F'abriques de verres à vitres
Il était interdit de passer, sans autorisation, de lune à l'autre des catégories.
Au commencement de chaque année, le maître verrier était obligé de déclarer combien de creusets de fonte il avait l'intention de chauffer.
L'apprentissage, l'accès dans les corporations et les métiers étaient réglés sévèrement et de façon à former de bons ouvriers.
La verrerie vénitienne peut se diviser en cinq grandes catégories principales : la verroterie ; la verrerie de fantaisie et de service; les glaces, miroirs et lustres; les verres à vitres; les émaux pour la mosaïque et la bijouterie.
Les Vénitiens ont introduit dans la fabrication du verre des trésors d'une fantaisie inépuisable, qui l'ont converti en objets d'art, ou tout au moins, de curiosité, et, à force d'essayer, les formes, les procédés de compositions, de mariages de couleurs, de tours de main, ont créé les variétés innombrables du vene charmant et inutile, destiné à la pure récréation des yeux. Il est vrai de dire que les secrets techniques de leur fabrication étaient connus des anciens, et que les verriers établis au moyen âge dans les îles des lagunes, ne firent que renouveler les pratiques des Romains et des Grecs, élèves eux-mêmes des Égyptiens. Tout ce qu'on a fait à Murano a\ait été fait dans les temps antiques ; témoin les spécimens conservés dans les collections, les verres filigranes, rubannés, à bulles d'air, les verres mosaïques diaprés de mille couleurs, comme un tapis d'Orient, mille fiori, les incrustations d'émaux de couleurs, et de substances argileuses ou gypseuses dans la masse encore molle du verre, les baguettes en fils de verre coloré qu'on emprisonne entre deux couches transparentes, mince comme des feuilles de papier. Tout cela est représenté dans la verrerie antique par des
SES ANECDOTES ET SA FABRICATION. Sy
spécimens qui ont traversé les siècles, sans s'altérer, sans se briser, même partiellement.
Il est merveilleux de voir combien 1 homme a été ingénieux à tirer parti d'une substance qui, à une température élevée, devient si malléable, si obéissante, si ductile ; comment il a su étirer le verre, l'enrouler sur une roue qui tourne rapidement, et l'allonger au point d'obtenir, avec une baguette de t^uelques centimètres un fil de plusieurs mille mètres, aussi fin, aussi souple que la soie, un fil propre à tisser des étoffes, à former d'impondérables aigrettes, et, qui le croirait, à remplacer les cheveux postiches d'une perruque susceptible d'être frisée au fer ?
On a longtemps suivi les errements usités dans les verreries anciennes, et longtemps aussi on s'était servi des produits et des résidus de même fabrication trouvés en Phénicie et à Byzance, et même des sables si renommés du Bélus et de Saint-Jean d'Acre.
Les cristaux de Venise ont un cachet original, qui nous empêche de les comparer à ceux des autres pays ; on n y trouve ni la blancheur, ni la pureté des cristaux anglais. La même absence de finesse se rencontre dans le verre coloré ; mais leurs teintes douces flattent et attirent le regard, surtout dans les couleurs bleues et vertes, opales et transparentes.
Le mérite de la fabrication vénitienne consiste, selon nous, dans une légèreté extraordinaire, due à la grande facilité avec laquelle la matière, à l'état pâteux, se prête aux travaux les plus délicats.
C'est cette facilité de manipulation qui permet de donner aux cristaux de "Venise ce cachet spécial qu on ne trouve nulle part.
Les verres vénitiens ne possèdent certainement ni l'éclat, ni la pureté, ni la franchise des couleurs de cristaux modernes, avec lesquels, du reste, ils n'oiïrent presque pas de points de comparaison; mais ils présentent une légèreté de forme, une originalité, un cachet artistique spécial qui leur donne un charme indéniable.
Les vases de Murano, si célèbres au xv"^ et au xvi*-' siècle, et si recherchés aujourd'hui comme produits artistiques, se divi-
38 VENISE. — l'art de la verrerie, son histoire,
saient en plusieurs catégories : les vases en \ erre blanc transparent, les vases en verre teint, les vases émaillés et dorés, les \ases à fils colorés et les vases filigranes, dits vasi a ritorti et vasi a reticelli ; enfin, les verres mosaïques.
Les fioles, les coupes, les vases de toutes formes et de toutes espèces, en verre blanc ou coloré, atteignirent à un degré d'élégance et de légèreté, à une transparence, à une variété de teintes, que la verrerie n'a jamais dépassés.
Les vases en verre blanc étaient décorés de fils colorés appliqués à l'extérieur, à la façon byzantine ; on les semait aussi d'or mêlé à la matière vitreuse, par un procédé resté inconnu ; on les craquelait en immergeant, dans un vase d'eau, de la pâte soufflée ; on leur donnait parfois des formes d'animaux, de centaures, de tritons ; on les décorait de figures et godions en relief, ou de rosaces imprimées au cachet. Il est impossible d'énumérer les mille formes artistiques ou bizarres que le verre prenait sous leurs doigts agiles, et l'on reste émerveillé quand on songe que, pour le façonner ainsi, ces artisans n'avaient d'autres instruments que des pinces ou pincettes assez grossières, de lourds ciseaux et le pointil auquel ils collaient la matière pour l'étirer.
Les Vénitiens ne se sont pas bornés à fabriquer des \erres incolores ou de teintes foncées; ils se sont aussi essa^'és à imiter la porcelaine en faisant un verre blanc laiteux, qui offrit, jusqu'à un certain point, de la ressemblance avec le kaolin.
Les Perles
Une branche de commerce dont peu de personnes soupçonnent l'importance et dont Venise est demeurée en possession, sans partage, est la fabrication des petites perles communes, connues sous les noms de collanes, rasades ou rocailles, jais ou conteries. Il s'en fait des exportations considérables, destinées surtout à l'Afrique et aux parties de l'Amérique où se trouvent encore des nations non civilisées.
Les Egyptiens connaissaient la fabrication des perles, on les trouve en grande partie sur les momies. Il existe dans l'ilc de Saint-Lazare à-Venise, chez les pères Arméniens Méchitaristcs,
SES ANECDOTES ET SA FABRICATION. 3g
une momie cjui a un long tablier tissu de perles de diverses formes et de diverses couleurs qui semblent de verre, et qui pour tel étaient même généralement tenues; après examen, M. Dominique Bussolin les a reconnues d'argile recouverte de verre coloré. Les dessins représentent des hiérogh'phes égyptiens.
Dès les vi'= et vii^ siècles, les Vénitiens fréquentaient les ports de l'Egypte, et, en même temps qu'ils étendaient leur commerce, cherchaient à introduire dans leur pays de nouveaux genres d'industrie, tirant des perles des Egyptiens, quelques indices pour la fabrication des perles de verre et d'émail dans laquelle il se distinguent encore aujourd'hui.
La fabrication de ces perles commença à prendre de l'essor à Venise au xiii'^ siècle, selon l'opinion des savants qui ont écrit sur cette matière. (Mémoire inédit sur l'île de Murano, par le conseiller Neumann Rizzi, et Mémoire sur les verreries de Venise, par le conseiller Rossi, lus à l'Athénée de Venise, en 1841.)
Marc Polo, avant fait connaître les mœurs des peuples quil avait visités, et leur goût pour les agathes, les grenats, et pour toute espèce de pierres précieuses, encouragea les fabricants de verre à les imiter. (Arte del Maygaritaio.)
Christophe Briani et Dominique Miotto, son collègue, parvinrent les premiers à colorer le verre de manière à imiter ces mêmes pierres précieuses.
La première expédition de ces perles fut faite à Bassora ; le résultat encouragea tellement Miotto qu'il forma des élèves et créa un nouvel art en verrerie, c'est-à-dire l'art du margaritaire, du nom des « grenats » et des autres pierres précieuses qui étaient alors connues à Venise sous le nom générique de « marguerites ».
Plus tard, un certain André Vidaore introduisit le travaildes perles au moyen de la flamme d'une lampe. Il en fabriqua ainsi quelques-unes bariolées de couleurs diverses, et d'autres ornées de dorures. En i528, il obtint du comité de sui"veillance des arts et métiers une matricule, et fonda l'art des perlaires, anciennement appelés supialume (souffle-lumière). (Mémoires de Neumann et de Rossi.)
L'Orient était le plus grand débouché pour les perles: celles-ci se vendaient dans les ports de la mer Noire, du Suristan et de l'Egypte. De là les caravanes les transportaient jusqu'en Chine, et les répandaient dans toutes les îles de l'océan Indien.
