‹ Venise et ses environsChapitre 9 sur 37 · ÉVANGILE DE SAINT-MARC · texte numérisé non relu

ÉVANGILE DE SAINT-MARC

rieur, une Notre-Dame en stuc est encore un bel ouvrage de Sansovino.

Le désir d'examiner l'Évangile de saint Marc, qui n'est pas à la bibliothèque, comme on l'a dit, me fit solliciter l'entrée du trésor, intrigue de voyageur et de curieux dont je ne rougis point , et qui fut couronnée de succès. L'Evangile de saint Marc est encadré et maintenant presque en poussière : on aperçoit à peine quelques lettres éparses, et il est à peu près détruit par l'humidité. Les ecclésiastiques qui me le montrèrent prétendirent cependant, contre Montfaucon, qu'il était en parchemin et non surpapyrus.il est aujourd'hui assez difficile d'en juger. Ce manuscrit, prisa Udine par les Vénitiens, en 1420, estlalin. Malgré Icsmiracles qui accompagnèrent sa translation à Venise, il est impossible de le regarder comme authentique, puisque les apôtres, ainsi qu'il a été précédemment remarqué, n'ont jamais écrit qu'en hébreu ou en grec (1 ) . La partie du trésor déposée à l'église Saint- Marc (l'autre moitié, composée de vases, palères, de pierres dures orientales enchâssées d'or et d'argent, est à la monnaie), peut être regardée, je crois , comme un des plus vastes reliquaires du monde ; on dirait une espèce de charnier sous verre , vu à la lueur de cierges et de flambeaux ^ là sont exposes des morceaux trop nombreux de la vraie croix, le clou , l'éponge, le roseau, instruments de la passion du Sauveur; le couteau qui lui servitlorsde lacène,sur le manche duquel sont quelques caractères hébreux si effacés que Mont-

(1) V. le Voyage en Suisse, p. 1S7.

faucon ne putîesliro; de la terre du pied de la croix imbibée du sang divin; Vliumcrus de saint Jean- Baplisle, d'innombrables reliques de saint Marc, une superbe croix d'argent, présent de l'impératrice Irène, femme d'Alexis Comnène, h l'église de Constanlinople, et surtout deux candélabres admirables, chefs-d'œuvre de l'orfèvrerie byzantine, qui mériteraient seuls qu'on visitât le trésor. Toutes ces dépouilles sont le fruit de la prise de Constantinople , vaste pillage de débris de l'antiquité, d'ossements de saints et de bijoux modernes, conquête barbare, puisqu'elle arrachait aux peuples jusqu'aux objets de leur vénération et de leur foi.

Palais ducal, — Gouvernement de Venise. — Figrures et cliapi ieanx de Calendario. — Peintures alli-goriques. — Enlèvement d'Europe, de Paul Véroncsc. — Pregadi. — Saint Christopiie, du Tilicn. — Plafond de Paul Véronèse. — Du conseil dos Dix. — Tronc des dénonciations. — Inquisiteurs d'Élat. — Grand conseil. — Portraits des doges. — Gloire du paradis, du Tinloret.

Le palais ducal, par son architecture, par son aspect sévère et sombre, représente assez bien l'ancien gouvernement de Venise : il est comme le Capitole du pouvoir aristocratique; son origine même est formidable; le doge qui le commença, Marino Faliero, eut la tête tranchée comme conspirateur, et l'architecte Philippe Calendario fut

18 PALAIS DCCAL.

pendu (1). Le nom de quelques-unes de ses parties répond encore à l'impression qu'il produit : l'es-

(1) Lonl Byron a introduit un Philippe Calcndario dans nos Jdarino Falicro. Ce n'est qu'un marin pris à la clironi(|nc de Saniito ; nn tel personna.fe, fyrossicr, violent, qui crache à Bertrand lorsqu'on l'cmuiènc, n'a aucun rapport avec le grand sculpteur cl areliileclc Je rejfrette que M. Casimir Dclavijjne, qui a tant pcrfcclionné, tant animé l'œuvre lanouissante du poëte annulais, ail omis de [jcindre ce 51iehel-Anne du moven Ajje, qui jeta sur le sol mouvant de Nenisi' les fond.itions du jialais ducal, éleva la partie inléricure dont la solidité sinil>le encore aujourd'hui un prodijje, cl sculpta les ch.ipiteaux des colonnes du premier ordre de la façade, ornés de feuilla{Tos, de lijfincs et de syudioles, chefs-d'œuvre primitifs, (Pun goût à la fois si hardi , si pur. La déumcratie d'artiste de Calendario, jjénéreiise, inlliousiaste, eût oiTert un nouveau contraste avec la déuiocralie oinituse, sanglante, vénale du gondolier ou du condottiere et l'ardeiu- de vengeance d'Israël el de Falicro i*). La (]ualilé de pendu de Calendario qui, dans une tragédie classique, eùl pcut-èlre été un motif d'exclusion , n'était point un ohstacle avec les lihcrtés de la scène nouvelle cl de la tragédie de Faliero; el d'ailieius les héros du chef-d'œuvre d'AUieri, les P.izzi, u'onl pas fait une plus noble lin.

