M A KG EL LE DE PUITS EN PIERRE. XV0 SIECLE
(M usée Correr. )
l'attribue au ixc siècle, mais les ornements qui le recouvrent tout entier sont d'une telle barbarie d'exécution que ce monument pourrait, à la rigueur, remonter à une époque plus ancienne. Infiniment plus moderne est le second, cylindre inscrit dans un carré formé par des arcatures découpées à jour; il provient également de Murano, mais il me parait impossible de le faire remonter plus haut que le xi'' ou le xnc siècle. Sans sortir des collections du Musée Correr, on pourrait citer encore de fort
curieux exemples de ces sponde. En Italie comme en France, plus qu'en France certainement, parce que les ruines des monuments antiques étaient plus nombreuses, on a utilisé pendant toute la période barbare les restes des monuments romains, en véritables carrières où chacun venait tirer les matériaux qui pouvaient lui convenir. Un cippe romain et un beau fragment de colonne antique ont été transformés en puits au vme ou au ixe siècle ; on s'est contenté d'y ajouter quelques ornements d'une exécution maladroite, mais qui n'ont pas altéré ces marbres au point de les rendre méconnaissables. Au xive et au xv° siècle les puits changent de galbe ; les sculpteurs, plus habiles, démêlent bien vite que de ce cube ou de ce cylindre de pierre ou de marbre on peut tirer un véritable monument d'une forme gracieuse. Presque tous les puits du xvc siècle sont en forme de chapiteaux et l'un des plus beaux que l'on puisse voir est assurément celui que nous donnons à la page précédente. Il provient de la cour d'une maison voisine de l'église San Giovanni e Paolo et est attribué avec toute vraisemblance au ciseau de Bartolomeo Bon. Ses angles sont ornés de têtes de lions et de feuilles d'un style superbe que l'on retrouve sur certains chapiteaux du palais des doges et sur d'autres sponde de même époque ; sur ses faces sont sculptées les armoiries de la famille Contarini et une figure de femme caressant un lion, symbole probable de la force. Si l'attribution à Bartolomeo Bon n'est attestée par aucun document, une simple comparaison avec les chapiteaux du Palais ducal , qui sont l'œuvre de cet artiste , ne peut laisser à cet égard subsister aucun doute ; c'est absolument le même faire un peu dur, la même manière de masser et de traiter les feuillages. Si cependant on ne voulait pas admettre comme à peu près certaine cette attribution à Bartolomeo — qu'il ne faut pas confondre avec un autre Bon qui vivait à la fin du xve et au commencement du xvie siècle — je l'attribuerais à son école ou à quelque autre sculpteur de sa famille. La famille Bon a fourni, pendant tout le xve siècle, une dynastie de sculpteurs et d'architectes qui ont énormément produit : Giovanni, Bartolomeo, Pantaleone ont travaillé tous les trois au Palais ducal, à Saint-Marc, à la Madonna delV Orlo, et à
LE BRONZE io3
maint autre édifice de Venise ; bon nombre de sculptures éparses dans tous les coins de la ville leur peuvent être attribuées ; aussi faut-il peut-être, en face d'une oeuvre d'art déterminée, ne prononcer qu'avec beaucoup de prudence le nom de l'un des trois de préférence à ceux des deux autres. Toutefois, d'après les quelques notions exactes que l'on possède sur la famille et ses travaux, l'attribution de ce puits à Bartolomeo est très probable.
