Venise: iconographie des chapiteaux du palais ducal
À Venise, le palais ducal s'appuie sur le flanc droit de Saint-Marc, de même que le Vatican, à Rome, sur le côté droit de Saint-Pierre. A Venise, Saint-Marc est orienté , et , en conséquence , le flanc droit regarde le sud , tandis qu’à Saint-Pierre, qui est occidenté, le côté droit fait face au nord; mais le principe est toujours le même : l’église, par son flanc droit, qui est le plus fort, contre-bute le palais. Ainsi donc, à Rome et à Venise, la résidence souveraine, protégée par l’Éternel, s’abrite sous le manteau de la religion, tandis qu’à Paris et à Londres, par exemple, la demeure du chef de l’État est à un ou deux kilomètres de la maison de Dieu. Est-ce un bien? est-ce un mal? La séparation du trône et de l’autel vaut-elle mieux que leur contact ou leur union intime? C’est une question qui ne regarde pas les « Annales Archéologiques » et dont nous abandonnons l’examen à d’autres. Ce qui nous intéresse et ce qui fait l’objet du travail qu’on va lire, c’est que le palais ducal est un monument dont la construction, dans ses parties anciennes, date du moyen âge, au moins de la première partie du xiv* siècle, et que cette construction est ornée de sculptures gothiques d’une forme admirable et dont les sujets sont appro priés avec une haute et fine intelligence à la destination de l’édifice.
En septembre 1854, le jour de mon départ de Venise, je me mis à faire une description rapide, mais détaillée, des sculptures qui décorent les deux façades extérieures, ouest et sud, du palais ducal. Ces sculptures tapissent les chapiteaux des colonnes qui forment les portiques ouverts sur la t Piazzetta » et le quai des Esclavons. Quelques-unes, et nous les noterons parce qu’elles entrent dans le thème général, surmontent ces chapiteaux et s’élèvent jusqu’au sommet de l’édifice. Chez nous , c’est à l’époque romane , surtout depuis le xi* siècle jusqu’au commencement du xnr, que les chapitaux se sont ornés de figures ; au xm* et principalement au xiv*, le chapiteau rend la statuaire aux parois des murs et aux tympans des arcades, pour reprendre exclusivement le feuillage, la plante, la fleur et le fruit, qu’il avait eu le tort d’abandonner ; mais en Italie, où le gothique retarde de cent à cent cinquante ans sur le nôtre, pendant tout le xiv* siècle, surtout dans la première moitié, les chapi- .teaux aiment encore à se parer de sujets historiés. C’est un grand bonheur, puisque nous devons à ce retard ces chapiteaux de Venise que nous considérons comme des chefs-d’œuvre de pensée et d’exécution.
Un jour de l’année dernière , à la fin d’octobre , je mettais au net les notes que j’avais prises sur ces chapiteaux, pour en faire la publication dans la dernière livraison du seizième volume des « Annales Archéologiques » , lorsque M. W. Burges, qui venait d’Italie, entra chez moi. Naturellement la conversation tomba sur Venise ; je fis connaître à mon jeune ami que , dans le
moment même, j’écrivais un article sur l’iconographie du palais ducal. — J’en suis contrarié, me dit M. Burges, car j’arrive de Venise, où j’ai passé quatre jours à décrire en entier et à dessiner par fragments les chapiteaux du palais, et j’avais l’intention de les publier moi-même. — Qu’à cela ne tienne, répondis-je à M. Burges: je n’ai mis qu’un jour où vous en avez employé quatre et, si vous voulez me donner votre description, je la publierai intégralement dans les « Annales Archéologiques » ; ces chapiteaux méritent bien que le travail hâtif et fiévreux d’une journée'cède le pas à une étude quatre fois plus longue et plus réfléchie. Cependant, comme j’aurai fait peut être quelques observations qui vous auront échappé , je vous demande la permission d’ajouter à votre travail, ici ou là , quelques notes que je signerai de mon nom. Ainsi consenti, ainsi fait.
