‹ Venise, notes prises dans la bibliothèque d'un vieux VénitienChapitre 2 sur 18 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Quiconque a lu le ShijlocJi , le quatrième chant de ChihUHarold, les Lettres d'un votjafjeur, quiconque a pu contempler les toiles de Cl. Lorrain ou de Canaletto, les aquarelles de Bonington, de Joyant, de W yld ou de Ziejn, connaît sans doute un peu Venise, mais il n'en soupçonne encore ni le charme mystérieux, ni la beauté fascinatrice. Pour vraiment connaîire la Reine de l'Adriatique, il faut s'être laissé bercer mollement sur son sein !

J'en connais au moins un auquel ce voluptueux bercement a laissé un souvenir éternel, une incurable nostalgie.

Xe pouvant retourner que parla pensée dans la cité des Doges, il a vécu depuis avec elle en relisant les mémoires et les récits des contem-

porains de ranciennc Venise, et en compulsant les travaux modernes.

Ce sont les notes, fruits de ces lectures, qu'il ose aujourd'hui offrir au public. Quel nom leur donner? Vraiment il ne sait. Alais en les publiant il n'a qu'un désir, c'est qu'elles soient un mémento pour ceux qui savent, pour ceux qui ignorent un guide complaisant et sûr, capable de leur éviter bien des recherches.

L'auteur ne doute pas qu'il n'y ait dans ces pages beaucoup de choses à redire. Pour s'excuser, il ne peut que répéter le mot d'un ancien : Ci Cah'um intellexisse rjidd mellns esset, nec voluntatem epiin siihlimms et cidtins diceret^ sed ingenium ac vires defuisse. "

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE

Je plains les «avants qai lisent les livres et ne voient pas les lieai ; mais Je plains encore bien plus les voyageurs mondains qui voient les lieux et qui ne lisent pas les livres. (Saint MiRC-GiRARDiv.)

Salve, Italom regina ! (Saxnazah,)

Mais quelle est donc cette ville où les plus hautes intelligences se sont donné rendez-vous?... cette ville oii Dante, Pétrarque, le gentil Marot, Montaigne et Ch. de Brosses ont passé, où Rousseau fut secrétaire d'ambassade, où Montesquieu rencontra Law, où Bernis put murmurer ses petits vers?... cette ville où Desdemona et Belvidera respirent encore, où Gœthe et Byron se sentaient si heureux de vivre, où Corinne, A. de Musset, Topffer, G. Sand, Th.. Gautier ont laissé de leurs impressions et de leurs souvenirs des monuments éternels?...

2 \E\ISE.

Dans cette étude nous ne remonterons pas au delà de Montaigne.

L'auteur des Essais avait eu toute sa vie « une faim extrême de voir Venise ^5 . Il put enfin partir de son château en Périgord le 22 juin 1580, et gagner Venise en passant par Vérone, Vicence, Padoue. La cité des doges ne répondit point à ridée qu'il s'en était faite : ^c II disait l'avoir trouvée autre qu'il ne l'avait imaginée, et un peu moins admirable. Il la reconnut, et toutes ses particularités, avec une extrême diligence. La police, la situation de l'arsenal, la place Saint-Marc, et la presse des peuples étrangers, lui semblèrent les choses les plus remarquables ^ . "

Montaigne aimait naturellement le commerce des femmes, mais il fut toujours bien plus réglé dans ses mœurs et plus chaste dans sa personne

> Journal du voyage de Montaigne en Italie pa)' la Suisse et l'Allemagne en 1580 et 1581, avec notes de M. Querlon. 3 vol. iD-18. M. DCC. Lxxiv. — Le journal continue ainsi : o Lundy à souper, Veronica Franca, janti famé veniliane, envoia vers lui pour lui présenter un petit livre de Lettres qu'elle a composé; il fit donner deux écus audict home. Le mardy après disner, il eut la colique qui lui dura deux ou trois heures, non pas des plus extrêmes à le voir, et après souper, il rendit deux grosses pierres, l'une après l'autre... s

VOYAGEURS ILLUSTRES A VKXISE. 3

que dans ses écrits \ Xéanmoins, il voulut entretenir à Venise quelques courtisanes ; mais " il n'y trouva pas cette fameuse beauté qu'on attribue aux dames de Venise ?) . Ce qui l'étonna, ce fut " d'en voir un tel nombre, comme de cent cinquante ou environ, faisant une dépense en meubles et veslements de princesses... > Il louait pour son service une gondole " pour jour et nuict, à deux livres, qui font environ dix sols, sans faire nulle dépense au barquerol '^ . Et il ajoute : " Les vivres y sont fort chers comme à Paris, mais c'est la ville du monde où on vit à meilleur compte, d'autant plus que la suile des valets nous y est du tout inutile, chacun y allant tout seul; et la dépense des vestemenls de même; et puisqu'il n'y faut nul cheval. Le samedi douzième de novembre nous en partîmes au matin. 5) Et c'est tout sur Venise. Si Montaigne nous dit si peu de chose sur la cité des doges, c'est qu'il était alors fortement préoccupé de ses coliques, tenait un registre exact de ses repas et

* u Tout licencieux qu'on me tienne, dit-il (Ess., liv. III, cil. v), j'ai en vérité plus sévèrement observé les loix du mariage que je n'avais promis ni espère. » La continence à près de cinquante ans ne dut pas lui coûter beaucoup.

4 VEXISE.

digeslions, surveillait de près sa gravelle, notait les bouillons d'eryguim, l'herbe du Turc... et ne manquait pas de mentionner ce qu'il appelait « ses bénéfices du ventre ^ .

Cette l enise, avec son originalité de site et de mœurs, qui, au dix-huitième siècle, sera si délicieusement peinte par le s])irituel président de Brosses, l'est très-peu par J. J. Rousseau.

L'auteur des Confessions n'a pas l'air de se douter qu'il existe près de Zuliettaune ville molle et de voluptés , qui se berce et glisse sur les eaux, une ville qui a produit Titien et \ éronèse, qui a des tableaux, des statues, des monuments. Pas un mot en effet sous la plume de Rousseau pour peindre la reine de l'Adriatique. C'est que le génie de l'immortel Genevois ne franchit jamais la campagne proprement dite ; il ne sait voir que les lieux où l'on vendange, oii l'on moissonne.

Nous trouvons à peine dans ses descriptions quelques traits qui se rapportent à ces magnifiques solitudes des Alpes, dont il était si voisin. Qu'est-il étonnant que la situation de Venise au milieu des lagunes l'ait peu frappé? Il n'y avait là ni jardin anglais, ni verger de AI. de Volniar à

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEMSE. 5

décrire. Rousseau séjourna un an à l'enise (août 1743 — août 1744), et non pas dix-huit mois, comme il le dit lui-même. 11 y était pour ainsi dire ambassadeur, puisque M. de Montaigu abandonnait tout, moins les appointements, à son secrétaire. On se rappelle ce qu'était M. de Montaigu et combien Jean-Jacques lui fut utile \

« Irréprochable dans un poste assez en vue, je méiitai, j'obtins l'estime de la république, celle de tous les ambassadeurs avec lesquels nous étions en correspondance, et l'affection de tous les Français établis à l'enise... •> Mais il faut relire en entier le récit des Confessions : on y voit comment l'autorité du jeune secrétaire fut accrue par la négligence de M. de Montaigu, comment il délivra le vaisseau marchand du capitaine d'Olivet, ce qu'était alors la Scuola de Mendicanti -. Il faut surtout relire les pages ravissantes écrites

1 \'on loin du Ghetto, sur la Fondamente dellc Pénitente, se trouve la maison que J. J. Rousseau habita pendant son séjour à Venise : elle porte le n° 968, et appartient aujourd'hui à MM. Zuliani, marchands de bois de Cadore. Plusieurs chambres du second étage, y compris celle du citoyen de Genève, sont encore intactes et décorées de stucs qui datent de la première moitié du dix-huitième siècle.