F^es anaehronis'ues sont assurément de bien légères fautes en poésie, el surtoul au théâtre : la tragédie àcFalicro f.iil trancher la tèlc à ce doge, comme dans la pièce de Byron, qui a la prélenlion d'être historique [an historicul tratjedij, , en haut de VcscuUer des Gc'ants , construit à la fin du xv<: siècle, tandis que la mort de Falicro est de 13oj. F^a statue mise sur la place de Saint-Jean et Paul ne peut cire celle dv Colleoni, postéricjire de plus d'un siècle à la conspiration de Faliero. On doit aussi regretter que M. Dclavigue se soil écarté de l'hisloirc dans le caractère du complice qui révèle la cons[)iralion. Venise possédait une vieille et admirable institution digne d'être piinle par un poêle aussi habile cl aussi vrai : c'était ce patronage qui commençail à la naissance de l'cnfanl que le palricien tenait

(') Ll- nom ilu cons|iiraleur, clief de l'arsenal, èlail Bernaccio Isarelo : sa Iransformalion en Israël, donne au persouuage une apparence Juive assez opposée à la vérilé liistori(]ue; car un liomme de cette naiiou n'eût jamais a Veuise obtenu uu tel commaudenent.

calicr des Géants, superbe conslruction , voyait couronner les doges, et le pont des Soupirs a la forme d'un large sarcophage suspendu au-dessus de la mer. Palais, prison, tribunal, on peut dire que si le mot ccnlraUsaiion n'était pas ridicule appliqué à de pareilles mœurs, le palais ducal en aurait vu le premier et le plus terrible exemple.

On ne peut toutefois se dissimuler qu'il ne règne une singulière exagération dans tous les récits que l'on fait de l'ancienne tyrannie du gouvernement de Venise. C'est ainsi qu'un dernier voyageur prétend que le réservoir d'eau douce, destiné à l'usage de la ville, était placé dans l'enceinte du palais ducal , et que leurs seigneuries s'étaient par là ménagé le moyen de faire mourir de soif des sujets rebelles. Il existe, en eflét, deux belles citernes de bronze, ouvrage du xvr siècle, au railieu de la cour du palais; mais il y a d'autres citernes sur les places 'de Venise, et il n'est pas une seule maison qui ne possède aussi la sienne. Les accusations contre le gouvernement vénitien,

SOI- les fonts de baplême, el qui le liait pour toujours; il devenait par-là compare di sait Znane fcouipèrc de saint Jean), et ceux qui avaient obtenu celte faveur prenaient )e lilre de ses créature ou amorevoli. Une telle institution, dit V'in^Cmnux aulcur des Fêtes f' éniliennes. niadauie Justine Renier-^Iichiel, qui les a décrites en italien et en français , était au-dessus des anianlsde la Grèce, ou dçs frères d'armes de la chevalerie qu'elle avait précédés, puisque ses cff-.-ls étaient conslanis, tandis que les devoirs des autres ne les obii^'jeaienl point au delà de la plialanyc ou des combats. Bertrand Bcrjaniaso lu révélateur était amorevole du patricien Leoni 5 peint dans tonte la vérité historique, il ciît probablement été plus dramatique que le frèie de lait qui Ta remplacé, rôle malheureux, espèce de Pauvre Diable dévot et de circonstance.

[Fariétés italiennes.)

admiré par Comines, ont redoublé vers la fin de son existence, à l'époque où probablement elles étaient le moins méritées. 11 fut longtemps de mode de vanter sa constitution , la sagesse de ses lois et l'incorruptibilité de sa justice invoquée même fréquemment par les étrangers , comme depuis on a écrit sur la constitution, les finances et le commerce de l'Angleterre.

Malgré l'aspect sévère et pesant du palais ducal, il offre des détails élégants et des parties remarquables sous le rapport de l'art. Les chapiteaux des colonnes du premier ordre de la façade, ornés de feuillages, de figures et de symboles, chefs-d'œuvre primitifs, d'un goût à la fois si hardi, si pur, et si intéressants pour l'histoire de l'art, sont la plupart de Calendario , Michel-Ange du moyen âge ,' non moins grand sculpteur que grand architecte, et dont les fondations du palais ducal sur le sol mouvant de Venise, paraissent encore un prodige de solidité. La Loggietla est un des ouvrages les plus cités d'Alexandre Vittoria; îa porte principale dite délia Caria et ses statues sont de bons ouvrages de maître Bartolommeo; huit belles statues grecques sont à la façade de l'horloge; on estime l'Adam et l'Eve , d'Antoine Rizzo,à la façade intérieure ; la petite façade à gauche de l'escalier des Géants, par Guillaume Bergamasco, estd'une excellente architecture; les deux statues colossales de Mars et de Neptune, à l'escalier des Géants, sont de Sansovino, mais de sa vieillesse; et l'escalier d'or, magnifiquement décoré par Sansovino, est orné des stucs de Vittoria.

La gloire et la splendeur passées de Venise écla-

PALAIS DUCAL. 2l

tent de toute part au palais ducal : d'immenses tableaux du Titien, du Tintoret, de Paul Véronèse et d'autres mailres habiles, rappellent les grandes actions de son histoire; une sorte de patriotisme respire dans ces belles peintures. Venise y parait toujours comme l'emblème delà force, de la grandeur et de la beauté; elle est une déesse puissante qui brise des chaînes, reçoit les hommages de villes soumises; elle est dans le ciel au milieu des saints et des saintes; on la voit assise entre la Justice et la Paix; elle est entourée des Vertus, couronnée par la Victoire, ou elle apparaît dans les nues au milieu de la foule des divinités : l'allégorie perd là sa froideur ordinaire, puisqu'elle y devient l'expression d'un sentiment d'orgueil et d'àmour de la cité.

Je remarquai dans une des premières pièces (celle des stucs) un portrait de Henri lli par le Tintoret; il n'a point cet air poupard qu'on lui donne communément et qui est tort exagéré: lorsqu'il fut appelé à régner en Pologne, Monlluc avait fait exposer son portrait, afin que sa douce et noble physionomie, sa taille imposante, lui gagnassent l'affection et le respect de ses nouveaux sujets. A son passage par Venise, et quand Tintoret, qui s'était mêlé avec ses écuyers sur le Bucenlaure, le peignit (1) , il revenait de Pologne. La curieuse relation du Parisien Claude Doron, revue par Pibrac, des fêtes qui eurent lieu à ce passage, rapporte que « le peuple , à la vue de ce roi de si peu

(l) Tintoret fit d'abord le portrait au pastel; immédialemcnt après il le peignit à l'huile, et il obtint du roi la permission de le lermincr d'après nature.