Voyons maintenant ce que les artistes du xvi° siècle ont créé pour rajeunir un sujet en quelque sorte épuisé. Chargé de faire une margelle de puits monumentale, Niccolô de' Conti a abandonné la forme cubique eu la forme de chapiteau et a composé une vasque à huit pans, dont les angles sont occupés par des figures en gaines de haut-relief, au-:
tour desquelles s'enroulent des dauphins. L'espace compris entre ces gaines a été utilisé par l'artiste pour placer des médaillons et des cartouches contenant des figures ou accompagnés d'allégories et de festons. Des feuillages et des oves bordent le bas et la lèvre de la vasque, dont l'ensemble est peut-être un peu confus, mais dont la fonte est admirable. Niccolù de Conti a signé son œuvre : « Deys ■ Fortvna ■ Labor ■ ingentoj • Nicoi.ws m: Comitibvs Marci
F1LIVS CONFLATOR TORMENTORVM II.LVSTRISSIMAE REIPUBLICAE ' l556. » De i55q, date la seconde margelle du puits du Palais ducal, fondue par Alfonso Alberghetti. Dans cet ouvrage, ce dernier s'est montré à la hauteur de Conti dont il a adopté le plan ; mais, à mon avis, il a su corriger quelques-uns des défauts de son prédécesseur : des partis pris mieux accentués, plus de clarté dans la conception font du puits de V Alberghetti une œuvre très supérieure ; elle porte la signature : Alphonsus Âlbergeti fecit anno Domini i55g. La gravure publiée cidessus me dispensera de faire la description de ce monument imposant.
Sigismondo, Giulio, Antonio Orazio, Carlo, Giovanni Battista, tels sont les noms des autres membres de cette famille Alberghetti, d'origine ferraraise, qui servirent la République de Venise du xvc au xvine siècle ; on a voulu leur attribuer des monuments de plus petites dimensions, des plaquettes notamment, dont Tune porte la signature S. A. (? Sigismondo Alberghetti) ; je ne crois pas pouvoir me prononcer d'une façon catégorique au sujet de cette pièce conservée au Musée Correr. Mais Fart de ces fondeurs se serait-il borné à la fabrication des canons, il n'en faudrait pas moins les remercier d'avoir su maintenir à Venise leur art difficile jusqu'à la fin de la République. Les balustrades de la Scuola di San Rocco, qui datent du xvme siècle, sont encore, sinon au point de vue du style, du moins au point de vue de l'exécution, de véritables merveilles.
Ne quittons pas les ouvriers et les artistes qui ont fabriqué à Venise tant de chefs-d'œuvre en bronze, sans , mentionner toute une série d'objets dont beaucoup de musées et de collections particulières possèdent des échantillons. A côté des fondeurs, il a existé à Venise des artisans plus modestes, véritables chaudronniers, qui ont poussé très loin l'art de battre et de repousser le cuivre, de lui donner les fermes les plus gracieuses et de le décorer de rinceaux et d'entrelacs du goût le plus délicat. Des plateaux et des aiguières, des poires à poudre, une foule d'ustensiles domestiques et surtout des seaux ont fourni à ces artistes l'occasion de déployer un talent de décorateurs hors ligne. Tous ceux qui ont visité Venise se souviennent de ses porteuses d'eau; si elles n'ont rien perdu au point de vue du pittoresque, les vases qu'elles portent ne sont plus des œuvres d'art, et pourtant Venise possède encore des artistes qui savent manier le ciselet et le maillet avec une surprenante habileté; mais les objets qu'ils fabriquent sont destinés à être vendus comme anciens aux étrangers trop crédules, et nullement à embellir les rues de la cité. On les paie très cher parce qu'on les croit antiques; on ne les regarderait pas si on les donnait comme modernes. C'est là un des défauts de notre époque, défaut qui rend si difficile l'alliance de l'art et de l'industrie.
L'ORFÈVRERIE
Origines de l'orfèvrerie vénitienne. — Le doge Orseolo. — La Pala d'Oro. — La corporation des orfèvres vénitiens. — Les flambeaux du trésor de la basilique de Saint-Marc. — L'email à Venise, au Moyen-Age. — Voeuvre de Venise : les filigranes. — Le reliquaire de la Flagellation. — La croix de Jacopo di Marco Benato. — Le reliquaire du bras de saint Georges. — Une famille d'orfèvres : les da Sesto. — Le trésor du dome de Vcnzonc. — Le parement d'autel donné par Grégoire XII. — Les candélabres du doge Cristoforo Moro. — Influences allemande et flamande au xv" siècle. — Les orfèvres allemands établis à Venise. — L'encensoir du trésor du Santo, à Padoue.
