LA MUSIQUE ET L ARISTOCRATIE VEXITIEXXE
Toutes les grandes familles vénitiennes avaient le goût drs choses de l'esprit, et considéraient comme un devoir de leur haute position de protéger les arts qui relèvent el embellissent la vie. Leurs palais étaient de véritables Académies où la peinture, la poésie, l'art dramatique et surtout la musique concouraient à l'éclat d:^ l'existence, dont les nobles faisaient un moyen de gouvernement.
Parmi les protecteurs les plus zMés de l'art musical, qui fut toujours si florissant à Venise, nous pouvons citer Sébastien Michèle, ami de Pierre Aaron, l'auteur célèbre du Toscanello délia musica, qui a précédé Zarlino dans la théorie du contre-point; Cornaro, évêquedc Padoue sur la fin du seizième siècle, qui attira dans la cathédrale de cette ville les meilleurs chanteurs et instrumentistes de son temps ; Veniero, qui, pour se distraire de la goutte qui le tourmentait, faisait venir chaque jour autour de son lit de douleur une hrkjata d'habiles musiciens ; un autre membre de la famille Cornaro, qui, ambassadeur à Vienne dans les premières années du dix-huitième siècle, protégea Porpora et la jeunesse d'Haydn ; Contarini, qui, dans sa villa de Piazzola, avait un théâtre charmant où l'on jouait l'opéra tout l'été; enfin Andréa Erizzo, dont la villa délicieuse de
APPEYDICE. 285
Pontelongo èla'û le rendez-vous des meilleurs dilettanti eî des virtuoses les plus célèbres de l'Italie.
Il était également dans les habitudes des grandes familles vénitiennes d'avoir à leur service un compositeur renommé pour diriger leur chapelle particulière, et présider aux fêles qu'elles donnaient souvent dans les somptueux palais. Galuppi avait été l'organiste de la famille Gritti ; il avait été aussi l'ami et le commensal de la famille Grimani, qui le considérait comme un client de la maison. iScldo.)
LES THEATRES A VEXISE M DIX-HLITIKME SIECLE.
L'époque de la foire de la Sensa était aussi la saison théâtrale, ou plutôt Tune des saisons, et il était de règle ([ue Ton dût avoir pour ce seul temps des quinze jours de la foire V opéra séria avec balli. L'habitude voulait aussi qu'on n'ouvrît qu'un seul théâtre, leplusnoô//e bien entendu; mais souvent il arrivait que plusieurs s'ouvraient en même temps, surtout lors de la présence de quelques princes étrangers. En 1775, il y avait jusqu'à quatre théâtres (Vopera séria ouverts à la fois : San Benedetto, San Samuele, San Moïse et San Lucca. Dans chacun d'eux rivalisaient les chanteurs les plus fameux et les danseuses les plus illustres. Tout ce qui avait un nom dans l'Europe dramatique s'empressait à Venise pour cette époque de faste, et le premier soir de la saison était le plus solennel et le plus à la mode.
Pour une ville de 150,000 âmes (A. Voung, 1787), Venise était merveilleusement pourvue de théâtres : il y m avait sept, que l'on disait remplis à l'époque du carnaval. Leur bon marché ordinaire, sauf au Grand Opéra, en était sans doute la cause.
Mais entrons plutôt avec l'Allemand Meyer dans une de ces salles de spectacle qui, en 1770, s'ouvraient aux habitants de Venise. Moyennant dix sous de droit d'entrée, vous
prenez rang parmi les spectateurs, et vous pénétrez dans une enceinte obscure, ])ruyante, dont la foule des gondoliers et des domestiques occupe h fond. Une galerie prati- (jués en face du théâtre sert de promenoir aux hommes comme il faut; c'est là que les femmes masquées, couvertes de leurs zendaletti et accompagnées de leurs cicishei, voni et viennent pendant la pièce même, lorgnant, causant, riant, murmurant, et par leur mouvement continuel protestant contre l'intérêt du drame et le talent des acteurs, que le has^ peuple siffle ou applaudit. L'art dramatique peut-il tomber si bas î Et cependant, « l'affolement de la nation pour cet art est inconcevable ?; , nous dit le président de Brosses.