«a PALAIS DUCAL.

d'âge, se remémorant ses beaux faits, l'estimait un second Alexandre, et l'appelait les merveilles du monde. » Henri III, héros dans sa jeunesse, put être, sur le trône de France, faible, inconséquent, ridicule; mais, comme tous les Valois, il ne manquait ni d'esprit ni de courage; il mourut avant quarante ans, lorsqu'il semblait se relever; déjà il avait repris son ardeurguerrière, ainsi qu'on le voit dans Davila, et s'il eût vécu l'âge ordinaire, on peut très-bien croire qu'il serait redevenu véritablement roi.

La salle des quatre portes est de Palladio : audessus de ses superbes portes, soutenues par d'elegantes colonnes et ornées de marbres orientaux , sont quatre belles statues de Jules dal Moro,' de François Caslelli , de Campagna. et d'Alexandre Yittoria. La Foi du doge Marino Grimani est une grande, chaude, énergique et intelhgente composition du Titien. Le Doge Grimani à genoux devant la Vierge, Saint Marc et d'autres saints, par le chevalier Contarini, avait eu, comme son voisin, le chef-d'œuvre du Titien, l'honneur d'être emporté à Paris. Le Doge Cicogna recevant les ambassadeurs des Persans ; le Doge donnant audience à des ambassadeurs, sont de Carletto Caliari, le fils aîné, relève chéri de Paul Veronèse, qui déclarait pubhquement vouloir être surpassé par lui , jeune maître plein de talent, qui mourut à vingt-cinq ans , dévoré par l'ardeur de l'étude. L'Arrivée de Henri III au port du Lido, vaste tableau du Vicentin, est intéressant, puisqu'il conserve l'arc de triomphe élevé à celte occasion sur le dessin de Palladio. Le plafond de cette salle des quatre

portes est encore dessiné par lui; les ornements en stuc, exécutés par Yitloria et autres habiles artistes , sont de François Sansovino , et les fresques, du Tintorct.

L'Enlèvement d'Europe, chef-d'œuvre de Paul Téronèse, est dans la pièce appelée anli-coUegio : vernissé, altéré à Paris par une restauration qui ne convenait point aux ouvrages de ce grand peintre , qu'il suffisait de laver légèrement , il a perdu sa transparence et son éclat, mais la grâce et l'expression lui restent : Europe est vêtue en Vénitienne; et sans la majesté du dieu qui respire jusqu'à travers sa tête de taureau, on pourrait croire qu'elle fuit au milieu des lagunes comme une autre Bianca Capello. Cette même pièce réunit encore d'autres chefs-d'œuvre; quatre tableaux du Tintorct : Mercure et les Grâces; la Forge de Vulcain ; Pallas qui chasse Mars , et Ariane couronnée parVénus;duBassan,le Retour de Jacob à la terre deChanaan; une fresque de Paul Véronèse, au plafond; et au-dessus de la brillante porte, de Scamozzi , trois statues de Yittoria.

Le tableau placé au-dessus de la porte de la salle du coUegio et les trois autres à droite sont du Tintorct. Au-dessus du trône est le grand tableau de Paul Yéronèse, où, parmi tant d'admirables détails, la Venise dans l'ombre est si belle. H a peintencore le plafond richement orné par Antoine da Ponte, et la cheminée décorée de pilastres de vert antique et de statues par Campagna. Une Venise est de son fils , d'une si haute espérance , et les tapisseries représentantles Aventures de Jupiter passent pour un ouvrage très-précieux de 1540.

La salle du Pregadi est dans son ancien état; les stalles des sénateurs sont fort bien conservées. Le respect que devrait inspirer une si antique assemblée est singulièrement affaibli par l'ignominie de ses dernières séances, alors que les lois de Venise impuissantes ne corrigeaient plus les inconvénients de l'aristocratie héréditaire, et que, selon la remarque prophétique de Montesquieu sur cette sorte de gouvernement, « on était tombé dans un « esprit de nonchalance, de paresse, d'abandon, « qui faisait que l'Etat n'avait plus de force ni de « ressort. » Chose étrange! ce sénat lettré, qui entendit et composa tant et de si longues harangues, est sans orateurs; quoique l'on voie encore Démosthènes et Cicéron peints en camaïeu, dans le' lieu de ses séances, par Jean-Baptisle Tiepolo, le premier couronné , et le second parlant.

La salle du Pregadi a des peintures remarquables : l'Election de saint Laurent Giustiniani comme patriarche de Venise; au plafond, l'Hôtel des monnaies, de Marc Vecellio , le neveu, l'élève du Titien , qui a le mieux soutenu l'honneur de ce nom; le Rédempteur mort, le Doge Pierre Lorédan devant la Vierge, l'octogone du plafond, du Tintoret; le Doge François Venier devant Venise, le Doge Pascal Ciccgna à genoux, la Ligué de Cambray, du jeune Palma; ainsi que les Doges Laurent et Jérôme Priuli adorant le Sauveur, un de ses meilleurs ouvrages.

Dans la chambre près de la chapelle est la célèbre composition des Marchands chassés du temple, par Bonifazio, habile imitateur du Giorgione, de Palma et du Titien , qui , pour l'effet , la vie , le

coloris, suflîrait à le rendre immortel. Deux tableaux, Saint Louis, Saint Grégoire et Sainte Marguerite; SaintGrégoirc et Saint André sont du Tintoret. La statue de la Vierge, sur l'auteJ de la chapelle, est un chef-d'œuvre de Sansovino. Sur un petit escalier voisin, le Saint Christophe, du Titien, admirable de caractère, d'expression, est la seule fresque de ce grand maître que Venise conserve encore, figure solitaire échappée aux ravages du temps et des éléments.

