‹ Venise: ses arts décoratifs, ses musées, et ses collectionsChapitre 95 sur 104 · Ibid., n"~ 1 1 Gr> et · texte numérisé non relu

Ibid., n"~ 1 1 Gr> et

CHAPITRK VII

Les soieries et les velours de Venise. -- Les tenture» brodées; brodeurs et brodeuses. — Le yaliotlo de San Tcodoro. — La bannière de Santa Fosca. — Venise et -les tapissiers flamands. — Lois somptuaires. — La dentelle à l'aiguille et la dentelle aux fuseaux.

enise est l'une des villes, qui a vu éclore de tout temps le plus de lois somptuaires. le plus de dispositions bizarres destinées à refréner le luxe : les austères personnages qui les ont élaborées étaient-ils convaincus de leur utilité: il faut le penser; mais ce qui est plus difficile à admettre, à moins de les croire par trop naïfs, c'est qu'ils aient eu foi un instant en leur efficacité. Nulle part en Italie on n'a fait un plus grand étalage de luxe, nulle part la fantaisie des femmes en matière de toilette ne s'est donné plus libre carrière. Les peintres vénitiens ont copié fidèlement les somptueux costumes qu'ils voyaient, et leurs tableaux constituent à ce point de vue une série de documents on ne peut plus précieux. Dans ces peintures, ce ne sont que robes de brocart, broderies d'or, colliers d'or et de perles, toutes choses dont les lois défendaient expressément l'usage ; mais telle est la force de l'habitude, que la mode l'a toujours emporté sur les lois fabriquées pour la modérer. Aussi bien au xv' qu'au xvi° ou au xvn" siècle, les peintres vénitiens ont toujours représenté les belles Vénitiennes vêtues des costumes les plus somptueux ; c'est même ce luxe inouï dans leur toilette, luxe tout oriental, qui fait considérer la plupart tics portraits vénitiens de femmes comme des portraits de courtisanes. Ce mot est bien vite dit, mais à ce compte il faudrait admettre que les artistes vénitiens ont passé leur vie à peindre le demi-monde de leur époque. Or, dans nombre de tableaux où les confusions sont impossibles, nous voyons les plus honnêtes et les plus vénérables dames de Venise costumées de la

même manière, vêtues de robes dont les corsages sont plus que décolletés, pour ainsi dire absents. Ces modes étaient donc générales. Aussi n'oserai-je qualifier, ainsi que Ta fait Lazari, les deux femmes qui figurent dans un beau tableau de Carpaccio, dont on trouvera plus loin le dessin. Ce morceau, conservé au Musée Correr, œuvre authentique du maître, est très connu; mais il mérite complètement sa réputation. Cette scène d'intérieur, bien qu'elle se passe en plein air, nous en dit plus long sur la vie vénitienne de la Renaissance que bien des documents écrits. Assises sur la terrasse d'un palais où quelques fleurs, placées dans des pots de faïence, remplacent timidement une végétation dont on déplore l'absence presque complète à Venise, deux dames vénitiennes achèvent leur journée, comme elle a sans doute commencé, dans un doux far niente. Entourées d'une quantité d'animaux dont les Vénitiens se plaisaient à embellir leur intérieur, tout à fait à l'aise et dans l'intimité, car Tune des dames a même retiré ses hauts patins, il n'est pas bien sûr qu'elles pensent à quelque chose. En vraies femmes d'Orient, leur journée s'est passée à des soins de toilette qui constituent- leur seule occupation sérieuse. Heureusement pour elles que ces occupations, comme le boire et le manger, renaissent tous les jours, sans quoi elles risqueraient de périr d'ennui ; on m'avouera que le plaisir de taquiner un chien ou de contempler un pigeon qui digère est insuffisant pour rompre la monotonie de l'existence. Ce type à l'expression insignifiante ne se trouve pas du reste chez les seuls peintres du xvc siècle; presque toutes ces. belles créatures qu'ont pourtraites Palma, Titien ou Véronèse ont l'air de posséder une intelligence audessous de la moyenne, qui peut du reste fort bien s'allier à une forme très régulière bien qu'un peu lourde. 11 faut descendre jusqu'aux mascarades de Tiepolo ou aux scènes d'intérieur de Pietro Longhi, pour trouver des Vénitiens plus vivants, plus pittoresques, plus amusants en un mot. Ceux de la Renaissance, tout à fait orientaux en cela, n'ont pas conservé toute leur vie les visages impassibles que nous montrent leurs portraits : nous pouvons être certains qu'ils s'amusaient aussi à leur heure, qu'ils savaient être gais, mais ce n'est pas sous cet aspect épisodique qu'ils se faisaient peindre.

