SON HISTOIRE
Ses Anecdotes et sa Fabrication
Venise
eniso, située dans les lagunes de la mer y\driati(]ue, est une ville unique au monde, aussi bien par sa situation phj'sique qu'au point de vue artistique. Doit son nom à ses premiers liabitants, les Vénètes, auxquels Jules César accorda droit de cité. D'après les chroniques, il paraît qu'on peut fixer à l'an 421 'établissement permanent des habitants de la Vénétie intérieure au sein des lagunes.
"Venise est grande par son art et ses industries. Chaque époque a payé son tribut à cette ville, Reine des Mers. Le moyen âge et la Renaissance y ont vu leurs plus grands artistes.
Venise n'a, pour ainsi dire, qu'une rue, — mais quelle rue! Chaque époque y est représentée à ce point de vue qu'aucune ville en Europe ne peut en montrer une semblable, si artistique, si pittoresque.
Ses canaux et ses monuments sont remarquables. Le long de
ses canaux, on voit les palais des Vénitiens, grands et un peu délabrés, comme la magnificence italienne.
L'architecture vénitienne se ressent de son commerce avec rOrient; c'est un mélange de goût moresque et gothique, qui attire la curiosité sans plaire à l'imagination.
Une des principales industries d'art de Venise, lart de la verrerie, occupe, avec la dentelle de ^'cnisc, la première place.
Depuis des siècles, des savants se sont occupés à rechercher l'origine de l'industrie verrière ; malgré toutes leurs recherches, il est toujours difficile de démêler la vérité de la fable dans cette mystérieuse époque qu'on appelle Vantiquité.
Une chose acquise, certaine, indiscutable, c'est la grande ancienneté de la fabrication du verre.
La découverte du verre fut très probablement due au hasard. « Aucuns, dit Bernard de Palissy, racontent que les enfants « d'Israël, ayant mis le feu en quelque bois, le feu fut si grand « qu'il eschauffa le nitre avec le sable, jusqu'à le faire couler et (( distiller le long des montagnes, et que dès lors on chercha à « faire artificiellement ce qui avait esté fait par accident pour « faire le verre. »
La tradition veut que Sésostris ait eu un sceptre imitant l'émeraude. (Boudet, tAH de la verrerie en Egypte.) Le prénom de la reine Hatasou, Râ-Ma-Kâ, de la xviii»^ dynastie, quinze siècles avant notre ère, se trouve inscrit sur le grain en pâte vitrifiée d'un collier trouvé à Thèbes. (Gardner Wilkinson, The manners and customs of the ancient Egyptians, t. III, édit. 1847.) Sur les parois des hypogées de Beni-Hassan-el-Gadim, renfermant la tombe de Roteï, on trouve des figures d'ouvriers soufflant le verre, datant, selon toutes probabilités, également de la xviii*^ dynastie.
Salomon blâme ceux qui admirent la couleur du vin au travers de leurs verres. (Proverbes, chap. XXIII, verset 3i.) D'après ce qu'écrit Hérodote (484-406 avant J. C), il y avait dans le temple d'Hercule, à Tyr, une colonne lumineuse la nuit. Il est
probable que cette colonne, couleur émeraude, était en verre. Elien, écrivain grec du ui<^ siècle, dit que l'on découvrit le corps de Bélus, chef assyrien, dans un cercueil de verre. Aristophane parle de coupes à boire en verre. Dans le livre de Job, il est écrit : « L'homme ignore le prix de la sagesse ; il ne l'égalerait (I pas à l'or et au verre. »
Les Juifs, les Mèdes et les Perses connaissaient le verre.
Les premiers chrétiens ont fait usage du verre. Sous le pape Zéphirin, de 202 à 218, on employait des calices en verre; le pape Léon IV (847-855) interdit ces calices.
Le trésor de la basilique royale de Monza (temps de Théodolinde, reine des Lombards, 589-614, régente jusqu'en 625) renfermait diverses pièces de verrerie. {Bulletin monumental.) Le trésor de Sainte-Croix, de Poitiers, possède aussi des fioles en verre provenant de sainte Radegondc (519-587), reine de France.
On a trouvé, dans les tombeaux gallo-romains et mérovingiens de la Normandie, des vases en verre.
Le Coran, publié en 634, deux ans après la mort de Mahomet, fait allusion à la transparence du verre.
Les plus anciennes langues ont, en effet, des expressions pour nommer le verre et certains ustensiles faits avec cette matière. Il s'appelle en sanscrit « Sikehya », dans le persan « Schiehah », dans le kourde « Seusca », dans le slave « Stickloc », dans le lithuanien « Sticklos », dans le gothi(]ue « Stikls », dans l'ancien allemand « Siklo ».
Il y a encore, sur l'origine du verre, l'histoire de Pline, dont les savants font fi, mais que les penseurs et les poètes ont le droit d'accepter. Elle est de Pline, ce qui fait qu'on ne la croit pas ; elle est profonde, ce qui fait que je la crois. La voici :
(( Dans un temps très reculé, en Phénicie, sur les bords du <( fleuve Bélus, passaient des marchands de natron ; le natron (( est un fondant très actif. Le soir vint ; ces marchands s'ap- « prêtèrent à camper et à souper sur les sables du rivage, et, à (( défaut de pierres, ils mirent par terre, sous les vases où cui- (( saient leurs aliments, d'assez gros morceaux de natron. Le « souper fini, ils s'endormirent, laissant le feu s'éteindre, et se « réchauffant à ses dernières lueurs. Mais le lendemain, à leur
(( réveil, au moment de partir et d'emporter leurs vases, cjuelle (( surprise les frappe ! Au lieu de leurs morceaux opaques de " natron, se trouvent à leurs pieds, mêlés dans le sable, des (I fragments d'une matière inconnue et brillante; ils la ramas- (( sent, elle est solide; ils la regardent, elle est transparente. (( Sujet de crainte pour les uns, de méditation pour les autres, M d'étonnemcnt pour tous, ces fragments, métamorphosés en V quelques heures, passent de main en main ; on se demande (I si c'est la nuit qui a pu opérer ce prodige ; on remarque (I qu'une partie du sable où posaient les charbons a disparu « dans cette nouvelle matière ; on cherche les propriétés du « natron. L'industrie du verre est née! »
Si maintenant on ne croit pas au récit merveilleux de Pline, attribuant la découverte de ce produit à un pur effet du hasard, dont les rives du Bélus auraient été le théâtre, du moins est-il établi, par des témoignages irrécusables, que l'industrie verrière existait en Egypte au moins 2,000 ans avant Jésus-Christ; de là elle fut, plus tard, importée en Perse, en Grèce, puis en Italie, par les différents peuples qui étendirent successivement leur domination sur les bords du Nil.
Il est probable que l'art de la vitrification a été découvert en même temps que celui de cuire les briques et les poteries, lequel, comme on sait, remonte à une époque excessivement reculée.
D'après M. de Paw, la première fabrique de verre connue aurait été établie à Diospolis, capitale de la Thébaïde.