Une des routes principales de l'ancien commerce avec l'intérieur de l'Asie et avec les Indes, était la sui\'ante : après la mer Noire les marchandises remontaient le fleuve Fasi (aujourd'hui Rion). Puis elles faisaient une quinzaine de lieues sur des chariots de Serapana à Sura, où on les embarquait sur le C3'rus (Kur) qu'elles descendaient pour entrer dans la mer Caspienne. Enfin, elles entraient dans l'Oxus (Gihon ou Amu), et se répandaient dans toute l'Asie. {Mémoire historique et géographique sur les pays entre la Caspie et la mer Noire : Magasin de Paris, oct. 1797, et Marin, Histoire civile et politique , etc., t. I"V, liv. II, p. i32.)
On en faisait aussi une grande consommation sur les côtes asiatiques et africaines de la mer Rouge, en Ethiopie et en Abvssinie. Ces peuples emplo3'aient aussi les perles à la décoration des appartements, et pour recouvrir dans la tombe, selon d'anciennes coutumes, les dépouilles des morts.
On ne saurait dire la quantité de verre que les "Vénitiens exportaient en Syrie, en Egypte, en Barbarie et dans la mer Noire, ainsi que les margaritines qu'on recherchait dans tout l'Orient pour en parer les femmes, décorer les appartements et orner les habits. {Ricerche storico-critiche sulla laguna Venda, e sul commercio dé' Vencziani. Venezia, i8o3, p. i8g.)
Macarteney raconte que les mandarins chinois et tartares portaient à leurs habits des boutons de verre de Venise et des ornerhents. en margaritines comme des marques de leur dignité et de leur emploi. C'est un reste, ajoute-t-il, de l'ancien commerce presque exclusif que faisaient autrefois les 'Vénitiens avec la Chine. {Voyage à la Chine et Ricerche storico-critiche, etc., p. 140).
Ces perles servaient dans certains pays comme monnaie dans les transactions. C'est de là que leur vient le nom de conteries (ou plutôt compteries) sous lequel on les désigne encore maintenant.
Dans l'ouvrage cité — Ricerche storico-critiche sulla laguna Veneta, e sul commercio de' Veneziani, i8o3, p. 140, — on lit: « Chca Duhalac
(( prcsso Massuah sul mar Rosso \-ogliono per coirente moneta « anche al présente le conterie venexiane, cosi diconsi le mar- (( f^harite, o tjuclle verghe e pallottoline di smalto vario colorito « che lavoransi in Venezia, e tanto le costumano nell' Oriente (I per ornamenti, addobbi, ecc. Vecchie o nuove, rotte od « intere, d'ogni colore, d'ogni grandezza, ivi hanno corso. »
Par la nouvelle route des Indes, tracée par Vasco de Gama, en franchissant le cap des Tempêtes, toutes les marchandises de l'Orient furent alors transportées en Europe, et réciproquement celles d'Europe en Orient, par la nouvelle route de l'Océan. En conséquence, les conteries commencèrent aussi dès cette époque à être transportées dans les ports de ces diverses nations, où non seulement se concentra le commerce direct avec l'Asie, mais même dans la suite avec le nouveau continent d'Amérique et avec rOcéanie. L'Afrique, l'empire du Maroc, la Guinée, le Congo, la Cafrerie, le Zanguebar, l'Abyssinie firent une immense consommation de perles. La France fait aussi un trafic de ces perles, principalement avec ses colonies du Sénégal, d'où elle reçoit en échange du sable d'or, de l'ambre, des bois de marqueterie, des fourrures et de la gomme arabique.
C'est des ports de la Barbarie que les conteries sont introduites sur les marchés de toutes les tribus africaines qui avoisinent, et de là, sont introduites dans les régions centrales de r Afrique même.
Il y a quelques qualités de perles qui s'adaptent même aux usages des nations européennes, pour chapelets, pour colliers, pour coiffure ou pour cjuelques autres objets de luxe.
Ce commerce, qui se répand dans toutes les parties du monde, sans rivalité, est alimenté par les seules fabriques de Venise.
Les fabriques de conteries sont celles qui, de préférence à toutes les autres, excitent plus particulièrement la curiosité des étrangers par la singularité de leur production, et parce qu'elles n'ont point de rivales dans aucun pays du monde.
Sous la dénomination de conteries on comprend les petites
perles à broder dites marguerites {maygheritine), et toutes les diverses espèces de perles en émail et en verre coloré, connues généralement sous le nom de perles de Venise.
La fabrication des conteries se divise en trois branches, qui constituent autant de fabriques ou de métiers séparés :
1° L'art de composer et de colorer les pâtes des émaux et des verres ; cette branche constitue la partie chimique ;
2° L'art que nous appelons del margaritaio (du margaritaire), ou celui de réduire les émaux en perles au moyen de fours expressément construits et de procédés particuliers ;
3° L'art du patenôtrier, émailleur ou fabricant de perles à la lampe (ouvriers perlaires).
Margarita. mot venant de l'antiquité ; on appelait, à Rome, margaritarii. les joailliers.
Sous les lois de la République, chacun de ces trois arts était exercé séparément; le premier seulement à Murano; les deux autres à Venise. Vers le milieu de ce siècle, tout le travail était réuni dans une même fabrique, depuis le commencement jusqu'au parfait achèvement des perles par le moyen margaritairc.
Les fabriques de conteries se subdivisent en deux classes, selon la qualité des objets manufacturés qu'on y produit :
I" Fabriques d'émaux, ou de conteries fines ;
2° Fabriques de rocailles, ou de conteries ordinaires.
Pour se faire une idée de ce genre de travail, il suffit de visiter une fabrique d'émaux ou de conteries fines. Nous tâcherons d'en donner une description.
La disposition des fourneaux et des creusets est la même que dans les verreries de Belgique, et les matières colorantes sont toutes empruntées au règne minéral, et tellement variées, que l'on confectionne des perles de plus de deux cents nuances différentes.
La première chose à observer, c'est la construction particulière des fours où se fait la fusion des pâtes des émaux.
Ces fours contiennent ordinairement trois, quatre et quelquefois cinq pots ou creusets.
Les travaux les plus importants comprennent :
a) Les tubes d'émail et de verre coloré de différentes qualités
et grosseurs, cjui sont covipés et réduits en perles par les ouvriers marj^aritaires ;
h) Les baguettes, ou cannes toutes pleines des mênres matières, qui sont employées dans la fabrication des perles par l'ouvrier patenôtrier, ou fabricant de perles à la lampe.
C'est là aussi que l'on fait les émaux pour mosaïques et pour des ouvrages de bijouterie.
Le travail est exécuté par un chef oiurier, appelé scagner (de l'escabeau), qui a sous ses ordres un ou deux assistants, et quatre tireurs (tiradori).
Voici les procédés employés pour la fabrication des perles.
Lorsque la matière est en fusion, un ouvrier trempe dans le creuset l'extrémité d'un tube de fer, d'environ cinq pieds de long, appelé canne, et le rapporte chargé d'une certaine masse de pâte, au milieu de laquelle, à l'aide d'un instrument de fer, il praticfue une large ouverture. Un second ouvrier, appelé consaura, applique contre ce trou une autre canne, garnie aussi d'un peu de verre en fusion, et tous deux s'éloignent l'un de l'autre en reculant avec toute la rapidité que ce genre de course peut leur permettre. La pâte s'étend, et finit par n'être plus tju'un tube percé d'un bout à l'autre et plus ou moins gros, selon la distance qu'ont parcourue les ouvriers avant le refoidisscment de la matière. Ils filent ainsi cjuelquefois des tubes forés de la grosseur d'un che\eu. D'ordinaire, on tire ces tubes d'une longueur d'environ i5o pieds. Outre les tubes ronds, on en tirait autiefois de triangulaires, de quadrangulaires, et d'autres en rubans unis et à raies de di\"crses couleurs. On les casse par morceaux d'environ deux pieds, et on les livre à l'ouvrier margaritaire.
Le margai itaire, à l'aide d'une sorte de hache-paille, coupe la canne pai petits morceaux, dont la longueur égale le diamètre. Les morceaux tombent dans un baquet plein d'une poussière de charbon et d'argile infusible, qui, s'introduisant dans les trous de la perle, doit s'opposer à ce qu'ils se remplissent, lorsque, pour arrondir et abattre les angles, on lui fait subir une seconde fois l'action du feu. Pour cette seconde opération, les perles, mêlées avec une certaine quantité de poussière destinée à les
empêcher de se lier entre elles par la fusion, sont placées dans un cylindre en fer de forme ovale hermétiquement fermé ; à l'aide d'une manivelle, on les tourne sur le feu jusqu'à ce que le récipient soit rouge. Les perles, légèrement ramollies, perdent leur aspérité, et lorsqu'on les retire, il ne reste plus qu'à les laver et à les appareiller selon leur grosseur, ce qui se pratique en les faisant passer successivement par plusieurs cribles percés de trous d'un diamètre différent. On les donne alors à des ouvrières, qui les enfilent par rangs de six à sept pouces ; et telle est la rapidité a^'ec laquelle elles exécutent ce travail, qu'on ne leur paie que six à sept centimes par masse de 120 rangs. Le prix de la masse de perles varie de 20 à 5o centimes.