2 Voyez à ÏAjypendice l'article : la Musique à l'enise.

C VE.MSE.

après la rupture avec ce fou de AI. de Alontaigu, pages où la vie intime du grand homme nous est révélée. 11 y a surtout un portrait de courtisane vénitienne qu'on dirait peint avec la palette de Padouan : ce Je vois approcher une gondole... -^

Quinze ans avant J. J. Rousseau, Fauteur de V Esprit des lois, après un voyage en Allemagne, était venu séjourner à l'enise. 11 y vit le fameux Law, c> à qui il ne restait de sa grandeur passagère que des projets heureusement destinés à mourir dans sa tête ^ )) , et un personnage non moins fameux, le comte de Bonneval, qui lui faisait avec plaisir le détail singulier de sa vie, le récit des actions militaires où il s'était trouvé, le portiait des généraux et des ministres qu'il avait connus. u II parait que le célèbre et mystérieux gouvernement, qui n'était j)lus déjà qu'un vieil épouvantait, frappa l'imagination de Montesquieu, au point de lui faire peur. On fait ce conte du moins. Montesquieu à lenise examinait tout avec soin et vivait beaucoup avec un autre voyageur, lord Chesterfield, le plus spirituel et le plus français des

1 D'AIembcrt.

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. 7

Anglais de ce temps. Les deux amis discutaient sur toutes choses. A travers ces petites discussions, Montesquieu reçoit un jour dans son cabinet la visite d'un inconnu, d'assez pauvre apparence, qui lui dit : « Je viens, monsieur, vous révéler un ce important secret. \ otre qualité d'étranger et vos u recherches, vos questions pour tout connaître à ce l'enise, vous ont rendu suspect au gouvernement. c< Par ordre du conseil des Dix , vos papiers vont ce être saisis, et vous arrêté dans la nuit. )■> Puis l'inconnu se retira sans plus de détails. Montesquieu, fort troublé, ne perd pas de temps pour mettre ordre à ses papiers, jette au feu ses notes les plus hardies sur l'inquisition vénitienne, et fait demander des chevaux de poste pour minuit. Lord Chcsterfield, rentrant, le trouva dans tout l'émoi de ce départ précipité. L'Anglais écoute le récit de l'avertissement singulier qu'a reçu Montesquieu, puis il fait à ce sujet quelques objections de bon sens. . . Et de doute en doute, il fait sentir que Montesquieu a cru trop légèrement et brûlé ses papiers trop vite \ 5)

' ViLLE.MALV, Tableau de la littérature au dix-huitième siècle (tome I, in-8«. Édit. de 1841, p. 370).

Après cette petite épreuve, les deux amis partirent pour la Hollande, qui leur offrait mieux que Venise l'image de la liberté industrieuse et des mœurs républicaines.

C'est sans doute à cet événement qu'il faut attribuer le laconisme des considérations du savant publiciste sur le gouvernement de Venise dans V Esprit des lois.

Le président de Brosses, « le Voltaire des voyageurs en Italie ' w , nous a laissé sur son séjour à Venise des pages exquises et que tout le monde a lues. 11 arriva dans la cité des doges avec ses trois amis, Loppin de Gémeaux, son cousin, et les deux frères Lacurne de Sainte-Palaye.

D'abord Venise le surprit moins qu'il s'y attendait, ce Cela, dit-il, me fit un autre effet que la vue d'une place située au bord de la mer, et l'entrée par le Grand Canal fut à mon gré celle de Lyon ou

1 Gh. de Brosses avait quitté Dijon le 10 juin 1739; à Lyon, il prit son cousin Loppin de Gémeaux, et à Avignon, Lacurne de Sainte-Palaye. Ils virent Gênes, Milan, Lodi, Crémone, Mantoue, Vérone, Vicence, Padoue , et entrèrent à Venise le 28 juillet de la même année. Leur séjour fut de deux mois. — Gh. de Brosses avait eu quelque velléité de solliciter l'ambassade de Venise à l'époque oh son ami AL de Xeuilly obtint celle de Gênes, mais cette fantaisie n'avait pas eu de suite.

VOYAGEIRS ILLUSTRES A VEXISE. 9

de Paris par la rivière. Mais aussi quand on y est une fois, qu'on voit sortir de Teau de tous côtés, des palais, des églises, des rues, des villes entières, car il n'y en a pas pour une; enfin de ne pouvoir faire un pas par une ville sans avoir le pied dans la mer, car c'est à mon gré une chose si surprenante qu'aujourd'hui j'y suis moins fait que le premier jour. . . En un mot cette ville est si singulière par sa disposition, ses façons, ses manières de vivre, à faire crever de rire, la liherté qui y règne, et la tranquillité qu'on y goûte, que je n'hésite pas à la regarder comme la seconde ville de l'Europe, et je doute que Rome me fasse revenir de ce sentiment ^ . »

' Le Président de Brosses en Italie. Lettres familières écrites d'Italie en 1739 et 1740, 2^ édit authentique, 2 vol. in-18. Didier, 1858. (Lettre XIV à M. de Blancey, 14 août 1739, p. 168, 169. ) — Dans ces Lettres, « un des livres les plus franchement spirituels qu'on ait écrits sur l'Italie s , le style de Gh. de Brosses « a la sensibilité italienne unie à la malice et à la naïveté gauloise. Par ce dernier côté, ses Lettres sur l'Italie ont sur celles de P. L. Courier et sur les livres de Stendhal un avantage durable : venu avant eux, il est plus naturel qu'eux » (Saixte- Bkuvk.)

Stendhal (H. Beyle) a dit du président de Brosses : .< 1» Le président avait étudié l'antiquité en conscience; 2° son àme préférait le beau au joli; 3" il était trop bien né pour descendre

10 VEMSE.

El parlant du lieu qu'il habite : (i Xous soninies logés, pour ainsi dire, dans le fort de la rue Saint- Honoré; et avec cela on peut dormir la grasse matinée sans être interrompu par le moindre bruit. Tout s'y passe doucement dans l'eau, et je crois que l'on ronflerait fort bien au milieu du marché aux herbes \ "

L'attention du spirituel président se porta tout de suite sur la place Saint-Marc : " Les robes de palais, les manteaux, les robes de chambre, les Turcs, les Grecs, les Dalmates, les Levantins de toute espèce, hommes et femmes, les tréteaux des vendeurs d'orviétan, de bateleurs, de moines qui prêchent et de marionnettes, tout cela qui est tout ensemble, à toute heure, la rendent la plus belle et la plus curieuse place du monde. . . "

Puis arrivant à la Piazzetta, il écrit : u C'est de là qu'on voit le mélange de terre, de mer, de gondoles, de boutiques, de vaisseaux, d'églises, de gens qui partent et qui arrivent à chaque

au métier de charlatan; V il ne prévoyait pas que ses lettres seraient un jour imprimées. Elles sont peu goûtées :

Le Français, né malin, aime le vaudeville. » ' Le Président de Brosses en Italie, p. 1G9.

VOYAGEIRS ILLUSTRES A VEMSIC. 11 instant. J'y vais au moins quatre fois le jour pour me régaler la vue \ ^^

N'y a-t-il pas là un tableau à la façon de Guardi et de Canaletti?

Mais les plus piquantes pages sont consacrées à la peinture des mœurs vénitiennes. Voulez-vous vraiment savoir ce qu'étaient la femme, le mari, l'amant, dans cette Venise d'il y a cent ans, ouvrez le livre et lisez -. La galanterie régnait dans les couvents : <-< Actuellement il y a une furieuse brigue entre trois couvents de la ville pour savoir lequel aura l'avantage de donner une maîtresse au nouveau nonce qui vient d'arriver. En vérité, ce serait du côté des religieuses que je me tournerais si j'avais un long séjour à faire ici. 5> Ce trait ne doit guère nous étonner; les mœurs ecclésiastiques n'étaient pas très-chastes à cette époque, c; Ce n'est qu'ici au monde que l'on peut voir ce que j'ai vu : un homme, un ministre, un prêtre, dans un spectacle public, en présence de quatre mille personnes, badiner d'une fenêtre à l'autre avec la plus fameuse catin d'une ville, et se faire

: > Lettre à M. de Elance , p. 170, 175, 220. 2 Ihid.

12 VEXISE.

donner des coups d'éventail sur le nez '. ^^ Revenant à l'étude des monuments, Ch. de Brosses trouve le palais ducal peu à sa convenance. A l'en croire, ^c c'est un vilain monsieur s'il en fut jamais, massif, sombre et gothique '^, du plus méchant goût. La grande cour en dedans ne laisse pas cependant, surtout d'un côté, d'avoir quelque chose de magnifique dans la construction ; elle est assez singulièrement ornée par deux puits dont les margelles prodigieuses, d'un seul jet de bronze, sont d'un travail aussi fini que considérable. 55

De même, dans son antipathie pour tout ce qui n'est ni grec ni romain, il méprise l'architecture de Saint-Marc : « Vous vous êtes figuré, écrit-il à M. Quintin, que c'était un lieu admirable ; mais vous vous trompez fort; c'est une église à la grecque, basse, impénétrable à la lumière, d'un

ï Lettre à M. de Blancey, p. 170, 175, 220.

'^ L'illustre voyageur en veut beaucoup à ce malheureux gothique. C'est encore lui qui écrira un peu plus tard en parlant de Téglise San-Pelronio de Bologne : «t On y voyait commencé un portail gothique, qu'on a eu le bon esprit de ne pas continuer, t D'où il appert nettement que ce qui a choqué surtout le goût du préside it dans le palais ducal, c'est l'ogive.