Le verre, par sa beauté non moins que par son utilité, devait surtout attirer l'attention du peuple romain. Aussi, après qu'il eut fait la conquête de l'Egypte, s'empressa-t-il d'enrichir la mère-patrie de cette belle et intéressante industrie, et elle passa ensuite, avec lui, dans toutes les contrées sur lesquelles il étendit son empire.
Sous les Romains, les Egyptiens conservèrent leur supériorité dans l'art de fabriquer le verre, et, d'après Vospiscus, l'empereur Aurélien, se faisait payer par eux un tribut d'objets en verre. Il y avait même à Alexandrie une grande manufacture de verre, qui alimentait le monde entier. On doit supposer que les Grecs ont connu la vitrification.
Dans les temps les plus reculés, on a connu non seulement l'art de produire le verre, mais celui de le souffler, de le travailler, de lui donner toutes les formes et les couleurs possibles.
Les Romains paraissent avoir apporté de l'Asie le secret de cette fabrication. Leur première verrerie fut, dit-on, établie près du circjue Flaminien. M. Le Viel, dans son Histoire de l'art de la peinture sur verre, donne sur la fabrication du verre à Rome des détails intéressants : « Entre les partisans les plus distingués du « verre parmi les Romains, dit-il, nous reconnaissons Néron, « Hadrien et ses successeurs jusqu'à Gallien. » Trebellius Pollion, dans la vie de cet empereur, dit qu'il se dégoûta du verre comme d'une composition trop abjecte, trop vulgaire, et ne \oulut plus boire que dans des vases d'or.
Alexandre Sévère mit la verrerie au rang des arts somptueux. Néron, d'aprèsPline, alla jusqu'à payer une coupe 6,000 sesterces.
I )es verreries s'établirent dans la Gaule et en Espagne. Mais un jour vint où la fortune, se tournant contre les conquérants du inonde, qu'elle avait si longtemps favorisés, livra l'Italie aux barbares.
Les industries suivirent le sort de la civilisation romaine dans l'Occident et tombèrent en pleine décadence, pour disparaître à la fin à peu près partout. Quelques-unes se réfugièrent en Orient, attirées par l'empereur Constantin lorsqu'il établit sur les bords du Bosphore le siège de sa nouvelle capitale, et, parmi celles-là. on cite la verrerie.
L'empereur Constantin, par une loi de l'an 337, exempte dv toutes charges publiques les verriers et trente-cinq autres professions, en faisait une sorte de caste privilégiée, les mettait au même rang (jue les artistes et les savants. Ces privilèges furent confirmés par les codes de Théodose II et de Justinien. Conf. Codex Thcodosionus, lib. XIII, tit. IV, De excusationibus artijicum : (( Artifices artium, Bre\i subdito comprehensarum, (( pcr singulas civitates morantes ab universis muneribus, vacarc « prsecipimus : Sequidem ediscendis artibus otium sit adcom- « modandum, quo magis cupiant et ipsi peritiores fieri, et suos (( iilios erudire : Architecti, Pictores, Statuarii, Medici, Argen- « tarii, Lapidarii, Vitriarii, etc. »
Les verriers furent nombreux à Constantinople; ils se répandirent à Thessalonique, à Alexandrie, en Perse et dans le bassin oriental de la Méditerranée, où déjà les verreries de l'antiquité avaient prospéré.
Le tombeau de Childéric, fils de Mérovée, mort vers 482, fournit une date ; malheureusement, lorsqu'il fut découvert en i653, à Tournay, près de l'église de Saint-Brice, l'opération fut conduite avec peu de soin ; on reconnut néanmoins, au milieu d'autres pièces, une boule de cristal ou en verre de quatre centimètres de diamètre et divers objets, des boutons, des abeilles, la garde de l'épée, lefourreau de la même arme, décorée de feuilles transparentes de verre rouge grenat ; l'application de la feuille de verre est sur des fonds d'or ou de métal ; elle est découpée selon la forme à remplir.
Toutefois, il paraît hors de doute que les traditions de l'art verrier n'avaient pas entièrement disparu de l'Occident lorsque l'invasion des barbares y détruisit, avec la civilisation romaine, toutes les différentes branches d'industrie cjui s'y étaient implantées.
Ces traditions avaient heureusement été conser\'écs à Venise, et c'est ainsi que s'explique l'influence brillante et considérable exercée plus tard par cette cité célèbre sur le dé\eloppement de l'industrie verrière. C'est de Venise, en effet, que la fabrication du verre se répandit, au moyen âge, dans les autres contrées de l'Europe où, du reste, elle était attirée et favorisée par les chefs d'États, qui se montraient jaloux d'en doter leurs ro3'aumcs, tant son produit était recherché non moins pour sa beauté que pour son utilité et la diversité de son application .
L'industrie verrière existait, à ce qu'il semble, à Venise depuis la fondation de la ville au V^ siècle. On se base sur l'ancienneté de l'industrie verrière à Venise sur les fragments découverts dans les fouilles de Concordia ou de Torcellio.
L'établissement des premières verreries de la république de Venise paraît remonter à l'année 1028. Le famcaix doge Pietro Orseolo, surnommé le Saint {Doge, du mot latin Duc-Chef; en 697 eut lieu la première élection pour un doge), faisait venir de Constantinople, pour l'exécution des travaux de la Basilique
de Saint-Marc, une colonie d'artistes grecs qui exécutèrent ces magnifiques mosaïques de verre à fond d'or encore si justement admirées de nos jours.
Pietro Orseolo voyageait en France en 976-978 (i).
Constatons à la fin du xi"^ siècle, l'existence à Venise même de boutiques de verriers, et un texte de 1090 mentionne un certain Petrus Flavianus, phiolarius, c'est-à-dire fabricant de vases ou de bouteilles. (Zanetti, Guida di Mtirano e délie celehyi sue fornaci vitvane, 1866, p. 226.)
Au xii<= siècle, après la prise de Constantinople par les croisés, les verriers se transportèrent en Italie et particulièrement à Venise.
Lors de la prise de Constantinople, en 1204, des soldats de Venise firent partie de l'expédition. Le gouvernement, toujours attentif au développement des intérêts matériels de la Républicjue, sut attirer à Venise les verriers orientaux, et, dans le cours du xiii*^ sièlc, l'industrie de la verrerie prit une très grande extension, dont nous trouvons la preuve dans les actes officiels.
L'histoire de la verrerie vénitienne est intimement liée avec celle des développements de cette république. Le gouvernement des doges déploya en tout temps toute sa vigilance pour conserver à l'Etat le monopole de cette industrie qui devait, avec l'extension de son commerce maritime, être pour la république la source la plus abondante de ses richesses.
Un traité prouve que les verreries vénitiennes étaient déjà en 1277 en plein fonctionnement et que les verreries orientales travaillaient encore avec activité.
Les lois de 1275, 1282, 1287 prohibent l'exportation des matières destinées à la fabrication du \-erre. En i255 il y avait déjà des verreries à Murano.