La salle du conseil des Dix n'offre aucune trace de son ancienne destination, elle doit devenir la galerie des tableaux de l'empereur. Ce plafond , peint en camaïeu par Paul Véronèse et autres artistes vénitiens, est peut-être le plus magnifique de l'Italie. Un des ovales de ce plafond représente un vieillard assisauprès d'une jolie femme, ouvrage charmant de Paul Véronèse , mais qui semble singulièrement placé dans le lieu des séances des décemvirs vénitiens. Ceux-là n'avaient point passé violemment et rapidement comme les décemvirs de Rome. On ne se figure point d'ailleurs l'attentat d'Appius à Venise et la révolution qui en fut la suite : les membres du conseil des Dix joignaient la prudence à l'ambition et à la rigueur, et tandis que les ftmmes de Rome sont mêlées aux principaux événements de son histoire, les Vénitiennes, excepté les courtisanes (1) , n'ont h Venise aucune influence, et il n'existe point un seul exemple de leur empire. D'autres belles peintures décorent la salle du conseil des Dix. Le Retour du doge Sébas-

(1) T\ ci=>apr<;s.

lien Ziani est un ouvrage estimé de Léandre Bassano. Le Congrès tenu à Bologne par le pape Clément YH et Charles-Quint, vaste composition, remarquable par l'expression vivante, profonde de la physionomie de l'Empereur, est de Marc Vecellio; et une grande Adoration des mages, de l'Aliense, artiste ne en Grèce, dans l'ile de Milo, plein d'imagination et de facilité, qui en abusa quelquefois, mais qui a montré ici plus de sagesse et de soin.

A la salle dite de la Bussola, la Reddition de Bergame est de ce dernier maitre; le Doge Léonard Dona devant la Vierge, de Marc Vecellio; et le plafond, de Paul Véronèse qui a peint aussi un Ange chassant les Vices, au plafond de la pièce voisine, ancien salon des chefs du conseil des Dix.

La bouche des dénonciations n'a conservé que son trou ; ce n'était point dans la gueule du lion , comme on le croit communément, et comme on l'a peint, que se jetaient les billets des délateurs, mais au-dessous. La tête du lion n'existe plus, et elle a été grattée, en 1797, comme tous les autres lions de Saint-Marc.

La salle du tribunal des inquisiteurs d'Etat, lorsque je la visitai, en 1828, était devenue une jolie pièce peinte fraichement à l'italienne , et qui contrastait avec la terrible réputation des inquisiteurs. J'ai depuis rectifle, avec une extrême satisfaction , mes préventions à leur égard : il est doux de trouver quelques oppresseurs de moins dans l'histoire. On doit regretter qu'un historien éclairé et consciencieux, tel que M. Daru, ait pu ajouter

foi aux prétendus statuts de l'inquisition d'Etat, qu'il a découverts manuscrils à la bibliothèque du roi , et qui sont regardes à Venise comme apocryphes par tous les hommes instruits, et comme fabriqués par un ennemi ignorant de la republique (1). Les inquisiteurs d'Etat, gardiens des lois, tribuns silencieux, chers au peuple qui, jusqu'à la tin du dernier siècle , célèbre leur triomphe par des fêtes, le défendaient contre l'excès de la puissance aristocratique; ce tribunal était comme l'opposition de Venise; opposition analogue à cette sorte de gouvernement mystérieux , et qui ramenait violemment, comme l'avait déjà dit Montesquieu , l'État à la liberté.

Les lambris de l'ancienne salle du grand conseil offrent une partie de la collection des portraits des doges , peints par le Tinloret, Léandre Bassano et le jeune Palma. A la place où Marino Faliero aurait dû être peint, est l'inscription célèbre encadrée sur un fond noir : Hïc est locus Marini Falethri, decapilati pro criminibus , menace sanglante faite au pouvoir jusque dans son palais. La suite de la collection est dans la salle du scrutin ('2) : le portrait du dernier doge, Manin, qui abdiqua, n'y est pas, car les portraits des doges n'étaient exécutés qu'après leur mort. Malgré l'intention oii l'on était d'y placer celui de Manin , il ne mérite

(1) V. là-dessns Fouvrnge du comte Dom. Tiepolo, intitulé : Discorsi siilla stori'a veiieta , cioè rettifîcnziovi di alcuni ecpiivoci riscontrati nella Storia di Fenezia del signove Darit; Udine, 1828 , qualiième rectification , pajjes 68 el suivanles.

(2) Soixante el seize porUails sonl dans la première salle, trente-huit dans la seconde.

âS l'ALAlS DlCAL.

point d'y être : le chef de l'État qui le laisse périr par sa faiblesse , s'il n'est pas aussi coupable , est souvent plus funeste au pays que l'ambitieux qui aspire à le dominer. Il est vrai que, dans la décadence générale de Venise, l'autorité du doge avait décliné comme tout le reste; le premier magistrat de la république n'ctait plus alors qu'un vain simulacre, qu'un fantôme docile, chargé de paraître et de représenter en pompeux habits, et dont la principale fonction était, je crois, d'épouser la mer Adriatique.

Le doge Manin peut toutefois inspirer une sorte de compassion ; il s'évanouit au moment de prêter serment à l'Autriche, après la paix de Campo- Formio; s'il manqua de force d'àme, il fut du moins sensii)le à la perle de l'antique liberté de sa patrie , et il se releva par sa douleur.