Il y a quelques espèces de perles, composées de deux couches d'émail de couleur différente et appliquées l'une sur l'autre ; dans ce cas, les tubes d'émail ou de verre coloré sont faits exprès.
L'ouvrier les fait de la manière suivante : après avoir tiré du creuset, avec sa petite barre de fer, une portion d'émail opaque appelé sottana, qu'il réduit à la forme cj'lindrique, et après l'avoir creusé, il le recouvre d'une seconde couche d'émail transparent d'une autre couleur, (]ui est tout prêt en fusion dans un autre autre creuset. L'opération continue, et dans le tirage les deux émaux s'allongent uniformément dans toute la longueur du tube.
Si l'on recouvre un émail blanc opaque d'un émail couleur de rubis, on obtient une couleur très vive de cornaline. En recouvrant un émail opaque jaune du même émail couleur de rubis, on obtient une très agréable couleur de rocail, et l'on produit ainsi une variété de couleurs selon les diverses qualités des émaux que l'on emploie.
L'ouvrier, pour produire les émaux pour mosa'iques et les objets de bijouterie, enlève du creuset, au bout de sa baguette de fer, un peu d'émail en fusion et bien affiné, qu'il fait couler et étendre sur la plac^ue de fonte, où il prend naturellement une forme ronde et plate d'un diamètre d'environ trois pouces. On introduit aussitôt ces pains dans un four de refi'oidissement (de recuisson), où on les laisse quelques heures, afin qu'ils se refroidissent petit à petit.
Distribution du travail de l'art margaritaire
L'art du margaritaire se divise en six opérations principales :
1° Le triage des tubes d'émail et de \erre coloré ;
2° La coupe de ces tubes ;
3° L'arrondissement, ou manière de les réduire à Tétat de perles ;
4° La séparation des diverses grosseurs de perles au moyen de cribles ;
5° La polissure de ces perles;
6° La manière de les enfiler, d'en former des masses.
Avant de couper les tubes d'émail, on les trie selon leur grosseur ; ce sont des femmes, ceniitrici (trieuses), qui exécutent ce travail avec beaucoup d'adresse.
Après cette opération, les tubes passent aux tailleurs, qui les réduisent en petits morceaux uniformes.
L'ouvrier, pour faire cette besogne, est assis sur une petite chaise ; il tient entre ses jambes un petit banc où est fixé perpendiculairement un ciseau d'acier parallèle, auquel il y a un demi- C3'lindre appelé scovtro ou régulateur, qui seit de guide pour tailler les tubes à la mesure voulue. Le même ouvrier prend une poignée de tubes, les étale horizontalement sur le ciseau fixe; ensuite, avec un autre ciseau, d'une main ferme, il donne rapidement de petits coups sur les tubes, qu'il fait avancer à mesure. Tous sont réduits en morceaux réguliers. Les morceaux d'émail qu'on obtient sont angulaires et tranchants ; il faut les soumettre à une opération au moyen de laquelle ils acquièrent leur rotondité.
Préalablement cependant ils passent à 1 ouvrier appelé 5f/M2zadore (proprement cribleur), car c'est au moyen d'un crible qu'il sépare les morceaux ou les petits tubes des débris de la coupe.
La troisième opération — arrondir les perles — se fait dans deux sortes de • fourneaux : fourneaux à ferraccia, et fourneaux à tube.
40 VENISE. l'art de LA VERRERIE, SON HISTOIRE,
Autrefois, on ne travaillait qu'avec des fourneaux kferraccia. On appelle ferraccie certaines poêles de cuivre, ayant un diamètre de dix à douze pouces, servant principalement à arrondir les grosses perles et les conteries ordinaires.
La ferraccia, qui contient les morceaux de verre ou d'émail, est introduite dans un fourneau à réverbère, dans lequel on entretient un feu très vif; on remue les perles continuellement avec une baguette en fer, et lorsqu'elles sont arrondies, on les met refroidir pour les déboucher.
En 1817, M. Louis Businich introduisit des machines au moyen desquelles les perles, et principalement les margaritines, obtenaient une rotondité plus parfaite.
Les perles s'arrondissent de la manière suivante :
On verse les petits morceaux d'émail taillés dans un mélange de chaux et de charbon broyés et réduits en poudre, humectée d'eau; ce mélange se nomme sibirite ; en frottant le tout ensemble, la poudre pénètre dans le trou de ces petits cylindres, le bouche momentanément, ce qui se fait exprès pour conserver le même trou dans l'opération suivante. On prend une quantité convenable de ces morceaux d'émail, ainsi préparés, et on les verse dans la machine, ou tube à arrondir, en y joignant une portion de sable, et quelquefois même du charbon en poudre, selon la qualité des émaux. Cette seconde préparation sert à empêcher que par l'action du feu les susdits morceaux d'émail taillés ne s'attachent l'un à l'autre. On introduit enfin le tube dans le fourneau ; on le fait tourner sans cesse exposé à l'action d'un feu très vif, qu'on augmente ou diminue selon le besoin, et lorsque les morceaux de verre ont émoussé leurs arêtes, et qu'ils ont atteint leur rotondité, c'est-àdire qu'ils sont réduits en perles, on les verse dans un récipient de cuivre ou de fer, et on les y laisse refroidir. Enfin, au mo3'en d'un crible, on sépare les perles du sable, et pour faire sortir de leur trou le mélange qu'on v avait introduit, on les met dans un sac pour 3' être fortement secouées.
La quatrième opération, séparation des perles par grosseur au mo3en de cribles, se fait par un ou\'rier appelé governadore .
La cimiuième opération, la pnlissure des perles, est faite
par le lustratore (polisseur), qui enlève toute poussière extérieure et intérieure et leur donne le brillant nécessaire. A cet effet, on les secoue fortement dans un sac, contenant ime certaine quantité de son.
La sixième opération, l'cnfrlaf^e des perles, est faite par des femmes au ino\-en de longues aiguilles.
On fabrique aussi à Venise les perles dites alla liniie (à la lumière).
La fabrication des perles à la lampe d'émailleur date de la fin du xv<= siècle. Les nombreux ouvriers qui exercent cette industrie portent le nom de perlaires (patenôtriers). Les ouvriers qui sy appliquent demeurent à Venise, et ont leur atelier dans leur propre habitation. Ils travaillent avec la lampe d'émailleur. Les cannes qu'ils emploient ne sont pas percées, et c'est en enroulant la canne fondue à la lampe, autour d'une baguette d'acier, qu'ils exécutent leurs perles, qui sont plus grosses, plus solides et plus chères que les simples rasades.
Pour dessiner sur les perles des fleurs ou autres ornements, on prend des fils d'émail de différentes couleurs que l'on fond à la lampe; de cette manière, on exécute toute espèce de dessins, comme on le ferait avec un pinceau.
Pour réduire le verre en fils d'une extrême finesse, semblables à la soie, il s'agit d'allonger celui-ci en le tirant pendant qu'on le maintient amolli et presque fondu au moyen de la flamme de la lampe. A cet effet, on attache un bout du fîl de verre à un rouet, qu'on tourne avec rapidité ; le verre s'allonge, se dévide sur le rouet et se trouve réduit en écheveaux.
L'ouvrier perlaire a sur son établi une lampe alimentée par du suif fondu, dont la flamme, au moyen d'un soufflet, est dirigée horizontalement et diamétralement opposée à la place (jue rou\rier occupe. Celui-ci tient dans sa main droite un morceau de baguette d'émail ou de verre coloré ; il la met en con-
48 VENISK. — l'art de LA VERRERIE, SON HISTOIRE,
tact avec la flamme, en tenant dans sa main gauche un fil de fer enduit d'un mélange de colle forte, de chaux et de terre blanche de Vicence, ce qui empêche les perles de s'attacher au fil.
Au lieu du suif fondu, M. Dominique Bussolin a obtenu, en 1843, un brevet d'invention pour l'application du gaz lij-drogène carburé. Par ce procédé, les émaux développent des couleurs plus vives et plus agréables, particulièrement ceux qui sont colorés en rouge avec l'oxyde d'or.