Au xiii'^ siècle les verreries avaient une réelle importance. Par suite de son isolement, de son indépendance et de la tranquillité politique qui en était la conséquence, l'industrie s'y
(i) D'après plusieurs auteurs le premier doge élu en 697 fut Paul-Lucien Anafeste.
développa dans des proportions inconnvies même des plus beaux temps de la Rome ancienne.
En 1268, lors de l'avènement du doge Lorenzo Tiepolo, les verriers étalèrent, dans les fêtes qui eurent lieu à cette occasion, un grand nombre de somptueuses pièces de verre. A cette époque ils étaient réunis en corporation.
Un art dans lequel les Vénitiens parvinrent de bonne heure à se créer une spécialité, fut l'imitation des pierreries et des perles fines, des cristaux de roche ; ils devinrent même bientôt de si habiles lapidaires faussetiers, qu'un règlement de i3oo interdit aux verriers d'imiter le cristal de roche, afin de ne pas porter préjudice aux Cristallai di cristallo di rocca (ouvrage d'Urbani deGhelthof).
Les verreries ne sont pas dans Venise même, mais dans l'Ile de Murano ; là se trouvent d'immenses établissements qui opèrent sur des capitaux de plusieurs millions.
Dès le xii^ siècle, les Muranais obtinrent de la république le titre insigne de citadins originaires de Venise. D'après ce décret, ils étaient admis aux premiers emplois, au ministère républicain de l'Avogaria, de la Chancellerie ducale et dans les cours étrangères.
Dès 1289 un ordre du Grand Conseil, Maggiore Consiglio, interdit d'établir des fours de verrerie dans la ville, à moins que le verrier ne fût propriétaire de la maison affectée à la fabrique. En 1291, le 8 novembre, le grand conseil de Venise, craignant que les nombreuses fabriques de verre, établies dans cette ville, ne fussent la cause d'incendies, décida qu'on les transporterait hors de la cité. Ce fut alors qu'on choisit l'ile de Murano pour y établir le siège de la verrerie vénitienne (i).
]\Iurano, bourg situé à 2 kilomètres N. de \'cnise, forme
(i) MCCXCI, die octavo Novembris, in Majori Concilio... capta fuit pars ; quod fornacis de vitro in quibus laborantur laboreria vitria debeant destrui, ito quod de csetero esse non debeat aliqua in civitate, vel episcopatu Rivoalti, sed extra civitatum et episcopatum in districto Venetiarum possit fieri, sicut placuerit illis qui facere voluerint, et hoc fieri debeat, ita quod non laborent abhodie in antea, in pœna librarum centum, etc.
un ilôt. A peu de distance se trouve l'ilot de San-Michieli di Murano, a\ec une belle église et une célèbre abbaye de Camaldules, supprimée sous la domination française (i).
Le 1 1 août 1292, le Grand Conseil modifia le décret et autorisa l'établissement dans la ville de fours de petite dimension (2).
Les verreries de Murano furent toujours protégées avec soin par le gouvernement vénitien. Leurs produits étaient recherchés partout.
Marco Polo ouvrit à la verroterie vénitienne des débouchés nouveaux. Son père, Nicolo Polo, et son oncle, Matheo Polo, étaient d'une famille patricienne; en 1260 ils partirent pour Constantinople, où leur frère aîné, Andréa, avait une maison de commerce ; ils trafiquèrent dans les ports de la mer Noire, dans la région du Caucase et du Volga et se rendirent auprès de Khoulilai-Khàan, empereur mongol de la Chine. Ses voyages et ses grandes relations firent grand bien à l'industrie de Venise.
Marco Polo, présenté en 1275 à l'empereur mongol, sut gagner sa confiance. Il visita la Cochinchine, la Birmanie, la Chine, la Perse, les Indes, Java, Sumatra, Ceylan, Madagascar, l'Abyssinie, l'Egypte. Il avait les fonctions de commissaire en second du conseil privé, tantôt celle de gouverneur de piovince. Il remplit des missions diplomatiques et commerciales ; en i2g5 il rentra à Venise.
Du xiv^' au xv^ siècle cette industrie était dans tout son éclat, et Venise possédait encore au xvi*-' siècle le monopole de l'industrie du verre. Durant le xiv^ siècle, les verriers de Murano s'adonnèrent surtout à la fabrication des perles et des bijoux en verroterie, inventés, dit-on. par Christoforo Briani et
(1) L'ile de Murano, séparée de Venise par un court trajet, était considérée comme un faubourg de cette ville, et jusqu'en 1171 elle faisait partie de l'arrondissement, ou sestiere di Santa-Cruce, de 'Venise. (Galliciolli, Mctnorie Vcnetc antiche, tome I, page 82 ; et Fanello, Stf^^/o i/or/i'o di Murano. Venezia, 1816, pp. 20 et suivantes.)
(2) MCCXCII, die XI Augusti, Majori Concilie. .. capta fuit pars : quod verixelli possint laborari in locis ubi fornellus eorum distet a domibus ab omni per passus quindecim ad minus.
lO VENISE. — LART DE LA VERRERIE, SON HISTOIRE,
Domenico Miotto. Ils répandirent leurs produits dans tous les pays confinant à la Méditerranée et même au delà, en Egypte, en Ethiopie, en Abyssinie, en Turquie et jusqu'aux Indes et à la Chine. Quant aux vases de verre, ils paraissent avoir été, durant cette période, importés de Byzance à Venise, qui s'efforçait toutefois de s'approprier les secrets des verriers grecs.
En i3o8, des artistes de Murano exécutèrent des verrières pour les moines d'Assise (Zanetti, Guida di Murano, p. 226). Giovanni da Muranno, qui acquit une grande réputation, vivait en iSiy. En i3i8, il exécuta des vitraux pour l'égHse de Santa Maria Gloriosa di Frari.
Dès l'année i3i8, les verreries de Murano ont été séparées en diverses classes, selon la qualité de leurs produits, et chaque classe fut assujettie à des lois spéciales qui ont subi, dans la suite des temps, diverses modifications, selon les circonstances (i).
En 1370, les verriers eurent même une idée ingénieuse, qui eût pu conduire à la découverte de l'imprimerie ; ils fondirent des caractères mobiles en verre, destinés à imprimer les initiales dans les manuscrits.
En 1394, Iss galères de Venise importaient dans les Flandres des verres de Murano.
En 1445, le Sénat de Venise accorda aux habitants de Murano le rare privilège d'élire à perpétuité, parmi leurs cito3'ens, un chancelier qu'on nommait chancelier prétorien, précisément « sicut factum fuit », de même dans le statut « communitate Clugise, et Modoni, et Corani, et civitatum insulae Cretœ. »
Murano entretenait à Venise un nonce.
Murano avait sa propre justice civile, criminelle et adminis-
(i) Ces fabriques, d'après le dernier registre {Capiiolare 0 Matrkola), se partageaient en quatre classes :
I" Fabriques de verres et de cristaux soufflés ;
■z" Fabriques de vitres et de glaces brutes ;
3° Fabriques de canne ordinaire pour conteries ;
40 Fabriques de canne pour margaritaires et perlaires, et d'émaux en pains.
trativc. Ses lois et ordonnances formaient un code, appelé Statut de Murano.