VOY.AGIURS ILLUSTRES A VKMSi:. i:J jjoùt méprisable tant en dedans qu'en dehors, couverte de sept dômes, revêtue en dedans de mosaïques à fond d'or, qui les font ressembler bien mieux à des chaudières qu'à des coupoles \ . . •' Knfin il ajoute : c; Au-dessus du portail on a placé quatre chevaux de bronze d'une beauté achevée, ouvrage de Lysippe, fondeur grec, qui les fit, diton, pour Xéron. C'est la seule chose dans tout ce bàthiient qui soit vraiment digne d'admiration -. î' Parmi les peintres vénitiens, Giorgione et le Tintoret excitent le plus son étonnement et son enthousiasme. 11 faut lire en entier la lettre dix-septième à AI. de Ouintin, et qui a pour titre : Ohservalions sur quelques tableaux de Venise^.

1 LeUre XVI à M. de Quintin, p. 195, 198.

^Qiie penser cependant de ceUe espièglerie d'iionnètc lioninic en gaieté, du président de Brosses, qui qualifie lestement Giotto de ^ barbouilleur » , sans donner d'ailleurs ses raisons, et sans songer à conveitir personne? » On a dit du président de Brosses qu'il savait peu écrire; le fait est cju'il n'y songe pas; son style en lui-même n'est rien; mais l'esprit lui donne à tout moment des expressions heureuses, pittoresques, qui disent tout en deux mots. Ainsi, parlant de Giorgione, et le comparant pour le coloris à ce qu'ert Michel-Ange pour le dessin, II dit : « Ces deux maîtres sont 1- les czars Pierre de la peinture, qui en ont banni la barbarie, mais (t ce n'a pas été sans férocité. » Son goût n'a rien d'exclusif, et se prend à quoi que ce soit qui en vaille la peine, tableaux, statues,

14 VEMSE.

Les jugements parfois bizarres de Ch. de Brosses sur l'art vénitien n'ont pas lieu de nous étonner. Commelefait si justement remarquer.!. J, Ampère', le dix-huitième siècle n'a été nulle part en Europe le siècle de l'art; en ceci comme en plusieurs autres choses son devancier en réforme le seizième siècle lui fut bien supérieur. Gœthe est peut-être le seul écrivain de cette époque, à laquelle il appartient par la première moitié de sa vie, qui ait eu un vif sentiment de l'art antique et de l'art moderne. Gœthe à cet égard est sous l'impression immédiate de \l inckelmann.

Il devait donc se plaire au sein de cette double harmonie de la nature et de l'art vénitien. En arrivant, il trace ces lignes dans son journal de voyage^ : '^ Il était écrit dans le livre du destin, à

boiseries, vieux livres. « Car je suis comme les enfants, dit-il; les li chiffonneries me délectent. » (Saixte-Bklvk.)

1 J. J. Ampkre, la Grèce, Rome et Dante, p. 189, édit. Didier, 1870,1 vol. in-18.

2 Mémoires. Traduction nouvelle, par madame la baronne de Garlowitz, 2 vol. in-18. Charpentier, t. II, p. 35, 36.

Gœthe, ou plutôt Jean-Philippe Moeller, car c'était son nouveau nom de voyage, avait quitté Carlsbad à la dérobée, le 3 septembre 1780, à trois heures du matin. La veille, il avait donné ordre à son fidèle serviteur et secrétaire, Philippe Seidelp d'envoyer toutes les lettres et papiers importants directement à Rome,

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEMSE. 15 la page qui me concerne, qu'en 178G, le 28 septembre, à six heures du soir, je devais entrer par la Brenta dans les lagunes , et voir pour la première fois la merveilleuse ville insulaire, la superbe république des castors. Que Dieu soit loué! Venise n'est plus pour moi un vain mot qui m'avait causé tant de tourments, à moi l'ennemi mortel des mots vides de sens, v Xul esprit n'a mieux saisi, nulle àme n'a mieux goûté le charme fascinateur de \ enise, " ville à laquelle nulle autre ne ressemble ? . Il aime à se jeter « sans guide à travers ce labyrinthe composé de canaux, de ponts... ' , à devenir t. un copropriétaire de la mer Adriatique -^ , à voir débarquer les Vénitiennes, " et j'ai reconnu, dit-il, avec plaisir, qu'il y avait parmi elles beaucoup de jolies figures ^> . Pendant dix-huit jours, il

il l'adresse de <. M. Joseph Cioja, pour remettre à M. J. Pli. Aloeller, à Rome « . (Cette adresse est donnée en français.) — ï Conserve, écrit-il, soigneusement cette lettre et nie tout, envers et contre tous; personne ne sait de ma bouche un seul mot. » (Sur cet amour de Goethe pour l'incognito, conf. Rthmer, Miltheilungen, I, p. 239.)

A son arrivée à V^enise, Gœthe descend à V Hôtel de la Reine d'Angleterre, près de la place Saint-Marc : « Mes fenêtres, ditil, donnent sur un petit canal bordé de hautes maisons; je resterai lîi jusqu'à ce que je me sois rassasié de Venise. »

16 VEMSE.

promena avec voluplc 'i son œil d'aigle 5) , comme l'appelle sa mère ' , des statues aux tableaux et des églises aux palais. Il étudia en effet avec ardeur l'architecture, qui devait être "le portail par lequel il pénétrerait dans tous les arts ^ , et surtout Palladio, dont le génie avait sans doute avec le sien quelque analogie puisqu'il le compare au poëte qui t' de l'union de la vérité et de la fiction )■> crée un tout harmonieux et enchanteur. — « C'est lui, ditil encore, qui m'a ouvert le chemin de la sculpture et de tout art de la vérité^. 55 — Son admiration de l'église du Rédempteur (œuvre de Palladio, 1577) est telle qu'il en vient à mépriser profondément toute l'ornementation du style gothique, qui autrefois à Strasbourg l'avait tant séduit.

Quant à l'école vénitienne, il ne la loue plus counne à Dresde sur parole et par autorité. Le précieux tableau de P. Véronèse au palais Pisani '^

1 Lettre à son fils, du 17 novembre 1786.

-Venise, 8 octobre 1786.

3 Hépheslion pris pour Alexandre par la reine des Perses. Ce tableau n'est plus à Venise. Le gouvernement anglais a fait acheter la Famille de Darius pour le \ational Galery de Londres, au prix de 12,000 livres sterling. Il faut avouer, dit Gli. Blanc, que Véronèse a largement payé aux Pisani sa bienvenue.

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. 17 surtout le captive et l'invite « à développer jour par jour, heure par heure, devant de si splendides objets, sa disposition naturelle à rendre libre et joyeux hommage à tout ce qui est grand et beau ^ 5' . Le court séjour que Gœthe fît à Venise ne lui laissa qu' a une idée incomplète, mais claire et vraie ^? , et il ajoute : u J'ai gravé dans ma mémoire une image singulière et riche que j'emporte avec moi. '•>

Les autres villes ont des admirateurs, Venise seule a des amoureux. Le plus fidèle et le plus sincère fut bien certainement Byron. En effet, nonseulement il vécut longtemps auprès d'elle, mais encore il y a conduit son Harold, c. ce pèlerin du désespoir, ce pèlerin sans but, semblable au Juif éternellement voyageur, et qui va toujours sombre à travers le monde, adorant la nature, détestant rhomme et cherchant Dieu " > . Dans le quatrième

* Il dit encore : n- Il est évident que l'œil se forme d'après les objets qu'il voit dès l'enfance, et c'est ainsi que le peintre vénitien doit voir tout sous un jour plus clair et plus pur que les autres hommes. Pour nous, qui vivons sur un sol boueux, couvert de poussière, sans couleur, assombrissant les reflets, et confinés peutêtre dans d'élroites demeures, nous ne pouvons développer en nous une manière de voir aussi joyeuse, t Venise, 8 octobre.

2 J. J. .^MPÈRR.

18 VEMSE.

chant, Fauteur s'est identifié avec son héros, auquel il se substitue sans cesse, et qu'il finit par oublier tout à fait. C'est qu'en effet Venise fut toujours le pays qui, après l'Orient, occupa le plus son imagination. Il faut relire ces Mémoires et celte correspondance publiés par Th. Moore'.

Le 17 novembre 1810, il écrivait à l'auteur des Rhymes on ihe road : ci Cette ville ne m'a pas trompé dans mon attente, quoique sa vétusté eût produit peut-être cet effet sur tout autre; mais il y a trop longtemps que je suis familiarisé avec les ruines pour que leur aspect mélancolique me déplaise... 5? Et ailleurs : " Venise m'a plu autant

1 Une clameur de mécontentement général s'éleva en Europe quand les journaux anglais nous apprirent que l'ami de lord Byron, le poëtc Thomas Moore, dépositaire de ses manuscrits et légataire de ses souvenirs, avait détruit ces précieux monuments... Après un long silence pendant lequel Th. Moore a subi de nombreux et amers reproches, il s'est décidé à racheter son délit envers la confiance et l'amitié du poète, par la publication non des Mémoires de lord Bijron (bien que la traduction française soit parée de ce titre), mais de simples documents (notices), iV extraits de journaux et de fragments de lettres, échappés à l'holocauste. Ces memoranda, auxquels une narration peu ornée sert de lien commun, offrent un ensemble attachant... fragments décousus, comme l'âme de Cyron lui-même. ( a Mon esprit luimême n'est qu'un fragment », disait-il.) — Ph. Chasles, Etudes sur l'Angleterre an dix-neuvième siècle.