De retour à Londres, M. Burges reprend toutes ses notes et quelques-uns de ses petits dessins esquissés sur son calepin de voyage ; il les complète par ses souvenirs, il les développe ou les réduit quand elles sont trop courtes ou trop longues, et me les envoie. A la lecture de ce curieux article, il me sembla que les abonnés des «Annales» y prendraient un intérêt plus vif encore, si nous pouvions éclairer nos phrases avec quelques dessins. M. Burges était fort occupé alors d’un concours pour une église gothique à bâtir à Constantinople, concours où, sur quarante-six rivaux, il a gagné le premier prix. Il m’écrivit qu’il n’aurait pas le temps de dessiner lui- même les sujets des chapiteaux de Venise, mais qu’il existait à Londres des moulages en plâtre de ces * chapiteaux et que, moyennant la permission de M. John Ruskin, auteur et propriétaire de ces moulages, on pourrait en faire photographier quelques sujets qui seraient ensuite gravés à Paris. Avec la bonne grâce d’un gentleman anglais, M. Ruskin a tout permis. L’obligeance était d’autant plus grande, que le savant archéologue et l’éloquent esthéticien, M. Ruskin, a fait un livre très-célèbre, les « Pierres de Venise » 4 , dans lequel il a précisément décrit le palais ducal et les chapiteaux historiés, et que son étude pouvait dispenser de celle qui suit. Mais M. Ruskin est persuadé, comme tous les travailleurs, que la vérité ne se dévoile jamais entièrement à personne, et que, si nous ajoutons quelques clartés à toutes celles qu’il a produites, d’autres après nous montreront le jour où nous n’avons vu que l’ombre. Savant généreux, Mi Ruskin a favorisé notre nouvel examen en mettant ses moulages à la disposition du photographe. J’ai confié au burin de M. Varin les photogra-
4. « The Stones of Venice », by John Ruskin. London, 4853. — C’est dans le deuxième volume, p. 329-365, que M. Ruskin a donné la description des chapiteaux du palais ducal.
phies de Londres, et je puis certifier l’exactitude de la gravure. M. Varin a calqué les photographies; j’ai envoyé ces calques à M. Burges, qui les a vérifiés et corrigés sur les moulages mêmes, et ce sont ces dessins, gravés après contrôle et correction, que nous offrons à nos lecteurs.
De plus, en m’envoyant sa description, M. Burges me fil un plan des chapiteaux pour indiquer leur place respective, et ce plan, c’est celui qui accompagne le présent travail. Les disques marquent l’emplacement et la grosseur respective des colonnes. Ces disques sont teintés diversement, pour indiquer les époques différentes où colonnes et chapjteaux ont été dressés et sculptés. Ainsi, tout ce qui est pâle, c’est-à-dire de 1 à 25, plus 27, a été élevé, suivant MM. Ruskin 1 et Burges, entre les années 1341 et 1349. Ce fait serait confirmé par la date de 1344, gravée en chiffres arabes, que l’on croit lire sur le chapiteau xx-17. — Les colonnes 26, 28 et les suivantes, jusqu’à 36 inclusivement, aussi bien que i k , appartiendraient à l’an 1423, ou environ. Les six arcades ou intervalles des colonnes A, 1, 2, 3, 4, 5 et 6 sont bouchées aujourd’hui et paraissent avoir été murées après un grand incendie qui eut lieu en 1574. La partie des sculptures de ces chapiteaux, 1, 2, 3, 4, 5 et 6, qui est saisie dans le mur de 1574, est entièrement détruite; la partie qui donne sur le quai des Esclavonset dans l’intérieur de la galerie est couverte d’un badigeon épais ou d’une couche de poix, et M. Burges a dû employer le ciseau pour la dégager de cette glu blanche et noire.
M. Burges est persuadé que les neuf colonnes , de i à ix , plus la xi\ ont été refaites au xv e siècle, vers 1423, et que les chapiteaux ont été copiés sur des chapiteaux existants déjà et inscrits sous les n" 4, 11, 12, 8, 9, 17. La répétition des mêmes sujets et la différence d’exécution ne sont peut-être pas des motifs suffisants pour nous faire adopter cette opinion ; mais nous la donnons telle que MM. Ruskin et Burges l’ont produite. Par ce motif, des chiffres romains, inscrits en regard des chiffres arabes sur notre plan, servent au renvoi des chapiteaux anciens aux chapiteaux plus récents et d’un sujet copié au sujet original. En conséquence, au lieu de commencer sa description par le gros chapiteau le plus rapproché de la porte dite de la « Carta », qui s’ouvre en face de l’escalier des Géants et qui est l’entrée principale du palais, M. Burges court au quai des Esclavons, à l’extrémité opposée du palais, et commence au n° A, qu’il croit exécuté le premier et qu’il mentionne avant tous les autres. Puis, de proche en proche, il arrive jusqu’au n° i k ou 36 k qui sert de fond au magnifique chapiteau i-36, lequel est contigu précisément à la