Au xv^ siècle, les Vénitiens fuient entièrement maîtres des secrets que leur apportèrent les ouvriers de Constantinople, fuA'-ant devant l'invasion turque. Dès cette époque, les vases de verre vénitiens devinrent très recherchés.
En 1463, les membres de la famille Beroviero avaient perfectionné la fabrication du verre incolore et fabriquaient une pâte plus pure, plus transparente, à laquelle on donnait le nom de cristal. En même temps, l'industrie des paternostreri et des margariteri (patenôtres et fausses pierreries) prenait une plus grande extension.
En 1468, l'empereur Frédéric III étant venu à Venise, le doge et le Sénat lui firent présent d'un admirable vase de verre. L'empereur loua beaucoup le travail et le talent de l'ouvrier, puis le laissa, comme par hasard, tomber à terre, où il se brisa en mille morceaux ; ce qui fut une occasion pour lui de faire remarquer que les vases d'or ou d'argent étaient bien supérieurs, puiscjue, même brisés, leurs morceaux étaient encore bons à quelque chose.
Au xv^ siècle, les formes n'étaient pas très variées mais très gracieuses, empruntées à l'orfèvrerie et à l'art oriental.
En 1470, les ducs de Bourgogne possédaient « ung pot de « voire de Venise, jaune, garni d'or hault et bas et de vingt « perles pendant autour du col, à devise de fusik ». En i4<So, Maximilien d'Autriche donne en garantie d'un emprunt contracté à Bruges, « ung pot de voire de Venise, jaune, garny d'or ».
Jean d'Udini, élève de Raphaël, a fourni le modèle de certains vases de Murano que Pierre l'Arétin a offert au marquis de Mantoue. (Muntz, Tour du Monde.)
Par décret du 23 février 1490, la surintendance des fabriques de verre de Murano fut confiée au chef du Conseil des Dix.
Si l'on ignore l'époque précise à laquelle les Vénitiens appliquèrent pour la première fois le latticinio (blanc de lait, produit par l'oxyde d'étain ou par l'arsenic) à la décoration de la verrerie, on peut au moins conclure du silence absolu que Coeccius Sabellicus, historien vénitien, auteur de l'ouvrage intitulé : De
Venetiœ situ, garde, dans son histoire des produits de la verrerie de Venise, sur une innovation qui certes dut avoir à son apparition un retentissement d'autant plus grand qu'elle ouvrait un débouché nouveau à une industrie dont il vante chacune des productions, que le latticinio n'était pas encore invente à l'époque de la mort de cet auteur, arrivée en i5o6.
Un mot concernant cet auteur.
Sabellicus (Marcantonio Coccio, dit Marcus Antonius Cœccenes), historien italien, né à Vicovaro en 1436, mort à Venise en i5o6. Il se rendit fort jeune à Rome, où il s'adonna avec ardeur à l'étude, compta au nombre de ses maîtres Pomponius Laetus et latinisa son nom lorsqu'il entra dans l'académie fondée par ce célèbre philologue. Lorsque les membres de cette académie se virent en butte aux odieuses et cruelles persécutions du pape Paul II, Sabellicus parvint à s'échapper (1468). Vers 1475 il alla professer Féloquence à Udinc, cjiril (juitta pendant la peste de 1477, puis il alla occuper une chaire à Venise (1484). Pendant un séjour qu'il fit à Vérone, l'année suivante , Sabellicus termina son histoire de Venise , pour laquelle il reçut, avec une pension viagère de 200 sec^uins, le titre de conservateur de la bibliothècjue de Saint-Marc. Atteint du mal français, comme on disait alors, il se démit de ses fonctions en i5o5 et ne tarda pas à succomber.
L'emploi du latticinio ne remonte donc pas plus haut que les l)remières années du xvi^' siècle. Vers le milieu de ce siècle, les fabricants de Murano inventèrent le verre filigrane. Ils décorèrent le verre incolore et transparent avec des fils contournés de verre, soit blanc et opaque, soit coloré.
Ces imentions donnèrent un nouveau prix à la verrerie de Murano, et parurent si importantes (]uc le chef du Conseil des Dix, déjà chargé de la surveillance des fabriques, fit défendre aux ouvriers de transpoi ter leur art à l'étranger, sous peine de la prison pour leurs familles demeurées à Venise, et sous la menace de leur envoyer des émissaires pour les tuer (i).
fi) l'ar décret du 27 octubrc 1547, le Cunseil des Di.x s'est réserve à lui-
SES ANI-XDOTES ET SA FABRICATION. l3
L'article 26 du décret du 27 octobre 1547 était ainsi conçu :
« Si un ouvrier transporte son art dans un pa3"s étranger au (( détriment de la république, il lui sera envoyé Tordre de reve- « nir; s'il n'obéit pas, on mettra en prison les personnes qui lui « appartiennent de plus près. . .
« Si, malgré l'emprisonnement de ses parents, il s'obstinait à « vouloir demeurer à l'étranger, on chargera quelque émissaire « de le tuer. »
Malgré ces lois, dès le xiii'-' siècle on trouve des verriers partout; l'appât du gain et le goût des aventures furent plus forts que les lois et les règlements.
A la fin du xvi*^ siècle on trouve Ambrosio de Mongarde, puis Philippe de Gridolphi dans les Flandres. En 1640 et 1643, Ludovico Caponago, Jean Savonetti, gentilhomme de Murano et de Venise, Francesco Savonetti sont à Bruxelles.
Louis XIV attira les Vénitiens en France.
Kn 1670, le duc de Buckingham installa en Angleterre une manufacture de verre avec des ouvriers italiens.
Kn Allemagne, sous l'empereur Léopold F'', i658-i7o5. deux N'erriers furent assassinés par les sbires de Venise.
F3n 1754, Pietro de Vetor fut tué à \'ienne par ordre du (^irand Conseil (i).
Kn revanche, de grands pri\'ilèges avaient toujours été accordés à Murano, qui eut une juridiction et une administration spéciales, distinctes de celle de Venise.
L'importance de l'exportation vénitienne se relate dans une dépêche datée de Péra, le 11 juin i56g. Dans cette dépêche, Marc-Antoine Barbaro, ambassadeui' de Venise à Constanti-
même la charge de veiller à ce que cet art ne fût point transporté hors de l'Etat.
(i) Marin, dans son Histoire civile et politique du commerce des Vénitiens, (livre TI, chap. IV, p. 258. Venise, 1798), dit : « La verrerie a été de tout « temps ce que le gouvernement avait de plus précieux ; une infinité de i< mesures ont été prises pour en augmenter, pour en perfectionner les tract vaux, et pour en avoir autant que possilile un débit exclusif dans les pays « voisins, comme dans les contrées les plus lointaines, n
nople, annonce que Mohammed pacha, le grand vizir, Fa prié de faire exécuter à Murano un fanal et neuf cents lampes de mosquée; l'ambassadeur joint à sa dépêche le dessin de ces lampes .