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEMSE. 19 que je me l'étais imaginé, et mon imagination avait été loin. C'est un de ces lieux que je connaissais avant de les avoir vus et dont après l'Orient l'image m'a le plus poursuivi ^ "

ce Je vous dirai peu de chose de l'enise : vous devez en avoir lu de nombreuses descriptions , et elles se ressemblent toutes. C'est un lieu poétique et classique pour nous à cause de Shakespeare et d'Otway. Je ne me suis encore rendu coupable d'aucun vers contre elle, ayant perdu la voix depuis que j'ai traversé les Alpes ^. "

ï De Venise, 25 novembre 1816. Lettre CCLIV^, à Murray.

2 De Venise, 24 décembre. Lettre GGLIII, à Tii. Moore.— En arrivant à Venise, par quoi a-t-il été surtout impressionné? — tt 11 y a toujours dans le palais des doges, écrit-il, le voile noir peint à la place où devait être le portrait de Marino Falicro, et l'escalier sur lequel premièrement il fut couronne doge et ensuite décapité. Voilà ce qui a frappé le plus mon imagination à Venise, bien plus que le Rialto, que j'ai visité à cause de Shylock... « Pendant .'on premier séjour à Venise (1817), Byron habita une rue étroite du quartier de la Frezeria, chez un marchand de drap dont la femme fut le premier objet de ses soins (son nom était ]\Iarianna). L'année suivante, il se fixa aux palais iMocenigo, sur le (îrand Ganal : il habita d'abord celui du milieu, puis définitivement le dernier, vers le Rialto. Plusieurs de ses œuvres les plus remarquables sont sorties de là : les premiers chants de Don .Juan, Beppo, plus une partie de ses tragédies de Marino Valiero et de Sardanapale. Au sein de ce palais, que lui avait fait offrir si gracieusement la comtesse Alocenigo, Byron vivait entouré

20 VEMSE.

De sa vie à Venise on a fait un mauvais roman, en exagérant des choses très-ordinaires, en entassant invention sur invention.

Il voyait peu d'Anglais, à l'exception des amis qui lui arrivaient d'Angleterre : Hobhouse, Monk, Lewis, Rose, Kinnaird, Shelley, et plus particulièrement encore M. Hoppner , consul général d'Angleterre à l'enise , homme du plus noble caractère et qu'il aimait beaucoup. 11 se fit présenter dans les salons les plus hospitaliers de la noblesse. Il distingua surtout ceux de mesdames la comtesse Albrizzi ' et la comtesse Benzoni. Le

d'éperviers, de ka'iatoës, de macaques, dont il se divertissait fort. » — Il y a ici, dit soq ami Shelley, deux singes, cinq chats, huit chiens, une corneille, un épervier, des perroquets et un renard; toute la bande se promène et voltige dans les appartements comme si chacun en était maître... » Il n'y a rien là d'étonnant : Voltaire, comme Beethoven, raffolait des chats; Rousseau, des oiseaux; Walter Scott, des chiens; Sheridan, des singes; Goethe, des petits poulets. Byron, qui dans sa jeunesse aimait fort les oiseaux de proie, finit par avoir tous ces goûts, et par-dessus tout celui des chevaux, qui chez lui fut une passion dont Venise, la ville du monde où le cheval peut le mieux être cru un animal fabuleux, dut s'arranger avec le secours des grèves du Lido.

' La comtesse Albrizzi, Grecque et noble de naissance, épousa à quinze ans un patricien de Venise, com.mandant des galères, M. Ch. Ant. Marini. Bientôt nommé juge de la Quarantie, M. Marini ramena sa jeune femme à V^enise. Dès lors se fonda le salon de celle que l'usage italien permet d'appeler l'Albrizzi. Marini,

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. 21 salon de madame Albrizzi, qu'il avait surnommée la Staël de Venise j réunissait en effet l'élite de la société : les Pisani, les Foscarini , les Contarini, les Alalipieri , les Capello , noms illustres qui sont l'histoire vil ante de la République, se rencontraient avec Canoia, Aïazzola, Maury, Lally-Tollendal , Polignac, la marquise de (iroslier, surnommée par Canova la Raphaël desjleurs, le polyglotte suédois Akerblad, le grand archéologue Hamihon'.

ayant été nommé provéditeur à Céphalonip, partit seul, divorcé d'avec la jeune femme qu'une union imposée lui avait soumise pendant quelques années. Profitant des bénéfices de la loi, Isabelle devint bientôt la comtesse Albrizzi. Elle rouvrit son sa'on, dont les bonneurs furent désormais faits par son mari et par elle. L'Albrizzi est morte en 1836, âgée de soixante-seize ans et en pleine possession de ses aimables facultés. Madame Albrizzi est l'auteur des Portraits (Ritratti), charmante œuvre littéraire dans laquelle Byron refusa assez grossièrement de figurer. (La première édition, suivie de quatre autres jusqu'en 1820, parut en 1807.)

* Ce serait un livre plein d'intérêt que l'histoire de ce salon de madame Albrizzi, où passèrent tant d'étrangers illustres. Il y aurait là un attachant récit de la fin des vieilles mœurs vénitiennes. Aujourd'hui, la comtesse Marcello, une des beautés de Venise et dont la famille compte plusieurs doges, aime à réunir chez elle les littérateurs, les savants, les hommes distingués ù divers titres qui habitent Venise. C'est comme un dernier reflet du salon Albrizzi. La comtesse Albrizzi nous a laissé un portrait physique de lord Byron , Quoiqu'elle ait été blessée dans son amour-propre par le refus que lord Byron lui fit de lui laisser

Les brillantes conversazioni de la jeune et charmante comtesse Benzoni , la piquante héroïne (le la hiomUna in gofic/o/etta.V diiUraient surtout. 11 préférait la conversation de madame Benzoni à celle de madame Albrizzi, parce qu'elle élait plus vénitienne, et, comme telle, plus adaptée à en faire une étude de mœurs nationales, peut-être aussi parce que , avec la familiarité du dialecte vénitien, elle disait ses vérités à lui enchanté de les apprendre'.

11 ne dédaigna même pas, dans le commencement de son séjour à Venise, le salon officiel de la comtesse de Goëtz. Alais son aversion pour l'op-

écrire son portrait, et de lui continuer ses visites à Venise. (Voyez comtesse Guiccioli, Lord Bijronjugè par les témoins de sa vie, t. I, p. 45.)

' Dans ces réunions, madame Benzoni était toujours assise à côté du poëfe Lamberti, justement surnommé \ Anacréon des lagunes, qui était éperdument amoureux, et qui l'a chantée dans cette jolie barcaroie connue de toute l'Europe :

La Biondina in gondoletta L'altra sera go mena.

Ce fut chez la comtesse Benzoni et par elle que lord Byron fut présenté à la comtesse Guiccioli, qui devait jouer un si grand rôle dans le reste de sa courte vie (bien courte, puisqu'il devait mourir cinq ans après avoir quitté Venise, 18 avril 1824, à Missolonghi). Le frère de la comtesse Guiccioli reçut le dernier soupir de Byron.

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. 2.*i pression autrichienne, et les perfidies de la presse officielle le forcèrent bientôt à se retirer.

On a vu dans les Mémoires publiés par Th. Moore comment il partageait son temps à l'enise. Le matin, sa première sortie était pour le couvent des Pères arméniens, à l'ile de San Lazaro '.

Plus tard, il traversait la lagune tout en causant familièrement avec son cher Tita, le gondolier dévoué qui l'a toujours suivi depuis Venise jusqu'à sa mort, et se rendait au Lido où étaient ses écuries'. "J'ai fait, dit-il, transporter mes chevaux

1 s Mon genre de vie est devenu d'une grande régularité. Le matin, je vais dans ma gondole balbutier l'arménien avec les moines du couvent de Saint-Lazare et aider l'un d'eux à corriger l'anglais d'une grammaire anglaise et arménienne qu'il va publier... Il y a dans ce monastère des manuscrits ainsi que des livres très-curieux. Je vais tous les jours prendre des leçons d'un moine fort savant (le P. Pasquale); j'ai acquis quelques connaissances assez singulières, et pas tout à fait inutiles. Je trot vc que cette langue est pleine de difficultés, mais non insurmontables. 5 (Lettre à Murray, 25 novembre 1816.)

