Delange, Recueil de Faïences italiennes, pl. LXXXIX
est fort embarrassé pour les attribuer à un atelier quelconque. Le monogramme dont nous venons de parler, qui se trouve sur un certain nombre de ces pièces, notamment un grand vase du Musée de Cluny, une bouteille du Musée de Berlin, une assiette du Musée de Nuremberg, ne peut laisser subsister aucun doute sur leur origine purement faentine. Par analogie dans la décoration, j'attribue également à
coupe d'accouchée en faïence, par Frnnecsco Xanto, dTrbinn. (Milice Cnrrcr.l
Faenza et à la même fabrique un service aux armes de Bavière dont plusieurs pièces se trouvent au Musée Bavarois de Munich, d'autres à Nuremberg, une dernière enfin au Musée de Sèvres. Toutes ces assiettes représentent des sujets tirés de l'histoire romaine. Files portent au revers la marque DO DI et datent de la fin du xvi" siècle. J'ai eu la curiosité de rechercher si l'on ne pourrait pas découvrir l'origine du service de faïence des ducs de Bavière ; je ne l'ai pas cherchée en vain. Une lettre, publiée par M. le marquis Campori, nous apprend qu'en
i76 CHAPITRE III
i5go on fît faire à Faenza, pour le duc de Bavière, deux services de majolique, qui furent expédiés dans seize caisses1.
Je ne sais à quelle époque au juste le faïencier de Faenza, propriétaire de cette marque, a pu transporter sa fabrique à Venise, ni même si ces deux marques, en partie semblables, désignent la suite d'une seule et même fabrication. En tout cas, ce rapprochement était nécessaire ; mais il est bon de faire remarquer que Ton trouve un signe fort analogue à l'ancre, un hameçon, joint en 1 636 à la signature d'un potier, nommé Luigi Marini, et qu'enfin Ton attribue souvent les marques que nous venons de décrire à une fabrique fondée en 1758 parles frères Gian Andréa et Pietro Bertolini, ce qui me semble une erreur; beaucoup de plats à reliefs portant ces marques appartiennent en effet au xvne siècle et non au xvme siècle. La fabrique fondée à Murano, par les deux frères, avec l'assentiment du Sénat, a sans cloute produit bon nombre de pièces de vaisselle à reliefs; c'est sans doute de ses fours que sont sortis ces plats représentant des Enfants jouant avec une chèvre, dont je parlais plus haut, mais beaucoup d'autres sont incontestablement antérieurs à cette époque.
On a pu voir, par ce rapide tableau de fabrication de la faïence à Venise, que si les potiers vénitiens ne se sont pas montrés très originaux, s'ils n'occupent pas actuellement dans les collections la place à laquelle ils ont droit, c'est que, à Venise, s'étaient donné rendez-vous des artistes venus de toutes les parties de l'Italie et que, par suite, il est difficile de discerner les œuvres vraiment fabriquées à Venise. 11 n'en est pas moins vrai que si, dans cette branche de l'art appliqué à l'industrie, la cité des Doges ne s'est pas montrée réellement créatrice, elle a su néanmoins en tirer un meilleur parti que beaucoup de villes plus favorisées.
Dans son beau livre sur les origines de la porcelaine2, le baron Charles Davillier a retracé l'histoire des recherches auxquelles se
t. Lettre du comte Montecuccoli aux facteurs du duc de Ferrare, du i" février i5qo : Campori, Notifie délia Manifattura Estense délia Majolica; Modène, 1864, p. 3cj; — la Majolique et la Porcelaine de Ferrare, p. 25(extraitde la Galette des Beaux-Arts, août 18G4).
2. Les Origines de la porcelaine en Europe; les Fabriques italiennes du XV' au XYll° siècle, avec une étude spéciale sur les porcelaines des Mèdicis. Paris, 1882, in-40. (Librairie de l'Art.)
livrèrent les Vénitiens dès le xve siècle pour imiter les belles productions de la céramique orientale. Je n'ai donc pas à refaire cette histoire ici. 11 me suffira d'en rappeler les points principaux et de citer quelques documents particulièrement curieux.
Davillier a remarqué avec raison qu'au commencement du xvi" siècle les Vénitiens possédaient déjà des porcelaines en très grand nombre; c'est ce qui résulte de nombreux passages de l'Anonyme de Morclli. Dans le catalogue sommaire que donne Marcantonio Michiel des œuvres d'art contenues dans les palais vénitiens, les vases et les coupes de porcelaine reviennent à chaque page1.