Les vastes peintures qui couvrent les murs et le plafond de la salle du grand conseil, indépendamment de leur beauté, sont encore intéressantes sous le rapport historique, puisqu'un grand nombre représentent les événements religieux, militaires ou politiques, qui eurent alors le plus d'influence sur les destinées des nations européennes. L'immense tableau de la Gloire du paradis, ouvrage de la vieillesse du Tintoret , si admiré , si vanté par les Carraches, quoiqu'il semble bien confus, serait encore un chef-d'œuvre, s'il n'avait autant souffert du temps et des restaurateurs. Ce grand artiste a fait aussi les Ambassadeurs qui se présentent à l'Empereur à Pavie; et au plafond, le prince d'Esté mis en déroute par Victor Soranzo; la Victoire d'Etienne Contarini sur le lac Garda;

PALAIS DLCAL. 2»

la Venise au milieu des divinités; le Doge da Ponte , recevant les députalions des villes; la Victoire de J. Marcello sur les Aragonais ; la Défense de Brescia par François Barbaro. Son fils et son meilleur élève Dominique, qui serait plus connu sans la gloire de son père, a peintle Combat naval dans lequel Othon, fils de l'Empereur, fut fait prisonnier par les Vénitiens, vaste machine, curieuse pour la forme des armes et les manœuvres de la marine; et la seconde Conquête deConstantinople. Le Pape permettant à Othon d'aller auprès de l'Empereur son père; la première Conquête de Conslanlinoplc par Dandolo ; la Venise assise, du plafond, si remarquable par le nu des esclaves; la belle Victoire navale remportée sur le Pô par François Bembo, sont du jeune Palma. L'empereur Frédéric Barberousse en présence du pape Alexandre III, par Frédéric Zuccari, est un ouvrage célèbre de ce chef d'école de décadence, qu'il fit en 1582, et reloucha en 1605. Le Retour du doge André Contarini après la vict(^re remportée sur les Génois; au plafond, l'Apothéose de Venise, sont d'admirables tableaux de Paul Véronèse, ainsi que la Défense de Scutari et la Prise de Smyrne.

A la salle du scrutin un arc triomphal consacré à François Morosini, le Péloponésiaque , est orné de six tableaux allégoriques de Lazzarini, ouvrage magnifique du meilleur peintre de Venise dans le xvip siècle. Le Jugement universel est un des chefs-d'œuvre du jeune Palma. La Bataille de Zara, la plupart des portraits des doges sont du Tintoret. La Victoire des Dardanelles , de Pierre

Liberi , est remarquable par l'esclave nu qui offre le dessin savant du peintre, et qui a fait donner à ce tableau de bataille le nom de VEsdave de Liberi. La Galerie qui conduit à l'escalier des Géants offre un de ces beaux Christs morts, de Jean Bellini.

Bibliothèque Saint-llarc. — De la donation de Pétrarque. — - Lellre et tionalion de Ressarion. — Mannsrrils. — Evangéliaire. — îliniatiircs dAltavante. — Plantes d'Amadio. — Manuscrit de riiisloire du concile de Trente de fra Paolo ; — du Pastor fido , de Guarini. — Mappemonde de fra Wauro. — Bibliothécaires de Saint-Marc. — Musée.

La salle du grand conseil a reçu la bibliothèque de Saint-Marc : ces livres sont, je crois, les plus magnifiquement logés qu'il y ait au monde; mais la grandeur et la beauté des peintures qui les environnent, les statues antiques placées au milieu de la salle leur fotil tort , et ils ne paraissent plus, en quelque sorte , qu'accessoires. La bibliothèque Saint-Marc compte soixante-cinq mille volumes, et environ cinq mille manuscrits. Pétrarque en a véritablement posé les premiers fondements, ainsi qu'il s'exprime lui-même dans sa lettre sur la donation de manuscrits qu'il fit à Venise; c'était un noble prix de l'hospitalité qu'il y avait trouvée contre la peste. Il n'existe maintenant à Saint- Marc qu'un très-petit nombre de manuscrits provenant du fonds de Pétrarque; ils furent, dit-on, oubliés dans une petite pièce voisine des quatre chevaux de bronze, où ils se détériorèrent. xMais

c'est à tort, ainsi que l'a démontré le docle bibliothécaire de Saint-Marc, Morelli, qu'il a été reproché aux Vénitiens, par Ginguené, d'avoir laissé périr la bibliothèque de Pétrarque; il n'avait donné que quelques ouvrages; à sa mort, postérieure de douze ans à la donation, Pétrarque laissa, en effet, une très-précieuse bibliothèque, mais qui fut dispersée , ainsi que le prouvent les manuscrits conservés à la Vaticane, à la Laurentienne, à l'Ambrosienne, à la bibliothèque du roi , et il n'en parvint pas un seul à Venise. L'homme dont la libéralité littéraire respire, éclate encore à Saint-Marc parmi tant d'autres nobles donateurs, tels que les Grimani et les Conlarini, est Bessarion. Quoique insérée dans quelques recueils érudits, la le tre par laquelle il annonce au doge et au sénat le présent qu'il fait de ses manuscrits à Saint-Marc, peut-être ne sera pas ici lue sans intérêt ; elle peint à la fois cet homme illustre , l'époque de la renaissance où les livres excitaient à leur apparition un si vif enthousiasme, et elle contient le plus bel éloge du gouvernement vénitien, sans les concctti delà lettre de Pétrarque, écrite en pareille circonstance, et dans laquelle il disait que si Venise était environnée des ûoi^i saisis, elle était aussi défendue par des conseils sa/stori6M5.

