‹ Venise: iconographie des chapiteaux du palais ducalChapitre 34 sur 48 · JUSTICE · texte numérisé non relu

JUSTICE

1. L’ange de la Justice, ailé, couronné, mais non nimbé, est assis sur deux lions. La main droite a probablement tenu une épée. La main gauche est cassée. Cet ange a les pieds nus comme la plupart des figures de ce chapiteau. M. Ruskin croit également que ce personnage est un ange *. — 2. Cette

4. Voici une note telle quelle: — Huitgrifes, pattes sur les feuillages du chapiteau. Ces huit grues annoncent peutr-être la tranquillité et la paix dont on jouit sous la protection de la Justice sculptée à Venise, au chapiteau des législateurs et des justiciers. La grue, sur les bords du Rhin, est protégée par la bonhomie allemande; les oiseaux de chant, dans les promenades de Berne, sont respectés par un peuple ami de la paix et de la musique. ( Note de M. D.)

2. Je trouve ceci dans mes notes : — Huit enfants nus, pieds dans les feuillages du chapiteau.

Ils tiennent pommes, cerises, raisin, oiseaux, fleur. Ainsi protégé par le grand chapiteau i de la Justice, on jouit des fruits de la terre, du chant des oiseaux, des dons du ciel. Sous Rollon, duc de Normandie, la justice était si bien faite, qu’on laissait les fruits pendre aux arbres, dans les champs, même dans les forêts, et que personne n’y touchait. ( Note de M . D.)

3. J’ai lu au-dessus de sa tête ivstinia.... Je ne suis pas sûr de I’n; ce pourrait être un c. Dans ce cas, cette figure serait effectivement la Justice. Avec I’n, ce serait l’empereur Justinien donnant ses Institutes. Non-seulement, je l’avoue, je préférerais Justinien à la Justice, déjà tant de fois représentée sur le palais ducal; mais encore j’incline à croire que ma leçon ivstinia... est la bonne, et que nous avons là, bien réellement, le grand empereur byzantin avec les autres sages, chefs, rois et empereurs de la Judée, de l’Assyrie, de la Grèce et de Rome. Justinien était aimé du moyen âge et de la renaissance; il l’est des temps modernes. Aux xvi* et xvn e siècles, on le qualifiait de divin, de saint, de « Divus ». Ainsi l’une des éditions qu’on a faites de ses Institutions ou Institutes, à Douai, en 1630, est intitulée : « E divi Jvstiniani institvtionibvs erotemata ». Représentant du droit et de la justice, héritier de -l’empire et de l’aigle impériale, il devait

partie est détruite aujourd’hui, mais on la restaure, et les anciennes descriptions en font connaître le sujet : aristotel che djb lege. Aristote, placé entre deux hommes, donne un livre à chacun, — 3.... l pvolo p l* svo isel* rita'. J’avoue franchement que je ne puis pas expliquer cette inscription. Déjà, en 1815, la première portion manquait l . Homme barbu, assis. De la main droite, il montre un livre placé sur ses genoux. A chacun de ses côtés est agenouillé un homme sans barbe, portant la main sur le livre, comme pour prêter serment à la loi. C’est peut-être Justinien, mais il devrait porter une couronne. — h. sal° vno dei sete savi di grecia che die lege. « Solon, un des sept sages de la Grèce, qui donne la loi. » 11 porte une longue barbe ; vieux et debout, il lit dans un livre. A sa droite, homme assis, écoutant et tenant un livre fermé. A sa gauche, un autre homme, assis sur la terre et lisant dans un livre. — 5. isipjone achastita che.... e la fia are.... Scipion est assis ; ‘il porte une couronne autour de son chapeau. Il tient un sceptre à la main droite et un globe à la main gauche. La jeune fille que ce sage, digne de regarder le sage Solon, rendit à son fiancé, est agenouillée

être l’ami particulier de Dante. Le grand poète florentin l’a donc placé dans le paradis, au milieu de la planète de Mercure. Justinien fait partie ou plutôt il est le chef de ces esprits dont Béatrice dit à Dante : « Crois-les comme des dieux ». — Au chant vi du «Paradis», Justinien dit à Dante : « Je fus César et je suis Justinien, qui, par la volonté du premier amour que toujours je ressens, retranchai des lois le superflu et l’inutile... Il plut à Dieu de m’inspirer par grâce ce grand travail, et je m’y livrai tout entier... La vivante justice qui m’inspire, etc. ». — Lisez tout ce magnifique chant vi*, où est l’histoire, épique et lyrique tout à la fois, dç cette aigle qui partit de Troie avec Ulysse; qui retourna vers l’Asie avec Constantin; qui, passant de main en main, vint enfin se reposer sur celle de Justinien; qui donna la victoire à Charlemagne, vengeur de l’Église, et qui divisa, au siècle de Dante, les Gibelins et les Guelfes. Lisez et relisez les chants xviii, xix et xx du « Paradis », où les grands hommes de guerre et les grands justiciers se groupent en lettres et en mots pour composer cette phrase : « Diligite justitiam qui judicatis terram » ; puis se reforment en une aigle gigantesque, aigle vivante, symbole de la justice impériale, et dans le sourcil de laquelle sont logés le juste Trajan et ce Riphée de Troie, dont Virgile a dit dans 1’ « Enéide », livre u :

. . * Cadit et Ripheus, justissimus unus

Qui fuit in Teucris, et servantissimus æqui.

