fonctionparfaite, le contrôle ré- L’élection à tous les emce sera toujours le plus poste auquel il s’agit de sa place, qui voudrait chappe point à sa nalégislateur a-t-il fait tout nuer et pour neutraliser gho , ce coin de la place ciens membres du colbres du grand conseil séances et préparent inévitable, les élections au vote de chaque as- Sans qu’on puisse être dire que jamais pays plus sions n a tenu une plus

Un Sénateur de Venise, d’après Vecellio.

de l’État, ou, au conson rang dans les consormais nuire à la Répuperspicacité.

l’Etat est un chef-d’œunent avec une régularité ciproque en est la base, plois laisse supposer que digne qui occupera le pourvoir. L’intrigue a le nier ? l’homme n’éture; mais au moins le ce qu’il a pu pour attéles influences du Bro- Saint-Marc où les patrilége, sénateurs et memse promènent avant les entre eux, par l’intrigue qui vont être proposées semblée.

taxé de partialité on peut restreint par ses dimengrande place dans le

monde, et jamais plus de sagesse n’a présidé à la destinée d’un peuple. Tout n’est pas à louer sans doute dans ce grand ensemble de faits; l’ambition des Vénitiens, surexcitée par d’immenses succès, les a portés à s’arroger un droit de domination sur bien des peuples qui ont accepté ce gouvernement parce qu’ils couraient fatalement à des annexions inévitables. Ils ont recherché l’alliance des grands et souvent ils ont opprimé les petits; mais jamais le patriotisme, avec les Michieli, les Pisani, les Lorédan, les Mocenigo, les Morosini et tant d’autres, n est arrivé à une telle grandeur quand la patrie était menacée. On peut dire hardiment que dix fois dans le cours de son histoire la République a .été à deux doigts de sa perte ; le grand conseil, le sénat, le collège et le doge à sa tête, toujours d’accord avec le peuple dans ses suprêmes résolutions, jouaient leur va-tout avec une audace sans égale dix fois couronnée de

succès. Non, la République n’a pas échappé à la loi commune; mais elle n’a pas succombé, comme la plupart des autres Etats, par l’imperfection de sa constitution et de ses lois, qui n’étaient plus en rapport avec le mouvement des esprits. Le jour où la république française, représentée par un homme qui devait donner plus tard la mesure de son génie et de son ambition, déclara que la république de Venise avait cessé d’exister, les causes qui rendaient possible l’accomplissement de ce grand forfait n’étaient point inhérentes à la caducité des institutions, mais à mille circonstances indépendantes de Venise elle-même, de ses lois, de ses mœurs. A quelque point de vue qu’on se place pour juger ce gouvernement, il faut avouer que le monde n’a pas eu souvent le spectacle d’une telle stabilité et d’une pareille sagesse. Oui, les passions humaines se sont donné carrière à Venise aussi bien qu’ailleurs; oui, l’intrigue, l’amour du lucre, l’ambition qui n’est point justifiée, la base jalousie,, l’immoralité n’ont point abdiqué dans cette République; le sénat fut peut-être un tyran, les inquisiteurs d’Etat et le conseil des Dix ont quelquefois empiété sur les droits des citoyens ; à certains jours même ils ont fait régner la terreur, mais la pensée profonde qui a guidé les hommes d’Etat, l’idée fixe de tous et de chacun, c’était la grandeur de Venise et son éclat suprême. Deux cent mille habitants épars dans la lagune, dont ils avaient fait une des plus belles villes de l’Europe, étant donnée la forme particulière qu’elle devait affecter en raison de sa situation unique, se multipliaient au point de paraître former un peuple de plusieurs millions de-citoyens, et suffisaient à remplir le monde du bruit de leur renommée.

Jamais l’esprit de contrôle, dans aucun État du monde, n’a été poussé plus loin, et jamais répression plus immédiate et plus sévère n’a atteint l’auteur d’un forfait; jamais le châtiment n’a suivi plus immédiatement la perpétration d’un crime contre l’État. Quand les finances de la République ont été dilapidées par des agents infidèles; durement, cruellement, le sénat a voué à la honte pour toute la postérité ceux qui s’étaient rendus coupables, en inscrivant leurs noms sur les murs du palais ducal, sans se laisser toucher par l’idée que les enfants de ceux qui avaient failli, et leurs petits-neveux, innocents de cette faute, verraient leur nom à jamais flétri. L étranger qui entre dans le palais par la porte qui donne sur la rive des Esclavons, peut voir encore aujourd’hui inscrits sur des plaques de marbre dans les murs de la voûte et ceux du portique intérieur les noms des concussionnaires, désignés ainsi à l’animadversion publique.

La délation, et surtout la délation anonyme, ont joué à un moment un grand rôle dans lEtat; il faut le reconnaître, il y a là quelque chose de bas qui heurte nos sentiments, mais ceux qui ont permis qu on usât de tels moyens pour dénoncer aux magistrats les fautes commises contre 1 État avaient encore en vue le bien de la patrie commune, tandis que ceux qui usaient de ce droit n avaient souvent pour objectif que l’envie, la cupidité ou la basse jalousie. Jamais aussi les citoyens d’aucun pays n’acceptèrent avec plus d’abnégation le rôle quelquefois restreint que 1 élection leur conférait pour le bien de tous. J’ai défini les droits, les devoirs et les travaux des patriciens de Venise au seizième siècle dans une longue étude ; on reste confondu devant le labeur que la loi leur impose. Dans nos États modernes, ceux qui composent ce qu on appelle aujourd’hui les classes dirigeantes n’assument la responsabilité des travaux politiques, des missions, de l’assiduité aux débats parlementaires, que lorsqu’ils sen-

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