‹ Venise, notes prises dans la bibliothèque d'un vieux VénitienChapitre 3 sur 18 · V . DE LaPRAUK · texte numérisé non relu

V . DE LaPRAUK

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temps ! comme tu dis, qui pourrait résister à la vertu du mois d'avril? A Venise, mon ami, c'est bien plus vrai. Les pierres même reverdissent; les îjrands marécages infectés, que fuyaient nos gondoles il y a deux mois, sont des prairies aquatiques couvertes de cresson, d'algues, de joncs, de glaïeuls, et de mille sortes de mousses marines d'où s'exhale un parfum tout particulier, cher à ceux qui aiment la mer, et où nichent des milliers de goélands, de plongeons et de canes petières... Le soleil était descendu derrière les monts Vicentins. De grandes nuées violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de Saint-ALirc, les coupoles de Saint-Marc, et cette pépinière de flèches et de minarets qui s'élèvent de tous les points de la ville, se dessinaient en aiguilles noires sur le ton étincelant de l'horizon. Le ciel arrivait |)ar une admirable gradation de nuages, du rouge cerise au bleu de smalt; et l'eau, calme et linqjide comme une glace, recevait exactement le reflet de cette immense irisation . Au-dessous de la ville, elle avait l'air d'un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je n'avais vu l'enise si féerique et si belle. Cette noire silhouette jetée entre le ciel et l'eau

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ardente comme mie mer de feii^ était alors une de

ces sublimes aberrations d'architecture que le poëte

de l'Apocalypse a dû voir fl^^tter sur les grèves àe

Patmos...

Ci Tu ne te doutes pas, mon ami, de ce que c'est que Venise. Elle n'avait pas quitté le deuil qu'elle endosse avec l'iiiver, quand tu as vu ses vieux piliers de marbre grec y dont tu comparais la couleur et la forme à celle des ossements desséchés. A présent le printemps a soufflé sur tout cela comme une poussière d'émeraude. Le pied de ces palais oii les huîtres se collaient dans la moussa croupie, se couvre d'une mousse vert tendre , et les gondoles coulent entre les deux tapis de cette belle verdure veloutée où le bruit de l'eau vient s'amortir languissamment avec l'écume du sillage... «

Puis parlant de la beauté des^ nuits vénitiennes, elle ajoute : ^^ On ne nous avait certainement pas assez vanté la beauté du ciel et les délices des nuits de \ enis«. La lagune est si calme dans les beaux soirs, que les étoiles n'y tremblent pas. Quand on est au milieu , elle est si bleue , si imie, que l'œil ne saisit plus la ligne de l'horizon, et que l'eau et le ciel ne font plus qu'un voile d'azur, oii la

VOYAGEURS ILLUSTRES A VKXISE. 51 rêverie se perd et s'endort. L'air est si transparent et si pur, cpie l'on découvre au ciel cinq cent mille fois plus d'étoiles (ju'on n'en aperçoit dans notre France septentrionale. Il ne faut pas songer, à moins d'être homme de génie, à écrire des poèmes durant ces nuits voluptueuses : il faut aimer ou dormir. ?>

G. Sand se plaisait à écouter au milieu des gondoliers ces barcaroles qui vraiment sont écrites « dans les plus doux mots de ce gentil parler ^ vénitien , fait , à ce qu'il me semble , pour la \ bouche des enfants ^ . Mais, ajoute-t-elle, ^^ il faudrait être bien enthousiaste pour se persuader que les chœurs des gondoliers et des facchini sont meilleurs que ceux de l'Opéra de Paris, comme je l'ai entendu dire par quelques personnes d'un heureux caractère; la magie des effets acoustiques, et le besoin d'entendre une harmonie quel- <3onque dans le silence de ces nuits enchantées, font écouter avec indulgence, je dirais presque avec reconnaissance, la plus modeste chansonnette qui arrive, passe, et se perd dans l'éloignement 5? .