Dante, dont les idées et le poème exercèrent une si grande influence sur les chapiteaux du palais ducal et notamment sur celui de la Justice, nous apporte une preuve nouvelle que ce personnage indécis, « Justitia » ou « Justinianus », est bien réellement Justinien, comme j’en suis intimement persuadé. Par un hasard singulier et qui cause précisément l’indécision dont nous parlons, le nom de l’empereur byzantin commence par les deux premières syllabes, deux sur quatre, de la Justice, en sorte que Justinien semble avoir, pour racine et pour mère, la Justice elle-même dont il ne serait qu’un dérivé. ( Note de M. Z>.)

4. R est probable que Dieu y donnait la loi à Moïse, pour qu’il la transmît à son peuple, aux Israélites, ce que l’inscription, malgré sa mutilation, parait bien vouloir dire. [Note de M . D.)

devant lui, les mains croisées sur la poitrine. Derrière est un soldat, peut-être le fiancé lui-même, qui est coiffé d’un chapeau ; il parle à Scipion et pose sa main droite sur l’épaule de la jeune dame 1 . — 6. imjma. » bonpilio • iperador • edifichador di tefi e chiese. L’ empereur Numa, bâtisseur de temples et d’ « églises », est vêtu en guerrier. 11 porte une couronne à pointes angulaires comme les empereurs romains du chapiteau xxxii. 11 parle avec un autre guerrier qui montre une tour ou plutôt un clocher carré. Cette tour ressemble beaucoup au campanile de Giotto, à Santa- Maria -del-Fiore de Florence. — 7. qvado moïse ricevb la lege i svl monte. Le buste de Notre-Seigneur, issant des nuages, barbu et nimbé du nimbe crucifère. Dieu donne de chaque main une tablette à Moïse qui les reçoit agenouillé. Derrière Moïse, un arbre. — 8. traiano • iperadore • che • fe • ivstitu • a • la • vedova y Trajan à cheval, armé, casqué, tenant une masse d’armes à la main droite. La Veuve, jeune femme encore, est agenouillée devant lui 2 .

\ . Au lieu de Scipion qui, par chasteté, rend la fille à 6a mère et à son fiancé, Moschini lit :

« Isidioro Acbastita G — Jafia Arc ». En vérité, quelle langue parle donc ce brave archéologue vénitien ! (Note de M. D.)

2. On commence à parler italien dans cette sculpture purement laïque; aux chapiteaux des Vices et des Vertus, exécutés sous une sorte d’influence religieuse, les inscriptions sont latines; mais aux sujets civils, comme au chapiteau de la Justice, on s’affranchit complètement de la langue latine, de la langue hiératique; on s’insurge contre une langue morte et l’on fait appel à la vie. Au chapiteau des arts libéraux, il y a quelques mots italiens glissés parmi les inscriptions latines. Quant à Trajan faisant justice à la Veuve, voici le fait :

Une veuve avait une poule pour toute propriété et un fils unique. L’armée de Trajan, qui allait combattre les ennemis des Romains, traverse Rome. Le fils de l’empereur faisait partie de l’expédition; épée au côté, faucon au poing, il passe devant la pauvre maisonnette de la pauvre veuve. Le faucon de l’impérial jeune homme aperçoit la poule; il fond dessus et l’égorge. Le fils de la veuve, à cette vue, étrangle le faucon. Transporté de colère, le fils de Trajan passe son épée à travers le corps du pauvre jeune homme. La veuve va se jeter aux pieds de Trajan. L’empereur était à cheval; il accompagnait et excitait son armée, tant il était pressé d’atteindre l’ennemi. « Justice! » lui crie la veuve en pleurant. — « Quand je reviendrai, répond Trajan, je te rendrai justice ; en ce moment, il faut que j’aille en hâte à l’ennemi». — «Mais vous ne reviendrez peut-être pas, dit la veuve, et moi je n’aurai pas ma vengeance ». — « Si je meurs, répond Trajan, mon successeur te rendra cette justice que tu me demandes ». — La veuve réplique : « Mais si vous, qui êtes présent et intéressé dans mon malheur, vous ne me rendez pas justice, croyez- vous que me la fera votre successeur absent et qui ne me connaîtra pas? D’ailleurs, s’il me la fait, est-ce à vous qu’elle profitera? » — « Tu as raison, répond Trajan ; me voici donc prêt à juger ». La veuve raconte que le fils de l’empereur lui a tué son fils, à elle, pour venger la mort d’un faucon de chasse. « Hé bien, dit Trajan, mon fils mourra, ou bien je te le donnerai à la place du tien, et il faudra qu’il ait soin de toi comme si tu étais sa mère». — « Sauvez-le, dit la veuve, et qu’il devienne mon fils ». En effet, le jeune prince prit cette pauvre femme dans son palais, et ne cessa de la traiter comme sa propre mère, avec honneur et tendresse.