- a Avant de me livrer davantage à mes souvenirs, dit Th. Moore, je placerai ici quelques détails curieux qui m'ont été fournis par un gentilhomme ayant longtemps habité Venise, et qui, pendant la plus grande partie du séjour qu'y fit lord Byrou, vécut avec lui dans toute l'intimité de l'amitié : L'endroit où nous montions à cheval avait été un cimetière juif; mais les Français, pendant l'occupation de Venise, en avaient renversé les murs et nivelé les tombes avec le terrain. Comme on savait

2i VEXISE.

sur le Lido, Je long de l'Adriatique, du côté du fortj de sorte que je puis tous les jours, quand je suis en bonne santé, galoper pendant quelques milles, le long de cette langue de rivage qui va jusqu'à Alalomacco... » Le plus souvent il était accompagné d'Hobhouse, de Shelley, ou de Hoppner.

Byron vivait de la vie vénitienne, car il aimait tout àl'enise : la sombre gaieté de ses gondoles, le silence de ses canaux, les lueurs attardées de ses spectacles et de ses soirées. . . Il voulut même goûter les douceurs de la villégiatura, et loua, dans l'année 1818, sur les bords de la Urenta, une maison de campagne de M. Hoppner. " Je l'ai arrêtée, dit-il, pour deux ans. Elle est située au milieu des collines Euganéennes, dans une position superbe,

(jue c'était là qu'il descendait de sa gondole, et que l'attendaient ses chevaux, les curieux parmi ses compatriotes ne manquaient pas de s'y rendre, et il était extrêmement amusant de voir avec quel sang-froid les dames et les messieurs s'avançaient à quelques pas de lui pour l'examiner... Quelque flatteur que cela pût être pour la vanité d'un homme, lord Byron, quoiqu'il le supportât avec patience, s'en montrait, et en était, je crois, excessivement ennuyé, n Au sujet des cavalcades de lord Byron au Lido, voyez Correspond., lettre GGGV III, à Aloore, et le récit d'un monsieur 'que voyait beaucoup le poëte à Venise. (Cité par Th. Moore.)

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. 25 et l'habitation est fort agréable. Le vin y est abondant, ainsi que tous les fruits de la terre. Elle est voisine du vieux château des Estes, ou Guelfes, et à quelques milles d'Arqué ' . . . "

Dans la correspondance de Byron, plus d'un trait devrait être relevé relatif aux mœurs vénitiennes : u L'état général des mœurs est ici à peu près le même que du temps des doges. . . Une femme est vertueuse suivant le Code quand elle se borne à son mari et à son amant... Il n'y a pas moyen ici de convaincre une femme qu'elle enfreint le moins du monde les règles de la vertu et des convenances en ayant un amoroso... La jalousie n'est pas à l'ordre du jour à Venise, et les poignards y sont [)assés de mode, tandis que les duels pour affaire d'amour y sont inconnus... "

A l'adresse de ses compatriotes : " In gentleman anglais est une chose rare à Venise. Venise n'est pas l'endroit où les Anglais s'attroupent; leurs colombiers sont à Florence, Naples, Rome... Et

' Il faut lire dans les Mémoires publiés par Th. Moore le récit d'une visilc de l'auteur de ihe Rliymes à la Mira, cette maison de campagne de Byron. Sur le Grand Canal, des troi« palais Alocenigo, deux furent habités par lord Byron.

26 VKXISE.

pour dire la vérité, c'est là une des raisons pour lesquelles je suis resté ici jusqu'à la saison où Rome est purgée de ces sortes de gens, car elle en est en ce moment infectée \ ^^ Toujours le défi porté à ses concitoyens, la bravade insolente, le témoignage du mépris. Mais ce mépris lui-même, peut-être a-t-il son excuse dans l'ennui que les vulgaires touristes anglais causaient au poëte, en le suivant partout, le toisant avec impertinence et affectation dans ses promenades, s'introduisant dans son palais sous n'importe quel prétexte, et pénétrant jusque dans sa chambre à coucher. C'est de là, dit Aï. Hoppner, témoin de la vie de lord Byron à Venise, et dont le témoignage est si respectable, c'est de là que son amertume envers eux est dérivée. Les sentiments qu'il a exprimés dans une note (qu'on a traitée de cynique) ne sont pas du tout des sentiments naturels chez lui ^...

1 Lettre CGLXVIII, à Murray, 25 mars 1817.

^ De son côté, Th. Moore a écrit : « Parmi les moindres calomnies dont lord Byron était destiné à être victime, il faut remarquer celle qui, se fondant sur la déclaration qu'il avait faite de son peu de goût pour ses conationaux, le faisait accuser d'inhospitalité, et même de dureté envers quelques-uns de ses compatriotes. Combien fut différente sa conduite envers ceux qui l'ont visité, une foule de témoignages reconnaissants

VOYAGEURS ILLUSTRES A VE.VISE. 27 Il ne peut y avoir de mystère sur la vie privée (Vun grand homme. A Venise, lordByron vécut de la vie qui était alors la vie ordinaire de la jeunesse, sans liens légitimes. Pouvait-il, en effet, rester insensible aux chants de la belle sirène de l'Adriatique et fouler aux pieds (-^ les quelques fleurs que la destinée répandait sur sa route ' :? ? Si Falcôve de nos rois a trouvé ses historiens minutieux, dit un critique illustre -, la gondole oii lord Byron s'embarquait la nuit, escorté de la jeune! énitienne au fazziolo flottant, méritait aussi son annaliste : c'est Th. Aloore. Grâce à lui, les belles maîtresses de Childe-Harold posent devant nous.

D'abord apparaît Marianna, la femme d'un marchand de drap de l'enise, u jeune l'énitienne de vingt-deux ans, aux yeux d'antilope » , qui arrache à Byron ses lettres et sa correspondance, et ses poésies et sa philosophie, comme choses, dit-elle, bonnes à décrotter les souliers; femme jalouse

pourraient le dire, j — a Lorsque des compatriotes respectables arrivaient, dit la comtesse Guiccioli, sa maison, son temps, sa bourse, étaient à leur service, s

1 Comtesse Guiccioli.

2 Ph. Ghasles, Etudes sur r Angleterre au dix-neuvièiue siècle.

28 VEXISE.

d'ailleurs, courageuse devant le mari qui la surprend, rivale inexorable et maîtresse élégante.

A cette héroïne de second ordre succède Margarita Cogni, " énergique figure; la plus belle Médée populaire que l'on ait encore retracée ; bondissant tour à tour de joie, de haine, d'amour et de fureur; la Vénitienne de la gondole, la vraie fille de la Guidecca, désintéressée, violente, triviale, ambitieuse, repoussante de vulgarité, sublime de naturel et poétique à force d'énergie, d'élan et de vérité ' » .

* Ph. Ghasles. » Margarita Cogni, force tyranniqiie, insolente, rayonnante de beauté, éloquenle, spiriliie'Ie ; elle accable de ses réparties populaires lord Byron et son esprit aristocratique. En voici un exemple : Margari(a, usurpatrice de la maison de Byron, et devenue gouvernante de son palais de Venise, venait de briser une glace et de frapper les domestiques. Byron se mit en courroux; il l'accabla d'injures : « V^ache ! j lui dit le lord devenu aussi grossier que sa maîtresse, « vacca ! » La Vénitienne lit une humble révérence et répondit : a Vacca tua, celenza i (pour excellenza). — « C'est la vache, excellence! t

C'est encore cette Margarita Cogni qui, un jour que lord Byron revenait du Lido après une lutte terrible contre un orage, criait à son amant, des marches du palais Mocenigo, oîi elle l'attendait tout en larmes : « Ah! can délia Aladonna! Cosa vustu? Esta non e tempo per ander a Lido?» Puis elle se sauva dans la maison en grondant les matelots, a Sa joie féroce en me retrouvant, ajoute Byron, donnait tout à fait l'idée d'une tigresse bondissant près de ses petits. »

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. i9 Le portrait de madame Guicciolia quelque chose de plus doux et de plus gracieux. C'est une Italienne blonde, fidèle aux coutumes du cavalier o-servantisme, fière de son amant, ennuyée de son vieux mari, d'une santé délicate, souvent malade, et malade à propos, mélange de tendresse allemande et de pudeur anglaise.

Cependant, malgré des plaisirs légers^, des distractions qui étaient bien aussi parfois des sujets d'études, l'activité intellectuelle du poète ne se ralentissait pas; elle lui imposait de forts et laborieux travaux qui l'enchaînaient aux choses belles et immatérielles. Les chefs-d'œuvre qui sortirent de sa plume à l'enise sont là pour le prouver. Manfved conçu au sommet des Alpes fut écrit à Venise ; le quatrième chant de Chilcle-Harold ^

' Galt déclare que même à Venise, quant à ses plaisirs, sa conduile avait été celle de la plupart des jeunes gens, mais que toute la différence a dû consister dans l'extravagant plaisir qu'il avait d'exagérer dans ses conversations, non pas ce qui pouvait lui faire honneur, mais au contraire ce qui pouvait lui faire tort. .. Toute la différence n'est cependant pas là, ajoute madame Guiccioli, mais plutôt dans les indiscrétions de quelques amis, s Voyez aussi à ce sujet : Disraeli, un tory, qui, sous le voile du roman \ enetia, a écrit presque une biographie de Byron.

