‹ Venise: iconographie des chapiteaux du palais ducalChapitre 35 sur 48 · EFFICB QU.ESO FRETUM, RAPHAËL REVERENDE, QUIETUM · texte numérisé non relu

EFFICB QU.ESO FRETUM, RAPHAËL REVERENDE, QUIETUM

Mais Venise est la mère de cette politique, de cette puissance, de ce commerce; en conséquence, elle commande, de sa personnification plusieurs fois

répétée, à la politique , à la puissance et au commerce protégés par les trois archanges Gabriel, Michel et Raphaël.

A la porte de la « Carta », tout au sommet de l’édifice, est assise sur un trône, entre deux lions, une femme qui tenait à la main gauche une épée, cassée aujourd’hui ; à la main droite une balance , peut-être une tête coupée ou tout autre attribut qui a disparu 1 . Cetté femme représente probablement la Justice, mais non moins probablement Venise, car on la prendrait pour un second exemplaire de cette Venise qui est un peu plus loin, au droit du treizième pilier, cette Venise que nous avons décrite et qui dit :

FORT1S, JUSTA, TRONOJ FURIAS , MARE, SUR PEDB PONO.

Sur le flanc qui regarde le quai des Esclavons, au milieu, est un balcon, à l’aplomb duquel et tout au sommet, se dresse une autre Venise. Elle tient un glaive à la main gauche et des balances à la main droite. Ce n’est pas la Justice, quoiqu’elle en ait les attributs, car la Justice est tout près d’elle, escortée de saint Georges qui terrasse le dragon, de saint Théodore qui tue le crocodile, de saint Marc, de saint Pierre, de saint Paul, de la Foi, de l’Espérance et de la Charité. Sur deux plaques de marbre , entre la Foi et l’Espérance , on lit :

MILLE QVADRAGENTI CVRREBANT QVATVOR ANNI

HOC OPVS ILLVSTRIS MICHAEL DVX STELLIFER AVXIT

Ces sculptures datent probablement de cette année 1404, où le doge Michel (à Venise on -aimait ce nom guerrier de Michel) augmenta et compléta cette partie du palais ducal. Le système des chapiteaux et des autres sculptures ne s’y rattache donc pas absolument; mais il fallait en dire un mot, et d’ailleurs ce groupe de statues a pu remplacer un autre groupe analogue.

J’ai bien des fois parlé de cette porte nommée , je ne sais trop pourquoi, « Porte de la Carta », et qui est à l’angle du palais ducal, entre Saint-Marc et le palais même. Cette entrée est l’œuvre de Bartolomeo qui a gravé au linteau : op’ bartolomei. Principale porte de l’édifice, elle est ornée de statues

4. Cette tète coupée, que j’ai cru voir à la main gauche de la Justice, absolument comme celle d'Holopherne que tient Judith ou celle de Goliath que porte David, ou bien encore celle de Méduse que montre Persée sous la « Loge » d’Orcagna, à Florence, ne rappellerait-elle pas la tète du doge Marino Faliero, le fondateur du palais ducal, et qui fut décapité dans ce palais même? Dans l’église des SaintsJean-et-Paul , à Venise, dite « Zanipolo », et qui date des xm* et xiv* siècles, on voit sur la sépulture de Bussone de Carmagnola la tète, aujourd’hui le crftne, de ce général qui trahit Venise. Rien n’est plus fréquent en Italie, à Venise particulièrement, que la représentation de ces tètes coupées, parce que rien n’y était plus fréquent que la trahison et la décapitation, que le crime et sa punition.

qui rentrent non-seulement dans le thème général de l’iconographie du palais, mais encore et surtout dans le caractère politique et gouvernemental du chapiteau de la Justice son voisin, du Jugement de Salomon et de l’archange Gabriel. On y voit les statues de la Tempérance, de la Force, de la Prudence, de la Charité. La Charité, qui remplace la Justice, tient à la main droite une flamme, symbole de l’ardeur des sentiments; à la main gauche, une corne d’abondance d’où s’échappent des fruits de toute espèce, nombreux et savoureux. Auprès, deux génies portent les armes d’un doge : écu croisé, cantonné, au premier, du lion de saint Marc et surmonté du bonnet ducal. Puis saint Marc est inscrit dans une auréole circulaire que portent trois anges, absolument comme on représente le Sauveur lui-même. Saint Marc, pour les Vénitiens, c’est presque Dieu dans le ciel; mais c’était, ou peu s’en faut, le pape sur la terre : « Comment se porte le pape saint Marc?» («Corne sla il papa Marco? ») demandait je ne sais plus quel pape ou quel cardinal à un Vénitien qui venait le voir 1 . C’est au-dessus de toutes ces figures que trône, entre deux lions, la Venise (peut-être la Justice) dont les attributs sont cassés et dont il est question ci-dessus.

Nous voici au terme de ce long catalogue de statues et statuettes, de groupes et de bas-reliefs. Certainement les hôtels de ville ou palais municipaux de Louvain, de Bruxelles, de Bruges, de Saint-Quentin présentent à leurs façades des sculptures nombreuses et intéressantes ; mais pas un ne saurait rivaliser, ni pour le nombre, ni pour la beauté, ni pour l’idée, avec le palais ducal de Venise. Quand on songe que tout cela est de la première moitié du xiv* siècle, peut-être même de la dernière moitié du xm% il faut bien reconnaître que cette période, que nous exaltons sans cesse et qui nous paraît d’autant plus admirable que nous la creusons davantage , est une époque privilégiée , vraiment incomparable dans l’histoire de l’humanité, et qu’aucune autre, pas plus dans l’antiquité romaine que dans l’aiitiquité grecque ou égyptienne, ne saurait égaler. Nous plaignons les pauvres aveugles, volontaires ou non, qui ne l’ont pas vue ou ne veulent pas la voir.

1 . Saint Mare est Fapôtre un peu farouche, non-seulement de Venise, mais de l’Italie entière, comme le dit si clairement cette inscription relevée par M. A. Darcel dans le magnifique manuscrit exécuté en Italie, de 1060 à 1080, et que notre Bibliothèque impériale possède aujourd’hui sous le n* 275, ancien fonds latin :

Marevs dans Itale genti pia dogmata vite,

Vt leo per silvas erra ns tenebrosas.

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