‹ Venise, notes prises dans la bibliothèque d'un vieux VénitienChapitre 15 sur 18 · LES SCUOLE · texte numérisé non relu

LES SCUOLE

C'est ici le lieu de faire connaître l'organisation des écoles de musique, qui ont eu nne si grande célébrité en Europe pendant tout le dix-huitième siècle. Parmi les nombreuses institutions libérales qu'il y avait à Venise et qui témoignaient de la munilicence de cette république de patriciens, on remarquait quatre hospices ou maisons de refuge dont la fondation remontait au seizième siècle. Ce n'étaient à Torigine que de pieux asiles où l'on recueillait les orphelines, les infirmes et les pauvres filles abandonnées, qu'on élevait aux frais de l'Ktat, cl avec le concours de la charité particulière. \ers le milieu du dix-septième siècle, la musique devint une partie essentielle de l'instruction qu'on donnait à ces jeunes filles, et le succès ayant répondu à l'attente des novateurs, ces institutions prirent insensiblement le caractère da véritables écoles, où l'art musical était enseigné dans toutes ses parties par les maîtres les plus illustres de l'Italie. Ces quatre scuole, dont Rousseau parle avec enthousiasme dans le septième livre de ses Confessions, étaient la Pietà, la plus ancienne de toutes, celle dei Mendicanti, degli Incurahili, et V Ospedalelto de Saint-Jean et Saint-Paul. Elles étaient administrées par une société de grands seigneurs et de citadins que le goût de la musique et l'esprit de charité réunissaient pour accomplir une œuvre généreuse et belle.

Chacune de ces écoles renfermait un nombre plus ou moins considérable de jeunes filles, nombre qui s'élevait

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quelquefois jusqu'à cent, et qui était rarement au-dessous de cinquante.

A la Pietà et aux Incurables, il y eut presque toujours soixante-dix élèves. Pour être admise dans l'un de ces asiles, la jeune fille devait être pauvre, affligée de quelcjiie, infirmité, et avoir vu le jour sur le territoire de la République ; cependant cetle dernière condition n'était pas toujours nécessaire, car avec des protecteurs et une belle voix on faisait fléchir aisément la rigueur des statuts. Les élèves V recevaient une éducation très-soignée, dont la musique formait l'objet principal. Elles y restaient jusqu'à l'âge où elles pouvaient se marier ou trouver l'emploi à? leurs talents. Elles entraient dans les théâtres, dans les chapelles, ou se destinaient à l'enseignement. Quelquesunes restaient dans l'institution où elles avaien^t été élevées, y prenaient le voile et remplissaient les fonctions de répétiteurs. On divisait les élèves de ces écoles en dciix grandes catégories : les novices et les provette ou anciennes, qui avaient déjà quelques années de séjour dans l'établissement.

Celles-ci enseignaient aux autres les premiers éléments de l'art sous la surveillance du maître dont elles étaient les coopératrices. Les jeunes filles qui avaient de la voix se vouaient particulièrement à l'art de chanter. Les autres apprenaient à jouer d'un instrument, l'une du violon, de la viole, l'autre de la basse; celle-ci donnait du cor, celle-là s'exerçait sur le haut bois, sur la clarinette, sur le basson, et l'ensemble de ces divers instruments formait un orchestre complet.

Coniine ces écoles étaient des espèces de couvents, il y avait une église attenant à l'hospice où les élèves, cachées derrière une grille, assistaient à l'office et prenaient part aux cérémonies du culte. Deux fois par semaine, le samedi et le dimanche au soir, sans compter les fêtes extraordinaiies, on chantait les vêpres en musique ou quelque motet composé expressément pour ces jeunes filles par le maître

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qui dirigeait Técole. Ce jour-là, Téglise était remplie d'une foule de curieux et de dilettanti qui venaient admirer ces voix virginales inspirées par le plus pur sentiment de Tart.

Aux grandes solennités, à la fête patronale de Tinstilution ou de tout autre saint personnage, on exécutait des oratorios dont le libretto, imprimé avec luxe et contenant le nom des élèves les plus remarquables, était distribué gratuitement à la porte de l'église.

Le doge, les procurateurs de Saint-Alarc, qui avaient la surveillance de ces écoles, les nobles et les riches citadins, qui en étaient les administrateurs, faisaient venir souvent dans leurs palais de Venise et même dans leurs villas quelques-unes de ces jeunes filles pour contribuer à Téclat de leurs fêtes particulières. Avec une faible rétribulioii, dont une partie servait à leur établissement dans le monde, on organisait assez facilement un concert composé des élèves les plus habiles de Tune de ces institutions; elles étaient accompagnées alors d'une maîtresse d'un âge respectable qui dirigeait l'exécution.

11 était défendu par les statuts qu'aucun homme, exceplé le maître qui enseignait lesélèves, pénétrât dans l'intérieur de ces établissements; mais il en était de cette règle comme de beaucoup d'autres; on l'éludait facilement avec des protections. Rousseau fut admis à visiter la scuola de Mcnd'icanti, et il nous raconte dans ses Confessions * queUc

1 0 Une musique à mon gré bien supérieure à eelle des opéras, et qui n'a pas sa semblable en Italie ni dans le reste du monde, est celle des sciiole... Je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux, d'aussi touchant que cette musique; les richesses de l'art, le goût exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l'exécution, tout dans ces délicieux concerls concourt à produire une impression qui n'est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu'aucun cœur d'homme soit à l'abri. Jamais Carrio ni moi ne manquions ces vêpres aux Mendicanti, et nous n'étions pas les seuls. L'église était toujours j)leinc d'amateurs; les acteurs mêmes de l'Opéra venaient se former un vrai goût du chant sur ces excellents modèles. Ce qui me désolait était ces maudites grilles qui ne laissaient passer que des sons et me

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fut sa surprise en voyant de près la figure de ces sirènes^, dont la voix harmonieuse Tavait tant ému lorsqu'il les enlendit pour la première fois dans l'église.