\on , jamais le réalisme, cette souveraineté de la sensation audacieusement proclamée, qui prétend

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nous émouvoir par la seule puissance du relief et (le la couleur, ne produira des pages aussi fraîches, aussi vraies , d'oii s'exhale je ne sais quoi d'at- Irayant pour le corps et de sympathique à l'espril. Relevons quelques traits relatifs au caractère V énitien : c. Ce qu'il y a de heau et de vraiment républicain, dit-elle, dans les mœurs de Venise, c'est l'absence d'étiquette et la bonhomie des grands seigneurs. Nulle part peut-être il n'y a de distinctions aussi marquées entre les classes de la société, et nulle part elles ne s'effacent de meilleure foi. » — u Les Vénitiennes sont coquettes et amoureuses de parures. La richesse de leur toilette fait un singulier contraste avec le sans façon de leui-s habitudes. 55 — ^^ Les l éni- /rtens sont bons, aimables et spirituels, et sans leurs rapports avec les Esclavons et les juifs' qui ont envahi leur commerce, ils seraient aussi

' Les juifs sont à peu près les maîd-es de ce commerce à Venise. Tous les palais du Grand Canal passent entre leurs mains. Ainsi la perle de Venise, la Ca' d'Oro, a été achetée par les Errera. Belire à ce sujet un livre d'un fouriériste qui avait bien de l'esprit, Toussenel : les Juifs rois de Véjyoquc. Le philosophe qui recherche les causes ne doit-il pas dire avec E. Quinri : Tel culle, tel peuple?

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEMSE. 53 honnêtes que les Turcs, qui sont là aimés et estimés comme ils le méritent... «

Quand G. Sand écrivit Leone-Leoni, elle habitait un vaste appartement de l'ancien palais \ani , devenu une auberge et donnant sur le quai des Ksclavons, près le pont des Soupirs. Tous les voyageurs qui ont visité l'enise connaissent cet hôtel. Plus tard elle loua un petit logement plus que modeste dans l'intérieur de la ville. Là, seule toute l'après-midi, ne sortant que le soir pour prendre Tnir, elle écrivit André, Jacques, Mattea, et les premières Lettres d'un voyageur, \ ivant dans une gène extrême ' jusqu'au jour où les lettres et les billets de banque de Buloz oubliés à la poste lui

• K Je fis à Buloz divers envois qui devaient promptement me mettre à même de payer ma dépense courante (car je vivais en partie à crédit). Mais un guignon particulier me poursuivait dans cette chère Venise, l'argent n'arrivait pas... Chaque jour mon existence devenait plus problématique. On vit à très-bon marché, il est vrai, dans ce pays, si l'on veut se restreindre à manger des sardines et des coquillages, nourriture saine d'ailleurs, et que l'extrême chaleur rend suffisante au peu d'appétit qu'elle vous permet d'avoir. Mais le café est indispensable à Venise. Le café était donc un objet coûteux dont il fallait commencer à rcs treindre la consommation. L'huile de la lampe pour les longues veillées s'usait terriblement vite. Je gardais encore la gondole de sept heures à dix heures du soir moyennaut quinze francs par mois. Enfin, un employé de la poste, prié et sommé de faire des

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furent remis. Elle put alors quitter Venise et retourner vers ses enfants, dont l'absence lui " tiraillait plus vivement \e cœur de jour en jour )^ .

11 est regrettable que le piquant écrivain qui, sous le nom de Stendhal, a publié les Promenades dans Rome, Rome, Naples et Florence; V Histoire de la peinture en Italie, ne nous dise rien de Venise. ïl y vint cependant bien souvent alors qu'il était consul à Trieste (novembre 1830-avril 1831). Tout ce que nous savons, c'est qu'il se lia intimement avec le poëte Buratti, qu'il avait connu antérieurement. — a Je me promenais, dit-il, avec Buratti presque tous les joui*s de neuf heures à minuit, en décembre 1830 et en mars 1831 . \oiis soupions ensemble, après minuit, de deux heures à trois heures et demie, dans le café de la place Saint-Marc, voisin du café Florian, du côté de la Piazzetta. Je l'aimais tendrement... -^

De ses promenades dans \ enise Stendhal ne nous a laissé aucun souvenir. Tout cependant dans la ville des doges avait dû frapper cet esprit sceptique

recherches, découvrit dans un casier négligé les lettres et les billets de banque de Buloz, oubliés là depuis près de deux mois... i {Histoire de ma vie, t. L\.)

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. 55 et vagabond. Le livre qui fût sorti de là n'eût été sans doute " qu'un recueil d'articles ' ? , un livre fait de feuilles volantes liées ensemble , un livre décousu, haché, incomplet^,.. Mais qu'importe? on y eût trouvé tant de pensées brillantes, d'observations fines, d'aperçus heureux !