A propos de théâtre, l'illustre économiste anglais Arthur Voung, qui voyageait en Italie en 1787 et 1789, fait quelques réflexions au sujet d'un fait de peu d'importance sans doute, mais qui caractérise bien l'état des mœurs à cette époque : u Rien de plus frappant, dit-il, dans les mœurs des différentes nations, que l'idée de honte attachée à certains besoins naturels. En Angleterre, un homme lâche de l'eau (s'il m^est permis d'employer celte expression) en prenant certaines précautions ; une dame ne le ferait jamais devant ime personne qui ne serait pas de son sexe. En France et en Italie, ce sentiment n'existe pas ; de telle sorte que Sterne n'exagère nullement lorsqu'il parle de madame de Rambouillet', A Otaïli, il est indécent de manger en compagnie, mais il n'y a pas le moindre inconvéuient à faire devant autant de témoins que le sort en rassemble, ses sacrifices à l'amour. Les théâtres de Venise ont, entre l'orchestre et le premier rang du parterre, un couloir sans plancher, large de 5 à G pieds ; un
* " Madame de Rambouillet, après six semaines de connaissance, me fit l'honneur de me mener avec elle à deux lieues de Paris, dans sa voilure... On ne peut è(re plus polie, plus vertueuse et plus modeste qu'elle dans ses expressions. En revenant, elle me pria de tirer le cordon. — Avez-vous besoin de quelque chose "^ lui dis-je. — Rien que de pisser, dit-elle. « (Sterxe, Voy^age sentimental.)
APPEXDÏGE. 2»7
motisieur fort bien mis, assis presque au-dessous d'un i-ang de dames aux loges d'avant-scène, y descendit el satislit son besoin, sans que personne que moi en parût tHonné. Il y a cependant quelque cbose de brutal à en agir ainsi : laissons de côté la honte, peut-être iniagi- !iairc ; il n'en reste pas moins le désagrément très-réel de la malpropreté '. •;
PLAX D'UXE BIBLIOTHÈQUE VEMTIEXXE.
Dans la cité qu'on avait surnommée la Librairie du monde, qui fut la seconde \ille d'Italie où l'imprimerie fut introduite et qui a produit Jusliniani, Zanetti, Aide Manucj, l'imagination du bibliophile aime à se créer une bibliothèque composée uniquement des ouvrages qui ont rapport à Venise, de manière à avoir sous la main le véritable tableau de la société vénitienne.
Sur le premier plan seraient classés par ordre chronologique les historiens de Venise, depuis les chroniqueurs obscurs des premiers siècles de la République jusqu'à André Dandoloqui en est l'Hérodote, et depuis ce contemporain de Pétarque jusqu'à Bernard Justiniani, le premier historien critique de la ville des doges.
Ou y verrait aussi les histoires de Saint-Didier ^, d'Amelot de la Houssaye ^, de Daru •', de Laugier ^, de L. Gali-
' Arthur Vol'xg, Voyages en Ilalie et en Espagne pendant les années 1787 el 1789, traduct on de M. Lesage. Paris, GuilJaumin et C'*^, 1 vol. in-18, 1860.
- La Ville et la République de Venise (dé. lié à Mgr de Mesmcs, tonile d'Avaux). Paris, Guillaume de Luyncs, 1680; Amsterdam, J080, in-12.
■^ Histoire du gouvernement de Venise, 1 vol. in-12, Paris, mdclxxvi.
' Histoire de la République de Venise, Paris, 1821, 9 vol. in-8°, Pirmin Didot. Livre d'une haute impartialité et d'une infatigable crudilion
*• Histoire de la République de Venise, Paris, 1759-1768, 12 voL in-12.
288 APPEXDIGE.
l)erL ', de C. Cantu -, de Sismondi ^, les travaux si orijjjinaiix et si rejiiplis de faits d'Armand llascliet '' , de Feuillet^ de Conclies, de Ch. Vriarle *'', de Molmenti'^,
h-i fcience politique viendrait après l'histoire proprement dite et serait représentéepar les œuvres de Paul et Dominique Morosini, de Luccio Diirantino, de Scipion Anmiralo, de Botero, et l'ouvrage de Donato Giannoli Fiorentino, délia Repuhlica e macjistvatl di lenczia (Roma, 1541).
