‹ Venise et ses environsChapitre 8 sur 37 · BASILIQUE · texte numérisé non relu

BASILIQUE

statues du xvi« siècle. Je remarquai contre le mur de cette chapelle du baptistère le tombeau du doge André Dandolo, mort en \ôoA, guerrier intrépide, adroit politique, l'ami de Pétrarque, et le plus ancien historien de Venise, comme son ancêtre en avait été le premier héros. Ce nom de Dandolo est si grand, que j'aimais à le répéter sous les voûtes de Saint-Marc; sans le respect du lieu, j'aurais été capable de l'y faire retentir, comme un illustre voyageur celui de Léonidas sur les ruines de Lacédémone ; mais l'écho de Saint-Marc n'aurait point eu sans doute plus de mémoire que l'écho de Sparte , quoique les hauts faits du guerrier de Venise fussent moins anciens de quatorze siècles. J'avoue que j'éprouvai une impression bien différente lorsque, regardant cette porte de bronze de la sacristie derrière l'autel , ouvrage de trente années de la vie de Sansovino , je vis surgir en relief la tête toute vivante de l'Arétin, à côté de celles du Titien et de l'auteur, ses amis. J'y trouvais toute l'effronterie de son talent et de son caractère; homme qui fit métier de la diffamation , dont les louanges étaient taxées , et qui est comme le représentant de la licence et des vieilles mœurs dissolues de Venise. La liaison du Titien, de Sansovino et de l'Arétin , si elle fait peu d'honneur aux deux artistes , dut contribuer singulièrement au bon goût et à l'éclat de Venise. Ces trois hommes s'aidaient mutuellement de leurs avis , et la porte brillante de Sansovino est comme un monument de leur étroite et constante union. Titien toutefois n'échappa ni aux tributs que lui arrachait l'avide écrivain ni à ses calomnies lorsque l'argent se fai-

sait trop attendre (I). On doit encore à Sansovino les quatre Evangélistes, en bronze, du chœur, de ses plus beaux ouvrages , et un autel , derrière le maitre-autel, avec des bas-reliefs en marbre et en bronze doré.

La chapelle Zeno , l'autel et le monument du Cardinal, sont de précieux ouvrages de Pierre et d'Antoine Lombardo, et de Leopardo. Là est cette célèbre statue de la Vierge, fondue par Alberghetti, dite dclla scarpa, parce qu'elle est chaussée en souliers. L'autel, la statue de Saint Jacques, autres chefs-d'œuvre de Leopardo , sont à la fois nobles et gracieux. La plus belle des nombreuses colonnes de Saint-ilarc, de porphyre noir et blanc, est à l'oratoire de la croix , la plus voisine de l'autel, du côté de l'épître. Les douze Apôtres, la Vierge et Saint Marc, statues de marbre mises audessus de l'architrave qui sépare l'église du chœur, sont des frères Jacobello et de Pietro-Paolo dalle Masegne, excellents artistes vénitiens de la fin du xiv« siècle, élèves de l'école de Pise, et qui semblent dignes d'une époque plus avancée. Le grand candélabre de Saint-Marc, malgré la bizarrerie de sa base , est regardé comme un des ouvrages de ce genre les plus remarquables pour le goût , le naturel des figures et l'élégance des ornements.

La Pala d'oro, espèce de mosaïque d'or et d'ar-

(1) F. ce passage de la lettre de rAiélin au due de Florence, d'octobre lo4o : La non poca quanlità di danari che ■ni. Tizianosiritrova,e la pure assai avidità che ti'ene diaccrescerla , causa ch'' egli non dando cura e ohOlif/o che si abbia con aniico , ne a dovere che si convenga a' parenti, solo a quello con istrana ansia attende che gli promette gran cose.

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gent sur email, placée au-dessus dn mailre-aulel, est un curieux monument de l'art des Grecs du Bas-Empire, et de cette prospérité, de cette civilisation commerciale et militaire des Vénitiens, qui a précédé la civilisation poétique et littéraire des autres villes d'Italie. Commandée à Conslantinople, par la république , vers la fin du x"= siècle , la Pala d'oro fut augmentée, enrichie à Venise les trois siècles suivants : elle otTre, symétriquement enchâssée parmi de nombreux ornements, une suite de tableaux représentant des sujets de l'Ancien et du Nouveau Testament, et de la vie de saint Marc, des apôtres, des anges, des prophètes, avec des inscriptions grecques et latines presque barbares; les figures sont roides, naïves, singulières ; mais' l'ensemble n'est pas sans grandeur : on dirait un vieux poëme ou quelque ancienne chronique, intéressants pour leur temps, mais qu'il serait peu raisonnable de prendre pour modèle après les chefs-d'œuvre des grands maîtres (1).

Si le peuple léger de Venise parait avoir oublié son histoire, les pierres et les monuments s'en souviennent, et nulle part peut-être l'aspect historique des lieux n'est moins effacé. Un pavé de marbre rouge, sans inscription , près de la seizième arcade, rappelle les plus anciens souvenirs de Venise. C'était là que fut élevée par Narsès , après qu'il eut succédé à Bélisaire , l'antique

(1) Cicoirnara a le premier donné le détail de la Pala d^oro dans les Fabhn'che di Venezia, quoiqu'un (cl otivra{|c appartienne moins à l'hisloire de rarcliilccliire qu'à relie de la peinture. Celle description est remarquable par le soin et rcxaclitude.