Admirateur passionné des grands maîtres des écoles romaine, florentine et lombarde , Stendhal n'aimait guère l'école vénitienne ; il faisait en effet peu de cas des coloristes et reprochait aux Vénitiens comme aux Flamands la trivialité des formes et la bassesse de l'expression^. Mais cette architecture byzantine, gothique, lombarde, qui réunit

' H. Taixe.

2 I II faut bien l'avouer, Stendhal était paresseux; il aimait trop ses aises, détestait trop la gêne et la pédanterie pour se donner la peine de refondre et de composer. Tous ses lirres sont donc décousus, hachés, incomplets; mais si les transitions manquent, il est facile d'y suppléer, et ces évolutions rapides donnent le plaisir de l'imprévu. » (D'Aldiffret-Pasqlier, l'Art et la vie de Stendhal.)

^ a Sur les arts, dit A. Houssaye, le point de vue de Stendhal n'était pas toujours juste. Sa trinité, c'était Canova, Corrége et Cimarosa, avec Rossini pour maestro suppléant... s C'est le même Stendhal qui n'ose pas décider entre le Paris de Canova et le Moïse de Michel-Ange; qui a écrit : a Guido Reni porta la beauté au point le plus élevé où elle ait paru parmi les hommes » ; ([ui a tracé cette sentence sur le vice des idées chrétiennes au point

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jes styles et les formes de tous les climats, dut lui

plaire par son élégance et sa coquetterie.

Pourrions-nous clore ce chapitre sans rappeler les belles pages que Venise a inspirées à R. Topffcr, à Th. Gautier et à M. Taine, le disciple et Télève de Stendhal î

Que de citations délicieuses, si nous pouvions tout citer de cet écrivain, de cet artiste, de ce philosophe, que vous connaissez, que vous aimez ! Qui n'a relu vingt fois ces Voyages en zigzag, pèlerinages charmants marqués de pittoresques accidents et de riants épisodes ! Chers et ravissants souvenirs !

Mais ouvrons plutôt le livre. — '^ L'empreinte du passé est si fortement marquée dans cette ville, tant de morne majesté y frappe encore les yeux, de si visibles traces d'une regrettable splendeur y assiègent de toute part l'esprit, que l'homme le plus froid et à plus forte raison l'homme sensible par métier, le romancier, le poète, remués

de vue piltorcsqiie : a Quand les sujets donnés par le christianisme ne sont pas odieux, ils sont du moins plats. Dans la Tj-ans- /iguratioîi, dans la Communion de saint Jérôme, dans le Martyre de saint Piei^re, dans le Martyre de sainte Agnès, je ne vois rien que de commun. Il n'y a jamiis sacrifice de l'intérêt propre à quelque sentiment généreux, >

VOYAGEURS ILLUSTRES A VENISE. 57 qu'ils sont réellement par ces spectacles, peuvent bien facilement se croire visités par la Muse, et rentrés à l'iiôtel, laisser pleurer leurs strophes. . . 5>

La bande conduite par Tdpffer descend à V Hôtel de l'Europe. " En face, une mer couverte d'embarcations, des iles chargées d'édifices, la splendide immensité du ciel : voilà pour notre ordinaire. A deux pas, les quais, la Piazzetta, le palais des doges, Saint-Marc et le café Florian : voilà pour nos loisirs et nos fêtes. ^^

La bande ne peut s'arracher du pont de Rialto, Ci ce chef-d'œuvre des ponts ornés ^5 ; elle fouille et refouille tous les recoins de Venise « sans le boulet d'un cicérone ' . La magnificence du Grand Canal surtout l'étonné : « C'est des deux parts une série continue de palais, les uns massifs, splendides, les autres simplement ornés d'arabesques capricieuses, d'ogives mauresques... partout un goût composite, et sinon pur, dans le sens qu'entendent les doctes, exquis du moins, varié, pittoresque, libre, exprimant à la fois et l'âge de l'édifice, et la condition du maître, et la fantaisie de l'architecte... ?)

La place du Dôme à Milan lui semble moins splen-

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dide que la place Saint-Marc : « Mais ceci ! Quelle nouveauté ! quelle majestueuse bizarrerie ! quel ensemble d'orientale somptuosité et d'austérité massive I »

Et sur la Piazza, l'église Saint-Marc, « le plus intéressant des édifices de Venise. L'antiquité, l'Orient, l'Occident, chacun des triomphes de la République, ont apporté à ce temple ou un tribut de magnificences, ou quelque rareté.conquise sur les infidèles : l'architecture y e&t de tous les âges, de tous les styles, mais byzanlined'ensemble, imposante d'antique majesté et pour nous d'une frappante nouveauté. "

Un autre beau génie de ce temps-ci, grand poêle, grand critique, voyageur incomparable et sans rivaux, nous a aussi laissé sur Venise de bien jolies esquisses à la plume.