<( Au très-illustre et très-invincible prince Chrisce tophe Mauro, doge de Venise, et au trèsce auguste sénat, Bessarion, cardinal et pac( triarche de Constantinople, salut :

« Dès mon plus jeune âge , j'ai mis tous mes

« soins, tous mes efforts , tout mon zèle à lasscm- « hier des livres sur les diverses sciences. J'en (( transcrivis, dans ma jeunesse, plusieurs de ma « propre main , et j'employai à en acheter le peu « d'argent qu'une vie économe et frugale me perce mit d'y consacrer. Il me semblait qu'il n'existait « pas au monde de meuble plus utile, de trésor « plus précieux : les livres, en effet, contiennent c( et nous offrentles paroles des sages, les exemples « de l'antiquité, les mœurs, les lois, les religions; « ils vivent, conversent, parlent avec nous; ils « nous instruisent, nous consolent et mettent sous « nos yeux, et rendent comme présents les objets « les plus éloignés. Telle est leur puissance, leur a dignité, leur majesté, leur divinité même, que , « s'ils n'existaient point, nous serions tous igno- « rants et barbares, il ne resterait aucune trace, « aucun souvenir du passé, nous n'aurions aucune <( connaissance des choses divines ou humaines, « et les noms des hommes seraient ensevelis avec « leurs corps dans la tombe. Quoique j'aie été eu « tout temps occupé de la recherche de livres (( grecs , mon zèle et mon ardeur ont redoublé (( depuis la ruine de la Grèce, et la prise déplo- (( rable de Constantinople, et j'ai consacré toutes « mes facultés à les réunir; je craignais, je trem- (( biais que tant d'excellents ouvrages, tant de « travaux et de veilles de grands hommes, tant « de lumières de l'univers ne fussent exposés à

« périr bientôt

« Je ne me suis pas attaché , autant qu'il a dé- « pendu de moi , à la quantité , mais au mérite (( des ouvrages , satisfait d'un exemplaire de cha-

SAIÎST-MAKC. 33

« cun; c'est ainsi que j'ai rassemblé presque tous « les livres des Grecs savants, et surtout ceux qui « étaient rares et difficiles à trouver. Cependant « je regardais tous mes soins comme insuffisants, « si je ne parvenais à ce que des livres rassemblés (c avec tant de peine fussent pendant ma vie placés « de manière qu'ils ne pussent être à ma mort ni « aliénés, iii dispersés, mais qu'ils fussent établis (( dans un lieu sur et commode , afin de servir aux « savants grecs ou latins. De toutes les villes (( d'Italie, votre illustre et lîorissante cité m'a « paru le mieux répondre à mon projet. Quel « pays pouvait offrir un plus sur asile que le vôtre, « régi par l'équité, soumis aux lois, et gouverné « par l'intégrité et la sagesse; où la vertu, la mort dération, la gravité, la justice, la bonne foi, « ont fixé leur demeure; où le pouvoir, quoique « très-grand et Irès-élendu, est aussi équitable et « doux; où la liberté est exempte de crime et de « licence , où les sages gouvernent , où les bons « commandent aux méchants, où les intérêts par- « liculiers sont unanimement et entièrement sacri- « fiés à l'intérêt général; mérites qui doivent faire « espérer (ce que je souhaite) que votre Etat « croîtra de jour en jour en force et en renommée? « Je sentais encore. que je ne pouvais choisir un « lieu plus commode et qui convint mieux à mes « compatriotes que Venise, où affluent la plupart « des nations du monde, surtout des Grecs, qui M viennent de leurs provinces y aborder et y des- « cendre, et pour qui elle est comme une autre c< Byzance. Pouvais-] e, en effet, mieux choisir, « pour être l'objet d'un tel bienfait, que ceux avec

« lesquels je suis lié par les nombreux bienfaits « que j'en ai reçus? Quelle cité pouvais-je préférer « à celle que j'ai choisie pour patrie après l'escla- « vage de la Grèce, el dans laquelle j'ai été attiré « et reçu si honorablement? Sachant que je suis « mortel, sentant mon âge s'accroitre, affligé de « maladies nombreuses, afin de prévenir toute « espèce d'accident, je destine et donne tous mes « livres grecs et latins à la vénérable bibliothèque

« Saint-Marc, de votre illustre ville,

« afin que vous, vos enfants et vos descendants « sachiez à quel point j'étais pénétré de votre « vertu, de votre sagesse et de vos bontés, afin <( que vous tiriez des fruits abondants et constants « de mes livres, et puissiez en faire jouir ceux « qui ont le goût des bonnes études. Je vous « adresse, en conséquence, l'acte de donation, le « catalogue des livres et la bulle du souverain « pontife, priant Dieu qu'il accorde à votre répu- « blique toutes les prospérités possibles, et qu'elle (( jouisse de la paix, de la tranquillité, du repos, « et d'une perpétuelle union.

« Des bains de Viterbe, le dernier « jour d'avril 1468. »

Le présent de Bessarion n'a point été stérile; depuis plus de trois siècles, les savants de l'Europe entière viennent consulter ses manuscrits : les érudits de la France n'y ont pas manqué, depuis Amyot jusqu'à Yilloison et M. Cousin (1). Les tra-

(1) Amyot Iraduisit en français cinq livres de rUisioire de

SAïNT-MARC. 55

vaux des Aide, premiers imprimeurs de livres grecs, et la multiplicité de leurs éditions, ont étendu le bienfait de Bessarion. Ce grand homme a contribué ainsi à la gloire typographique de Venise, et aux avantages qu'elle dut retirer de ce vaste commerce. Combien n'est-il pas à regretter que la formalité du dépôl, bien légitime en pareil cas, n'eût point alors été prescrite! Saint-Marc posséderait aujourd'hui une collection aldine complète, unique, et qui serait merveilleusement à sa place (1). La bibliothèque Saint-Marc possède de nombreux manuscrits inédits de Bessarion, et de

Diodore de Sicile sur un manuscrit de Saint-Marc ; un manuscrit de l'Iliade du x© siècle servit à d'Aiisse de Villoison pour donner sa célèbre édition in-fol., Venise, 1788 ; les manuscrits de Proclusonl fourni à M. Cousin des variantes pour son édition. Telle a été Topiiiiâtreté, la snjjacité de ses recheichcs, qu'il a exhumé quelques manuscrits grecs échappés même à Morelli , et dont il serait à désiier que la liste tût publiée comme supplément au catalogue de celui-ci. Henri Etienne, qui avait été reçu très-honorablement à Venise, donna, d'après les rectifications faites sur les manuscrits de Bessarion, son Diogcne Laërce de 1 oTO et son Xénophon de 1 381