Les récits des voyageurs, ces glorieux et infatigables aventuriers que Venise lançait sur tous les points du globe, mis an second plan, rempliraient toute une division de la bibliothèque. On y verrait surtout figurer les Xicolo, les Matteo, les Marco Paolo, les deux Zeno.
Puis viendrait la ///^é/r«^î<7'e proprement dite, qui remplirait une division considérable. En tête seraient placés les })oëtes qui ont illustré le dialecte si doux et si flexible des lagunes : Trissino, L. Dolce, deux obscurs représentants ùA^enise de la poésie épique après le Tasse; Scipion Alaffei, Goldoni, Apostolo Zeno, Gozzi, Algarotti, Cesarotti, Foscolo.
Puis viendraient les prosateurs et les critiques. Parmi ces derniers, on verrait surtout Y Historia délia litteralura vcneziana, de Marco Foscarini, monument inachevé d'érudition et de patriotisme ; les Kolizie istorico-critiche intorno la vila e le opère decjli scriltori veneziani, de F. Giovanni degli Agostini ; les travaux d'Apostolo Zeno, critique et poète fécond; les Ritratli d'Isabelle Albrizzi.
^ Histoire de la Rèpiihlique de Venise, de sa grandeur et de sa déradcnce, Paris, 18 i7, 1 vol. in-^*^ avec figures. Furne.
- Histoire d'Italie, Paris, 1S59.
'^ lièpuhliques italiennes.
''* La Diplomatie vénitienne, les Princes de l'Europe au seizième siècle, 1 vol. in-8°. Pion. La Chancellerie secrète de la Scrénissime Repul ligue, 1 vol. in-S», Pion.
^ Les Femmes blondes, etc. , déjà cité.
'' La Vie d'un patricien de Venise au seizième siècle, op. cit.
' La Vie privée à Venise, depuis les premiers temps jusqu'à la chute delà République^ 1 vol. in 8". Venise. Ferd. Ongania, édit., 1881.
APPEXDIGE. 289
Les arts aussi auraient leurs représentants : YHistoire de la peinture vénitienne, par Zanetti (V'enezia, 1771, in-8°) ; celle des architectes vénitiens, par Tinianza; les œuvres du comte Algarotti se trouveraient à côté des Histoires générales de Yasari, Lanzi, G. Rossini, Cicognara, G. Kier, Quadri, Zatta. A côté du bel ouvrage de John Ruskin ', on verrait les principaux travaux publiés en France par L. Davesiès de Pontes-, A. Bouillier % DumesniH, Ch. Blanc', Viardot*"', Coindet", et à Venise par Moimenti *.
1 The Stones ofl'enice, London, 1851-53, 3 vol. in-i^ et atlas. (Les Pierres de Venise sont une étude générale sur les monuments de Venise.)—Voyez au sujet de ce licre : J. Mils.^xd, l'Esthétique anglaise, ou Etude sur John Ruskin, 1 vol. in-18, Baillicre, 1864; p. 63 et seq.^
- Eludes sur la peinture vénitienne, 1 vol. in-J8, Lévy, et passim Etudes artistiques j^endant un voyage en Italie, t. II, Lévy, cdit,
3 L'Art vénitien (architecture, sculpture, peinture), 1 vol, in-8°, E. Dentu, 1870.
^ L'Art italien, c. i\, 1 v. in-18, I). Giraud, édit,, 1854 (épuisé).
■' Histoire de l'Ecole vénitienne, 1 vol. in-folio, 160 gravures, Kenouard, édit.
^ Les Musées d'Italie, 1 vol, in-18. Hachette, 1859 (épuisé). Livre indispensable aux voyageurs en Italie.
' Histoire de la peinture en Italie, 1 vol. in-18, Renouard, 1873. Excellent ouvrage trop peu connu.
^ V Art vénitien ancien et moderne, décrit par une réunion d'écrivains sous la direction de P. G. Molmenti, avec planches par Jacobi. — Venise, F. Oiigania, édit.; novembre 1881.