Th. Gautier avait longtemps nourri la pensée de publier chez M. Charpentier un volume avec ce titre : Venise au dix-huitième siècle. "C'est une vieille idée à moi, disait-il, et je me promets toujours delà réaliser. Nous partirons tous les trois ^ .

1 Si fille Estelle et son gendre E. Bergerat.

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. 59 Le livre que nous rapporterons de là ne sera pas piqué de vers, mêine dans cent ans ! Ce sera un rude morceau à faire tressaillir dans leurs tombes Casanova de Seingalt et son cardinal de Bernis \.. 55 La forme qu'il se proposait d'adopter était celle du roman, ce Ne pas la traiter ainsi, disait-il, serait perdre trop volontiers pour des poètes une magnifique occasion d'user de notre imagination. » Mais la maladie vint réduire à néant ce cher projet, et nous n'avons aujourd'hui sur \ enise que les belles pages qu'il lui a consacrées dans son Voyage en Italie^

Serrer de près la réalité, en extraire tout ce qu'elle peut rendre en fait de tons, de formes et de détails, tel est le procédé qui a dirigé la main de l'élève de Balzac, du maître de Flaubert, dans ces lableaux à la plume aussi fidèles que ceux d'Antoine Canal.

Théophile Gautier n'éprouva jamais une impression plus étrange que celle qu'il ressentit en entrant " dans la demeure de sa chimère v . — u La gondole-omnibus se mit en marche... suivit

1 E. Bergerat, Th. Gautier, Entretiens, souvenirs et correspondance, 1 vol. iii-18, Charpentier, 1879.

d'abord un large canal au bord duquel se dessinent confusément des édifices obscurs piqués de quelques fenêtres déchirées et de quelques fanaux qui versaient des traînées de paillettes sur l'eau noire et vacillante... A chaque instant l'on passait sous des ponts dont les deux bouts répondaient à une coupure lumineuse dans la masse compacte et sombre des maisons. A quelque angle une veilleuse tremblait devant une madone. Des cris singuliers et gutturaux * retentissent au détour des canaux ; un cercueil flottant au bout duquel se penchait une ombre, filait rapidement à côté de nous... Au haut des arches, des formes vaguement humaines nous regardaient passer comme les figures d'un rêve... Chaque porte qui s'entre-bàille a l'air de laisser passer un amant ou un bravo. Chaque gondole qui glisse silencieusement paraît emporter un couple amoureux, ou un cadavre avec un stylet brisé dans le cœur... ^i

La gondole s'arrêta devant l'ancien palais Gius-

* Stali premi! Expressions intraduisibles employées par les gondoliers de Venise avant de tourner l'anyle d'un canal pour se faire entendre de l'autre côté. En traduction libre on pourrait dire, suivant l'une ou l'autre expression : Je viens par la drof^e ou par la gaucbe.

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. Gl tiiiiaui, aujourd'hui V Hôtel de V Europe j à l'entrée du Grand Canal, en face de la douane de mer, ce bel édifice à colonnes rustiques, orné de bossages et supportant une tour carrée, terminée par deux Hercule agenouillés dos à dos et soutenant de leurs épaules robustes une boule du monde '... ?)

Notons en passant un bien joli mot sur Venise : et La ville est un madrépore dont la gondole est le mollusque. "

Nul n'a poussé plus loin que Th. Gautier cet art qui consiste à rendre l'aspect, le goût, l'arôme particulier de chaque objet; nul n'a été plus exact à indiquer les principaux linéaments du tableau. Relisez la description de la gondole , de la Piazzetta, delà Piazza, de Saint-Marc, du Grand Canal, Ci la plus merveilleuse chose du monde , le véri-

• Plus loin, Th. Gautier, parlant de son hôtel, njoute : « Sans un malheureux écriteau planté au-dessus du portique et contenant CCS mots : Hôlel de V Europe, chez ^larseilie, le palais Giustiniani serait encore tel qu'on le voit sur le merveilleux plan d'Albert Diirer, à l'exception de deux fenêtres au troisième étage... t Mais devant faire un assez long séjour à Venise, il quitta cei Hôtel de lEurope pour s'installer à l'angle du Campo-San-Mose, chez le signor Tramontani, dans le logement laissé vacant par un prince russe.

