LA CA D'OI
A \ l.N ISE.
i8 INTRODUCTION
d'arabe ou iïarchiacuto, ce qui n'est pas beaucoup plus précis que la dénomination de gothique, que nous autres Français nous appliquons aux monuments de ce genre. Si Ton prend pour caractéristique de cette architecture les fenêtres, les arcades en tiers-point ou brisées, ce qui serait un système peu acceptable, encore faudrait-il définir exactement les formes de ces membres d'architecture archi-aiirus, car ils sont souvent très différents les uns des autres, et si nous nous en tenions aux indications que nous fournissent nos monuments français, nous ne pourrions admettre les dates qui nous sont offertes, par Selvatico entre autres, pour la plupart des palais de Venise, antérieurs à 1450. Le style du xive siècle et celui du xve siècle, si l'on s'en tient aux constructions purement gothiques, ne différaient, au demeurant, pas tant à Venise qu'une classification de ces édifices fût chose facile. Partout on retrouve les mêmes décorations en forme de trèfles ou de quatrefeuilles, découpés à jour, dont le palais Cicogna nous offre un exemple très remarquable. Les palais Foscari, Pisani-Moretta, Giustiniani nous montrent bien ce qu'était l'architecture civile à la fin du xivc siècle et dans la première moitié du xve siècle ; rajeunie comme elle l'est aujourd'hui à l'intérieur des édifices, cette architecture ne nous fait plus l'effet que d'une sorte de placage, de décoration élevée à droite et à gauche du Grand Canal, pour le plaisir du touriste. Si les Vénitiens étaient parvenus à faire ainsi une voie d'aspect varié et agréable, il ne faut pas oublier non plus que l'intérieur des constructions répondait à l'extérieur; les escaliers richement ornés, les plafonds de bois sculpté et peint, les cheminées monumentales, dont nous ne voyons plus que les tuyaux en forme d'entonnoir émergeant au-dessus des toits plats, concouraient, avec le mobilier, à former un ensemble où l'intérieur répondait parfaitement à l'extérieur. C'est cet intérieur que nous étudierons surtout, en passant en revue les produits de l'industrie vénitienne.
Quand on parle des constructions gothiques de Venise, il ne peut être question de passer sous silence le Palais ducal, qui, malgré de nombreux remaniements et de fréquentes restaurations, est, à tout prendre, l'une des plus imposantes constructions de Venise. A sa
reconstruction, au xve siècle, est, je ne sais pourquoi, resté pendant longtemps attaché le nom d'un architecte de quelque soixante ans plus ancien, Filippo Calendario. 11 semble bien probable aujourd'hui que la façade, sur la lagune et sur la Piazzetta, est l'œuvre commune de toute une famille d'artistes, les Bon, qui, à partir du second quart du xve siècle, se consacrèrent à la sculpture des chapiteaux et des ornements d'une construction élevée sur leurs plans. Giovanni, Pantaleone, et surtout Bartolommeo, auquel on doit aussi des tombeaux à Santa Maria Gloriosa de' Frari, à San Giovanni e Paolo, à Saint-Marc, et qui sculpta la Porta délia Carta, sont des artistes encore peu connus, mais dont les œuvres mériteraient une étude approfondie. Si la Porta délia Carta a été mutilée, il reste néanmoins assez de chapiteaux et de groupes suffisamment intacts pour qu'il soit possible de se faire une idée juste, non pas de chacun de ces artistes, mais du style adopté par la famille.
Il est probable que le Bartolommeo Buono qui, en 1 5 1 7, dirigeait la construction du dernier étage des Procuratie Vecchie, élevé à la fin du xv° siècle, sans doute sur les dessins de Pietro Lombardo, était de la même famille; en tous cas, son style, aussi bien que celui de son associé, Guglielmo Bergamasco, qui, en 1 525 , élevait le palais des Camerlinghi, près du Rialto, était purement lombardesque.
