Venise et ses environs
Il serait difficile de peindre l'impression produite par rapparition de Venise. Celte multitude de dômes, de clochers, de palais, de colonnes, s'élevant du sein des flots, offre de loin l'image d'une ville submergée, et cause un mouvement de surprise et d'effroi. On ne peut se figurer que c'est là que l'on se rend, et que l'on doit habiter et vivre. Rotterdam, dit-on, n'est pas moins extraordinaire; mais je ne crois pas que la Hollande ait pu jamais ressembler à Venise : si le commerce était l'âme de ces deux Etals, dans l'un il était simple, grave, modeste, austère, économe; dans l'aulre, brillant, fastueux, dissolu, et ami des plaisirs et des arls. La liberté de Venise était le privilège onéreux d'une classe de nobles; celle de la Hollande s'étendait à tout son peuple. Les tableaux du Canalelto ont tellement familiarisé avec le port les places et les monuments de Venise, que lorsqu'on y pénètre, il semble que déjà elle
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o GONDOLES.
VOUS soit connue. Un peintre anglais, penseur mélancolique , Bonington , a fait de nouvelles vues (le Venise, dans lesquelles sont parfaitement empreintes les traces de sa désolation actuelle; comparées à celles du peintre vénitien, elles semblent comme un portrait de femme belle encore, mais flélrie par l'âge et le malheur. Toutes ces gondoles tendues de noir, espèces de petits sépulcres flottants, semblent aujourd'hui porter le deuil de la ville ; et le gondolier lui-même , au lieu de chanter les stances de l'Arioste et du Tasse (i), n'est plus qu'une espèce de marinier fort peu poétique , dont l'unique chant est un ah eh sec et criard, au détour de chaque calle (2) , afin d'éviter le choc des gondoles voisines, qu'il ne peut apercevoir. Cet aspect de Venise a quelque chose de plus triste que celui des ruines ordinaires : la nature vit encore près de celles-là, et quelquefois elle les décore; debout depuis des siècles, on sent qu'elles peuvent encore durer d'autres siècles, qu'elles verront passer la puissance de leurs mailres et d'autres empires : ici ces ruines nouvelles périront rapidement, et cette Palmyre de la mer, reprise par l'élément vengeur sur qui elle était une conquête, ne doit point laisser de traces. Il faut donc se hâter de visiter Venise, et d'aller y contempler ces tableaux du Titien, ces fresques du Tintoret et de Paul
(1) Ces strophes n'étaient d'ailleurs, comme on sait, qu'une traduction vénilienne:les gondoliers n'entendaient pointle texte.
(2) Les calle sont les rues, les passages de Venise. On en compte deux mille cent huit; le nombre des maisons est de vinjfl-scpt mille neuf cent dii-huit 5 celui des ponts de (rois cent six.