M. Urbani de Gheltof a retrouvé un document qui prouve que bien antérieurement, dès 1470, on essayait de fabriquer des porcelaines à Venise. Ce document, extrêmement curieux, nous apprend qu'un certain Antonio, alchimiste, avait établi un four à San Simconc : c'est une lettre d'un personnage nommé Guillaume de Bologne, adressée à un de ses amis de Padouc, en lui envoyant un petit bassin et un vase de porcelaine. La pièce est trop curieuse pour que je n'en donne pas ici la traduction telle que l'a publiée le baron Davillier - :
« Magnifique Seigneur, vous recevrez, avec notre lettre, un bassin et un petit vase de porcelaine que veut vous envoyer maître Antonio, alchimiste, qui a fini de donner le feu au nouveau four de S. Siméon. Ces deux pièces sont faites par le maître avec une très grande perfection, car il a obtenu des porcelaines transparentes et très jolies avec une certaine bonne terre que vous lui avez fait avoir, comme vous savez; lesquelles porcelaines, grâce aux vernis et aux couleurs convenables, constituent un travail tellement merveilleux, qu'elles paraissent venir de Barbarie, et peut-être supérieures à celles de ce pays. Son secret a mis en émoi tous nos potiers et tous nos alchimistes ; mais lui, qui est alchimiste, ne veut pas leur donner le secret d'une si belle invention. Hier, un sénateur de très haute posi-
1. Notifia d'operc di désigna piibblicata eillustrata, dfl I). Jacopo Morclli; 2* édit. par G. Frizzoni, Rolognc, 1HS4. — Voyez notamment les pièces signalées chez Antonio Pasquolino, Antonio Foscarini, Kranccsco Zio, Zuan Antonio Vcnier, etc.
», Ouvr. cite, p. 27 et 28.
tion a été chez lui, et lui a promis de parler avec des personnes de ce qui concerne son invention et de sa grande valeur. Je vous fais savoir cela parce que je sais que ce sera pour vous un très grand plaisir d'en être instruit. Que Dieu vous conserve, salut à tous, à Padoue, et je me recommande à vous.
« De Venise, avril 1470.
« P. Guillaume de Bologne1. »
A partir de 1470 jusqu'en 004, on n'entend plus parler, à Venise, de porcelaine ; mais, à cette époque, la porcellaiia contrafacta de Venise est mentionnée dans un document retrouvé à Modène par le marquis Campori; enfin, en 1 5 1 8, nous rencontrons un certain Leonardo Peringer, qui se vante de pouvoir fabriquer des porcelaines aussi transparentes que celles d'Orient. C'est très probablement de lui qu'il est question, en 1 5 1 9, dans le document suivant, qui nous montre que le duc de Ferrare, Alphonse Ier, faisait fabriquer des porcelaines à Venise. Voici ce document, émané de Jacopo Tebaldo, ambassadeur d'Esté à Venise, et adressé au duc Alphonse :
« J'adresse à Votre Excellence un petit plat et une écuelle de porcelaine imitée (ficta), que lui envoie le maître à qui elle a commandé elle-même ces petits plats, et ledit maître dit que ces travaux n'ont pas réussi comme il l'espérait, ce qu'il attribue à ce qu'il leur aurait donné un trop grand feu. Le maître, M. Caterino Zen, qui était présent et qui se recommande à Votre Excellence, l'a prié, ainsi que je l'ai fait moi-même, de faire d'autres petits plats, en lui faisant espérer qu'ils réussiraient ; de plus, il m'a dit formellement ce qui
1. Magnitico Signor mio. Haueretc con questa nostra una piadena et uno vascllo de porcelana che vole mandarvi m. Antuonio, archimista, che have finito di dar fuoeco alla nova fornaxa de S. Simion. Qucsti dvoi pczi son facti dal m. con grandissima perfetione perché lui a ridoto le porcelane trasparenti e vaghissime con certa bona terra che voi corne sapete gli avete fato avère, le quali con vernixi et colori convenienti vengono a cusi bellissimo lavoro, che pareno venuti di barbaria et forse megliori. 11 suo secretto ha messo in lavoro tucti bocalari et archimisti nostri, ma lui ch' e archimista non vuol darloro il secretto di taie belissima inventione. Hieri fo da luj un senatore di grandissimo valore che li a promesso di parlare con persone di proprie (?) délia di luj inventione e del suo gran valore. Questo vi facio conoscere perché so che a voi sarà grandissimo piacere di saperlo. Et Dio vi conservi et salutate tuti in Padua et a voi mi ricomando.
