Ibid., p. \T
terminent cette chaire sans pareille, qui n'a son égale que dans les belles boiseries françaises de la Renaissance. Des fauteuils pliants, en X, dont des échantillons se rencontrent dans toutes les collections, sont des spécimens intéressants qui nous font voir la certosina appliquée à la décoration du mobilier civil ; mais aucun de ces sièges ne constitue, à proprement parler, une œuvre d'art.
D'un mérite très supérieur sont beaucoup de grands coffres, de cassoni, en bois sculpté , dont il ne reste plus guère d'échantillons à Venise même, mais dont beaucoup de Musées offrent de très beaux exemples. Au Louvre même, si pauvre en meubles du xvie siècle, on en voit un qui provient de la donation du baron Charles Davillier '. Gomme tous ces coffres, destinés à renfermer le trousseau d'une nouvelle mariée, il affecte la forme d'un sarcophage porté sur des pieds en griffes de lion ; il est décoré de figures de génies soutenant des festons, de mascarons, de triglyphes et d'armoiries. 11 est de bois de noyer et il est à croire qu'autrefois des dorures en rehaussaient les reliefs. Quant à l'usage de ces meubles, il est suffisamment attesté par les inscriptions que portent quelques-uns d'entre eux. A l'Exposition rétrospective de Rome de 1 885 , on pouvait lire sur l'un de ces coffres ces mots bien significatifs : que . nupta . ad . carum . tulit . maritum 2.
Ce que nous savons du mobilier vénitien de la Renaissance se réduit donc à peu de chose : quelques tableaux toutefois, par exemple l'une des peintures de Carpaccio, à la Scuola di San Giorgio, peuvent nous aider à combler certaines lacunes. On y voit saint Jérôme travaillant dans une grande salle qui lui sert à la fois de cabinet et de chapelle. Le saint est assis sur un banc recouvert d'étoffe, devant une table également tapissée, soutenue par des pieds de fer ouvragé ; il n'y a là rien de confortable. Le prie-Dieu, recouvert de velours rouge, bordé de clous dorés, est accompagné d'un fauteuil d'une forme bizarre que, depuis quelques années, les fabricants de meubles vénitiens se sont mis à copier. Le siège, porté par cinq pieds, aux accoudoirs surmontés
i . N° 568 du Catalogue de la Donation Davillier.
i. R. Erculci, ouvr. cite, p. 176, n° 12. Ce coffre a été vendu, à Paris, il y a trois ans, et fait sans doute maintenant partie d'une collection parisienne.
de boules, à dossier renversé, est complètement recouvert de velours; mais c'est en somme une charpente nullement rembourrée, dont aucun coussin ne vient arrondir les angles ; à mon avis, la Renaissance nous offre des modèles sinon aussi originaux, du moins plus acceptables de forme. D'autant que si le galbe de ce fauteuil est bizarre , il n'a rien de particulièrement gracieux.
Dès la fin du xvie siècle, l'art du bois est à Venise en pleine décadence. Les travaux du Flamand Albert de Brûle, assisté d'ouvriers de Bassano et de Plaisance, dans le chœur de San Giorgio Maggiore, ne sont pas des œuvres très recommandables ; ces artistes auraient été plus propres à décorer des galères de grandes sculptures, dans lesquelles la finesse serait un défaut, qu'à ciseler des stalles ou des bas-reliefs de médiocre proportion. En face des sculptures exécutées au xvmc siècle par Giovanni Marchiori, pour la grande salle de la Scuola di San Rocco, ou des productions d'Andréa Brustolon, il n'y a qu'à se voiler la face. C'est le dernier mot de l'habileté technique mise au service d'un mauvais goût achevé.
Une série de sculptures sur bois, celles-là toutes décoratives, mérite de nous arrêter un instant ; ce sont les plafonds dans la composition desquels les Vénitiens, depuis le xvc siècle, ont excellé. Beaucoup de ces sculptures ont aujourd'hui disparu, mais cependant il en reste assez pour pouvoir se faire une idée exacte de cette somptueuse décoration dans laquelle l'or et la peinture jouaient un si grand rôle. 11 existe dans les appartements du doge, au Palais ducal, deux chambres ornées de leurs plafonds caissonnés qui furent exécutés de i5o4 à i5o6, par Biagio et Piero de Faenza '. Il est impossible de se faire une idée de la finesse d'exécution apportée dans la sculpture des rosaces et des palmettes, de style tout lombardesque, qui remplissent chaque compartiment ; on dirait vraiment que ces sculptures rehaussées d'or ont été exécutées en cire et non en bois ; on y sent le travail de l'ébauchoir plutôt que celui de la gouge, tant l'instrument a été manié avec souplesse. Les plafonds en bois de l'Académie des Beaux-Arts de Venise,
i. Urbani de Gheltof, ouvr. cité, p. 119.