(I) Aide le jeune, mort à Rome, avait voulu léguer à la république de Venise la savante et nombreuse bibliothèque qui lui avait été laissée par ses pères; mais elle fut saisie, ainsi que ses autres effets , par l'autorité publique [la caméra apostolica) et par ses nombreux créanciers. La bibliothèque fut | artagée entre ceux-ci et ses neveux, ai)rès avoir été préalablement visitée et dépouillée d'un certain nombre d'articles par ordre du pape, qui sans doute n'enleva pas les moins précieux. V. annales de l'Imprimerie des Aide, par M. Renouard, t. III, p. 208, tt Morelli, Délia publica Libreria di Srtn-.¥<7rco, p. S3-4. Le dépôt d'un exemplaire des ouvrages impiiiués dans l'État vénitien ne fut ordonné par décret du sénat qu'en 1003. La bibliothèque la plus considérable d'éditions aldines qui ait été formée était celle de M. Renouard, vendue en détail à Londres, en 1828.

son niaitre Gémisle Plélhon, le pcrc du plaionisme en Europe, esprit bizarre, dont le grec, de l'avis des crudils, est sec, court, sans grâce, et qui ne parlait pas aussi clégaramenl que dans le Lascaris de M. Yilleraain. Gemiste Plélhon, ainsi que son élève, était venu en Italie pour le concile de Florence, véritable époque de l'émigration littéraire et philosophique des Grecs en Italie, et non point, comme on le croit, la prise de Constantinople , qui n'y jeta que des grammairiens et des rhéteurs. Les deux beaux manuscrists arabes sur papier de soie, présents de Bessarion, dont les Vénitiens étaient si fiers , n'ont point reparu à Saint-Marc , non plus que la précieuse Bible dite /a i)/a(/o/jf<?îa, maintenant reconiuie delio6,et qu'on croit sortie des presses de Guttemberg. Repris à la France en 1813, ils n'ont point été rendus à leurs véritables maîtres. Cette Iraudedanslarcstitution semble encore plus odieuse que le pillage qui suit la victoire et la conquête.

VEvamjéliairc, qui compte près de mille ans, d'après Morelli , est un de ces livres qui suffiraient à la gloire d'une autre bibliothèque moins riche que celle-ci en vieux manuscrits.

Le célèbre manuscrit des Lois lombardes, dit de Trévise,estundcsplus précieux que l'on connaisse.

Un manuscrit curieux fut découvert on 18:26, par un savant prussien, M. le professeur Charles \Ville, et publié par lui dans VÀnlolocjie de Florence (1) ; c'est la canzone du Dante sur la mort de

(1) FAc no LXIX. On doit aussi à M. Wilte la puLlicalion on recueil inléicssant des Lettres du Dante avec des notes, imprimé à Kreslau, et quia jiarucii 1027. sous la rubrique de Pa~ donp, in-0", lOT [>aj.

rempcreur Henri Yll, et autres pièces inédites qui révèlent de nouveaux et touchants détails sur les douleurs de l'exil du poëte, son amour si tendre de la patrie au milieu des discordes civiles, l'illusion de ses espérances, et cet appel passionné, cette espèce d'idolâtrie de l'étranger (1), si extraordinaire chez un homme d'un génie si haut et si fier, mais qui lui montrait dans le fantôme d'empire romain, d'empire de Charlemagne, un moyen d'indépendance et de grandeur pour l'Italie , bien préférable à l'anarchie républicaine et persécutrice dont il était victime.

Un manuscrit du livre de l'ancien auteur africain Marcian Capella, intitulé bizarrement : des Noces de la Philologie el de Mercure, offre de vives, brillantes et poétiques miniatures de l'artiste florentin du XV® siècle, Altavanle, représentant l'Assemblée des dieux et les divers attributs des sciences et des arts.

Le manuscrit du xv* siècle de l'ouvrage de Siin" plicibus, par le médecin Benoit Rini ou Rinio,

(1) Dans lin des sonnets inédits du manuscrit deSnint-Hîarr, le Dante va jusqu'à comparer l'empei-cur au saint sépulcre :

Tornafo è 'I soU cJie la mia mente aïherga^ E lo specchio tlegli oncle era ascoso, Tornato è '/ sncro tempio e -prezioso Sepolcro, che '/ rnio core e VaUna terga.

Il fait, dans la camone, ce bel éloge de Henri VIT :

Nol vinse mai superbia ne avarizia, Aiizi r avverxilà H facea possente, Che magiianimamenfe Ben contrastasse a chiungiie il p(>rcossi;,

»'EMSE. 4

dePadoue, est singulièrement remarquable. Les quatre cent trente-deux plantes dessinées par André Amadio, peintre vénitien, ont tout l'éclat et la grâce des fleurs de Redouté. Un pareil recueil, si bien exécuté, prouve quels étaient alors le goût et les progrès de la botanique et des sciences naturelles en Italie, confirmés encore par les ouvrages importants que l'on y imprima, tels que les éditions princeps de Pline et d'Aristole publiées dans le même siècle, à Venise, et le curieux Herbarius Patavie, imprimé à Mayence dès l'année 1484.