Les habitants de Murano a^■aic^t le titre de citoj'ens originaires de Venise et étaient admis aux premiers emplois du gouvernement. Ils possédaient un Livre d'or, avaient le privilège de frapper monnaie à la « Zecca » de Venise (i).
La police de Venise ni le « missier grande » ne pouvaient débarquer à Murano (2). Les fils des propriétaires de verrerie ou les chefs d'atelier pouvaient établir une verrerie. Tout verrier pouvait porter deux couteaux dans une gaine uniforme. Les filles des maîtres de verrerie pou\'aient se marier à un noble patricien de Venise, et les descendants de cette union conservaient leurs titres de noblesse ; cette faveur datait de iSyô.
ricnri III, étant venu en 1574 à Venise, donna la noblesse française à tous les principaux maîtres verriers de Murano. On a conservé sur le Livre d'or de cette île les noms des plus anciens verriers qui en furent originaires : Muro, Seguso, Motto, Bigaglio, Miotto, Briani, Gazzalni, Vistosi, Ballarin (3).
(i) Les Muranais avaient, de très ancienne date, le privilège de faire frapper chaque année à la Zecca de Venise des monnaies d'or ou d'argent, appelées « Oselle » avec l'épigraphe : « Munus Comunitatis Muriani ». La grandeur et le coin de ces « Oselle » ont varié. Dans les derniers temps elles portaient empreints d'un côté les noms et les armes du doge, du podestat et du trésorier ainsi que les armes de la commune de Murano ; de l'autre, les noms et les armes des quatre députés de l'ile. La dernière u Oselle » a été frappée en ly'gô, sous le doge Louis Manin, Sébastien Pisamano étant podestat de Murano et Zanetti trésorier. Les quatre députés de cette même année étaient Georges Barbaria, Antoine Ongaro, François Dol Moro et François Motta.
(2) Si par hasard un Muranais commettait quelque délit, les magistrats de l'île se chargeaient de l'emprisonnement du coupable pour le livrer ensuite aux tribunaux supérieurs.
(3) Le Livre d'or est encore conservé dans la chancellerie de Murano; les feuillets sont en parchemin.
SES ANECDOTES ET SA FABRICATION. l5
Il est nécessaire que nous mentionnions ici quelques renseignements sur l'origine historique de cette noblesse.
Déjà sous Philippe le Bel les verriers de la Champagne obtinrent des privilèges qui leur créèrent ainsi une sorte de noblesse, tous les privilèges se rattachant alors à la caste nobiliaire. Ils fondèrent leur demande sur l'édit de Constantin dont nous avons parlé. Charles VI, qui portait un très grand intérêt aux verriers, encouragea plus que tout autre roi de France les prétentions des verriers ; concéda des lettres royales aux verriers de Moulchamps, dans le Poitou.
Ci suivent les lettres royales en question : « Charles, par la grâce de Dieu, roy de F'rance, etc.. Reçu avons l'humble supplication de Philippon Bertrand, maistre de la verrerye du parc de Moulchamps, pour luy et pour les { autres verriers dudit lieu, ses alloués, contenant que tous verriers soient et doient estre, à cause du dict mcstier de verrier, de toute ancienneté tenuz et reputez pour nobles personnes; car, à cause de la Noblesse du dict mestier, aucun ne peut, ne doit estre reçu à icelui mestier, s'il n'est nez et extraits, de par son père, d'austres verriers, et que ledict suppliant et ses dicts alloués, qui sont verriers nez et extraits ( de par leurs pères, d'aultres verriers, à cause du dict mestier, soient et doient estre tenuz et reputez pour nobles, et par ce, doient joïr et user de tous les droits, franchises, libertés et privilèges desquels usent et joyssent et ont accoustumé de joyr et user les aultres nobles du pays, et à cause de ce doient estre francs, quittes et exempts de toutes tailles et fouages, sans que aux dictes tailles et fouages aulcun les y puisse ne doic de raison mettre ne imposer avecques les non nobles du dict païs; mcsmement que les aultres verriers d'icelui païs, :( à cause et pour raison d'icelui mestier de verrier, sont tenuz et garder paisiblement et sans contradiction ez franchises, libellez, droits et privilèges dessus déclairés. Néanmoins ( aulcun hayneux et malveillans d'icelui suppliant et de ses dicts alloués verriers, contre raison se sont depuis certain tems en ça efforciez et s'efforcent de jour en jour de les mettre et imposer avec les non nobles du dict païs, aux tailles et fouages
l6 VENISE. l'art de LA VERRERIE. SON HISTOIRE,
« aj'ant cours en icelui païs, qui est contre raison les droits, « privilèges et franchises et libertez dessus dictes... Pourquo}', « Nous, ces choses considérées, vous mandons et comectons (( que s'il vous appert des choses dessus dictes, vous, le dict « suppliant et ses dicts alloués verriers ne souffrez estre mis ne « imposez avccques les non nobles aux tailles et louages aïant (( cours audit païs.
(( Donné à Paris, le 24^' jour de janvier de Tan de grâce (( iSgg. » (Annales de la Société académique devantes, t. XXXII, p. 2l3.)
L'on voit, par ces lettres royales, que ces privilèges ne leur avaient pas été concédés parce qu'ils étaient nobles, mais bien parce qu'ils exerçaient un métier qui, « de toute ancienneté, « était réputé comme noble' ».
Les souverains songèrent par la suite à en faire profiter les gentilshommes, que leur peu de fortune mettait dans une situation précaire, et qui, par cela même qu'ils s'adonnèrent à « ce « noble mestier », ne dérogèrent pas à leur noblesse (i).
En France, pour faire un gentilhomme verrier, il fallait d'abord prendre un gentilhomme. Henri III confirme aux verriers de son ro3'aume les pri\ilèges qu'ils a\'aicnt obtenus de Charles IX, son prédécesseur. (Lettres patentes, datées de Lvon, octobre 1574.)
(( ... Soit cognu et manifestez à un chascun que nous a\'ons « admis et acceptez l'humble supplique des nobles hommes de (( l'art et science verrière de nostre royaume, provinces, lieux
(i) Parkes, dans ses Essais chimiques, p. go, t. IV de la traduction en italien, Milan, 1821, dit : « Le gouvernement français fit beaucoup d'effort.s au « commencement du xiv siècle pour encourager les fabriques de verres et « de cristaux. Il ordonna, en outre, qu'à la noblesse seule appartiendrait à « l'avenir le droit exclusif d'exploiter cette fabrication.
« Le gouvernement (ajoute-t-il) fut probablement obligé de concéder ce « privilège, parce qu'il vit les sommes immenses qu'on exportait à l'étranger, « et surtout à Venise, pour l'achat de ces produits, et parce qu'il y avait « alors à Murano une si grande activité, que toute l'Europe en était sur- « prise. »
« et domaines qui sont soub nostre juridictiore, les déclarant « francs, libres, immuns et exemps ou privilégiez, comme ils (( ont exposez et suppliez, tant eux que leurs serviteurs, comme (( auss}^ les marchands qui vendent et tienent marchandises « pour faire verres, soyent-ils rompus ou entiers ou vraijment (( tout aultre sorte de matière pour faire verres, ceux qui les u portent ou gouvernent, et les faisans conduire, nous les pri- « vilégions en tout temps, exemptons de toute sorte de taille « ou collectes, d'aide, subside, indictions, coustumes, tou- « chages, peines, etc. » (Citées par M. A. Pinchart, d'après la collection des archives héraldiques de J. G. Le Fort.)