LE BOIS, L'IVOIRE, LE CUIR a'ji
qui occupe les bâtiments de l'ancienne Scuola délia Carità, datent à peu près de la même époque, de la fin du xve siècle ou du commencement du xvic siècle. L'un d'eux est décoré de séraphins, têtes d'anges entourées de quatre paires d'ailes; et dans ces huit ailes, suivant une tradition, il faudrait reconnaître une allusion au nom de celui qui commanda ces sculptures, un certain Ottali. L'autre est orné de rosaces
SEJ-l.E EN OS DU XVe siècle.
(Minée National'Jc Florence.)
d'or, de dauphins et de rinceaux se détachant sur un fond peint en bleu d'azur. Aux quatre angles sont sculptés, dans des médaillons circulaires, les quatre Evangélistes. Chacun d'eux est assis sur un siège pliant ou sur une chaire à haut dossier, devant un pupitre et une armoire contenant des livres. Ces figures ne valent pas, à beaucoup près, les motifs purement décoratifs; elles sont exécutées par des artistes qui ne connaissaient guère l'art de modeler le corps humain; de plus, les Kvangélistes, assis et [représentés à plat, sur un plafond,
ne sauraient guère convenir à une décoration où notre œil demande toujours que les lois de la perspective soient respectées. A la Scuola di San Giorgio on retrouve encore une œuvre de même style, mais d'une exécution bien supérieure, à caissons rectangulaires ou polylobés chargés de palmettes ou de rosaces. 11 y aurait là une foule de modèles à copier et à méditer. N'oublions pas non plus les plafonds du Palais des doges : toutes les boiseries qui en encadrent les admirables peintures sont des chefs-d'œuvre en leur genre ; ces gigantesques poutres sculptées, ornées de feuillages et de bandelettes, ont été composées par des ornemanistes de la valeur de Palladio, Alessandro Vittoria, Daniele Barbaro et Serlio. On est un peu gêné en face de ces travaux pour dire un mot de ces Vénitiens dégénérés qui, au xvme siècle, employaient leur talent de composition et d'exécution à sculpter des dévidoirs plus ou moins artistiques, tel que celui que possède le Musée Correr. Une telle comparaison ne serait pas du reste bien légitime, mais n'est-il pas vraisemblable que les hommes de la Renaissance auraient trouvé, pour un meuble de ce genre, une autre décoration que cette accumulation de personnages dont les fabricants de râpes à tabac et autres industriels se sont plu à décorer leur marchandise?
Si l'ivoire a eu à Venise, comme dans toute l'Italie du reste, des destinées moins brillantes qu'en France, si l'on n'a point fabriqué dans la ville des lagunes au xiv° et au xve siècle ces mille riens où nos artistes ont dépensé tant d'art et de talent, ce n'est pas à dire pour cela que les Vénitiens n'aient point créé en ce genre quelques œuvres originales. Tandis que les Français et les Allemands employaient de préférence l'ivoire et s'en servaient pour fabriquer des statuettes, des diptyques, des triptyques, des coffrets ou des boîtes de miroir, les Italiens employaient surtout l'os, ce qui semblerait indiquer qu'ils désiraient produire des objets peu coûteux. On ne saurait expliquer autrement cette rareté des travaux en ivoire dans l'Italie du Moyen-Age, car aussi bien que leurs voisins, plus que leurs voisins même, les Italiens étaient, grâce à leurs relations commerciales avec l'Orient, en situation pour se procurer facilement la matière première.