Plus longtemps que toute autre ville d'Italie, Venise a conservé le style gothique et y a ajouté quelque chose de plus qui venait de sa situation géographique et de ses relations constantes avec le nord de l'Europe. L'influence des maîtres allemands n'est nulle part aussi forte, et cette influence est clairement visible dans les œuvres d'Antonio Rizzio ou Bregno, qui, à la fin du xv° siècle, présida à la décoration de l'intérieur de la cour du palais des doges. Les monuments de Niccolô Tron et de Foscari, aux Frari, et surtout Y Adam et Y Eve, qu'il sculpta pour le Palais ducal, où on peut encore les voir aujourd'hui, indiquent que Rizzio avait été en rapport avec des artistes allemands; sa figure d'Eve annonce les femmes dessinées plus tard par Albert Durer ou par un Italien germanisé, Jacopo de' Barbari. La carrière artistique de Rizzio, brusquement et tristement interrompue
LE NYMPHÉB i>k LA VILLA BARBARO, r A R ALESSANDRO VITTOU1A.
par des indélicatesses, de véritables escroqueries, qui auraient pu le mener loin s'il n'eût pris la fuite, fut brillante. C'est à lui que Ton doit ce magnifique escalier que Domenico et Bernardino de Mantoue décorèrent d'incrustations de marbre, et que Sansovino devait défigurer plus tard, en 1 566, en y plaçant ces deux statues colossales, d'où lui vient le nom d'Escalier des Géants. Tout cela, à proprement parler, est de la décoration, décoration fixe et définitive, destinée à servir de fond aux mille cérémonies qui se passaient au Palais ducal.
Avec les Lombardi, l'art vénitien prend une nouvelle forme ; le gothique fait place à l'antiquité, mais à une antiquité gracieuse, élégante, pleine de finesse et même parfois un peu sèche ; comme pour les travaux des Bon, il est souvent fort difficile de distinguer la main de l'un des membres de la famille en particulier; tous les Guides font à coup sûr une bien large part au premier des Lombardi, Pietro, en lui attribuant les autels de Saint-Jacques et de Saint-Paul, à droite et à gauche de la nef de Saint-Marc (1462-1471); l'église de Santa Maria de' Miracoli, un bijou digne d'être renfermé dans un écrin (1481-1489); une aile du Palais ducal; le palais Vendramin, élevé par Andréa Lorédan, en 148 1 ; le monument de Pietro Mocenigo, à San Giovanni e Paolo (vers 1488) ; à cette liste déjà longue d'aucuns voudraient encore ajouter le palais Corner-Spinelli, sans compter un nombre énorme de sculptures. Je serais plus porté à lui attribuer l'église de San Zaccaria (commencée en 1456, terminée en ]5i5), que l'on met plus généralement au compte de son parent Martino ; cependant un certain Antonio, fils de Marco, qui apparaît dans les comptes en 1477, semble bien en avoir été, pour une part du moins, l'architecte. Quoi qu'il en soit, c'est là un édifice de transition, car il est encore à moitié gothique et sur un premier ordre, qui appartient absolument à la Renaissance, s'élève un triforium conçu suivant l'ancien système ; il n'y a point là de remaniement; la construction est bien homogène et dénote que l'architecte n'avait pas encore complètement rompu avec les principes qu'on lui avait enseignés dans sa jeunesse. Quant à la façade, de style absolument Renaissance, elle est d'un dessin exquis et d'une admirable proportion ; ses fines moulures, ses sculptures en bas-
DlIcOKATION PEINTE DANS UNE SALLE DE LA VILLA LAKUARO, H A H PAUL VtRONLSL.
reliefs, font plutôt penser à quelque œuvre délicate d'orfèvrerie qu'à un monument d'architecture. D'un tout autre style est la façade de la Scuola di San Marco, transformée aujourd'hui en hôpital. Rien n'y rappelle une époque de transition et son étrange décoration formée de perspectives figurées en marbre de couleurs, ses lions sculptés par Tullio Lombardo, accusent un artiste qui a adopté franchement les modes nouvelles. Antonio Lombardo, fils de Pietro, l'auteur de l'un des bas-reliefs de la chapelle de Saint-Antoine au Santo de Padoue ; Moro, fils de Martino, qui travailla beaucoup à la Scuola di San Marco et à l'église San Michèle de Murano ; Tullio, fils de Pietro, célèbre surtout par ses sculptures du Santo de Padoue et le monument de Giovanni Mocenigo, à San Giovanni e Paolo; Santé Lombardo, auquel on a à tort attribué le palais Vendramin et la Scuola di San Rocco, mais qui construisit peut-être le palais Trevisani : tels sont les principaux membres de cette famille qui opéra dans la sculpture et l'architecture vénitiennes une véritable révolution. Des sculptures comme celles qui ornent les cheminées du Palais ducal montrent combien ces artistes savaient décorer l'intérieur d'une salle avec goût et sobriété, comment ils avaient su adapter à des usages et à des objets tous modernes la^ connaissance des monuments antiques ; des constructions comme cet escalier circulaire contenu dans une tour ajourée de délicates arcades qui se trouve près de l'église de San Paternian, indiquent une habileté de constructeur, une originalité de conception peu communes. Voilà un modèle d'élégance à recommander à l'étude des architectes désireux d'introduire quelque variété dans les lignes de leurs façades.
