ALEXANDRE III ET FRÉDÉRIC BARBEROUSSE
Miniature extraite d'un manuscrit du Musée Correr. xiv siècle.
tiques ne méritaient peut-être pas, à une époque plus ancienne, il est facile de constater qu'ils ont de la même manière persisté pendant fort longtemps à imiter les peintures que leur expédiaient les Byzantins :
mêmes formes, mêmes dispositions conventionnelles, mêmes fonds d'or, même façon de placer les légendes explicatives. Je n'en veux pour exemple que cette miniature exécutée en 1258 pour la Scaola de San Teodoro. C'est un singulier mélange que cette peinture dans laquelle les personnages sont absolument byzantins jusque dans les détails — il n'est pas jusqu'au geste du Christ bénissant à la grecque qui ne trahisse cette origine — alors que les légendes sont latines et que le trône du Christ est terminé par un de ces arcs en accolade qui jouent un si grand rôle dans le style gothique particulier à Venise. Bien entendu que dans de telles œuvres les fonds d'or sont absolument de rigueur ; et le saint Théodore qui occupe la seconde page du manuscrit semble détaché de quelque mosaïque byzantine. Ce qui est regrettable, c'est que ces manuscrits ayant très longtemps servi — celui de la Scuola de San Teodoro a été en usage jusqu'en 1640 — la plupart sont aujourd'hui en très mauvais état; il en subsiste cependant assez pour que le ç jugement qu'on en peut porter soit bien motivé. Du reste, si dans ces miniatures, comme dans beaucoup d'autres, les Vénitiens du xme et du xive siècle se sont montrés si fidèles observateurs des traditions et des usages byzantins, il n'y a pas Jj^ lieu de s'en étonner autrement. Le même fait ne s'est-il pas passé à la même époque dans mainte autre ville d'Italie, qui n'avait pas, comme Venise, l'excuse d'être en relations constantes avec la capitale de l'empire d'Orient ? On pourrait même dire que les Vénitiens ont persisté dans cette imitation, même en plein xve siècle : il serait facile de le prouver.
MINIATURE D UN ANTIPHONAIRE DU XIVe SIECLE. (Musée Correr.)
côté de ces œuvres bien vénitiennes, nous retrouvons, sous forme de manuscrits, Fart français à Venise. Il n'est pas probable cependant que des volumes tels que celui qui contient l'Histoire d'Alexandre aient exercé une influence très efficace sur le développement de l'art italien. Ils ont fait connaître la littérature française, mais là s'est arrêté leur rôle. Car bien que ce manuscrit , comme beaucoup d'autres , ait été copié en Italie1, on ne peut à proprement parler considérer comme des œuvres d'art les peintures qui le décorent : ce ne sont point en tout cas des peintures bien typiques, non plus que celles qui se trouvent dans un manuscrit du xiv° siècle retraçant Thistoire du séjour du pape Alexandre III et de l'empereur Frédéric Barberousse à Venise.
A vrai dire, ces manuscrits vénitiens du xive siècle, lorsqu'ils n'imitent pas franchement les types créés par l'art byzantin, manquent de caractère et d'intérêt : on trouvera ici la reproduction d'un ornement de bas de page emprunté à un Antiphonaire possédé par le Musée Correr. Les figures, inscrites dans des médaillons entourés de feuillage, sont médiocres d'exécution et les feuillages sont aussi lourdement peints que dans tous les manuscrits italiens de cette époque, qui n'ont rien absolument de la délicatesse des livres exécutés en France ou en Flandre. Remarquons toutefois entre les
i. P. Mcycr, Alexandre le Grand dans la littérature française du Moyen-Age, p. io3.
Initiale d'un manuscrit aux armes du doge Barbarigo. i5Sç).
(Musée Correr.)
médaillons deux petits cercles que l'artiste a décorés d'arabesques : c'est là une ornementation que Ton ne trouverait guère ailleurs qu'en Italie à la même époque.
Les Vénitiens ont- ils subi au point de vue de la miniature l'influence allemande ou flamande qui s'est si fortement fait sentir dans les autres arts ?
Je n'oserais l'affirmer. Au Musée Correr même on peut facilement faire la comparaison entre les deux écoles, puisqu'on y trouve quelques miniatures allemandes ; mais à vrai dire ces peintures sembleraient plutôt indiquer une tendance chez un artiste allemand à imiter à son tour les Vénitiens. Le rideau d'étoffe pendu derrière le personnage dont on trouvera ici la reproduction offre des motifs que l'on retrouverait dans mainte étoffe d'origine italienne.
Venise n'a compté parmi ses miniaturistes ni un Attavante, ni un Libérale de Vérone, ni un Antonio da Monza. Cependant beaucoup des miniatures peintes en tête des manuscrits que renferme le Musée Correr, serments ou commissions de fonctionnaires de la République, sont dignes d'être comparées aux plus
MINIATURE ALLEMANDE DU XVe SIECLE.
(Musée Correr.)
FRONTISPICE DU REGISTRE DE LA n SCUOI.A UI SAN LEONARDO «. XVe SIECLE.
(Musée Coner. i
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belles décorations exécutées dans les autres contrées d'Italie pour orner des œuvres littéraires ou des livres liturgiques. Voici d'abord un frontispice exécuté en 1473 pour le doge Niccolô Marcello : les bordures composées de feuillages et de fleurons, alternant avec des compartiments où se jouent divers animaux, rappellent un peu la décoration des manuscrits enluminés pour les ducs de Milan. C'est du reste une composition trop chargée et l'ensemble, même l'écusson du doge qu'accostent deux petits génies, n'est pas assurément irréprochable; l'artiste qui a fait cette miniature avait un pinceau un peu lourd, bien qu'il ait, surtout clans la figure du Christ, adopté un type que nous retrouvons dans les miniatures d'Attavante.