Trente ans après Rousseau, en 1770, Burney eul aussr la permission de visiter l'école de Mendicanli, qui était alors dirigée par Bertoni. On lui donna nn petit concert dont il nous a transcrit le récit dans son voyage '. Burneyajoule qu'il fut aussi édifié de la tenue et de la décence de ces jeunes filles qu'il avait été charmé de leur talent.

De son côté,Ch. de Brosses avait déjà en 1739 manifesté son admiration pour cette musique transcendante des hôpitaux : « Je vous jure, écrit-il à M. de Blancey, qu'il n'y a rien de si plaisant que de voir une jeune et jolie religieuse, en hahit blanc, avec un bonnet de grenade sur l'oreille, conduire l'orchestre et battre la mesure avec toute la grâce et toute la précision imaginables. Leurs voix sont adorables par la tournure et la légèreté; car on ne sait ici ce que c'est que rondeur et sons filés à la française. La Zabetta des Incurables est surtout étonnante par l'étendue

cachaient les anges de beauté dont ils élaieiit dignes. Un jour que j'en parlais chez M. Blond : a Si vous êtes si curieux, me dit-il. de « voir ces petites filles, il est aisé de vous conlenter. Je suis un dej " administrateurs de la maison, je veux vous y donner à goûter avec » elles. " Je ne le laissai pas en repos qu'il ne m'eût tenu parole. Ei> outrant dans le salon qui renfermait ces beautés si convoitées, je sentis un frémissement d'amour cjiueje n'avais jamais éprouvé. M. Le Blond me présenta l'une après l'autre ces^ chanteuses célèbres dont la voix et le nom étaient tout ce qui m'était connu. Venez, Sophie... elle était horrible. Venez, Caltina... elle était borgne. Venez, Bettina... la petite vérole l'avait défigurée. Presque pas une n'était sans quelque notable défaut. Le bourreau riait de ma cruelle surprise. Deux ou trois cependant me parurent passables : elles ne chantaient que dans l'es chœurs. J'étais désolé. Durant le goûter, on les agaça; elles s'égayèrent. La laideur n'exclut pas les grâces; je leur en trouvai. Je me disais : on ne chante pas ainsi sans ame : elles en ont. Enfin ma façon de les voir changea si bien, que je sortis presque amoureux de toutes ces laiderons, n [Confessions, 2*^ partie, livre VII.) ^ Voyage deBurneij, t. I, p. 158 de la traduction française.

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de sa voix et les coups d'archet qu'elh^ a dans le gosier. Pour moi, je ne lais aucun doute qu'elle n'ait avalé le violon de Somis. •

Le s.icccs de chacune de ces écoles variait selon le mérite et le goût plus ou moins séi/ère du maître qui en avait la direction. C'est par la partie instrumentale et h\ honte de soi orchestre que se distinguait la Pietà^, lan;lis que la scuola de' Mendicantl fut toujours célèhrc par le nomhre des helles voix et la perfection de l'art de chanter.

C'est aux Mendicantl que fut élevée la fameuse Faustina Bordoni, une des grandes cantatrices de la première moitié du dix-huitième siècle, et c'est également de la même école qu'est sortie Rosana Scalfli, pauvre fille du peuple ([ue riliustre Marcello, séduit par la rare heauté de sa voix, épousa secrètement. Galuppi, qui a dirigé longtemps l'école decjl' Incurahili, lui avait donné un grand éclat vers les dernières années du dix-huitième siècle.

Sous la direction de Sacchini, YOspedaletlo eut aussi un moment d'éclat qui 'cessa d'exister après le départ de ce grand maître.

On allait à l'église de ces écoles comme à un concert ; on en parlait huit jours à l'avance comme d'un spectacle ([ui promettait d'être amusant, et, après une helle cérémonie qui avait attiré la foule aux Mendicanli, à la Pietà ou à V Ospedaletto, on s'entretenait de l'œuvre qu'on y avait entendue, on louait Texécution de l'ensemhle, et si ((uelque scolara s'était fait remarquer par une qualité

' - Celui des quatre hôpitaux où je vais le plus souvent et où je ni'amusclemieux, c'est l'hôpital de la. Piété, dit le président de Brosses; c'est aussi le premier pour la perfection des symphonies. Quelle raideur d'eiéculion ! C'est là seulement qu'on entend ce premier coup d'archet si faussement vanté à l'Opéra de Paris... » A la fin du dixiuiitième siècle, quand les écoles musicales de Venise se ressentaient de l'affaiblissement général de toutes les institutions, la Pietà, la plus ancienne de toutes, survécut aux trois autres et finit aussi par disparaître quelques années après la chute de la République.

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saillante, son nom devenait aussitôt la proie des poêles à la mode, qui le lançaient dans le monde et lui donnaient ainsi une célébrité précoce.

Telle était l'organisation des institutions musicales de Venise, qui ont eu une si grande renommée, et dont parlent avec éloge tous les voyageurs de l'Europe. Les conservatoires de Naples pour les hommes et les scuo/e de Venise pour les femmes ont été les deux grands loyers de Fart de chanter pendant le dix-huitième siècle.

(D'après Scldo.)

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