Parmi les principaux ateliers de perlaires à Venise en 1847, M. D. Bussolin nous indique celui d'Ange Giacomuzzi, paroisse de San Marziale, où l'on travaille les mosaïques d'or ; l'autre, de J.-B. Franchini, paroisse de San Alvise. Ce dernier fabricant se distingue par les ouvrages d'émaux dits à mille /leurs.
Les perles à facettes et les perles dépolies, comme les pierres précieuses, acquièrent, lorsqu'elles sont taillées et polies, plus de brillant. On brillante aussi les margaritines ou perles à broder, elles pi^oduisent ainsi un très bel eft'et dans les tissus et dans les broderies.
C'est en Bohême que l'on brillante les perles avec le plus do facilité. On y fait aussi des perles en cristal coloré et brillant, mais c'est un tout autre travail, et l'on ne doit pas les confondre avec les produits de Venise. Dans le cercle de Bunzlau, mêmt^ pays, aux environs de la petite ville de Reichenberg, on fabrique aussi une grande quantité de perles de verre taillées à facettes, mais dont le commerce est bien moins important que celui de Venise. Les couleurs, peu variées, se réduisent à sept ou huit nuances, et les procédés étant beaucoup plus compliqués, rendent les produits de ces manufactures bien plus chers et moins répandus. Le grand village de Gablontz est aujourd'hui le centre de ce commerce.
Les conteries sont donc divisées en trois classes principales :
i» Perles appelées margaritines pour la broderie;
2" Perles ou conterics proprement dites, de diverses grandeurs et qualités, connues généralement aussi sous le nom de jais et de rocailhs ;
3" Perles travaillées à la lampe, qu'on emploie pour faire des chapelets, des colliers pour femmes, des bracelets, des boucles d'oreilles, des têtes d'épingles, etc.
Produits divers des verreries de Venise
a fabrication des différents verres de Venise jouit d'une antique renommée. Au moyen âge, quand la plupart des nations de l'Europe demeuraient dans SM^^U). l'inertie, Venise était florissante par son commerce, J^^i^^U se distinguait par les arts, et principalement par ses verreries.
^ L'historien Sabellico, en parlant de Murano, décrit
dans les termes suivants les admirables produits des manufactures en verres de mille couleurs, et de formes innombrables, qui en sortaient au commencement du xv«-' siècle :
(( Vitrariis ofïicinis praecipue illustratur... in mille varies (( colores, inumerasque formas cacperunt (homimvuri ingénia) (( materiam inflectere : hinc calices, phialae, canthari, lebetes, « cadi, candelabra, omnis generis animalia, cornua segmenta, (( monilia ; hinc omnes humanae deliciae ; hinc quicquid potest (( mortalium oculos oblectare, et quod vix vita ausa esset spe- « rare. Nullum est pretiosi lapidus genus, quod non sit vitriaria « industria imita tum. Suave hominis et naturae ccrtamen !... « Magna ex parte vicus hujusmodi fervet offinis (i). »
Le verre filigrane à dentelles, soit en blanc, soit en couleur, connu des anciens et retrouvé à Venise, est un produit tout à fait extraordinaire. Ces verres présentent, dans leur épaisseur, des filets diversement colorés et entrelacés, et sont d'une fabri-
(i) Marci Antonii bocci SaLellici de Venetae Urhissitii, Lib. III, pag. 26, afi"" édit. Liigdini Ratavonim.
cation fort compliquée. C'est un assemblage de cannes, c'est-àdire de menues baguettes, en verre blanc opaque ou en verre coloré, enveloppées d'une couche de verre transparent. Ces baguettes, réunies par la chaleur, peuvent entrer au nombre de trente ou quarante dans la composition d'un vase filigrane.
Pour la confection de ces verres, on dispose d'abord, dans un moule, les baguettes de verre qui doivent former les filets; on souffle à l'intérieur du moule, préalablement chauffé, une pièce qui engage les tubes dans sa masse ; on letire le tout, on le chauffe de façon à ramollir les baguettes pour achever leur incorporation, et l'on achève la pièce comme une pièce ordinaire.
Après les avoir disposées suivant l'ordre que lui conseille son caprice, à intervalles égaux ou inégaux, en répétant ou en alternant les couleurs, en les coupant avec du blanc de lait {latticinio), et en opposant ainsi les opacités aux transparences, l'artiste verrier les roule en spirale, les croise en les tordant en sens inverse, les quadrille, les aplatit en rubans, les combine avec des grains de chapelet, détache certaines cannes en relief, pour laisser les autres transparaître dans l'intérieur de la matière vitreuse, et il varie à son gré de mille manières ces combinaisons de lignes ondoyantes, ces croisements d'hélices plus ou moins serrées, ces répétitions de filets tordus, ou, comme l'on dit dans l'usine, torsinés.
Mille Fiori
Antoine Averulino, dit Filarete, dans son Traité d'architecture, parle de Beroviero ; lui consacre un paragraphe, — d'après ce passage, Filarete semble attribuer à Beroviero la connaissance d'un véritable secret de fabrication ; se dit amicissinio de Beroviero, et ajoute que lui-même savait faire les verres que l'on a nommés mille fiori.
« Ma chi fara qu'esti musaici e questi vetri ?» — ni musaici « gli fara un mio amicissimo, il quale si chiama maestro Agnolo (( da Murano. » — Quale? Quelle che fa quelli belli lavari cristal- H lini. » — « Signor, si. » — « E gli altri vêtu che tu di che « paranno che ci Siano figure dentro iscolpite e in forma di « diaspri? » — « Questi faro io. « Cité par L. Coorajod : Quel-
qik's figures en bronze de Filarcte. [Gazette archéologique, 1886, p. 9.)
Les verres mosaïques, appelés aussi fioriti et mille fiori, se fabriquaient au mo^'cn de baguettes dont la section présentait des étoiles, des enroulements et autres formes symétriques, obtenues au moyen de la réunion, dans les colonnes soumises à l'étirage, de verres diversement colorés et disposés.
Arrêtez-vous, par exemple, à un de ces vases si singuliers et si précieux que les Vénitiens appellent vasi a reticelli. C'est un réseau de filets de verre croisés, laissant dans chaque maille une petite bulle d'air emprisonnée entre deux couches minces de verre transparent. Rien de plus curieux, rien de plus étrange que cette éruption de globules régulièrement disposés à la surface du vase et fermés par des parois d'une ténuité prodigieuse, et qui rappellent la coquille dite argonaute à grains de riz.
Mais ces bulles d'air, qu'on a pris grand soin d'enfermer dans les mailles d'un réseau de cristal, il faut les éviter avec le même soin lorsc]^u'on fabrique les verres mosaïques, les mille fiori (comme les appellent les Vénitiens), dont on fait des boules de rampe, des boutons de porte et des presse-papiers. Ces sortes de boules, dans lesquelles on voit comme des bouquets de fleurs, des guirlandes, etc.. s'obtiennent avec des tubes d'émail formés eux-mêmes d'autres petits tubes, et arrangés de manière à former de petits bouquets. On coule alentour le cristal en fusion nécessaire pour former la boule. Ce sont là des produits dont la qualité principale est d'être surprenante.
Quand on n'a jamais vu travailler le verre, on ne s'explique pas comment des fleurettes symétriques, des grelots coupés, de menues étoiles aux ra}'ons diversement colorés, ont pu être introduits dans un globe de verre plein, où l'on n'aperçoit aucune trace de soudure, parce que deux parties de verre en fusion soudées entre elles ne font qu'un seul et même verre. Mais lorsqu'on a mis le pied dans une verrerie, l'étonnement diminue, et l'on est tenté de préférer à ces tours de force, les serre-papiers en verre incolore, au sein desquels on voit paraître des objets tels qu'vme montre, un baromètre, une boussole; toutefois, ces objets ne pou\-ant se faire avec l'enveloppe de cristal, la chaleur du verre fondu les oxydant, déformant et
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même détruisant, sont simplement logés dans une cavité cju'on a ménagée au centre de la boule hémisphérique.
Quelquefois on incruste au sein du verre des portraits, qui font l'effet d'une médaille vue dans l'eau. « Ces profils, généra- « lement d'une couleur jaunâtre, » dit M. Sausay {Merveilles de la verrerie), « étant faits en terre à porcelaine et en silex brové, « peuvent subir, sans déformation aucune, une chaleur qui « n'amollit que le verre. » De pareilles fantaisies ont quelque chose de puéril; elles doivent séduire les esprits naïfs, et il n'y a pas lieu de s'étonner qu'elles aient été et soient encore si bien accueillies dans les foires, et qu'elles figurent aux étalages de nos fêtes rustiques.