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table livre d'or oii toute la noblesse vénitienne a signé son nom sur une façade monumentale » ; du Ghetto, " ce quartier fétide et purulent, cette 7 cour des miracles aquatiques... la juiverie de Venise, qui a conservé la sordidité caractéristique du ^ moyen âge... w Toutes ces descriptions sont aujourd'hui pour ainsi dire classiques : tout, en effet, est reproduit et décrit avec une exactitude presque infaillible. Ici l'imagination du peintre n'est nullement créatrice.

Relisez aussi ces détails intimes de la vie du peuple vénitien. Quelle intrépidité du détail technique ! quelle ubiquité pittoresque ! quelle aptitude à reproduire avec l'écriture l'inépuisable variété des couleurs, des nuances, des aspects et des accidents du monde matériel ! l'oyez ces pauvres diables lavant les flancs de leurs gondoles; ces lourds bateaux arrivant de ^lestre , de Fusine , de la Zuecca , encombrés de légumes verts , de raisins, de pêches, de grandes cuves de vin ou d'eau; ces gondoliers qui crient, « espèce de piaulement en jargon inconnu 55 ; et a ces jeunes filles, ouvrières, grisettes ou servantes , en chemise et jupon sous leurs longs châles... ", charmante collection de

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEMSE. 63 beautés vénitiennes qui permet d'étudier à son aise ce type caractérisé par Ch. Gozzi, hiondo, bianco et grassotto. Pour s'enivrer a de ces lignes si pures et de cette chaude blancheur ^ , Th. Gautier lit une fois à travers l'écheveau des ruelles de Venise « la promenade la plus embrouillée à la suite d'une belle nuque 5^ qui ne soupçonnait pas sans doute " qu'elle fût suivie par un poë'te plastique qui donnait une fête à ses yeux 55 .

Quand on relit ces pages admirables oii l'autour se révèle si paysagiste , si puissant coloriste , on ne peut que remercier le romantisme , ce culte du mot pittoresque, de la couleur et du relief, des immenses services rendus à notre langue et au style en tant qu'art de peindre ^ .

Mais qu'il y a loin de là à « ce style âpre et puissant, monotone dans ses hardiesses, éclatant sans chaleur * ?> , de M. Taine, le chef aujourd'hui

' Mais il faut aussi l'avouer, les excès de couleur, les peintures matérielles, une certaine crudité de langage, un besoin de rendre le style plus visible aux yeux que clair à l'esprit *, tout cela a préoédé et engendré le réalisme, u. cet écart de l'imagination et de la pensée », qui infecte aujourd'hui la littérature, et qui est devenu le fléau de l'art.

2 (Î.AKO.

* V. DE Laprade.

du naturalisme, ce talent systématique et impérieux que tous admirent, mais que tous ne goûtent pas ! \ ous avez lu sans doute ses études sur Venise et la peinture vénitienne. Quelle violence de pinceau ! quelle fécondité d'images et de métaphores accumulées! quelle poursuite acharnée du détail dans leur réalité crue ! Il atteint parfois à des effets étonnants tirés de la peinture du ciel , du climat : u Le chemin de fer entre dans les lagunes, et tout (le suite le paysage prend un aspect et une couleur étranges. Point d'herbe ni d'arbres, tout est mer et sable; à perte de vue des bancs émergent, bas et plats, quelques-uns demi-lavés par le flot. In vent léger ride les plaques luisantes , et les petites ondulations viennent mourir à chaque inslant sur le sable uni. Le soleil couchant pose sur elles des teintes pourprées que le renflement de l'onde tantôt assombrit, tantôt fait chatoyer. Dans ce mouvement continu, tous les tons se transforment... 5)

L'enthousiasme de Aï. Taine pour Venise se traduit ainsi : c; \'enise, dit-il, c'est la perle de l'Italie; je n'ai rien vu d'égal; je ne sais qu'une ville qui en approche de bien loin , et surtout par