Le registre de la Scuola de San Leonardo est orné à sa première page d'une miniature fort intéressante, bien qu'à vrai dire le peintre qui l'a exécutée ne puisse passer pour un dessinateur de premier ordre. Quoi qu'il en soit, son Mariage de la Vierge, grande scène qui occupe presque la moitié de la page, s'il n'est pas bien instructif au point de vue de la composition, nous montre une série d'élégants de la Renaissance, en costume court et assez ridicule, la tête surmontée de ces volumineuses perruques, dont nous avons déjà constaté la présence clans la sculpture de la fin du xve siècle. L'agencement de la page entière laisse du reste beaucoup à désirer : les bordures s'équilibrent mal les unes les autres, et elles sont accompagnées de motifs d'architecture absolument déplacés. Je n'en finirais point si je voulais mentionner toutes les miniatures de registres de confréries et de corporations qui mériteraient d'être étudiées : le registre des marchands de poissons (148 1 ), le registre de la corporation des tisserands (1450), qui nous montre un joli intérieur de maison vénitienne, orné d'un beau tapis oriental; le portulan de Pietro Visconti, daté de i3i8; enfin une miniature du xve siècle, presque une grisaille, représentant X Invention du corps de saint Marc, en 1094. Dans beaucoup de manuscrits de commissions, l'artiste a représenté saint Marc remettant au titulaire la nomination de sa charge : c'est ainsi qu'est conçu le frontispice de la commission d'Antonio Venier (i55o), podestat de Citadella. On conçoit combien ces séries de miniatures peuvent être intéressantes. Au
xvic siècle, elles sont traitées comme de véritables tableaux et offrent des séries de portraits du plus haut intérêt. Il y a là de quoi compléter, par une série de témoignages authentiques, la série iconographique
HYPNEROTOMACHIA POLYPH1LI (Venise, 1499.)
déjà très riche que nous fournissent les médailles de la Renaissance.
Les quelques pages que je viens de consacrer à des miniatures sont à peu près un hors-d'œuvre dans un livre tel que celui-ci, où l'on ne s'occupe guère que des arts décoratifs. Je ne puis cependant quitter Venise sans mettre sous les yeux du lecteur deux ou trois des gravures qui, vers la fin du xve siècle, ont remplacé les miniatures
LA. DÉCORATION DES MANUSCRITS 287
dans les beaux livres imprimés , et cela sans vouloir dire môme un mot de cette imprimerie vénitienne qui a été pendant si longtemps
INTEGERRIMAM CORPOR. VALITVDJNËM,ET STABILEROBVR, CASTASQVE MEMSAR, DELI TIAS, ET BEATAM ANIMI SECVRITA TEMCVLTORJB.M.OFFERO.
HYPNEROTOMACII IA POLYPIIII. I. TRIOMPHE I>E V F. R T U M N E ET DE PO M ONE.
le centre d'une véritable société d'érudits et de savants. Quelque réputation qu'ait V Hypnerotomachia du dominicain Francesco Colonna, réputation que nous ne pouvons plus guère comprendre aujourd'hui si l'on tente de se l'expliquer en parcourant son texte insipide, cette réputation ne fera que grandir à mesure que les admirables gravures
qui décorent ce volume seront plus connues. Venise, si bien partagée sous le rapport des arts, a possédé, dès 1499, le livre le plus parfait que Ton ait jamais illustré de gravures sur bois. M. Delaborde 1 a eu mille fois raison de remarquer que si ces gravures constituaient en quelque sorte par leur beauté une série unique, il n'en fallait pas moins constater que l'artiste qui les avait conçues avait sans doute exécuté d'autres estampes pour d'autres livres vénitiens et n'avait pas atteint du premier coup à cette perfection que faisaient déjà pressentir la Bible dite de Mallermi (1490) et le Fasciculus Medicine (1493). Quel que soit l'auteur de ces gravures, ou les auteurs, — à supposer que le graveur doive être ici séparé du dessinateur, — il n'en est pas moins vrai que Venise, à la fin du xve siècle, distance de beaucoup toutes les autres villes d'Italie au point de vue de la décoration des livres : Florence même, dont il semble impossible de contester la suprématie artistique, est dépassée et ne peut soutenir la comparaison avec la ville des doges3.
Il me resterait encore à parler, à propos des arts décoratifs, d'une foule de sujets ; quelles sont en effet les exceptions que l'on peut faire, à ce point de vue, parmi les différentes manifestations du génie artistique d'un peuple? Le costume, les usages, la vie en un mot, tout cela devrait être effleuré, sinon exposé en détail, à propos de l'histoire des arts appliqués à l'industrie ; en pénétrant plus avant dans la connaissance des mœurs vénitiennes, nous trouverions l'application et l'emploi des œuvres que nous avons examinées. Mais cette étude de la vie à Venise n'est plus à faire : ses côtés étranges, et quelquefois un peu mystérieux, ont séduit il y a longtemps ceux qui se sont occupés de l'histoire d'Italie : ils l'ont examinée avec une curiosité si indiscrète, qu'on peut espérer en connaître parfaitement aujourd'hui les grandes lignes et même une partie des détails. Au surplus, c'est beaucoup plutôt en examinant les monuments figurés que l'on apprendra mille petits faits de la vie vénitienne qui seraient impossibles à classer et à