Colloration du verre. — Décoration en émail
Le livre d'or de Murano mentionne, en 1458, Angelo Bcroviero qui, avec l'aide d'un chimiste, Paolo Godi de Pergola, fabriquait des verres de couleur. Le célèbre verrier fut trahi par un de ses ouvriers, Giorgio dit Ballerino, qui déroba à son maître son livre de formules, le copia, le remit en place et s'établit à son tour après avoir vendu les secrets à l'étranger. (A. Sausay, La verrerie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours.)
Le mérite des verriers du xv^ siècle, ainsi que de Beroviero (verrier à Murano) et ce qui fit leur réputation, fut l'application au verre d'une peinture composée de couleurs vitriiiables, de l'émail en un mot; c'est en effet par les dessins émaillés qui les recouvrent que se distinguent les plus beaux verres du xv<^ siècle.
Aux verres émaillés de la seconde moitié du xv^ siècle se substituèrent peu à peu des produits trop fragiles, obtenus par le soufflage, le travail à la pince, et décorés au moyen de cannes de verre de couleur.
Pourtant Beroviero n'est pas l'inventeur de ce procédé, puisque dans l'antiquité classique on a pratiqué l'émail sur verre. Pour les verres émaillés et dorés, c'est-à-dire ornés d'or ou émaux appliqués au pinceau et fixés au feu du moufle, les Vénitiens furent les imitateurs des Byzantins.
Il est d'ailleurs facile au verrier de multiplier les jouissances de la vue en tirant parti des ressourses que lui fournit la seule
SpS ANECDOTES ET SA FABRICATION. 55
nature des substances colorantes, par exemple de la propriété c]u'ont certains minéraux transparents d'offrir une couleur différente, suivant qu'ils frappent l'œil par réflexion ou par réfraction. L'ox3'de d'urane a justement cette propriété, qu'on nomme dichnnsme ; il donne au verre, dans la composition duquel on le fait entrer, une apparence dichroïde, en produisant une nuance jaune citron par réfraction, un vert clair un peu nuageux par réflexion, et comme, en regardant un vase, on peut percevoir à la fois séparément les rayons réfléchis et les rayons réfractés, on jouit de ces deux couleurs tantôt par alternance, tantôt par un mélange d'où résulte une jolie teinte soufre.
Les cristaux dichroïdes, dit M. Bontemps, ont eus une assez grande vogue, comme, du reste, beaucoup d'autres verres de couleur. Nous pensons qu'il est de bon goût de les employer en petites quantités, pour des articles d'étagère. Le cristal blanc est toujours la matière par excellence, celle qui restera le plus beau type de \erre que l'industrie puisse produire.
L'art de colorer le verre dans la masse nous est venu de Bohême. Là ont été découvert la plupart des couleurs dont disposent nos verriers.
Les verres teints étaient de couleurs très variées : bleues, vertes, rouges, violettes, etc. Les Vénitiens faisaient aussi du verre imitant l'opale, l'agate, la sardoine ou le jaspe.
La coloration du verre n'est pas sans importance ; ainsi le verre blanc absolument transparent a été et sei'a toujours préféré pour le service de table, un convive aimant à être renseigné sur ce qu'on lui fait boire ; tandis que pour les verreries d'apparat on peut faire appel à toutes les fantaisies des teintes changeantes, comme aux 5'eux d'opacités produites par la composition du verre. Les verres décorés de peintures en émail étaient par excellence des objets d'art et de luxe. Venise nous a laissé dans ce genre des portraits, des scènes d'amour, des sujets votifs, des écussons et des motifs d'ornement.
Les verres émaillés sont de formes simples : plateaux, gobelets, coupes; pour augmenter la valeur de la décoration, les verres étaient parfois ornés de boutons, de perles factices en relief et de parties dorées.
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La dorure et la gravure
Une chose qui plait aussi aux nmities lafiiius et dont il faut user avec beaucoup de modération dans l'art de la verrerie, cest la dorure. La dorure est un rehaut qui convient aux matières mates, non seulement pour les éga3'er, mais pour les distinguer par des contours brillants des objets sur lesquels on veut les détacher. Ainsi les verres opalins, à cause de leur teinte laiteuse, et les verres pâte de riz, à cause de leur demi-opacité, souffrent d'être relevés par des dorures, et pour cela quelques filets suffisent sur les bords de la coupe ou du verre, ou sur les bagues de la jambe. Dorer ou argenter un cristal est une idée malheureuse, à moins qu'il ne soit d'un ton très soutenu, d'une teinte sombre. Si les cristaux d'un rouge profond, d'un bleu intense, et les verres d'un beau noir, les hyalites, peuvent être rehaussés d'or, il n'en est pas de même des cristaux d'un ton clair et à plus forte raison du cristal blanc.
Quant une matière est aussi belle par elle-même, tout ornement étranger y devient malséant, car c'est un pléonasme que d'ajouter du brillant à ce qui brille. Déjà ce manque de goût avait frappé le bon esprit de Pline, le naturaliste, qui, exagérant sa critique, allait jusqu'à blâmer même la coloration du verre : « Nulle substance, dit-il, n'est plus maniable et ne se prête " mieux aux couleurs, mais le verre le plus estimé reste toujours (( le verre incolore et transparent, plus semblable au cristal de « roche. »
L'or adhère difficilement au verre et, dans la décoration des œuvres vénitiennes du xv^ siècle, il a très souvent disparu en partie.
On grave sur verre de deux manières, mécaniciucmcnt ou cliimiqucment. La gravure mécanique consiste à produire des dessins sur verre, soit en l'attaquant avec le diamant, soit en l'usant au nioj'en d'une petite roue enduite d'une pâte de sable fin ou d'émeri. Dans la gravure chimique, on recouvre le verre d'un vernis approprié ; on décalque sur ce \ernis le dessin à reproduire; on trace avec des pointes les traits de ce dessin.
et, enfin, on soumet la pièce à l'action de l'acide fluorhydrique, cjui ne creuse ijue les parties mises à nu. Les anciens connaissaient la fijravure mécanique. "Vers le commencement du xvi*^ siècle, les Vénitiens avaient déjà le \'erre gravé au diamant. Quant à la gravure chimique, quoiqu'on en trou\"e des essais en 1670 et en 1725, elle ne date guère que de 1771, épo(]ue de la découverte de l'acide fiuorhvdrique par Schule ; elle n'est même devenue véritablement pratique qu'en 1810.
■Verres héraldiques et artistiques
Il est cependant des verres de couleur qui ont à la fin du repas un caractère patriarcal, presque sacramentel, et qui peuvent y figurer, soit comme des réminiscences du temps jadis, soit comme des reliques conservées par les familles. Je parle de ces présentoircs que portaient des officiers, en feutre à plumes, collerette et justaucorps ; je parle aussi de ces bouteilles d'échanson à la forme aplatie, dont la panse est décorée sur les deux faces, d'entrelacs en émaux, de rosaces, de blasons; je parle siutout de ces majestueux et lourds vidrecomes dont la forme cylindrique subit vers l'orifice une légère diminution, la même à peu près ({ue celle des colonnes, ccussonnés, rehaussés d'émaux et d'or, enrubannés de devises, marqués de monogrammes et datés de l'année où ils furent fondus.
Beaucoup de pièces du xv^' et du commencement du xvi*^ siècle offrent des écussons de familles françaises, allemandes ou espagnoles: (luelques-uncs même des armoiries ro^^alcs, par exemple les armoiries de Louis XII de France et de Bretagne.
Ces verres archaïques, teintés de jaune ou de vert, et c^ui in\itent à entonner les \'ins du Rhin, ont encore une phvsionomic attra3'ante. Leur dimension est imposante et leur poids \-énérable. Quekjuefois les armoiries y sont surmontées de timbres ornés de cimiers. D'autres fois, on y voit des hallebardiers de la Hanse teutonique portant leiu- bannière avec fierté, le poing sur la hanche, le jarret tendu et la barbe en éventail comme les reîtres représentés dans les gravures de Goltzius ; ou bien, c'est un couple de jeunes fiances qui se jurent un amour éternel sur
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ce vase fragile. Le moment où l'on apporte ces verres héraldiques est celui où commence, comme dit Montaigne, la douceur des devis, où l'on échange avec le plus d'entrain, avec le plus de liberté ces bons discours et d'agréables entretiens de quoy les gens d'entendement seavent s' entrefestoyer .