Ces privilèges étaient, à quelques exceptions près, ceux dont jouissait la noblesse.
Ils pouvaient donc se croire nobles, pusqu'ils étaient a tenus « et réputez tels n, et c'est de bonne foi, bien qu'avec une trop grande ostentation peut-être, que, dans les actes publics, ils ne manquaient jamais de prendre la qualité de chevalier, que précédait celle de maître de verrerie, et qu'ils exigeaient que leurs ouvriers leur donnassent également ce titre.
« Un jour que deux familles (de verriers) célébraient un (( mariage, elles invitèrent aux noces un honnête marchand de « Sainte-Menehould, avec lequel elles étaient en relations d'af- « faires et qui leur avait rendu des services importants. Dans le « contrat de mariage, ceux qui le signèrent ajoutaient à leurs « noms la qualité de chevalier; ils en avaient le droit. L'étran- « gcr seul ne pouvait en prendre d'autre que celle de marchand, (I que l'on croyait déplacée dans l'acte. Il s'avisa d'ajouter à H son nom celui de chevalier de l'Arquebuse. Ainsi, tous les signa- « taires se trouvèrent chevaliers, et cette qualité, si heureuse- (( ment imaginée , satisfit l'amour-propre des verriers. » (Burette, Histoire de la ville de Sainte-Menehould .)
Il n'en était pas de même en Italie; depuis l'époque où fut établi le Libre d'oro des verriers de Murano, il n'y eut pas un seul des verriers vénitiens ou muranais qui ne s'intitulât lui-même gentilhomme, bien que souvent il ne fût que simple ouvrier, et (( qu'il se louât ou assujettît en sous-ordre ». C'était bien autre chose encore à Altare, où les nobles seuls, paraît-il, pouvaient
lO VENISE. LART DE LA VERRERIE, SON HISTOIRE,
exercer le métier de verrier, ainsi que le montre une attestation donnée par les consuls de cette ville à un membre de la famille Sarode, le 4 février 1645...
« Ce qui est une preuve très assurée », dit cette attestation, « que les membres de la famille de Sarode sont nobles et de « race noble, c'est qu'ils jouissent du privilèj^e d'exercer l'art « de la verrerie, auquel ceux qui ne sont pas nobles ne sont « pas admis; ce qui est très vrai et doit être tenu pour certain « et assuré par tous, devant tous et publiquement. »
On peut donc établir qu'en France, on restait noble quoique l'on fût verrier; qu'à Venise, on était noble parce que l'on était verrier, et qu'à Altare, on n'était verrier que parce que l'on était noble.
Les Vénitiens ont excellé dans toutes les branches de la fabrication du verre, et en ont conservé, jusque vers le xvi*^ siècle, le monopole, qui fut pour leur cité la source de revenus immenses.
A partir de cette époque, des verriers s'établirent en Allemafi^ne, en France et en Angleterre. Bientôt les produits de la Bohême acquirent une renommée, qui porta un coup funeste à l'industrie vénitienne. Celle-ci disparut peu à peu et, depuis longtemps, elle est en pleine décadence.
Le II février 1604 et le i3 mai i6o5, le Conseil des Dix rendit, en faveur de Géralama Magagnati, qui n'était pas immatriculé à Murano, des décrets l'autorisant à faire des verres en topaze et en jacinthe, et à exploiter son invention de verre à vitres ; Magagnati fabriquait de grands carreaux de \erres et des glaces sans tain, que les personnes riches mirent à leurs fenêtres à la place des rui, rouleaux, disques épais employés précédemment (i).
(t) Le 22 mars lyoS, et le i3 avril 1762, les délibérations et décrets du 23 février 1490 et du 27 octobre 1547, du Conseil des Dix ont été confirmées par les résolutions (parti) prises dans le Maggiore Consi'oHo.
Ces décrets établissaient « que les chefs du Conseil des Dix devaient « prendre soin de l'art, en se prévalant des mo\'ens les plus secrets et les
Malgré le soin jaloux avec lequel le Conseil des Dix avait veillé à la conservation des secrets de cette industiie, l'Allemagne et particulièrement la Bohême avaient pu attirer quelques verriers renommés ; aussi, au xvii<^ siècle Venise perdit-elle sa prépondérance, et les verreries de Bohême, dans un genre différent, s'y substituèrent-elles presque complètement.
Au commencement du xviii'^ siècle, on navait conservé à Venise que la fabrication de la verroterie commune.
Le 4 mars lySg, le Conseil des Dix autorisa Brianti à démolir ses fours de Murano et à établir sa fabrique à Venise même.
Brianti mourut en 1772. A l'époque de sa mort, les fours de Murano et de Venise étaient encore en activité ; en somme, la fabrication vénitienne et artistique s'était singulièrement ralentie (i).
Par un décret du Conseil des censeurs, en date du 20 mars
« plus sévères, que dans leur sagesse ils croiraient nécessaires, pour veiller « attentivement à ce qu'aucune personne employée dans les verreries sortit (( de l'Etat pour passer dans des pays étrangers ». — « Che i capi del « Consiglio de' X, dovessero avère la cura dell'arte, valendosi anche di <( vie le più segrete e severe quali pareranno alla loro prudenza, nell' « invigilare attentamente, e provvedere, che niuna persona impiegata « nelle arti vetrarie partisse da questo Stato, per trasportarle in alieni « paesi. »
Le Maggiore Consiglio, du i3 avril 1762, déclarait aussi « qu'il ne devait « appartenir qu'au Sénat de régler par voie administrative toutes les affaires « relatives à l'art du verrier ». — « Che il governo délie arti vetrarie, in « via amministrativa, dovesse spettare ail' Eccelso Senato. »
Le Conseil, en date du 3o janvier 1762-M.V.-1763, donne la surintendance de l'art du verrier au Conseil des censeurs, auquel fut attaché un des trois inquisiteurs d'Etat en qualité d'adjoint.
(i) Un règlement important était celui de l'apprentissage et des épreuves auxquelles étaient soumis ceu.x qui voulaient être inscrits dans la corporation des ouvriers. Il en résultait un excellent effet : c'est-à-dire que les produits des fabriques étaient entretenus en proportion des commissions ou de la consommation.
1764, les contrefaçons, de quelque genre que ce soit, dans les verreries de Murano, seront irrémissiblement suspendues, moyennant le transport préalable des objets fabriqués.