LE BOIS, L'IVOIRE, LE CUIR
Est-ce à des artistes vénitiens qu'il faut attribuer l'exécution d'une foule de coffrets composés de plaques d'os sculpté et doré appliquées sur un fond de bois décoré de frises incrustées de bois de couleur, d'un véritable travail alla certosina? Oui et non; car je pense que ces travaux ont été, au xivc et au xvc siècle, exécutés partout en Italie, aussi bien à Venise qu'à Milan, à Florence qu'à Rome. On possède encore aujourd'hui des échantillons très remarquables et de très grandes dimensions de ce genre de sculpture. 11 me suffira de citer le grand retable exécuté pour le duc Jean de Berry, qui de l'église de Poissy est entré au Musée du Louvre, et le retable de la Chartreuse de Pavie, exécuté par le Florentin Bernardino degli L'briachi. Mais ce sont là des œuvres colossales qui ont certainement réclamé plusieurs années de travail ; il en existe de plus modestes et on peut voir de belles pièces de ce genre au Musée de Cluny ou au Louvre. Cette dernière collection renferme plusieurs coffrets octogones fabriqués de la môme manière, surmontés de couvercles prismatiques, décorés de certosina. Presque tous paraissent être des coffres de mariages, car ils portent des écussons doubles sur lesquels étaient autrefois peintes des armoiries. Les personnages, en bas-relief, sont sculptés sur des plaques rectangulaires, C0URT|SANE vénitienne. de petite dimension, juxtaposées les unes aux autres; !*•!«•*■ m» ttteto.
i*j i> • (Musi'c Correr)
les ronds sont décores d'arbres ou d édifices d architecture, peints et dorés, qui forment un fond polychrome sur lequel se détachent les personnages rehaussés d'or. Les sujets sont tantôt empruntés au Nouveau Testament, tantôt à des romans ou à l'antiquité classique; enfin, ce qui est à remarquer, c'est que les mêmes sujets, traités d'une façon absolument identique, se retrouvent sur beaucoup de monuments du même genre ; ces os sculptés sont donc des produits d'art industriel au premier chef. Le Musée Correr contient plusieurs de ces coffrets ;
on trouvera ici la reproduction de l'un d eux. Je n'oserais, je le répète,
le présenter avec certitude comme une œuvre vénitienne ; il y a cependant bien des chances pour qu'on en ait fait à Venise comme partout en Italie.
A la même époque et au même courant artistique appartient toute une série de monuments beaucoup plus rares, des selles de parade en os, dont on peut voir (p. 229 et 23 1) deux beaux échantillons tirés de la collection du marquis Gian Giacomo Trîvulzio, à Milan, et du Museo Na\ionale de Florence. On en trouve de semblables au Museo Civico de Bologne et au Musée national hongrois de Pest. Les sujets qui décorent ces selles sont à peu près inexplicables. Y a-t-on voulu représenter la légende de saint Georges combattant le dragon qui va dévorer la fille du roi de Lydie, ou bien ces scènes sont-elles empruntées à quelque roman interprété par le sculpteur d'une façon inexacte? C'est là un point difficile à décider. Quoi qu'il en soit, le style des figures est italien, et si les légendes allemandes que portent ces monuments ont pu pendant quelque temps les faire considérer comme des œuvres sorties d'ateliers allemands, ce qui n'est guère soutenable, en revanche ces mêmes légendes allemandes ne doivent-elles pas nous faire songer au nord de l'Italie et peut-être à Venise? Certains détails, par exemple le vase que tient le personnage figuré sur le bas de l'arçon de la selle de la collection Trivulce, indiquent un pays dans lequel l'influence d'au delà des Alpes était puissante ; et nous savons que cette influence ne s'est exercée nulle part en Italie avec autant de force qu'à Venise
Les collections du Musée Correr sont peu riches en ivoires franchement vénitiens du xvie siècle. Il faut signaler cependant un joli manche de couteau ou d'éventail représentant une courtisane vénitienne, œuvre intéressante au point de vue du costume que nous font d'ailleurs connaître de nombreuses estampes, des médailles ou des médaillons en cire coloriée. Un bas-relief, dont nous donnons ici la reproduction, n'est qu'une imitation libre d'une estampe d'Augustin Carrache, et à mon avis ce Jupiter regardant Antiope endormie n'est pas supérieur, comme facture, aux ivoires flamands de la fin du
1. Voy. sur ces selles Romer, Mittlieilungen der K. K. Central Commission, Vienne, 1 865, p. i-vm; L. Courajod, Exposition rétrospective de Milan en i8j4 (Galette des Beaux-Arts, i" avril 1875); et l'article que j'ai publié dans l'Art, t. XXXIV, i883,p. 2g et suiv.
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xvie ou du commencement du xvne siècle. L*ivoire est italien, mais je ne vois aucune raison plausible pour en faire, comme le veut Lazari1, une œuvre d'Augustin Carrache lui-même , bien que ce dernier se soit parfois essayé dans l'art de la sculpture.
Il me faudrait encore, à propos de ces petites sculptures, parler des travaux de glyptique exécutés à Venise, au xve et au xvie siècle,