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. 65 1<'S architectures j c'est Oxford. Dans toute la presqu'île, rien ne peut lui être comparé... Pour S la première fois on admire, non-seulement avec l'esprit, mais avec le cœur, les sens, toute la personne... Servante ou dame, Venisa est toujours pour un voyageur la plus délicieuse et la plus poétique de toutes; il faut faire effort, quand on la regarde , pour songer aux intérêts graves , aux affaires politiques ; autrichienne ou italienne, c'est une fée... 5^

Tout ce style condensé exige je ne sais quelle tension des muscles de l'esprit. Déplus, l'énorme, le gigantesque, semb'ent avoir plus d'attrait pour M. Taine que le beau , le délicat surtout. Il aime mieux le développement immodéré des choses que leur divine harmonie, l'oyez plutôt ce qu'il dit du Grand Canal et de ses palais, de la place Saint-Marc, du palais ducal, de l'église Saint- Marc; suivez-le sur les places et dans les rues...

M. Taino adore la force, mais en abuse. Le principe de Tart pour lui, c'est l'énergie, et seulement l'énergie. Ces lignes expressives qu'il a tracées lui-même dans son étude sur Hogarth ne pourraient - elles pas se retourner contre lui ?

a C'est la bête qu'il montre dans l'iiomme ; bien pis, la bête folle ou meurtrière, affaissée ou enragée. « Les pages consacrées à l'école vénitienne sont peut-être, de tout le livre, celles qui contiennent sur le mérite intrinsèque ou relatif des œuvres le plus de vivacités paradoxales et de méprise bruyante '. L'auteur ne nous cache pas ses préférences pour l'école vénitienne ", ni son admiration sans bornes pour Tintoret ^.

Pour s'intéresser aux secrets mérites d'un tableau, pour en saisir le sens et la portée, M. Taine « ne connaît et ne propose rien de plus que de

' « M. Taine, dit H. Delaborde, s'est donné des torts plus graves en chassant de l'art l'idéal, la poésie d'en haut, l'àme enfin, gour y installer le corps inhabité, la beauté matérielle, la vie (ont organique de 1' a animal humain i ou de la s plante humaine 1 , et pour parquer la peinture et les peintres dans le champ clos de l'imitation latérale, dans le domaine étroit de la sensation etdu fait... d (H. Delabordk, Des opinions de M. Taine sur Vart italien. — Voyage en Italie, Gazette des Beaux- Arts , i'' série, t. XXI, 1866, p. 128.)

- a ...Et je ne sais, dit-il, si je cède à un attrait personnel, quand je les préfère à tous. »

^ « Plus on regarde sa vie et ses œuvres, plus on aperçoit en lui un Michel- Ange coloriste, moins concentré que l'autre, moins maître de lui-même, moins capable de choisir entre ses idées, tout livré à la verve, et que sa fougue a fait improvisateur... Comparés à lui, tous les peintres se copient... s (H. T.aive.)

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. 07 s'informer dans les livres des lois sociales en vigueur à l'époque où ce tableau a été fait, des besoins momentanés auxquels il a répondu '^ . C'est fort bien, à la condition pourtant de ne pas s'exagérer la valeur des explications accessoires. Mais expliquer l'explosion d'un grand talent par je ne sais quelle combinaison fatale des éléments extérieurs , par le concours à point nommé de certains pliénomènes matériels; vouloir, en un mot, que le genre soit le produit de ce qui fermente autour de lui ' , comme le champignon naît des sels que contient une couche, ce n'est pas seulement déposséder l'artiste de son libre arbitre, de sa responsabilité... c'est supprimer à la fois dans ses inspirations et dans ses actes la part de son âme et la part de Dieu ^...

Néanmoins il y a dans ce î oyage en Italie de belles pages où se révèlent toute la puissance de l'écrivain et toute la vigueur de l'athlète. Si le charme manque toujours, la force de l'argumentation est immense. Si l'auteur ne conquiert pas

' t Quant on veut comparer un art, il faut regarder l'àmc du public auquel il s'adresse. .. s (H. Taixe.) ^ H. Delaborde, Op. cit.

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les âmes, s'il ne leur procure ni enchantement ni ivresse à la façon de Th. Gautier, toujours il les étonne et les captive u par ses analyses physiologiques de la nature et de l'homme, par ses phrases serrées, nourries de faits, de rapprochements ingénieux, d'idées condensées dans un mot rapide ^ .