église de Saint-Géminien , détruite dans lcxii« siècle, lorsque le canal sur le bord duquel elle était construite eut été comblé. Chaque année , le sénat et le doge visitaient la nouvelle église de Saint- Géuiinien , abattue en 1809 (1) , et ils étaient pompeusement reconduits jusqu'à celte même pierre, limite primitive de la place Saint-Marc. Non loin de là, dans une rue détournée, une petite pierre blanche indique l'endroit où périt Boémont Tiepolo, Catilina de Venise, tué par un pot (le fleurs qu'une vieille trop curieuse lit tomber de sa fenêtre , en s'avancant pour le voir passer, lorsqu'à la tête des conjurés , il allait s'emparer du palais ducal et renverser le grand conseil, pot de fleurs qui ne sauva pas moins la liberté vénitienne, que les Catilinaires Rome elle sénat. Aussitôt après la défaite du parti de Tiepolo, le conseil des Dix fut créé; institution redoutable, due encore au pot de fleurs de la vieille. Indépendamment des souvenirs de gloire et de conquête qui abondent à Saint-Marc, plusieurs carreaux de marbre rouge, sous le vestibule, marquent encore la place de l'entrevue célèbre et de la réconciliation peu sincère d'Alexandre III et de l'empereur Frédéric Barberousse, ouvrage de la médiation des Vénitiens vainqueurs.

Saint-Marc rassemble les plus antiques débris, monuments divers de la conquête et des révolutions. Devant la porte de l'église, à droite, près

(1) P oyez c'\-a])iis. CcUc ék'fjanfe église ocmpait remplacement aclucl du grand vestibule de l'e$calier du Palais- Roval.

li LION DE SAINT-MARC.

la Piazetla , deux piliers , couverts de caractères cophtes et d'hiéroglyphes, proviennent, dit-on, du temple de Saint-Sahba, à Saint-Jean-d'Acre. Le groupe de porphyre, à l'angle près de la porte du palais ducal, représente, d'après les antiquaires, Harmodiuset Aristogiton, furieux assassins d'Hipparque, le tyran d'Athènes. Les quatre fameux chevaux de Corinthe ou du Carrousel ont repris leur ancienne place à la triijune, au-dessus de la grande porte. Jamais trophée de la victoire ne fut plus modestement ni plus mal exposé, car on les voit à peine. Conquis à Constantinople, ramenés de Paris, ces coursiers grecs ou romains (1) rappellent maintenant les deux plus grandes prises de villes connues dans l'histoire.

Le Lion de Saint-Marc, mutilé, est remonté sur sa colonne. Il n'aurait jamais dû la quitter; insignifiant sous le rapport de l'art, il était à Venise un emblème national et public de son ancienne puissance. Sacré sur la place Saint-Marc, à l'esplanade des Invalides il n'était qu'une marque superflue du courage de nos guerriers, moins noble que tous ces drapeaux déchirés pris sur le champ de bataille et suspendus aux voûtes de l'église. C'était d'ailleurs une chose singulièrement maladroite et odieuse aune république naissante que d'humilier

(I) Cicognara rofjardc ces chevaux comme iin ouvrage romain du temps de NL-ron ; le chevalier Musloxidi prélend qu'ils sont grecs de Tiie de Cliio, et qu'ils ont été portés à Constantinople dans le ye siècle, par ordre de Théodose. Le métal, analysé à Paris, fut reconnu de cuivre pur au lieu d'cire d'airain de Corinthe comme on le disait cl comme il était naturel du le croire.

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et de dépouiller des souvenirs de leur gloire passée, de vieilles républiques comme Gênes et \cnhe.LQSacro-Ca{inoi[),]e Lion de Saint-Marc, étaient là des monuments pairiotiques dignes de respect; ailleurs ils ne devenaient plus que des curiosités de m.agasin ou de caljinet; proie violente de la conquête.

Le clocher de Saint-Marc, ouvrage hardi, un des plus solides , des plus élevés de l'Italie et de l'Europe, commencé au x« siècle, ne fut achevé qu'au xvp. Le principal conslructeur fut l'illustre mailre Buono, grand architecte vénitien, mort en 1529, et confondu quelquefois avec d'autres artistes du même nom. On arrive au sommet par un chemin,, par un véritable sentier, car l'escalier est uni, de brique, et n'a point de degrés. La mer, Venise au sein de la mer, l'éclatante verdure des champs de la terre ferme , les cimes blanchies des alpes du Frioul, la multitude de petites iles groupées avec grâce autour de cette imposante cité, offrent un point de vue qui tient du prodige.

La Loggiella, au pied du clocher de Saint-Marc, de l'architecture de Sansovino, est riche, élégante; les quatre statues en bronze de Pallas, d'Apollon , de Mercure et de la Paix , du même artiste, sont estimées, ainsi que les ornements de son habile élève Titien Minio, et de' Jérôme Lorabardo, de Ferrare, un des premiers sculpteurs du XVP siècle. Les bas-reliefs en marbre sont exquis, surtout la Chute d'Hcllé du bélier de Phryxus, et Téthys aidant Léandre. Dans l'inté-

(1) Dans la calliédrale île Gènes.

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