Michèle Sanmicheli, que nous trouvons aux gages de la République en plein xvic siècle, est plutôt un ingénieur militaire qu'un architecte; toutefois, malgré la construction du château de Sant' Andréa au Lido, il trouve des loisirs pour élever des palais tels que le palais Grimani. Un Toscan, Jacopo Tatti, dit Sansovino, s'est créé à Venise une place à part : architecte, il restaure les coupoles de Saint- Marc, construit la Zecca, la loge du Campanile, la Scala d'Oro, la Librairie que termine Scamozzi, le palais Cornaro ; sculpteur, il fond
des bronzes admirables sur lesquels j'aurai bientôt à revenir et commande à une pléiade d'artistes : tandis que Girolamo de Ferrare et Tiziano Minio exécutent des bas-reliefs pour la Loge, Alessandro Vittoria sculpte des cariatides pour la Librairie ou des stucs pour la Scala d'Oro, que Battista Franco égayé de son pinceau. Du reste, les architectes ne manquent pas à Venise et de tous côtés surgissent
des monuments qui vont compléter, par leur masse tantôt gracieuse, tantôt imposante, la décoration de la ville :
Andréa Palladio élève San Pietro di Castello, la façade de San Francesco délia Vigna, San Giorgio Maggiore, le Redentore ; Vincenzo Scamozzi les Procuratie Nuove ; Antonio da Ponte répare le Palais ducal incendié en 1 577 , donne le dessin du pont du Rialto et construit les Prisons.
Si je ne trouve pas que la Chapelle du Rosaire, élevée à San Giovanni e Paolo après la victoire de Lépante (7 octobre 1 57 1), par Alessandro Vittoria, mérite beaucoup d'éloges, si je ne puis m'extasier sur les sculptures de Girolamo Campagna, qui décoraient cette construction plus riche que de bon goût, il faut néanmoins rendre justice à la fécondité d'un artiste tel que Vittoria, décorateur jusque dans sa sculpture, môme dans ses bustes qui visent plutôt à l'effet qu'à la profondeur. Je ne voudrais point en médire, mais dans cette façon de comprendre et de traiter les physionomies, on retrouve plutôt l'homme habitué à chercher et à découvrir rapidement un motif d'ornementation, qu'à creuser un caractère et en rendre les moindres traits à l'aide de l'ébauchoir et du ciseau. Mais ce que sa sculpture a de vide, elle le rachète par une
FRAGMENT de la décoration de la Villa Barbaro, par Paul Véronèse.
ampleur et une largeur d'exécution qui font que ses modèles n'ont pas le droit de se plaindre de l'artiste.
J'avoue qu'en dépit de l'opinion de Selvatico, les œuvres d'un architecte tel que Longhena ne provoquent chez moi aucune colère et que ni le palais Rezzonico ni le palais Pesaro ne m'effrayent par leur masse ; c'est massif, c'est vrai, mais l'aspect général est si puissant
que Ton peut bien passer par-dessus quelques détails de décoration un peu surchargés. J'abandonnerai tout à fait au contraire des créations telles que celles d'Alessandro Tremignan et d'Arrigo Marengo : la façade de l'église de San Moïse, qui date de 1688, ne peut pas à proprement parler passer pour de l'architecture, car toutes les lignes, s'il y en a, disparaissent sous des ornements du plus mauvais goût. En me montrant sévère pour ces débordements qui n'ont pas d'excuses, je pourrais être indulgent pour les créations du xvme siècle : tout cela est contourné, trop doré, je l'accorde, mais il est bien permis de mettre un peu d'or autour des peintures quand celles-ci sont d'un homme tel que Tiepolo. Au surplus, qui, en voyant une fresque du maître, accorde un regard aux fanfreluches qui l'entourent!
Si j'ai laissé de côté des sculpteurs comme Alessandro Leopardi, si je n'ai pas nommé une foule de fondeurs vénitiens, c'est que cet art du bronze a pris à Venise, du xvc au xvin0 siècle, un tel développement qu'on doit l'étudier séparément et que là il est positivement impossible de séparer l'art proprement dit de l'art décoratif.
Je ne voudrais pas m'attarder outre mesure sur des points qui sont presque des hors-d'œuvre pour le sujet que je veux traiter en particulier : il me faut cependant dire quelques mots aussi brefs que