(( Dans le festin on boit un navire de \in, dit René Françoys, (( une gondole, un boulevard entier. On avale une pyramide « d'hypocras, un clocher, un tonneau. On boit un oiseau, une « baleine, un lion, toute sorte de bestes potables et non pota- « blés. Le vin se voit tout estonné prenant tant de figures, « voire tant de couleurs, car es verres jaunes le vin clairet s'y « fait tout d'or, et le blanc se teint en escarlattes dans un verre « rouge. ))
C'est une industrie gracieuse dans laquelle les Vénitiens ont excellé ; mais souvent ils ont poussé le caprice jusqu'à la bizarrerie, la fantaisie jusqu'au fantasque. Il y a plaisir, sans doute, à suivre de l'œil ces dragons chimériques, dont la croupe se recourbe en replis tortueux autour de la jambe d'un verre vénitien. La tête de ces chimères se hérisse le plus souvent d'une crête en verre bleu pâle ou glauque. Le long de leur corps serpentent comme des veines , des filets tantôt contenant euxmêmes de petits dessins filigranes, des filets roses, rouge groseille, blanc de lait, jaune effumé, grenat, vert turquoise, soufre, ou bien incolores. Des ailerons bleus sont adaptés aux flancs de de ces reptiles imaginaires. Quant au récipient de verre, il est plus varié de formes que de couleurs. Il prend la figure évasée d'une clochette ou d'un cornet ; il se dresse en cylindre, ou bien il repose sur des renflements inégaux et superposés, semblables à ceux d'une étoffe bouillonnée. De plus, il se divise en lobes, se taille en cannelures, se hérisse de côtes saillantes, ou se plisse en godrons comme une fraise empesée. Quelquefois, la coupe imite les jaspures d'une agate, et il semble que son ironique pesanteur fait ployer la faible tige d'une plante garnie de feuilles mortes et décorée d'une fleur idéale. Mais il faut avouer que le goût un peu baroque de ces objets ne permet pas de les multiplier sur une étagère, parce que leurs formes hérissées les rendent, pour l'imagination même, d'un visage impossible et
SES ANECDOTES ET SA FABRICATION. Sg
qu'ils n'offrent aucune prise facile, ni à la main, ni à la pensée. D'ailleurs, de pareilles curiosités, si elles figuraient en nombre dans la décoration d'un appartement, se nuiraient l'une à l'autre et embrouilleraient le spectacle en fatiguant la vue. Elles valent surtout, pour contraster, par leur mouvement et leur complication, avec des galbes d'une élégance plus tranquille et plus simple.
On a dû remarquer, en \isitant une collection de \'erreries, aussi bien que toute autre collection d'objets similaires, que les plus jolies pièces ne font leur effet que lorsqu'elles sont isolées. On jouit en pleinement alors; l'attention n'étant pas distraite, s'y concentre et pénètre mieux le sentiment de l'artiste. Il en est de même lorsqu'on marchande une porcelaine, une faïence, une pendule, un lustre, une paire de flambeaux dans un magasin de curiosités. L'objet qu'on vous montre, confondu a^-ec une infinité d'autres qui se trou\'ent accumulés en désordre et en dissonance, vous paraîtra bien plus charmant, tant qu'il le soit, (juand vous l'aurez transporté dans votre demeure et que \'ous le verrez à part et en sa place, là où mille objets ne se disputeront plus vos regards.
Verre taillé. — Verre filé. — Travail à la pincette
La plupart des verres usuels sont smiplement coulés; mais les verres fins sont taillés. Le procédé employé pour leur faire subir cette opération semble, à première vue, extrêmement grossier et tout à fait disproportionné a\ec le but qu'on veut atteindre. Le seul instrument employé à la taille des verres est la meule montée sur un tour. On opère successivement avec des meules en fer, en grès et en bois, en interposant progressivement, entre la meule et le verre à gra\-er. du sable, de l'émeri de plus en plus fin et de la potée d'étain. L'ouvrier, selon le besoin, attaque son ouvrage tantôt avec la tranche légèrement arrondie de la meule, tantôt avec l'angle de l'une des bases. Il va sans ciire que la pièce doit être largement et constamment arrosée d'eau.
Pour obtenir un fil de verre aussi long qu'on le désire on
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expose à la lampe d'émailleur une bat(uette de verre; dès qu'elle est rouge, on fixe l'une des extrémités sur un dévidoir qui tourne très vite, et l'on obtient en très peu de temps un éche\'eau de fil de verre extrêmement fin et flexible, qu'on peut tra\'ailler comme un fil ordinaire. On en a fait parfois des aigrettes et même des tissus pour ornements d'église, en combinant les fils de verre avec la soie.
On nomme travail à la pincette celui qui est exécuté au moyen d'une moule, ainsi que tous les autres appendices, tels que les anses, etc.; il se soude par la chaleur à l'objet principal.
■Verres craquelés et aventurinés
Les Bohèmes et les Vénitiens ont fabriqué jadis et fabriquent encore un verre craquelé, imitant les fines aspérités de la couche de glace qui se dépose sur les vitres, lorsque la température est assez basse pour condenser et congeler l'humidité qui se trou\-e dans l'air. Comment cet elîet singulier est-il obtenu? Quand la paraison est faite, c'est-à-dire quand la portion de verre cueillie au bout d'une canne dans le creuset a été tournée et retournée sur une table de fonte, appelée marbre, on la promène sur une couche de verre concassé, de manière que ces fragments irréguliers adhèrent à la masse vitreuse encore molle, ef y forment les menues saillies de la craquelure voulue. Aujourd'hui, nos verreries produisent une variante de craquelé, qui a de l'analogie avec celui de la porcelaine, et ils v arrivent en plongeant brusquement dans l'eau froide la canne chargée de verre incandescent, ce qui fait que l'extérieur de la paraison se glace et se fendille en tous sens.
Il semble que ce fût Miotti qui inventa Tavcnturinc, ou qui en reprit la fabrication. Quelques auteurs attribuent l'invention à Christophe Briomi, vers i53o. Ce qui porte ce nom dans l'art céramique est un menu sable d'or, que l'on a répandu sur une porcelaine de la Chine ou sur un laque de Japon. Mais^dans la verrerie, ce nom s'applique à un verre remarquable par un semis de petits cristaux prismatiques, à quatre faces, très brillantes et sans nombre, avant l'apparence du cuivre. La couleur
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(lu verre sur lequel se détachent ces cristaux varie du jaune brun à une teinte rosée. Il ne faut donc pas confondre l'aventurinc des verriers vénitiens, obtenue par des procédés qu'ils tenaient secrets, avec l'aventurine des céramistes de l'Asie. Ceux-ci ont trouvé charmant de fabritjuer, sans doute à l'intention des jeunes lîlles, ces laques délicieux, ces porcelaines exquises sur lesquels ils font tomber une pluie d'or, comme pour séduire des Danaé de Nagasaki ou de Yeddo.
Du reste, les colorations, les craquelures, l'aventurine, les cannes torsinées et croisées en spirale ou en quadrillé, les filets concentriques, les dragons, ailerons, cordonnets en relief, globules de verre incolore, bulles d'air, gouttelettes et pois d'émail, tout cela n'est bien venu que dans les verres qui doivent briller sur une étagère ou sur le marbre d'un bahut à hauteur d'appui.
La cristallerie de table n'est jamais plus belle que lorsque, dans sa limpidité parfa;ite, elle attend la couleur ambrée, paille, rose ou rubis des boissons qu'on y versera, la teinte blonde ou vermeille des compotes qu'on y verra transparaître, le ton rouge, orangé, gris-fer, pourpre et \'iolet des fruits qui seiont rangés sui' les degrés circulaires d'une pyramide en verre taillé. A quoi servirait de colorer le contenant du cristal, lorsqu'il doit si bien se colorer de son contenu ? Pourquoi donnerait-on d'avance à une burette la couleur topaze brûlée que lui donnera le vinaigre, ou la couleur jaune d'or qu'elle recevra de l'huile ? Toutes les nuances de la gamme étant représentées sur une table de festin, il est inutile et peu convenable d'v admettre les cristaux colorés.
