N" 2! II de V Inventaire du Musée céramique
permettent de leur assigner comme date le xvnc siècle. Ces poteries, assez communes en Italie et dont le Musée de Pesaro possède de nombreux échantillons, n'ont pas, que je sache, tenté beaucoup jusqu'ici nos amateurs français; mais au Musée d'art industriel de Berlin, où l'on ne néglige rien pour compléter les collections, quelques-unes d'entre elles ont trouvé un asile; on les y attribue à Venise, et je n'ai à faire valoir aucun argument ni pour ni contre cette attribution. Ce sont d'ailleurs des œuvres médiocres, dont l'unique intérêt est de nous montrer une note nouvelle dans la poterie italienne.
Avec le xvne et le xvme siècle, la fabrication vénitienne ne se ralentit pas ; elle se modifie, sans que cependant il y ait une différence tout à fait tranchée au point de vue de l'aspect général entre les faïences de cette époque et celles du siècle précédent ; le bleu et le blanc, auxquels il faut joindre le violet ou manganèse qui sert à dessiner, restent, comme au xvic siècle, les couleurs dominantes. La terre, extrêmement blanche et très fine, est souvent chargée de dessins en relief; la pièce s'exécute alors dans un moule, ce qui permet de lui donner une épaisseur minime ; je ne décrirai pas ces faïences, dont un des traits caractéristiques est de rendre, quand on les frappe et qu'elles sont intactes, un son véritablement métallique ; tous les Musées, toutes les collections renferment des échantillons de cette fabrication, à laquelle on peut reprocher un aspect un peu fade. Soit que le bord seulement, soit que le plat tout entier ait reçu un décor en relief, personnages, palmettes ou fleurs, dont l'émail amollit singulièrement les contours, on y retrouve presque toujours le même dessin en bleu et surtout en manganèse, avec lavages de jaune clair, de bistre roux, de gris verdâtre ou simplement de bleu, qui donnent à ces œuvres un aspect délavé et décoloré, d'une tristesse qu'un dessin, quelquefois assez habile, ne saurait dissiper. Des paysages et des ruines des personnages d'assez grandes dimensions, comme le Neptune, dessiné au fond d'un grand plat en forme de coquille, au Musée du Louvre ; des scènes telles que celles que l'on voit sur un plat, dont il existe de nombreux exemplaires, des Enfants jouant avec une chèvre, nous
i. Voyez notamment les n" 4134, 30741, 30742, 30743, 5248, 5564, du Musée céramique de Sèvres.
LA CÉRAMIQUE i;3
montrent que les potiers vénitiens s'essayaient encore dans tous les genres dans lesquels ils s'étaient illustrés au xvi° siècle. Au revers de ces plats, on trouve souvent de grands parafes tracés rapidement en bleu foncé, mais beaucoup portent une marque de fabrique composée
coupe d'accouchée en faïence,
par Franccsco Xanto, J'Urbino. — Couvercle. (Musiio Corrcr.)
d'une ancre ou d'un grappin à triple crochet, accompagnée des lettres A et F conjuguées, ou bien une croix à branches égales surmontée d'une couronne ouverte, entourée de deux palmes croisées; au-dessous, se trouvent encore les deux mêmes lettres. Cette marque de fabrique est généralement tracée en manganèse.
Le signe de l'ancre ou de l'hameçon — suivant le nom que l'on voudra lui donner — a persisté au xvmc siècle dans la céramique vénitienne, puisqu'il est devenu la marque d'une fabrique de porcelaine. Quant au monogramme 1F, peut-être faut-il en chercher l'origine à Faenza. Il n'y aurait en effet rien d'étonnant à ce que ce monogramme, que nous voyons employé dès la première moitié du xvie siècle dans une des plus importantes fabriques de cette dernière ville, fût passé à Venise au xvne siècle, à la suite d'une émigration de céramistes.
J'attribue cette marque à Faenza, mais mon opinion a besoin d'une petite explication, car on lui donne généralement une tout autre valeur: on la met à l'actif d'Urbino. Il faut, en effet, remarquer que, sur les produits de Faenza, elle n'apparaît pas seule, mais précédée d'un autre groupe de lettres : W IF- 1 .
On a cherché à l'expliquer et on a même été jusqu'à y lire en la décomposant : Urbino, Ora{io Fontana'1. Je préviens le lecteur que je n'ai pas l'intention de faire subir à la susdite signature une torture si cruelle et si compliquée. Un plat, conservé au Musée d'Art industriel de Berlin et représentant le Dévoilement de Curtius, nous en donne sinon l'explication, du moins la provenance. Les monogrammes W ■ JF • y sont accompagnés de l'indication IN FAENCIA, tracée en belles capitales. La pièce date de i53o environ.
Grâce à cette juxtaposition de l'indication de la provenance et des monogrammes, on peut restituer à Faenza toute une série de pièces, très nombreuses encore aujourd'hui, fort dédaignées des amateurs parce qu'elles sont trop simples, mais qui cependant ont leur intérêt parce qu'elles nous montrent ce que Ton appelait au xvie siècle la « vaisselle blanche » de Faenza. Tous ceux qui s'occupent de faïence italienne ont vu des assiettes ou des coupes à fruits, unies ou godronnées, recouvertes d'un émail blanc très gras et très brillant, sur lesquelles sont dessinés légèrement en bleu et en jaune très clair des amours, des génies ou des armoiries qui en occupent le centre seulement, alors que le reste de la pièce est demeuré d'une éclatante blancheur ; on
1. Cette marque est reproduite par M. Drury Fortnum (Catalogue of tlie Majolica in the South Kensington Muséum, p. 362, n" 17), et attribuée, comme d'ordinaire, à Urbino.