« Di Venetia, aprille MCCCCLXX.
« P. UlliLMO DA BOLOGNA. »
suit : « Je fais présent à votre duc de l'écuelle, et quant au petit « plat, je le lui envoie afin qu'il voie que je le voulais servir ; mais je « ne veux plus en aucune façon perdre le temps et la marchandise. Si on « voulait en faire la dépense je me laisserais entraîner à y employer « mon temps, mais je ne suis pas disposé à en faire l'essai à mes « frais. » Je l'ai engagé à venir habiter Ferrare et je lui ai dit que Votre Excellence lui donnerait toute commodité, qu'il pourra travailler et gagner beaucoup, etc. 11 m'a répondu qu'il est trop vieux et qu'il ne veut pas quitter cette ville.
«. Venise, XVII mai [ 5 19. »
Nous ne savons si ces essais furent continués et s'il existe quelques liens entre eux et les porcelaines fabriquées à Ferrare, sous le duc Alphonse II ; quoi qu'il en soit, ces tentatives ne furent probablement pas continuées à Venise même au xviL siècle; car en 1584, Francesco Cornaro fait venir des porcelaines de Florence, ce qui semble indiquer qu'on n'en faisait plus dans sa patrie. Voici une lettre de Francesco, qui ne laisse aucun doute sur cette commande :
« Avec la présente, vous recevrez l'anneau et la turquoise, que vous donnerez, à Ferigo, et je vous recommande de remettre ces objets en personne, pour qu'ils ne se perdent pas. D'abord, je vous avertis que si la Ilonorata et son mari ne sont pas d'avis de lui donner l'anneau, vous lui donniez seulement la turquoise, en le remerciant en mon nom du grand dérangement qu'il a éprouvé.
« Ces jours derniers, je vous ai écrit au sujet du travail de porcelaine qu'étaient chargés de faire ces maîtres qui sont au service du Grand-Duc. Je vous recommande que les pièces soient en bon état et parfaites, et qu'il leur soit donné un émail brillant et beau. Et si les petits vases ne sont pas dorés, vous les ferez faire avec grotesques comme il vous plaira le mieux et suivant votre idée. Et je me recommande à vous.
« De Venise, le [6 d'août 1.^84.
« Votre très affectionné,
« Francesco Corner. »
La réponse du correspondant de Francesco Cornaro, Antonio Serin, dit Nado, annonce l'envoi d'une partie de la commande : quatre grandes écuelles, un gobelet, un grand vase, quatre petits vases à feuillages en relief ; elle ajoute que « le maître ne pourra livrer le reste avant les derniers jours de février i585, attendu qu'il a beaucoup de travail et qu'il est malade1. »
C'est jusqu'ici le dernier document que l'on ait publié, à ma connaissance, sur le rôle de la porcelaine à Venise au xvie siècle. Mais à partir du xvne siècle, on voit renaître cette industrie dans la ville des doges ; c'est du moins ce qu'a avancé Jacquemart-, sans s'appuyer du reste sur aucun document certain. Je ne serais pas surpris si les vases de porcelaine qu'il décrit comme étant originaires de Venise et datant du xvne siècle ne remontaient pas plus haut que 171 5 ou 1720 ; leur décor en or et en noir, très finement exécuté, leurs arabesques et leurs baldaquins de style Louis XIV, peuvent parfaitement dater de cette époque : ne voyons -nous pas le style du xvn6 siècle encore employé en plein xvme siècle pour la décoration de pièces de faïence ? Jacquemart cite encore des vases ornés de peintures chinoises polychromes et de gros bouquets, des statuettes et des candélabres : tout cela me paraît appartenir plutôt au xvmc qu'au xvne siècle. Une coupe signé Ludovico Ortolani Veneto dipinse nella fabrica di porcelana in Veneti... serait, suivant lui, décorée d'une figure de l'Automne dans le style Louis XIII : cela est plus difficile encore à admettre, car cette coupe doit sortir de la fabrique de Francesco Vezzi, qui fonctionna de 1720 à 1740 à San Niccolô, c'est-à-dire bien antérieurement à la manufacture de la Doccia, fondée en 1735 seulement par le marquis Carlo Ginori. Venise eut donc encore , en plein xvme siècle, le pas sur la Toscane pour la fabrication de la porcelaine.
En 1765, le Sénat accorda un privilège à un fabricant nommé Cozzi, dont la manufacture était située clans la contrada San Giobbe. Ce dernier tirait l'argile qu'il employait de Tretto, près de Vicence.