La même observation s'applique à tout ce qui, dans l'arl décoratif, a le caractère d'un simple tour de force, d'une curiosité pure, à tout ce qui n'est pas motivé par Tintention d'embellir, par l'envie de donner à l'utile un ton gracieux. Aussi, sous un autre point de vue, le verre craquelé, à le bien prendre, n'est qu'un résultat curieux, car un verre dont la surface est glacée par imitation n'a pas de raison d'être, si ce n'est pour procurer à l'esprit l'idée de froideur. Or, de deux choses l'une : ou le vase craquelé — aiguière, broc ou carafe — contiendra de
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l'eau frappée, ou il ne contiendra que de l'eau à la température ordinaire. Dans le premier cas, la fraîcheur se trahirait d'ellemême par la transsudation du verre ; dans le second cas, ce serait un cruel mécompte que d'espérer une sensation agréable et d'en avoir une toute contraire, de ne trouver que de l'eau tiède dans une carafe où elle paraissait glacée. Je ne parle ici que de l'eau, parce que, de toute manière, le craquelé d'un ton rosé, jaune ou vert, se rapporte soit à l'idée d'un vin rouge frappé qui, à une température aussi basse, perdrait sa qualité principale, son bouquet, soit à l'idée d'une liqueur cordiale, qui serait dorée comme le cognac ou verte comme l'absinthe, et que personne ne désire boire à l'état réfrigérant ; ajoutez-y que les aspérités répandues sur toute la superficie du verre n'invitent pas à la prendre et ne permettent pas de le nettover.
Le désir de voir ce que renferme un verre est si naturel, que souvent le vin est servi dans des carafes comme si l'on voulait en jouir par la vue avant de le boire, et malgré les protestations des fins gourmets qui veulent qu'on respecte la respectable moisissure qui s'est développée à la superficie des bouteilles verdàtres. Il arrive souvent que les malades, auxquels on prescrit du lait, ne le veulent boire que dans un \-erre, et ils l'avalent alors avidement d'un seul trait, tandis qu'ils le boiraient avec moins de goût et à petites gorgées si on le leur servait dans un bol en porcelaine blanche.
Miroirs. — Glaces. — Lustres. — Lampes. — Verres à vitres. — Cloches. — Globes de verre
Selon Pline, fait reconnu vrai, les anciens se sont servis du verre pour faire des miroirs. En i327, les Vénitiens exportaient des miroirs de verre. Au xiV^ siècle ils apprirent des Allemands, qui en avaient le secret, la fabrication des miroirs de verre. Mais ce n'est guère qu'au xvi*^ siècle, comme le remarque Lazari, que l'industrie des miroirs de Venise prit une réelle extension.
En i5o7, le Grand Conseil accorde à deux verriers de Murano, Andréa et Domenico de Anzolo del Gallo, pour vingt-
cinq ans la fabrication des miroirs. Les miroitiers devinrent ensuite nombreux. En 1564, les miroitiers {spccchiai) avaient pris assez d'importance pour former une corporation, réglée selon les usages par un code spécial. Le coulage des glaces n'était pas connu à Murano.
Le soufflage était seul connu, au temps où les miroirs de Venise étaient répandus sans concurrence dans le monde entier. Ils avaient tant de prix, il y a trois siècles, que la République frt présent d'un de ces miroirs au roi de France, Henri IV. Ils n'avaient guère perdu de leur prix (quoique Colbert eût introduit en France cette industrie) au temps où le président de Brosses, dans une lettre écrite pendant son voyage en Italie, décrivait cette fabrication, au moment même où il venait d'y assister. Nous reproduisons ici ces lignes, doiit la précision et la clarté ne laissent rien à désirer :
« Je reviens en ce moment de Murano, dit-il, où j'ai été voir « travailler à la manufacture de glaces. Elles ne sont pas aussi « grandes ni aussi blanches que les nôtres ; mais elles sont plus « transparentes et moins sujettes à avoir des défauts.
« On ne les roule pas sur des tables de cui\'re, comme les « nôtres. On les souffle comme des bouteilles. Il faut des « ouvriers extrêmement grands et robustes pour travailler à cet « ouvrage, surtout pour balancer en l'air ces gros globes de « cristal qui tiennent à la longue verge de fer qui sert à les « souffler.
(( L'ouvrier prend dans le creuset du fourneau une grosse « quantité de matière fondue au bout de sa verge creuse ; cette « matière est alors gluante et en consistance de gomme. L'ou- « vrier, en soufflant, en fait un globe creux ; puis, à force de « le balancer en l'air et de le présenter à tout moment à la (( bouche du fourneau, afrn d'y entretenir un certain degré de (( fusion, toujours en le tournant fort \\ie, pour empêcher que « la matière présentée au feu ne coule plus d'un côté que d'un « autre, il parvient à en faire un long ovale. Alors un autre « ouvrier, avec la pointe d'une paire de ciseaux faits comme <( des forceps à tondre les moutons, c'est-à-dire qui s'élargissent « en relâchant la main, perce l'ovale par son extrémité. Le
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(( premier ouvrier, qui tient la verge à laquelle est attaché ce (( globe, le tourne fort vite, tandis que le second lâche peu à u peu la main qui tient les ciseaux. De cette manière, l'ovale « s'ou\'re en entier par un des bouts, comme un marli de verre; « alors on le détache de la première verge, on le scelle de nou- « veau par le bout ouvert à une autre verge faite exprès ; puis on « l'ouvre par l'autre bout, avec le même mécanisme que celui « décrit ci-dessus. Il en résulte un long cvlindre d'un large « diamètre, qu'on représente, en le tournant, à la bouche du « fourneau pour l'amollir un peu de nouveau ; et au sortir de « là, tout en un clin d'œil, d'un seul coup de ciseau, l'on coupe (( la glace en long, et promptement on l'étend, tout à plat sur (( une table en cuivre. Il ne faut plus après que la recuire « davantage dans un autre four, puis la polir et l'étamer à l'or- « dinaire. »
Les glaces de Venise constituent le t^'pe par excellence de la glace d'appartement; en adoptant la bordure en verre, les Vénitiens ont compris (]ue, dans une glace, l'encadrement doit être composé des mêmes cléments décoratifs que le fond qu'il entoure; ils ont poussé l'intention jusqu'au scrupule, en arrêtant la glace par une bande en biseau, qui sert de transition entre la surface plane et le cadre découpé nécessaire pour relever l'uniformité du fond.
Longtemps Venise exploita seule ce genre d'industrie ; une grande quantité de manufactures de glaces se sont élevées dans tous les pays, et leurs produits, devenus supérieurs à ceux de Venise, ont anéanti pour cette ville sa source de richesse.
Les anciennes glaces de Murano jouissaient d'une célébrité toute particulière. Dans les derniers temps de la république de Venise, en 1797, il y avait à Murano quatre de ces fabriques : une de glaces de grandes dimensions {quari grandi), et trois de moindres dimensions {quart piccoli). La méthode de souffler les grandes glaces est à présont abandonnée, et l'cjn se sert comme en Bohême du cvlindre.
En 1840, MM. Zecchin et C'^ avaient établi à Murano une fabrique de ces glaces, dans laquelle on avait introduit la nouvelle méthode de fabrication à l'instar de la Bohême.
La fabrication des glaces se divise en quatre parties principales :
1° La confection des grandes glaces brutes pour miroirs;
2° La polissure ;
3" Le lustrage;
4" Letamage.
La première opération, fabrication des grandes glaces brutes, se fait de la manière suivante :
Quand la matière vitrifiable enfournée est affinée, limpide et sans bulles, un ouvrier enlève du creuset, au moyen d'un tube de fer, une certaine quantité de verre ; aidé d'autres ouvriers, munis d'outils spéciaux, il donne en soufflant la forme d'un grand cylindre creux, qui est fendu ensuite. Après, on étend le verre dans un four construit sur un plan horizontal et uni; alors on y passe un cylindre de fer pour en faire une glace, grande selon la grosseur qu'on lui donne. Ensuite on passe la glace dans le four de recuisson ou de refroidissement.
Les deuxième et troisième opérations, sont la polissure des glaces brutes et le lustrage des glaces.
La polissure des glaces brutes se fait par des ouvriers appelés specchiai (miroitiers). En 1564, cette corporation était réglée par un code particulier. On lit dans l'avant-propos de ce code : « Noi Stephano de Polonio, Bastian de Zanetto et Nicolo di « Tonnini habbiamo rcddutto li capitoli, che gia forno princi- (I piadj et exeguidi fîno dall' anno 1564 in qua, che fu princi- (( piada la nostro fraterna, nella présente matricola. n
Le polissage des glaces, dans les grandes fabriques, se fait au moyen d'une machine mue par la force de l'eau. Il est nécessaire de soumettre les glaces brutes au polissage et au lustrage, afin que l'épaisseur soit égale, leurs surfaces droites ; ensuite aussi pour leur donner un poli éclatant qui les rende ainsi propres à transmettre avec uniformité les rayons de lumière.
Pour la quatrième opération, l'étamage, on étend sur une de leurs faces une feuille d'étain mêlée avec du mercure. L'étamage ne s'applique qu'après la gravure, de sorte que le dépoli de celle-ci forme un contraste agréable avec le brillant du reste du miroir.