Le Concile de Calcédoine, manuscrit in-folio du xis" siècle, provenant de Bessarion, est sans doute fort respectable; mais j'avoue que je fus plus curieux de l'Histoire du concile de Trente, manuscrit corrigé de la main de son célèbre auteur. La copie est de son disciple et secrétaire fraFulgenzio Micanzio, qui lui succéda comme théologien consulteur de la république. Les corrections, trèsnombreuses, sont interlinéaires et marginales. Ce manuscrit est parfaitemenlconforme a la première édition donnée à Londres en 1619, par Marc- Antoine de Dominis, sauf le titre et la préface ajoutes parceDalmate apostat, indigne compatriote de saint Jérôme : le titre véritable est : Istoria del concillo di Trenlo di Pielro soave Polano, anagramme de Paolo Sarpi Veneto. Le traducteur français de l'Histoire du concile de Trente, le P. Le Courayer, otTre un de ces rapports rares de caractère, de talent et de destinée avec son auteur; tous deux bons religieux, bons écrivains et penseurs hardis, furent persécutés pour leurs opinions; mais le genovéfain, condamné par le

cardinal de Noailles et vingt-deux évêques de France , n'eut point à redouter le poignard calho- Zîgf»e dont le servite vénitien faillit être victime; et jamais il n'aurait été réduit, lors même qu'il ne se fût point retiré paisiblement en Angleterre, à porter, comme fra Paolo, une cotte de mailles sous sa robe , et à se faire escorter par un autre frère de son ordre armé d'un mousqueton. Le portrait de fra Paolo, cru de Léandre Bassano, est à la bibliothèque : son regard est plein d'expression et de vie, et on y sent le génie turbulent de ce théologien de la république, de ce Bossuet des libertés de l'Eglise vénitienne, mais qui n'a pas la raison calme et solennelle du théologien de Louis XIV, et de l'orateur de l'assemblée du clergé de 1682.

Douze lettres du Tasse, publiées à Venise en 1835, par M. Gamba, adressées à son ami, Luc Scalabrino, sent intéressantes puisqu'il y parle, dans quelques-unes, de la composition de la Jérusalem.

Le manuscrit autographe du Pasior fido de la bibliothèque Saint-Marc est antérieur à celui de la bibliothèque de Ferrare , qui semble presque une mise au net (1). Le manuscrit de Saint-Marc est très-corrigé et chargé d'augmentations et de passages supprimés : on peut ainsi juger de l'excessif travail que ce poëme dut coûter à l'au- *teur.

Le manuscrit des deux traités de l'Orfèvrerie et de la Sculpture, par Benvenuto Cellini, est des plus curieux; il parait le premier jet de l'auteur,

(1) F, ci- après.

sur lequel le texte imprimé a été compilé. Plusieurs fragments ont été publiés par Morelli, et par MM. Cicognara et Gamba, Une édition nouvelle et complète de ces traités serait probablement intéressante pour l'histoire de l'art.

Parmi les imprimés, on admire le superbe exemplaire, peau de vélin, de l'Homère de Florence (1488), repris en 1815 à la bibliothèque royale et magnifiquement relié aux armes de l'Empire ; le bel exemplaire, peau de vélin , de la Rhétorique de Guillaume Fichet, Savoyard, devenu docteur de Sorbonne et recteur de l'université de Paris. Cette rare et unique édition , un des premiers livres imprimés à Paris, et quoique sans date, de Tannée 1471, est due aux trois Allemands associés Ulric Gering, Martin Crantz et Michel Friburger, qui y ont introduit l'art typographique. L'exemplaire peau de velin de la bibliothèque de Venise fut envoyé par l'auteur au cardinal Bessarion que l'on y voit représenté sous un dais, ayant à ses genoux Fichet qui lui offre son ouvrage.

Les divers livres et manuscrits offerts ou laissés a Saint-Marc, ainsi qu'on l'a déjà vu par la lettre de Bessarion, montrent l'estime, la réputation dont jouissait alors le gouvernement vénitien. Venise était digne de 'tels dons, par la facilite avec laquelle ses trésors littéraires furent constamment accessibles; le mystère desapolitique et de se^ archives ne s'étendait point à ces doctes communications.

La célèbre mappemonde de fra Mauro, religieux des Camaldules de Saint-Michel in Murano, autrefois à ce couvent, dessinée en 1460, et décrite et

expliquée de nos jours par un aulre docte camaldule du même couvent, M. le cardinal Zurla, est un monument de cosmographie des plus curieux. On y voit queced'Anville cloitré du xv^ siècle connaissait tout ce que les anciens et les modernes avaient écrit avant lui sur la géographie : le cap de Bonne-Espérance y est indiqué, quoiqu'il ne fût pas encore découvert, et l'Afrique elle-même ne s'éloigne pas beaucoup par sa forme générale, de celle qu'elle a réellement (1).

Les premiers noms historiques de Venise figurent parmi les bibliothécaires de Saint-Marc; plusieurs sont parvenus à la dignité de doge; la bibliothèque semble la roule du palais : nouvel et imposant exemple de l'union des lettres et de la science des afïaires, même sous le gouvernement aristocratique.

Le musée des antiques annexé à la bibliothèque Saint-Marc possède quelques morceaux précieux, ouvrages des beaux temps de la Grèce : la belle et lascive Léda ; le petit groupe de l'Enlèvement de Ganimède, dont l'aigle est si passionné; deux Muses; le groupe d'un Faune et de Bacchus; les

(1) L'aiifeur tic Tarlicle Fra j¥ai<ro, de la Biofjraphie, a mèmi! reniarqiié qu'on lit dans riiiléiieiir de TAiriqne de la mapiiemdnde le nom de Dafiir (Darfoiir) ])ays inconnu depuis à Dclislc, à d'Anville et à tous les géojrraplies de l'Europe, jusqu'à Bruce qui le jiremier entendit parler de ce pays, découvert et visité par Browne. On doit regiellcr toutefois que la carte de fra Mauio ait été gravée avec autant d'inexactitude dans la des criplion du cardinal Zurla. j^. sur les différences capitales qu'elle présente, une lettre curieuse écrite de Varsovie le 6 juin 18o0, à M. de Ilaninier, par le comte Joseph Sierakowski, qui l'avait collationnée sur roriginal , mais qui a cru à tort que celui-ci était passé à Vienne.

Page 1