L'histoire détaillée de la fabrication des éjtoffes en Italie, fabrication qui prit tant d'importance à partir du \iï siècle, est encore à faire. On attend le livre qui nous donnera des renseignements précis

f Oïl i. att Se

TAPIS I N SATIN UROIlÉ, XVIIe SIKCLE.

sur la fabrication des tissus de soie en Sicile et à Lucques. Venise, dans une semblable étude, devrait, elle aussi, tenir une place importante, parce que plus que toutes les autres elle dut importer en Occident les étoffes orientales dont on fit plus tard des copies, et qu'elle imitait dans ses sculptures. Dès une époque très ancienne, le rôle des

Vénitiens ne se borna pas à l'importation des étoiles : ils fabriquaient,

à Venise même, des soieries, puisque la soie figure dès Tannée 1018 dans le tribut annuel que la ville d'Arbe, en Dalmatie, doit payer à la République l. Au xme siècle les ouvriers en soie forment déjà une corporation dont l'existence est attestée par un document de 1248 enfin, au commencement du xivc siècle, en 1309, trois cents Lucquois émigrent à Venise, et y transportent avec leur métier le culte du Saint Voult de Lucques 3.

On conçoit sans peine que, sous une pareille impulsion, les fabriques de Venise durent prendre en peu de temps une importance considérable. Au fur et à mesure de ces développements, la corporation se fractionna en différentes branches , suivant la fabrication : il y eut les ouvriers en velours ou veluderi, les ouvriers en soie, etc. Malheureusement, pour ces époques, il est impossible de distinguer les tissus vénitiens des autres étoffes italiennes. Ce n'est qu'avec le xvc siècle et avec l'aide des tableaux que l'on pourrait essayer de reconstituer cette partie de l'histoire de l'industrie vénitienne, et là encore, les difficultés abondent, car nous sommes exposés à confondre les tissus vénitiens avec les étoffes orientales dont l'importation ne cessa point : les nombreux tapis qui figurent dans les tableaux de la Renaissance sont là pour attester un goût persistant pour ces anciens modèles.

Les soies employées avaient les origines les plus diverses : l'Espagne et TOrient, l'Italie du sud et la Sicile fournissaient à la fois les fabriques vénitiennes; elles y entraient à l'état brut pour en ressortir sous forme de velours, de taffetas, de satin, de damas, de drap d'or, qui à leur tour repartaient pour les contrées d'Orient, où elles rencontraient des débouchés assurés. On trouvera dans l'ouvrage de M. Urbani de Gheltof, que j'ai si souvent cité, de curieux détails sur le prix, la fabrication de ces étoffes, et surtout les recettes employées pour teindre la soie de diverses couleurs. Mais si ce sont là des détails qui ont leur importance au point de vue économique, combien ne serait-il pas plus précieux pour nous de posséder quelques-uns de ces vêtements dont les motifs semblent être copiés sur des monuments orientaux ou même

[. Urbani de Gheltof, ouvr. cité, p. 1^4. ■1. Ibid., p. 1 3(3.

TENTURE EN SATIN BLANC lïROHÉ, COMMANDÉ! A \FNISK PAR CHAI* LES-QUINT

(Ancienne collection Je San Donaio.)

sur des sculptures de la basilique de Saint-Marc! M. Raffaele Erculei. directeur du Maseo Artistico-industriale de Rome, a fort bien résumé les renseignements que nous possédons sur ces tisserands et le rôle que jouèrent les produits sortis de leurs mains dans le luxe vénitien1. Je ne puis refaire ici ce tableau; mais je lui emprunterai quelques chiffres. Au xvie siècle, les fabriques de soie, à Venise, employaient environ 25,ooo ouvriers, et la République percevait une taxe de plus de 10,000 ducats sur leurs produits. En face d'une telle fabrication que pouvaient les lois somptuaires? Dans les fêtes officielles, du reste, on pouvait impunément rivaliser de luxe et de faste, et ces fêtes étaient fréquentes. Le couronnement du doge ou de la dogaresse, les noces, les réceptions comme celle qui fut faite à Henri III, suffisaient amplement pour que la coquetterie et le luxe ne perdissent rien de leurs droits; et d'ailleurs les plus moroses s'inclinaient, puisqu'il s'agissait de faire voir aux étrangers combien Venise était riche et puissante. On en était quitte, si l'on avait quelques scrupules, pour faire don de sa plus belle robe ou de son plus beau manteau à quelque église qui transformait ces objets de parure en vêtements sacerdotaux. Une semblable disposition se lit clans le testament du doge Cristoforo Moro2, et je ne jurerais pas que la chasuble dont on trouvera plus loin le dessin, de brocart rouge, blanc et or, n'a pas servi de robe à quelque dame vénitienne3.

Les brodeurs et les brodeuses de Venise sont aussi anciens que ses tisserands, puisque le devant d'autel, le paliotto de la Scuola de San Teodoro avait été exécuté en 1009 : c'était une étoffe de soie rouge, sur laquelle étaient brodées en or les figures de saint Théodore, de saint Pierre et saint Jacques4. Ce devant d'autel a été détruit dès le xv° siècle, et il faut descendre jusqu'au xivc siècle pour trouver un

1. Esposi^ione del 1 88 j. Tessuti e Merletti, p. 40 et suiv.

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