Le conseil des censeurs, dans ce décret, s'exprimait ainsi : « On fait publiquement savoir et entendre que les contrefaçons, « de quelque i;^enre que ce soit dans les verreries de Murano, « seront irrémissiblement suspendues moyennant le transport (( des objets falsifiés. Les coupables fugitifs seront poursuivis (( criminellement, et l'on ouvrira un procès secret d'inquisition, (( toujours permanent, pour arriver contre eux inexorablement (( aux plus sévères châtiments en réparation de tant de domma- (( ges publics et privés » (i).
Les travaux étaient minutieusement surveillés par les inspecteurs du bureau de répartition del comparto. Le nombre des membres du bureau pour Murano était de neuf, dont cinq élus par les maîtres verriers et quatre par les ouvriers.
Le bureau était sous la juridiction du Conseil des censeurs, résidant à Venise ; il déléguait l'inspection à deux inspecteurs : soprastanti (2).
L'année de travail comprenait quarante-quatre semaines, du I'-''" octobre au 3i juillet.
La fabrication des « Bottiglie d'Inghilterra », bouteilles à la
(i) « Si fer publicamente intendere et sapera, che li contraffazioni di qua- « lunque génère di lavori nelle fabbriche vetrarie di Murano, si sospende- « ranno irremissibilmente, previo trasporto dalle manifatture spuria : si « procédera criminalmante contre i rai contumaci, e si aprirà un processo (( segretto d'inquisiziona sampre permanente, par indi discendere contro li « medesimi inesorabilmente alli più severi castighi, a riparo ditanti pubblici « e private pregiudizii. »
(2) On remarquait parmi les règlements qui étaient renfermés dans la matricule, celui qui imposait à chaque propriétaire de fabrique l'obligation de déclarer au bureau del comparto, au commencement de l'année, la qualité et la quantité de vases qu'il se proposait d'entretenir.
Pour l'exact accomplissement de ces prescriptions, on désignait deux personnes de l'art, appelés soprastanti, dépendants de ce même bureau del comparto, qui avaient la droit d'entrer dans les fabriques, tant de jour que de nuit, selon leur bon plaisir, pour en inspecter les travaux.
façon anglaise, fut autorisée en 1790, quoique ce genre ne prête guère à la fantaisie (i).
Ce fut là, sans doute, une des dernières inscriptions sur la mariegola. (Les règlements étaient inscrits sur le Capitolare 0 Matricola, registre officiel des professions. Les verriers de Murano et ceux de Venise avaient une mariegola spéciale ; c'est ainsi tju'on appelait vulgairement le registre) (2).
En 1797, l'armée française occupa Venise; l'année suivante, le Directoire ordonna au général Berthier d'envoyer en France des ouvriers verriers ; le général échoua dans sa tentative, et il écrivit : « C'est avec peine que je dois vous apprendre que je (( n'ai pu réussir, comme vous m'en aviez chargé, par votre « lettre du 5 nivôse, à enlever à Venise la fabrique des Mar- « guérites. Je compte vous envoyer, par le prochain courrier, « le rapport des personnes que j'avais chai'gées de cette affaire. » (D'Artand, Vie du pape Pie VII.)
Les lois de 1806 établissaient la liberté des arts et métiers, et abolissaient toutes les corporations.
Vers la fm du siècle dernier, on comptait encore à Murano environ cinquante verreries, dans lesquelles on fabriquait des perles dites conteries, des cristaux, des glaces et des verres à vitres.
(i) En 1790, M. Barbaria obtint la permission d'ériger à Venise une verrerie pour la fabrication des bouteilles façon anglaise, mais comme Barbaria était Vénitien et n'appartenait pas à la corporation des fabricants verriers de Murano, ce fut par une faveur spéciale, et par ordre des inquisiteurs d'Etat qu'il obtint, avant tout, la citadinance muraiiaise, et d'être inscrit, lui et sa descendance, sur le livre d'or de Murano. Sans cela, il ne pouvait exercer l'art en question.
C'est ce qu'on lit dans le dit livre d'or de Murano, sous la date du i5 avril 1793 : « Per comando degli illustriss. Inquisitori di Stato, aggregato Zor/i c( Barbaria coi suoi legittimi discendenti. Esente daU'Ufficio del comparto « per la solo fornace ad uso di bottiglie d'Inghilterra eretta nella doniic( nante. »
(2) La matricule (matricola), vulgairement appelée mariegola, était un registre manuscrit, sur lequel on inscrivait tous les règlements relatifs aux professions dont il est question, au fur et à mesure qu'ils étaient promulgués.
Vers la seconde moitié du xii'= siècle, on remartiue des besicles suspendues à des attaches, dans les personnages figurés en sculpture.
Un manuscrit italien, de 1299, parle de vctri appellati occheali, et, en i3o5, le frère Jordan de Rivalto rappelle dans un sermon que les lunettes sont en usage depuis vingt ans à peine.
On prétend que c'est à Florence que les lunettes furent inventées.
Du reste, les Vénitiens, non seulement ont créé le lustre en verre et donné à la glace son véritable caractère, mais par les modifications qu'ils ont apportées aux formes usuelles, par les combinaisons du décor, ils ont également inventé de nouveaux types de verres de service et de luxe ; c'est bien ainsi que leurs contemporains l'ont compris, car partout, en Occident, les modèles de Venise ont été adoptés et imités.
La Mosaïque
a Mosaïque occupe dans l'art du verrier vénitien une place importante.
La Mosaïque est l'art de composer des tableaux ou 1^ des carrelages à l'aide de pierres, de morceaux de '^^^â verre ou d'émail diversement colorés ; la mosaïque appartient ainsi à la fois à l'art proprement dit et à l'art ^ industriel.
Pline attribue cette invention aux Grecs ; en tout cas, ce furent eux qui l'introduisirent en Italie ; il est certain que cet art était connu bien avant eux dans l'extrême Orient.
170 ans avant J. C, Sylla fit présent dune mosaïque à Préneste.
Suétone dit que Jules César emportait dans ses campagnes un dallage en mosaïque.
Les mosaïstes romains, dit Bachelet, frappés du défaut de vivacité des couleurs dans la mosaïque à compartiments des Grecs, recoururent aux pierres précieuses, aux émeraudes, aux turquoises, aux onj'x, aux agates, aux cornalines, aux sardoines, etc. Mais bientôt la cherté de ces matériaux les força à chercher des substances moins coûteuses et comparativement aussi brillantes. Ce fut ainsi qu'on eut l'idée d'employer des pâtes de verre.
Les mosaïques avaient été d'abord employées presque exclusivement au dallage ; on comprit bien vite tout le parti qu'on en pouvait tirer pour l'ornementation des lambris.
Elles servirent soit à composer des tableaux originaux, soit à reproduire les œuvres des maîtres célèbres. Pline mentionne cette innovation qui eut lieu au temps de l'empereur Claude.
Une des œuvres les plus importantes qui ont été conservées est une scène représentant la bataille d'Issus, trouvée dans la
maison du Faune, à Pompeï; elle ne contient pas moins de vingt-cinq personnages presque de grandeur naturelle.
Andréa Taflfi fonda une école de mosaïstes, lors de la décoration de l'église de Saint-Marc.