^ Voyez à \ Appendice les principaux passages de ce quatrième chant concernant Venise.

fut coïKju et écrit dans la cité des doges, de même que les Lamentations du Tasse, Mazeppa, VOde à Venise \ Beppo, les deux premiers chants de Don Juan. De plus, il y ramassa les matériaux de ses drames ^ il y étudia la langue arménienne, et il y fil assez de progrès pour pouvoir traduire en anglais les épîtres de saint Paul. Et tout cela en moins de vingt-six mois, y compris son voyage à Rwne et à Florence. " La vérité est que, bien loin, que la puissance de son intelligence se soit affaiblie ou dissipée par ces irrégularités, elle n'a été peut-être à aucune période de sa vie plus qu'à l'enise en pleine possession de toutes ses énergies". )>

Après lord Byron, un autre grand poëte doit nous arrêter un instant. Il repose aujourd'hui dans la petite île de Saint-Cbiûstofe, parmi les lagunes de Venise. Seule la mer qu'il peignit dans ses Pêcheurs se déroule terne et brumeuse autour de son îlot.

Au mois de février 1832, Léopold Robert vint s'établir à Venise pour y peindre le quatrième

* Voyez V Appendice {Couronne poétique de Veni&e)~

2 Th. MOORK.

VOYAGEIRS ILLUSTRES A VEMSE. 31 tableau de sa colieetion des Saisons. Il avait déjà vu la cité des doges à son retour de Suisse après la mort de sa mère (1828). Le premier décembre de cette année, il écrivait à M. Alarcotte : « Je me suis arrêté à \ovarre, à Vérone, à Padoue, à Venise que j'ai admirée et qui est toujours grande et magnifique dans sa solitude actuelle. Les chefsd'œuvre qu'elle renferme m'ont fait le plus grand plaisir à voir, et j'espère en tirer du profit. Il faut fliire ce voyage pour bien juger des maîtres vénitiens... 5'

Le 4 mars 1829, il écrivait à M. Navez : cv l'enise m'a enchanté. Entre nous, je dois cependant te dire que j'y trouve trop de peintures, et que beaucoup de ces grandes machines ne me disent rien du tout... Ce qui m'a enchanté dans lenise, c'est l'originalité de cette ville si remarquable. Je m'y suis trouvé par ces beaux jours d'automne qui ont un soleil doré. Cette mer bleue et cependant si harmonieuse, ces palais riches et si nombreux, et le grand nombre d'églises, offrent un coup d'œil tout à fait particulier avec les canaux couverts de gondoles. J'aime ce mouvement doux, je dirai mélancohque; il va bien avec le repos et le calme

des passions qui échauffent resj)rit. Il n'y a qu'une seule chose que je n'aime pas, c'est qu'on ne puisse pas voir un visage de femme, et qu'elles se cachent toutes avec beaucoup de soin. Je trouve aussi qu'à Venise le peuple tient beaucoup plus du nord qu'à Xaples et à Rome. Je n'ai pas encore vu un marin avec une de ces têtes si communes à Xaples... ^^

Léopold Robert à son nouveau voyage était parti pour Venise, de compagnie avec M. Joyant', un peintre charmant de vues vénitiennes, et le jeune fils de ce M. de Mézerac auquel il devait ses premiers encouragements ^. Il désirait arriver à Venise pour le carnaval, qui, cette année-là, fut fort brillant, à cause d'une diminution de droit sur les comestibles; mais l'artiste fut tout désorienté en ne trouvant pas à la première vue dans les habitants de la ville même le caractère pittoresque et l'originalité que son imagination avait conçus.

" Si je copie juste ce que je vois, écrivait-il à M. Marcotte (lettre du 2 mars 1832), je sens que

' Voyez à Y Appendice : Vues de Venise. - F. DE GoxcHES, Léopold Robert, sa vie, ses œuvres et sa correspondance, 1 vol. in-18. Lévy, nouvelle édit. , 1854.

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. 33 je ferai un tableau plat. Si je me représente Venise il y a dix ans ou vingt ans, j'en peux faire un bon tableau. Je ne puis rien dire encore. Je n'ai pas vu tout ce qu'il y a de curieux. Les fonds de tableaux ne manquent pas ; ce qui manque, ce sont les costumes ; ils n'ont rien de beau ni de riche. Tout est trop mêlé, ^i Néanmoins, Venise lui plut infiniment. " On croit, dit-il, qu'il n'y a pas de pittoresque ici ; on est dans l'erreur, probablement parce qu'en général les étrangers visitent les villes sans voir les campagnes, et sans faire des recherches un peu scrupuleuses \ "Et ailleurs : « Venise plaît, ou plutôt elle intéresse tous les étrangers , surtout les amis des arts et les artistes^... Je ne connais pas d'endroit habité aussi divertissant à parcourir que Venise... Il serait bien difficile dans une autre ville de se placer d'une manière aussi commode. Xous avons ensuite la facilité d'avoir pour modèle toute la population de Venise, hormis les femmes fort empêchées par les confesseurs et même par l'autorité^... »

» Lettre à M. Marcotte, 8 avril 1831.

"^ Lettre au sculpteur Rauch, de Berlin. Veuise, 28 octobre

^ Lettres à MM. Schnetz, Marcotte et \avez — M. Feuillet de

34 VEMSE.

Mais ne trouvant rien d'assez caractéristique en fait d'habitants, il fut avec M. Joyant à Chioggiaet à Palestrina, où il fut frappe de l'allure piltoresque des pauvres navigateurs ' . De cette étude attentive devait sortir sou chef-d'œuvre, les Pécheurs de r Adriatique. C'était aie prélude de mort du génie frappé au cœur » , le « Lies irœ » de l'art. Peu

Conciles, qui publie celle correspondance, ajoute : a Après ui> ou deux ans de séjour à Venise, il était arrivé à se concilier un tel degré d'estime dans la population, qu'il lui était fort facile d'avoir des modèles de femmes dans la classe du peuple qui est la belle ; les mères lui confiaient volontiers leurs filles, et cette confiance ne fut jamais trahie. » Léopold Robert était à Venise depuis 1832, et jusqu'en 1835, en plus de trois ans, sauf la triple ébiuche du Repos €71 Egypte, sauf deux petits tableaux {Deux jeunes Suissesses caressant un chevreau, et Deux jeunes filles napolitaines se parant pour la danse) ^ la répétition inachevée des Moissonneuses, et un petit cadre, la Mère heureuse, cet homme si laborieux n'a rien fait que sa grande toile le Départ des j)êcheurs de r Adriatique.

* «. A Chioggia, les hommes sont superbes et tout aussi pittoresques, si ce n'est plus, que ceuxdeXaples. Ce qui est intéressant ici est la quantité de costumes. » (Lettre à M. Schnetz.) u Robert, dit G. Sand, n'a pas représenté dans son beau tableau des Pécheurs un seul individu de la race pure indigène. Il a été à Chioggia, il a fait poser les Chiogiotes, et il nous a montré des échantillons d'une très-belle race, forte, maigre, grave, brune, cl nullement vénitienne. Cette presqu'île de Chioggia, voisine de \ enise, est habitée par une colonie d'origine grecque, asiatique peut-être. Ils se marient entre eux et mêlent fort rarement leur sang à celui de la population vénitienne, i

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEMSK. ;i5 après, en effet, l'àme de celui qui aurait pu devenir le Raphaël de son siècle s'envolait rejoindre l'àme de Titien et du Véronèse. L. Robert avait succombé à la maladie de ceux qui ont aspiré trop haut ! Il repose aujourd'hui dans la petite île de San-Cristoforo. Son corps n'est indiqué au passant que par une simple pierre où ses amis ont gravé son nom. l'oyageurs sympathiques à la mélancolie de l'àme, ne l'oubliez pas ! « Sa mort ne fut pas une délibération de sa raison, mais un accès de défaillance qui anéantit la raison. Où Michel-Ange aurait survécu, Léopold Robert succomba '. v

A côté de cette noble et chaleureuse nature, nous placerons dans celte esquisse madame de Staël, qui, elle aussi, a consacré quelques belles pages de Corinne h peindre la cité des doges. — <c L'air de Venise, la vie qu'on y mène, est, dil-elle, singulièrement propre à bercer l'àme d'espérances... Cette ville est la ville des plaisirs. Son aspect est plus étonnant qu'agréable; on croit d'abord voir une ville submergée, et la réflexion est nécessaire pour admirer le génie des mortels qui