— Les reliquaires de l'église de Pordcnonc. — La bijouterie. — Persistance des anciennes formes.
— Alcssandro Vittoria : le Bréviaire du cardinal Grimani. — L'épée du doge Franccsco Morosini. — Le tabernacle exécuté pour Girolamo Crasso.
mMJp^!*gV ^ 'orfèvrerie vénitienne a joui dans toute l'Europe, °" k" Vi^fe 1 £ partir du milieu du xm" siècle, d'une vogue que ne pouvaient réellement pas faire prévoir ses commencements, qui furent plus que modestes. UoptiS veneticum — l'ouvrage de Venise — que nous trouvons mentionne si souvent dans les inventaires des trésors des églises ou des riches particuliers, et surtout dans l'inventaire du trésor du Saint-Siège, rédigé en 1295, sous le pontificat de Boniface VIII, ne paraît pas remonter plus haut que le xnc siècle; je dirai tout à l'heure pourquoi. C'est même faute de n'avoir pas suffisamment approfondi cette question — au point de vue vénitien s'entend — que quelques archéologues ont voulu attribuer à la venue en France du doge Pietro Orseolo (976-9781 une influence sur le développement de l'art de l'orfèvrerie dans notre pays. Le doge fugitif, qui vint embrasser la vie monastique dans un pays qui alors était presque entièrement sauvage, à Saint-Michel de Cuxa, en Roussillon, avait pu sans doute admirer la magnificence des travaux exécutés par les artistes byzantins et même les apprécier, puisqu'il avait commandé à Constantinoplc un devant d'autel pour la chapelle du Palais ducal1; mais de ce seul fait ne résulte-t-il pas clairement
1. « In Sancti Marci altarc tabulam miro opère ex argento et auro Constantinopolim peragere jussit. » (Johannis Diaconi Clvonicon Venetum, dans Pertz, Monumenta Gcnnaniae liistorica, t. IX, p. 26; cité par Labartc, Recherches sur la peinture en émail, p. 24.)
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qu'a Venise, à cette époque, les orfèvres étaient des artisans bien médiocres? D'autres arguments, aussi directs et en grand nombre, pourraient être allégués pour ruiner totalement un système que la plupart des savants ont du reste aujourd'hui abandonné ; mais il est un de ces arguments qu'il ne faut pas toutefois oublier parce qu'il est décisif : c'est un texte du ixe siècle, qui nous montre Fortunat, patriarche de Grado , envoyant en France un calice pour le réparer
et l'orner M. Urbani de Gheltof2 a mis en doute la valeur de ce document, sorte d'inventaire qui décrit en grand nombre les richesses d'orfèvrerie dont le patriarche Fortunat avait embelli son église. Mais qui nous dit que tous ces ornements ne venaient pas de Constantinople ou de tout autre pays? En tout cas, ce texte ne vient nullement contredire, mais confirme, bien au contraire, ce que nous savons de la commande faite par le doge Orseolo aux orfèvres de Constantinople.
CHEF EN ARGENT ^ « monumentS
conservé au trésor de l'église de Pordenone. xive siècle.
d'orfèvrerie fabriqués à Venise durent être fortement influencés par l'art grec et même parfois être fabriqués par des artistes grecs. Les portes de Saint-Marc, commandées par Leone da Molino, dont j'ai dit quelques mots au chapitre précédent, sont tout à fait dans ce style, et c'est aussi dans ce sentiment que travaillaient les artistes qui, à plusieurs reprises, restaurèrent, remanièrent et amplifièrent la célèbre Pala d'Oro : l'inscription tracée au
1. « Thésaurus sanctae ecclesiac omnis salvus est. Quod ibi inveni certe fuit unus calix parvulus et non bene factus... Ad augendum transmisi in Franciam mancosas L et bonas gemmas adamantinas et jacintos ut faceret meliore et majore si sanus est et vivus Ludovicus » (Louis le De'bonnairc). — Ughelli, Italia sacra (p. noi); cité par Zanetti, Délia origine di alcune arti principali appresso i Veneçiani, p. 83.