Bien d'autres voyageurs illustras nous ont, par leurs récits, reportés dans la cité " des grâces secrètes et des séductions inconnues ^ : Brizeux \ Casimir Delavigne '^, Ch. \odier^, P. de Musset "^j Autran ^, X. Marmier®, Jules Lecomte^, Alphonse

' Le Lido ! (Poésie.) Fragment d'un livre de voyage. {Revue des Deux Moîides, 1833, II )

- Promenade au Lido (septième Messénienne).

"' Jean Sbogard, description du Lido (Romans, 1 vol. in-iS, (iharpentier.)

^ Voyage pittoresque en Italie (partie septentrionale), 1 vol. In-8", Charpentier.

■'' Venise, poésie. *

^ Lettres sur l'Adriatique et le Monténégro, t. I, chap. v. .Arthus Bertrand, édit.

" Venise, ou Coup d'oeil littéraire, artistique, historique,, politique et pittoresque sur les 7nonnments et les curiosités de cette ville. Paris, Hippolytc Souverain, édit., 1844. — c Monographie de V'enise si scrupuleusement étudiée, si consciencieuse et si complète, qu'il n'est pas possible à notre avis d'en trouver une meilleure. » (X. Marhier.)

VOYAGEURS ILLUSTRES A VEXISE. 69 Royer', P. Sciido^, Louise Colet^, Ch. Yriarte "^j Arsène Houssaye^, madame de Gasparin^, Ch. nianc', P. G. Molmenli^, n'ont-ils pas aussi, dans la mesure de leur talent, gravé leurs noms au fronton du sanctuaire vénitien ?

Ce sont là, croyons-nous, les meilleurs guides

' Veîiezia la hella, 2 voI.in-S». Renduel, édit. (Epuisé, rare.)

2 Le Chevalier Sarti,l vol. in-lS. HachcUe, 1857. (Épuisé.)

^ L'Italie des Italiens (première partie : Italie du Nord), Denlu, 1 vol. ia-18, chap. xiii.

^ Venise, industrie, commerce, architecture, peinture. 1 vol. grand in-folio colombier. J. Rothschild, édit. — Les Bords de l'Adriatique, 1 vol. 'm-k°, Hachette.

'• Voyage à ma fenêtre , ou Voyage humourislique , 1 vol. i.i-8o, Pion; 1 vol. in-18, Hachette.

^' Bande du Jura, II; Premier Voyage à Venise (neuvième, dixième et onzième journée). Lévy, 1 vol. in-18.

'Histoire de la peinture vénitienne, 1vol. in-folio. Renouard. — De Paris à Venise, notes au crayon, i vol. in-18. Hachette.

'' La Vie privée à Venise, depuis les premiers temps jusquà la chute de la République. Venise, Ferd. Ongania, édit., 1881. 11 faudrait aussi citer les noms des trente littérateurs qui ont travaillé au magnifique ouvrage : Venezia e sue lagune. Venezia, Antonelli, 1847. 4 vol. in-4° avec pi. Imprimé aux frais de la ville. On peut encore trouver d'utiles indications dans : Quadri, Huit Jours à Venise; Adalbert Muller, Venise, ses trésors artistiques et ses souvenirs historiques, traduit de l'allemand, 1 vol. in-16, Venise, Munster, 1875; H. Havard, Amsterdam et Venise, 1 vol. in-8''. Pion; J. Golrgalt, l'Italie pittoresque, 2 gr. infolio, Hachette, 1875-1877; Ê. Reclus, l'Italie, Nouvelle Géographie, 1 vol. in-8o, Hachette, t. I, 1875, et les Guides Joanne, Bedeckcr.

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du touriste qui voyage pour apprendre et pour observer; qui tient à voir pour juger, comparer, aiguiser, en un mot, la sagacité de son esprit. « Les voyageurs qui ne savent rien n'apprennent rien w , disait avec raison Saint-Marc-Girardin. L'idéal serait de voyager à la fois en curieux , en lettré , en artiste, en savant, en économiste, en homme du monde ; il faudrait ne se passionner pour rien , afin de rester toujours un voyageur parfaitement calme, qui ne s'émeut qu'à point, qui ne crie jamais, ne s'étonne jamais, ne consulte personne, et ne songe qu'à faire , à lui tout seul , un voyage de découvertes. Ce serait certainement là la bonne manière. Mais, après tout, on n'est pas enthousiaste , peintre ou lettré impunément ! Il est si difficile de laisser à la maison « la chère et aimable folle qui de son manteau diapré nous cache les mornes réalités de la vie ^ » !

' X. Marmier.

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