66 VENISE. — l'art de la verrerie, son histoire,
La composition d'un lustre est une œuvre d'art. Le lustre doit non seulement se prêter le mieux possible à ses fonctions principales, l'éclairage de l'appartement, mais être aussi un ornement de jour. Le soir, le lustre de \'enise allumé est un rayonnement harmonieux sans reiîets discordants ; le jour, stalactite ciselée, il égayé l'appartement comme une note claire et joyeuse.
L'emploi du métal est strictement réservé aux armatvnes rigoureusement nécessaires, que le verrier dissimule dans des manchons en verre.
Le travail des lampes de verre ornées de feuilles et de fleurs, qui pendaient dans les salles et dans les appartements des palais de Venise, était surprenant, et sans énumérer ici toute la série des travaux élégants en ce genre qui sortaient des fabriques de Murano, qu'il suffise de dire que quelque objet que l'on désirât, on l'exécutait en verre avec la plus stricte précision et avec une promptitude étonnante.
D'après Béda, un des plus anciens historiens de l'Angleterre, on prétend que l'abbé Benoît, en 674, fît \'enir de Venise des ouvriers pour poser les vitres du couvent de Weremouth. Les plus anciennes vitres qui se soient faites à Murano avaient une forme ronde du diamètre de trois pouces. On les appelait riii (rouleaux), sans doute du mot rullare (rouler), parce qu'en les fabriquant on devait, avec beaucoup d'adresse, rouler sur son axe la canne de fer, qui contient à son extrémité la matière vitrifiée, afin que celle-ci, par l'effet de la force centrifuge, puisse se dilater et prendre une forme ronde.
On fabriquait aussi autrefois, à Murano, une immense quantité de verres colorés pour les fenêtres des églises.
Au commencement du xvii"^ siècle, Jérôme Magagnati fit travailler des verres à vitres sous forme de grands carreaux, ou des glaces à miroir sans étamage, pour les employer dans les fenêtres au lieu des verres appelés rui.
C'est ce qu'on apprend des deux déterminations des chefs du Conseil des Dix, en date du 11 février 1604 et du i3 mai i6o5. On 3' lit : « Gerolamo Magagnati... di poter far li vetri di color « topazzo e giacinto... e di poter far lavorar in Murano nova
« invenzione de' vetri da specchio da lui inventata... n Comme ce Magagnati n'appartenait pas à la classe des fabricants de Murano, il avait besoin d'une autorisation du Conseil des Dix.
A la fin du siècle dernier, il y avait à Murano plusieurs fours de verres à vitres, ainsi que des fabriques de glaces et de glaces sans étain.
Les verres à vitres se fabriquent de la manière suivante :
Chaque four contient dix creusets; chaque ouvrier enlève du vase une quantité de verre proportionnée à la grandeur de la ^■itre à exécuter. En soufflant, il forme d'abord un manchon, ou cylindre creux ; un autre ouvrier ouvre ces cylindres dans toute la longueur, au moyen d'une baguette de fer rougie. Les cvlindrcs fendus sont introduits dans un four, séparément, à base plate, entretenu à un haut degré de chaleur ; là les c^'lindres s'étendent, deviennent vitres, puis passent au four de recuisson (refroidissement).
Dans ces établissements, on fabrique aussi des globes ou cloches de verre pour recouvrir les vases de iîcurs, et des bouteilles de toutes sortes.
A la fin du siècle dernier, il y avait encore environ quarantesix verreries à Murano, se divisant en fabriques d'émaux, de cannes fines pour margaritaires et perlaires, pour conteries, pour cristaux, pour verres ordinaires, miroirs et vitres.
En 1846, douze fabriques étaient en activité à Murano, trois à Venise. A Venise, M. Bigaglia a érigé une fabrique où l'on travaille les verres filigranes et rubannés façon ancienne, qui se distingue, parmi les autres, par la beauté de ses produits. On y tait aussi des verres jaspés et tachetés à imitation de toutes sortes de marbres. Quoique les ouvrages à filigrane, dont nous parlons, se trouvaient en 1847 en concurrence avec ceux qu'on faisait dans les fabriques françaises, et avec ceux qu'on faisait en (luelqucs endroits de la Bohême, néanmoins les produits vénitiens étaint remarquables par un genre de travail tout à fait par-
68 VENISE. — l'art de la verrerie, son histoire,
ticLilier, cjui les distinguait des manufactures étrangères. Au surplus, Venise fut la première qui, dès l'année i838, donna un nouvel éclat à cette branche d'industrie.
En 1847, il y avait dans l'ile de Murano (juatre fabricjucs d'émaux en activité, savoir : celle de Pierre Bigaglia, dont nous \enons de parler, qui est une des plus grandes et des plus dignes d'observation, et celles de MM. A. Dalmistro et C'c, des héritiers de J.-B. Santi et de Coen frères.
En 1848, il y avait la grande fabrique à vitres de MM. Marietti frères, fondée en 1826, située à l'entrée de l'ile de Murano.
En 1866, il s'est fondé une société dans le but de relever cette antique et belle industrie. Cette société, connue sous le titre de Compagnie des verres et mosaïques de Venise et de Murano, prou\'e qu'elle est parvenue, à force de persévérance et de recherches, à retrouver les vieux procédés, à les appliquer aux usages modernes et à reproduire les anciens modèles de l'art chrétien et romain. Elle fabrique des verres soufflés, des verres graffiti sur l'or, des verres émaillés, des pâtes gréco-romaines, des murrhins, des vases chrétiens et byzantins, des lustres, des miroirs.
En 1878, on lit dans le rapport de l'Exposition de Paris, ce qui suit : « La belle exposition de cette société est composée de « verres émaillés du st3-le veneto-byzantin, de verres soufflés non (( émaillés, de verres romains et chrétiens, de miroirs et de « mosaïques. Ils n'ont pas la blancheur de nos cristaux « modernes, car au point de vue uniquement artistique auquel H se place cette fabrication, la blancheur éclatante serait une « défectuosité. Quant aux formes, leur pureté est telle que celle « d'aucun cristal de nos jours ne peut leur être comparée, car « dans la verrerie de Venise, tout git dans la forme et la teinte, (( qui ne doivent jamais heurter l'œil. La plupart des objets « exposés ont des qualités de goût et d'art très estimés par « leurs appréciateurs. La médaille d'or a été accordée. »
Mais dès i85g, le docteur Salviati, de Venise, commença cette grande et laborieuse tâche du relèvement de l'art charmant du verrier, qui jeta son plus bel éclat sur la Venise de la Renaissance. Ses efforts ne tardèrent pas à être coiuonnés de
SES ANECDOTES ET SA FABRICATION. 6g
succès; il est parvenu, à force d'étude, de persévérance, de recherches et d'expériences de toutes sortes, à retrouver les secrets de l'ancienne fabrication. Ses verres possèdent, en effet, ce charme de couleur, de teinte qui leur donne l'antique cachet vénitien et qui les distingue des produits des autres pays ; on peut ajouter qu'ils ont une perfection de formes et de travail qui ne les cède en rien à ce que l'art a pu produire de plus beau autrefois. Son nom est aujourd'hui universellement connu par les nombreuses œuvres qu'il a semées dans l'Europe entière. C'est à lui que nous devons cette multitude de verres d'un goût si exquis, d'une légèreté si sarprenante et de couleurs si étincelantes et si harmonieuses, éparses dans les musées et collections particulières.
A l'Exposition de 1878 (Paris), les produits de la manufacture Salviati obtinrent la médaille d'argent. Cette exposition montrait des collections nombreuses de perles, d'émaux, d'aventurines, de filigranes, etc., dont l'Italie fait un commerce considérable avec tous les pays, et des récompenses furent décernées à plusieurs exposants de ces objets de fantaisie.
A l'Exposition d'Amsterdam (i883), la manufacture Salviati a\ait exposé toute la variété des types de la verrerie vénitienne : verres soufflés, verres émaillés, non émaillés, filigranes, vases byzantins, mosaïques, miroirs, etc.
Le jury a décerné le diplôme d'honnevn' aux verreries et mosaïques du l)"' Salviati.
M. Salviati a fait fabricjuer également des lustres et des candélabres d'un travail soigné et gracieux. A côté de M. Salviati, nous devons citer M. Bassano Isacco qui, également, s'efforce de rendre à l'industrie vénitienne sa splendeur d'autrefois.
A l'Exposition de Paris de 1889, Venise nous montre, comme en 1878, les merveilles d'adresse et d'habileté des praticiens de Murano, mais sans rien de nouveau ni de bien saillant.
Table des Ratières