Les Mosaïques de l'église de Saint-Marc
Nous ne pouvons mieux donner l'histoire de la mosaïque vénitienne qu'en suivant d'époque en époque les différents travaux qui se sont exécutés dans cette remarquable Basilique.
Selon différentes histoires, cette église fut commencée, d'autres disent restaurée, par le doge Pietro Orseolo, surnommé le Saint, vers l'année 970, par des architectes venus de Constantinople. C'est sous le « Dogado » de Domenico Sylvio, 1070, qu'on commença à orner l'église de mosaïques. La consécration de la Basilique eut lieu sous ce doge.
L'inscription sculptée dans la corniche de marbre rouge, dans la grande nef sous la galerie, fait ressortir l'intention que l'on avait d'orner ce temple richement et de belles peintures :
Istoriis, auro, forma, specie tabu]arum,
Hoc templum Marci fore die decus ecclesiarum.
Les caractères datent du xi^ siècle ; d'après cet indice, c'est à cette époque que le temple aura été achevé.
Les premiers ouvrages en mosaïque qui y furent faits auront probablement été les figures du « Sauveur assis», de la « Vierge Marie » et de osaint Marc », au-dessus de la grande porte de l'intérieur.
Dans l'atrium, on trouve les scènes de l'Ancien Testament, à partir du premier chapitre de la Genèse. C'est vers 1096 et 11 11 (juc ces mosaïques auront été exécutées.
Plus tard on orna les grandes coupoles, les voûtes et les parois de l'église, où l'on a représenté des scènes du Nouveau Testament.
On y trouve peu de souvenirs écrits ; dans la chapelle de Saint- Clément, au-dessus de la porte latérale, on trouve ces mots encore lisibles : Ajm. D.MCLVIII. Ciim Dux Vitalis Michael got...
epit. Petnis tabulas au... epit. La scène représentée en cet endroit est la translation du corps de saint Marc, et doit dater de l'an ii58.
En 1258, tout maitre mosaïste, emplo3'é par les procurateurs de Saint-Marc, dut avoir deux élèves; ces élèves devaient, dans un concours, faire preuve de savoir, soit en exécutant un tableau détaché, soit un sujet sur l'une des parois de la Basilique.
En i35o, le dof(e Andréa Dandolo fit couvrir de mosaïques la chapelle du Baptistère et l'autel de Saint-Isidore, avec des scènes de la vie de ce saint et de saint Jean-Baptiste.
En 1419 et 1429, après les deux incendies, l'on commença à remplacer une grande partie des mosaïques de Saint-Marc. L'art lui-même en reçut un grand dé\'eloppement qui coïncide avec la rénovation de l'art verrier à Murano. C'est à Murano que devaient se fabriquer les innombrables cubes de verre doré ou de toutes couleurs qui, sous la main des mosaïstes, se transformaient en une décoration aussi brillante qu'harmonieuse de tons.
Parmi les mosaïstes, on trouve, en 1458, les noms de Silvcster et de Antonius, sous le petit arc du bras gauche de l'église, presque au-dessus de l'autel de Saint-Jacques.
Au côté gauche de l'église, façade extérieure, au-dessus de la porte par où l'on va dans l'Atrium, dans une niche, on trouve un saint Marc, où il 3" a l'inscription suivante : « Petrus fecit, 1482.)) Dans la niche correspondante est saint Vito, où on lit seulement : « Antonius f. » Il est probable que c'est de la même année. Du même Petrus est la grande figure du Christ, au milieu de la voûte, au-dessus de l'autel du Saint-Sacrement ; on y ht : « Petrus f., MCCCCCV. »
Ces différents mosaïstes dépassent déjà les mosaïstes grecs. Mais aucun ne parvint à la hauteur de l'éminent mosaïste Michel Zambono, d'autres disent Giambono, qui exécuta sur la voûte de la chapelle dite de Mascoli — Madonna dei Mascoli — une série de panneaux représentant l'histoire de la Vierge. Il imita les meilleurs peintres de son temps et il serait difficile de trouver rien de mieux dans l'église. Ces compositions nous montrent l'état de son art au milieu du xV^ siècle et nous initient à la vie de Venise de cette époque.
26 VENISE. — l'art DE LA VERRERIE, SON HISTOIRE,
Les registres des procurateurs de Saint-Marc mentionnent un grand nombre de mosaïstes : Pietro, Marco, Aloise, contempoiains de Giambono.
Ce n'est qu'à partir du xvi"^ siècle que l'on pourrait écrire l'histoire des mosaïstes vénitiens (jui ont recouvert d'or les murs de leur Basilique.
Sous le Titien, toutes les mosaïques de cette église ont été renouvelées.
Le 29 avril i5i7, Luciano Rizzo et Vincenzo Bianchini furent reçus à Saint-Marc pour y travailler aux mosaïques. Ils exécutèrent alors les deux anges tenant une croix qui sont dans les deux petites niches, près des petits chœurs de la grande chapelle. Rizzo a coloré le sien en azur; Bianchini en couleur verte. Au-dessous on lit :
Marc. L. R. Vincentius f.
AnTONII 1)
Le 24 octobre 1524 ils eurent pour compagnons All)erto Zio et le célèbre Francesco Zuccata, mis au nombre des maîtres par les procurateurs. Ils exécutèrent la décoration de la voûte de la sacristie. Le prêtre Alberto et de Rizzo firent de plus une madone au-dessus des deux portes ; sous le piédestal se trouve l'inscription suivante :
Marcus Lucianus Riccius V. f. MDXXX.
Ces mosaïques peuvent soutenir la comparaison a\ec les plus belles peintures décoratives. Il paraît que le Titien fournit une partie des modèles.
Ce sont les frères Zuccati, l'iancesco et Valerio qui ont refait en grande partie les mosaïques de l'atrium et de l'intérieur de Saint-Marc, au xvi*^ siècle. Francesco exécutait presque toujours lui-même ses cartons. Cet avantage ne fut pas étranger à la haine que lui vouèrent quelques-uns de ses élèves, Bartholomeo Bozza et les deux frères Vincenzo et Domenico Bianchini.
C'est Vincenzo Bianchini qui exécuta, à l'intérieur de Saint- Marc, l'arbre de Jessé. Ce mosaïste a surtout travaillé d'après
les cartons de Sansovino, de Salviati et de Domenico Tintoietto; Bartholomeo Bozza est dans le même cas.
Les frères Zuccato exécutèrent, entre les deux grandes portes dans l'atrium de la vieille Basilique, à gauche, la résurrection de Lazare ; à droite, la mort de la Vierge ; au-dessus de la porte donnant accès dans l'église, saint Marc, vêtu de la chasuble et élevant les mains au ciel; en face, le Crucifiement, et plus bas, la Descente de la croix. Au-dessous de ces tableaux, ils firent les quatre évangélistes ; dans les angles et dans quelques cercles, divers prophètes et docteurs. Le dessin de saint Marc est certainement du Titien.
La première inscription, au-dessus de la porte intérieure, porte :
MDXLV. Uiil DILIGENTER INSPEXERIS, ARTEMQUE AC