Peu d’années avant l’époque où l’on sculptait, à Venise, l’admirable chapiteau qui porte la veuve

se jetant aux piedâ de Trajan, qu’elle prie, à deux mains jointes et codées sur sa poitrine, Dante mourait à Ravenne. Or, Dante avait dit dans son poëme immortel, au chant x du Purgatoire : « Là, sur le marbre, étaient représentés le char et les bœufs traînant l’arche sainte. J’arrachai mes pieds du lieu où je me tenais, pour voir de près une autre histoire placée derrière Michol, et qui m’éblouissait. Là était représentée la haute gloire du prince romain qui, par sa grande vertu, excita le pape Grégoire à une si grande victoire. Je parle de l’empereur Trajan. Au frein de son cheval était une veuve en larmes et désolée. Autour de lui on distinguait une foule abondante de cavaliers, et, au-dessus de sa tête, les aigles d’or s’agitaient au vent. La malheureuse, au milieu de tous, semblait dire: «Maître, donne-moi vengeance pour mon fils qui est mort; mon cœur est navré ». — Et il semblait lui répondre : « Attends que je revienne ». Et elle, comme une personne que pousse la douleur : « O mon seigneur, si tu ne reviens pas! » Et lui : «Celui qui sera où je suis t’accordera vengeance ». Et elle : « Que te servira le bien fait par un autre, si le bien que tu dois faire, tu le mets en oubli? » Lui enfin : « Rassure-toi; il faut que je m’acquitte de mon devoir avant d’avancer. La justice le veut et la pitié me retient ». Celui qui ne vit jamais une chose nouvelle produisit ces paroles visibles, nouvelles pour nous, car il ne s’en trouve pas de telles sur la terre ».

L’artiste de Venise a voulu rivaliser avec ces sculptures idéales de Dante, et il a taillé son marbre comme le céleste sculpteur avait modelé le sien dans l'allée du « Purgatoire ». Dante est admirable; le mouvement de la veuve qui se pend au frein du cheval de Trajan est dramatique. Mais l’attitude suppliante de la pauvre femme, avec ses deux mains collées sur sa poitrine, est plus émouvante encore : la douleur s’y sent mieux. J’ose bien le dire, je préfère encore la veuve du palais ducal à celle du « Purgatoire ».

Pour cet acte incomparable de Trajan, le pape saint Grégoire le Grand demanda à Dieu que l’âme de l’empereur païen fût arrachée aux enfers et récompensée par la possession du paradis. Dieu exauça la prière du pape, et Dante a placé Trajan dans la planète de Jupiter, au chant xx du « Paradis ». L’aigle de Jupiter, qui occupe cette planète, est composé, tête, ailes et corps, des âmes impériales et royales qui ont saintement gouverné les nations. David (qui n’est guère juste pourtant) est placé au centre de la prunelle de cet aigle dont l’arcade sourcilière est faite par Trajan, Ezéchias, Constantin, Guillaume II de Sicile et Riphée, le plus juste des Troyens. « Des cinq qui font l’arc de mon sourcil, dit l’aigle au grand poète florentin, celui qui est le plus près de mon bec consola la Veuve de la perte de son fils ».

Nous n’avons pas à déciderai le pape saint Grégoire a pu arracher à l’enfer, pour en enrichir le paradis, la belle âme de Trajan. Jean le Diacre, saint Thomas d’Aquin, et Alphonse Ciaconius dans son « Historia utriusque belli Dacici », ont affirmé cette rédemption que Bernard Bruschus a réfutée dans sa « Redargutio historiæ de animâ Trajani ex inferis suppliciis liberatà». Cette question ne regarde pas les a Annales ». Ce qui nous appartient, c’est le récit de Dante et le chapiteau de Venise ; or, l’un comme l’autre sont des œuvres d’une incomparable grandeur et d’une poésie sublime.