1 LAMARTIVrî.

36 VEXISE.

ont conquis cette demeure sur les eaux. Naples est bâtie en amphithéâtre au bord de la mer; mais \ enise étant sur un terrain tout à fait plat, les clochers ressemblent aux mats d'un vaisseau qui resterait immobile au milieu des ondes. Un sentiment de tristesse s'empare de l'imagination en entrant à \ enise. On prend congé de la végétation; on ne voit pas même une mouche dans ce séjour; tous les animaux en sont bannis, et l'homme seul est là pour lutter contre la mer... Ce n'est pas la campagne, puisqu'on n'y voit pas un arbre; ce n'est pas la ville, puisqu'on n'y entend pas le moindre mouvement; ce n'est pas même un vaisseau, puisqu'on n'avance pas. C'est une demeure dont l'orage fait une prison. . . v

Connaissant la puissante et chaude imagination de l'auteur, on pouvait prévoir ce jugement sur V enise. La vie en effet était trop énergique chez Corinne pour qu'elle pût supporter longtenq)s le silence de la cité des doges. Les fleurs, les parfums ([ui enivrent, le volcan qui gronde auprès de la mer des Sirènes, le bruit, la foule au soleil, voilà ce qu'il faut à madame de Staël. Elle est mieux sous le ciel mythologique de Xaples qu'au milieu

VOYAGEURS ILLUSTRES A VENISE. 37 des lagunes où l'on ne " trouve point, dit-elle, le vague mystérieux qui fait aimer le midi de l'Italie » . Tout est un peu triste pour elle à Venise, tout, jusqu'à « ces gondoles noires qui glissent sur les eaux» et qui, dit-elle, «ressemblent à des cercueils ou à des berceaux, à la dernière ou à la première demeure de l'homme ». — « Dans ce séjour, tout est mystère : le gouvernement, les coutumes et l'amour. Sans doute, il y a beaucoup de puissance \

pour le cœur et la raison quand on parvient à pénétrer dans tous ses secrets, mais les étrangers doivent trouver l'impression du premier moment singulièrement triste ' . »

Le dialecte vénitien devait plaire à Corinne ^ : « Il 7 est doux et léger comme un souffle agréable : on ne conçoit même pas comment ceux qui ont résisté à la ligue de Cambrai parlaient un langage si flexible. Ce dialecte est charmant quand on le consacre à la grâce ou à la plaisanterie ; mais quand on s'en sert pour des objets plus graves, quand on entend des vers sur la mort avec ces sons délicats et presque enfantins, on croirait quel'évé-

' J. J. Ampère.

2 Corinne, livre XV, cliap. vu.

38 VEMSE.

nement ainsi chanté n'estqu'une fiction poétique' . ^7 Si tout ne charme pas Corinne à Venise, tout du moins Tintéresse : elle recherche les traces des mœurs populaires et des usages antiques ; elle aime à s'arrêter sur le quai des Esclavons, oii " l'on rencontre halntuellement des marionnettes, des charlatans, des conteurs, qui s'adressent de toutes, les manières à Timagination du peuple « ; à revoir les prisons de FEtat, la houche du Lion, le pont des Soupirs...

Florence, Rome, \aples et lenise sont les quatre idoles entre lesquelles « hésite et se partage le culte des adorateurs de l'Italie, ou plutôt chacun éj>rouve et manifeste une préférence décidée. Cette préférence tient tout à l'ensemble

1 Corinne, livre W^ cbap. vu. — De son côté, Byron avait écrit : t Sa naïveté devient plus particulièrement agréable clans la boucJic d'une femme. » Et ailleurs : «Je bavarde assez facilement l'italien, même dans sa modification vénitienne, qui est charmante, et a quelque chose dans le genre du patois anglais de Sommersetshire. fi — Ce serait peut-être ici le lieu de rappeler une pensée spirituellement exprimée autant que vraie par le fond, qui se trouve dans un conte vénitien d'un écrivain très-distingué, Fulgence Girard : ; Le dialecte vénitien et le dialecte milanais sont à la pure langue italienne comme sont aux discours d'un homme éloquent le charmant baragouinage d'un enfant et le débngoulnge niais et rocailleux d'une vieille femme ivre. »

VOYAGEURS ILLUSTRES A VE\ISE. 39 du caractère et de rimagination ' . » .linsi Corinne est mieux au cap îllisène qu'au sein de la ville des doges ; la ipatrie de cœur de Byron est à l enise, et s'il e&t si éloquent sur Rome, c'est parce qu'il a identiiié ses propres misères aiec les calamités de la V ille éternelle ; Lamai-tine est le poëte de Xaples ; Cbateaubriand, le poëte de Rome.

« Chaque homme porte en soi un monde composé de tout ce qu'il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu'il parcourt et semble habiter un monde étranger. » C'est l'illustre voyageur qui a cUt cela, et il en est la preuve. A Chateaubriand il faut l'espace infini... Il a commencé par l'embrasser sous la forme des savanes américaines, puis dans le désert de la campagne romaine. Aussi dans ce nohle pèlerinage d'où jaillit la plus abondante poésie, trouve- t-on à peine quelques lignes sur Venise, où l'auteur de Rem est resté oependant cinq jours, lignes qui semblent jetées en passant comme une aumône aux glorieux restes de la patrie de Titien et de l'éronèse. Mais laissons plutôt parler Chateaubriand lui-même :

« J. J. Ampère.

a J'arrivai à Venise le 23 juillet 1 806; j'examinai pendant cinq jours les restes de sa grandeur passée; on me montra quelques bons tableaux de Tintoret, de P. Véronèse et de son frère, du Bassan et du Titien. Je cherchai dans une église déserte le tombeau de ce dernier peintre, et j'eus quelque peine à le trouver : la même chose m'était arrivée à Rome pour le tombeau du Tasse... Je quittai Venise le 28, et je m'embarquai à dix heures du soir pour me rendre en terre ferme'... » L'œil fixé sur le but de son pèlerinage, il ne s'aperçut point des beautés de Venise. Il n'y vit que des monastères, des lazarets et quelques moines arméniens qui regardaient passer sa gondole des fenêtres de leurs cellules. C'est ainsi que le monde extérieur est une création de notre esprit. Le spectacle est dans le spectateur.

Quand Chateaubriand revint à Venise en 1833, la reine de l'Adriatique le trouva moins indifférent - :

^Itinéraire de Paris à Jérusalem, édition Didot, t. I, p. 118.

2 «Je partis de Paris le 3 septembre 1833, prenant la roule du Simplon par Pontarlier... Les bords de la Brenta trompèrent mon attente; ils étaient demeurés plus riants dans mon imagination. J'arrive le 10 septembre au lever du jour à Fusina, que

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEMSE. 41 a ...Ce n'est plus la même cité que je traversai lorsque j'allais visiter les rivages témoins de sa gloire ; mais grâce à ses brises voluptueuses et à ses flots amers, elle garde un charme. . . Il y a assez de civilisation à Venise pour que l'existence y trouve ses délicatesses. La séduction du ciel empêche d'avoir besoin de plus de dignité humaine ; une vertu attractive s'exhale de ces vestiges de grandeurs.. . Que ne puis-je m'enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée, dans cette ville des poètes!... ^ Durant ce second séjour, tout intéresse l'immortel voyageur à l'enise : l'architecture vénitienne, le palais ducal, les prisons, la salle du palais des doges, le pont des Soupirs, l'Arsenal'. En sortant du monastère de Saint-Michel de AIurano, il écrit : u Cette charmante retraite est abandonnée à des Franciscains ; elle conviendrait mieux à des religieuses chantant comme les petites élèves

Philippe de Gommines et Montaigne appellent a Gliaffoiisinc » . A dix heures et demie j'étais débarqué à Venise, d

De Y Hôtel de l'Europe, 10 septembre 1833 : a — On peut à Venise se croire sur le tillac d'une superbe galère à l'ancre, sur le Bucentaure, où l'on vous donne une fête, et du bord duquel vous apercevez à j'entour des choses admirables, -n [Mémoires cV outre-tombe, t. VI, p. 65-66.)

* Mémoires d' outre-tombe , t. VI, p. 69, 85.

42 VEAÎISE.

des Scuole de Rousseau. . . Ek)niiez-moi là, je vous

prie, une cellule pour achever mes Mémoires. ^^

Chateaubriand n'avait point été chez FAlbrizzi lors de son pèlerinage à Jérusalem et de ses inju>^ tices contre Venise, qw^il n'avait fait que traverser, injustices si chaleureusement relevées par madame Renier Miehiel, et sur lesquelles il revint tout à fait. 11 était absent de Paris lors du voyage de FAlbrizzi ; elle n'avait pu arriver à lui au milieu des * travaux politiques de Vérone ; il apparut dans son salon en 1833 : alors il n'avait plus d'autre dignité que son génie ^ .

Quelques mois auparavant, l'amie attentive qui forme le lien sacré entre Corinne et l'auteur de René fit un court séjour à Venise. En mars 1825, madame Récamier, la divine inspiratrice de la Béatrix de Canova, accompagnée de sa nièce et de Ballanche, s'arrêta huit jours à Venise. Juliette avait permis à AI. Ch. Lenormand, fiancé de sa nièce, de les rejoindre dans la cité des doges. Il fut donc le guide de la petite cavavane". Le lieu,

^Valerv, Curiosités et anecdotes italiennes, 1 vol. in-S», Londres, Tilt et Bogue, 1842.

2 Souvenirs et correspondance de madame Récamier, t. II, p. 171, édit. Michel Lévy. 2 vol. iii-18, 1873.

VOYAGEIRS ILLUSTRES A VEXISE. W ia saison , les personnes élaient admimblemeiit adaptés à ce ravissant séjour. Une autre pJinne recomposera peut-être la scène et le tableau, fera renaître pour nous ce groupe aimabJe, naïf, accompli, dont chaque figure était nécessidre à l'autre et dont on ne pouvait détacher une seule sans que le cliarme fut anéanti.

C'est un peu cette scène idéale que reprodidt Lamartine quand il nous retrace le site, l'époque, les hôtes au milieu desquels il entendit lire pourla première fois cette féei-ie du cœur et de l'unagination qu'on appelle le Roland furieux. Le poëte avait alors dix-neuf ans. Lepriulemps de la nature correspondait au printemps de ses sensations.

Il faut rehre en entier le récit de cette villégiatura^ de ce séjour chez la comtesse Helena, sur une de ces collines Euganéennes, légèrement boisées d'oliviers, de mûriers et de myrtes, qui dominent non loin de Venise la mer Adriatique ' .

Cette belle halte de jeunesse ne devait cependant pas laisser de trace dans l'œuvre du poëte. Y auraitil donc moms de poésie au bord des lagunes^ au s^in

* LiMARTixE^ Cours familier de litlérature, LX<^ entrertien.

(le cette cité c' née de l'écume de la mer, fantastique comme le flot ' 5^ , que sur la plage de Sorrente ou dans le golfe de Baïa?

Si la muse du jeune chantre d'Elvire est restée muette à \ enise, celle qui dicta RoUa a su divinement façonner et harmoniser l'ineffable volupté vénitienne surTalternation des ondes rhythmées. Arrivé dans la cité mourante des doges, A. de Musset fut pris d'une joie d'enfant. La chambre qu'il occupait à l'hôtel Danieli (ancien palais \ani- Mocenigo, puis palais Bernardo-Nani), sur le quai des Esclavons, lui parut mériter l'honneur d'être décrite^. ^ 11 ne se lassait pas, disait-il, de contempler ces lambris sous lesquels s'était promené jadis le chef de quelque grande famille vénitienne,

» E. Qn.vET.

- Le secret des péripéties qui précédèrent le départ d'A. de Musset pour l'Italie ne peut être aujourd'hui que celui de la comédie, ï et tout le monde sait que celte comédie est un drame » , Les deux illustres voyageurs, sur le bateau à vapeur qui les conduisait de Lyon à Avignon, rencontrèrent a un des plus remarquables écrivains de ce temps-ci i , H. Beyle (Stendhal), qui s'en allait à son consulat de Givita-Vccchia, et dont l'esprit caustique égaya le voyage; ils virent Gènes, Pise, Florence, Fcrrare, Bologne, et arrivèrent à Venise (1833). Voyez G. Saxd, Histoire de ma vie, t. IX, chap. m; et P. de Musskt, Biographie d'Alfred de Musset.

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. 45 et de regarder par la fenêtre l'entrée du Grand Canal, le dôme de la Sainte '. «

A. de Musset ai ait aimé Venise dès son enfance; c'était la cité de son cœur. L'art magique d'Otway, de Radcliffe, de Schiller, de Shakespeare, avait gagné dans son esprit, son image. La grande cité silencieuse, il la repeuplait à l'aide du passé. '> Persuadé qu'il ne résisterait pas à l'envie de mettre un jour dans ce cadre les personnages d'un roman ou d'une comédie, il prenait des notes sur les usages vénitiens, sur les termes du dialecte, et il faisait jaser son gondolier... 5? Malheureusement poumons, ces projets n'eurent pas leur réalisation. Avec quelle vérité, quelle puissance le poète n'eùt-

in

P. DS Musset, Biographie d'Alfred de Musset, 1 lol. -18, Charpentier, 1877, — C'est à cet hôtel Danicli que le poëte fit une grave maladie et fut soigne par le vieux docteur Santini, toujours accompagné d'un jeune étudiant qui est aujourd'hui le docteur Pietro Pagello, exerçant à Dellune. La chambre qu'habita A, de Musset porte le n" 13, situie au fond de la grande galerie à gauche. G. Sand ne quilta pas le chevet du malade tant qu'il y eut du danger. - A. de Musset, dit-elle, subit bien plus gravement que moi l'effet de l'air de Venise, qui foudroie beaucoup d'étrangers, on ne le sait pas assez. Il fit une maladie grave ; uue fièvre typhoïde le mit à deux doigts de la mort. Je passai dix jours à son chevet sans prendre plus d'uns heure de repos sur vingt-quatre... » (G. Sud, Histoire de nia vie, t. IX, cdit. Lévy.)

46 VEl^ISE.

il pas écrit ce drame en cinq actes ck^nt la scène

devait être à Venise au quinzième siècle !

Peu de temps avant sa maladie, le chantre de Rolla voulut s^ rapprocher de Léopold Robert, le tjrand poëte de la toile. Se trouvant mal à Fau*berge, il voulut changer de logement. Après bien des recherches infructueuses, il avait été sur le point de louer un des étages du palais Alocenigo où avait habité Byron. a Le loyer n'en coûtait pas cher, dit Musset, mais nous étions alors en hiver, et le soleil n'y pénètre jamais. 5) Après plusieurs tentatives, il rencontra une maison garnie, de modeste apparence, appartenant à une Française nommée Adèle. Comme il visitait les chambres, il vit passer une jeune fille qui portait un plat. Il l'interrogea, et il apprit d'elle que ce repas était destiné à un locataire français qui occupait une petite chambre au second.

" Et quand je demeurerai ici, demanda Musset il l'enfant, me ferez-vous aussi à déjeuner? ^

Elle répondit en faisant claquer sa langue sur ses dents, ce qui veut dire non en vénitien.

" Fort bien, lui dit le poëte, et quel est ce Français privilégié qui sait se faire servir tout

VOYAGEURS ILLUSTRES A TEMSE. 47 seul ? C'est doue quelque graud persomiage ?

— Non, ré|)oiidit-elle ; c'est M. Robert, un peintre que personne ne connaît.

— Robert! s'éo'ia Musset, Léoj)oId Robert! Peut-on le voir ? où est son atelier ?

— Il n'en a point, puisqu'il n'a qu'une petite chambre ; on ne peut pas le v.oir ; jamais^ personne ne \ ient * . ^

Le poëte s'adressa dès k lendemain au consul de France. Ses efforts Ibrent inutiles . 11 dut renoncer à son projet. L'artiste viijaitvseul, paiu re, triste. Musset n'insista plus. « Mais jamais, depuis ce lemps-là, dit-il, je n'ai passé sur le petit canal qui baignait les murs de la maison, sans regarder les fenêtres avec ti-istesse. .. t>

Si ces^deux hommes s'étaient aimés, l'un peut:être ne serait pas mort, etTautre eût i/écu; car ils se tuèrent tous les deux.

Ce qu'Alfred de Musset n'a pas réalisé, celle qui écrivit les Lettres cVun voijageur, Consuelo, André, Jacques, Mattea, l'a accompli. G. Sand

* A. DR Musset, Mélange de liltérature et de critique (Cliarpenller), ou Renie des Deux Mondes,, ISaxTil 1836. {Le Salon de 1836.)

48 VEMSE.

est vraiment dans la langue française le premier paysagiste des lagunes. Chaque imagination a une patrie qui n'est pas (oujours celle oii le corps a pris naissance. Après ses cliers sites de l'Indre et de la Creuse, c'est à Venise que l'auteur de Lélia revient sans cesse, l'enise, en effet, voilà le pays que fréquente, qu'habite sa pensée'.

a Venise, dit-elle, était bien la ville de mes rêves, et tout ce que je m'en étais figuré se trouva encore au-dessous de ce qu'elle m'apparut, et le matin et le soir, et par le calme des beaux jours, et par le sombre reflet des orages. J'aimai cette ville pour elle-même, et c'est la seule au monde que je puisse aimer ainsi, car une ville m'a toujours fait l'effet d'une prison. . . A Venise, on vivrait longtemps seul, et l'on comprend qu'au jour de sa splendeur et de sa liberté ses enfants l'aient presque personnifiée dans leur amour, et l'aient chérie, non pas conmie une chose, mais comme un être. î^

l oulez-vous savourer l'air délicieux qui circule à \enise à l'approche du printemps? Relisez cette page des Lettres d'un voyageur : ce Mais le priii-

Page 1