Voyez dans le « Roman de Dolopathos », publié par MM. Brunet et de Montaiglon, pp. 265-274, le curieux récit en vers du xiii* siècle, premier quart, de la justice de Trajan ; voyez, à la table des matières, p. xxxi, la note 3 où sont indiquées les sources de cette légende qui est bien antérieure à Dante. Enfin, dans un article récent publié dans la « Revue des Deux Mondes », seconde période, tome vm*, année 4857, page 397, article intitulé « L’histoire romaine à Rome », M. J.- J. Ampère dit : « Il (Trajan) fut digne de porter le nom de très-bon, qu’on n’avait avant lui donné qu’à Jupiter, et qui lui convenait beaucoup mieux qu’à Jupiter; il mérita qu’après lui on adressât aux empereurs qu’on voulait le plus flatter cette louange : « Plus heureux qu’ Auguste, meilleur que Trajan ». Le moyen âge, qui a traduit souvent en légendes bizarres les grands souvenirs de l’antiquité, a consacré celui que Trajan avait laissé par une légende extraordinaire et touchante.

Au-dessus, jugement de Salomon. Un arbre forme une espèce de tabernacle ou d’abri au-dessus des figures, qui sont au nombre de cinq : Salomon, le soldat, l’enfant en litige, la bonne mère et la mauvaise mère 4 .

Au-dessus encore, l’archange Gabriel : angelvs Gabriel. Cette figure est peu importante comme art. L’archange, qui n’a pas de nimbe, tient un lys à la gauche; la droite est levée dans le geste de quelqu’un qui parle.

I. A’. — 36*. — Le chapiteau de ce pilastre est orné de cinq demi-figures de guerriers dont aucun n’a de nimbe.

1. Porte une bannière. — 2. Tient une épée et une tête de lion. — 3. Montre le ciel avec l’index de la main droite. — A. Tient un bouclier marqué d’une croix et une masse d’armes. — 5. N’a aucun attribut.

Les numéros 2 et 3 représentent peut-être Samson et Josué *.

W. BURGES.

II a cru, et cela honore les consciences de ce temps-là, qu’un si bon empereur ne pouvait être damné. Un instinct de tolérance, que je me sens fort disposé à respecter dans sa naïveté, a fait attribuer à Dieu un miracle pour ne pas lui attribuer une injustice. Le pape saint Grégoire, touché des vertus de Trajan, avait demandé qu’il fût sauvé, et l’avait obtenu. Des docteurs ont combattu pour l'irrémissibilité de la damnation; mais des saints ont accepté le pardon de Trajan. L’église grecque a mis dans son rituel cette phrase : « O Dieu, pardonne-lui comme tu as pardonné à Trajan par l’intercession de saint Grégoire ». L’ « Ange » de l’école, qui est à la fois un saint et un docteur, a cherché à expliquer comment on pouvait admettre sans hérésie cette tradition charitable, et c’est pourquoi un autre théologien disciple de saint Thomas, qui était de plus un grand poëte et un poëte très-orthodoxe, Dante, n’a pas hésité à placer Trajan dans son « Paradis ».

Comme M. Ampère, nous avouerons notre vive sympathie pour l’empereur Trajan. Nous remercions donc le grand pape Grégoire et tout le moyen âge d’avoir amené ce saint païen dans le paradis, au milieu des saints chrétiens. (Note de M. D.)

4. On voit au Louvre, dans le Musée des émaux, sous le n* 482, une plaque émaillée en grisaille sur fonds noir, représentant une scène qui peut servir de pendant au jugement de Salomon et qui, sans nul doute, a été inspirée par ce jugement éternellement célèbre : « Deux hommes se disputaient l’héritage d’un mort, et chacun, pour se l’attribuer, prétendait être le fils unique de ce mort. Le juge, embarrassé, ordonna que le corps fût apporté et déclara que l’héritage appartiendrait à celui des deux prétendants qui le percerait d’une flèche. L’imposteur y consentit ; mais le fils tomba aux genoux du juge, se refusant à accomplir un acte qui lui faisait horreur ». C’est ce fait qui est à peu près figuré ainsi sur la plaque d’émail qui date du xvi* siècle ; cette plaque est anonyme, mais elle appartient à l’école des Penicaud de Limoges. — Voir M. db Labordb, a Notice des émaux... du Musée du Louvre », édit, de 4853, p. 466, n* 482. (Note de M . D.)

2. Voici mes notes : — Un jeune homme portant un étendard, saint Georges peutr-être. — Soldat coiffe d’un casque ailé de deux ailes, main gauche sur la tête d’un lion; à la droite, épée nue et pointe en l’air. -—Guerrier; c’est sans doute un chef. Tète mutilée. Il indique un objet et paraît commander avec l’index ouvert de la main droite. — Soldat portant à la main droite un bouclier timbré d’une croix ; à la gauche, masse d’armes. C’est ainsi qu’on représente ordinairement saint Maurice.

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