Urbani de Gheltof, p
CHAPITEAU DU VESTIBULE f) E SAINT-MARC, A VENISE.
NI Ie SIÈCLE.
échantillon encore subsistant de ce genre de travail : la bannière de Santa Fosca, conservée au Musée de Torcello, date de 1 365 . La figure de la Vierge qui la décore est exécutée au point de chaînette. On pourrait penser que l'importation de l'industrie des tapissiers flamands à Venise fit disparaître l'art de la broderie : mais cet art, à Venise, comme ailleurs, subsista concurremment avec la tapisserie. Quand on voulait décorer des ornements d'église, des chapes ou des chasubles, c'est toujours à l'aiguille du brodeur que l'on avait recours. Les tentures de soie ou de satin brodés furent même fabriquées en grand nombre à Venise au xvie siècle : des tapis très analogues, au moins comme technique, à certains tapis orientaux, paraissent avoir une origine vénitienne, et l'une de nos gravures représente un fragment d'une tenture en satin qui fut, dit-on, commandée à Venise par Charles- Quint : la décoration, exécutée au point de chaînette et au point couché, est de style complètement oriental. D'ailleurs à côté des tentures, à côté des bordures de robes brodées, dont M. Guggenheim a offert il y a quelques années au Musée du Louvre un si joli spécimen, l'art du brodeur trouvait encore à s'exercer sur des matières moins précieuses que la soie. La toile de lin lui servait parfois de matière subjective et beaucoup de ces jolies nappes décorées à leurs extrémités de charmantes compositions dessinées plutôt que brodées en soie rouge, bleue ou jaune, sont de fabrication incontestablement vénitienne. Ce sont des échantillons fort délicats de ce genre de peinture à l'aiguille que certains documents de la fin du xve siècle qualifient de travail « lymogié » , terme qui semblerait dénoter une origine française '.
Si la tapisserie a eu autant de vogue à Venise qu'ailleurs, il ne semble pas que les Vénitiens se soient adonnés d'une façon bien sérieuse à sa fabrication. Ils se sont contentés d'établir dans leur patrie un véritable entrepôt des tentures fabriquées en Flandre. C'est un fait qui a été parfaitement mis en lumière par M. Urbani de Gheltof2, et
i. P. Vayra, Inventari dei Castelli di Ciamberi, di Torino e di Ponte d'Ain (1497-1498), passi»:. 1. Degli Ara^i in Vene^ia. Venise, 1878.
surtout par M. Eugène iMùntz 1 , dont je résume ici les savantes recherches.
L'art de la tapisserie parait avoir été introduit à Venise, en 1421, par Jean de Bruges et Valentin d'Arras. On ne possède point pour le xvc siècle d'autres noms de tapissiers, mais nous savons, par des documents irrécusables, que la fabrication s'y établit sinon d'une façon très active, du moins d'une fa^on continue. Les tapisseries de l'église Santa Maria degli Angeli de Murano, qui représentent Y Histoire du Christ, auraient môme été exécutées d'après des cartons dessinés par Andréa Vivarini et Alvise Vivarini l'Ancien.
Au xvic siècle, le goût très prononcé des Vénitiens pour la tapisserie ne contribua pas cependant à développer dans ce sens la puissance de leur génie créateur : bien qu'il paraisse avoir existé un genre de tapisserie spéciale que l'on qualifie de tapisserie « selon l'usaigc de Venise », le plus grand nombre des noms d'artistes parvenus jusqu'à nous indique que ce furent encore les Flamands qui, à ce point de vue, restèrent en possession du marché si important de Venise :
les Italiens donnaient des cartons, des modèles, mais l'exécution était
1. Histoire générale de la Tapisserie. Tapisseries italiennes, p. 711 cl suiv. Paris, Dalloz.
confiée à des étrangers. Parfois aussi on faisait appel à Jean Rost, le tapissier du duc de Toscane. C'est même aux ateliers de Florence qu'au xviic siècle les Vénitiens semblent s'être adressés de préférence, car, à Venise même, il ne se trouvait plus à cette époque qu'un petit nombre
POINT DE VENISE. XVIIe SIECL
de tapissiers dont le temps se passait à raccommoder, à rentrayer les anciennes tapisseries. Une tentative faite, vers 1675, pour établir à Venise une fabrique de tapis et de tapisseries, bien qu'elle eût la sanction officielle, ne semble pas avoir été couronnée de succès. Pareille entreprise fut renouvelée, mais avec plus de bonheur, au xvme siècle, par le directeur de la fabrique de Turin, un élève des ateliers pontificaux de Saint- Michel de Rome, Antonio Dini. Ce Dini (7 1769), a
fabriqué des tapis, des tapisseries ou des bannières. Ces ateliers continuèrent à fonctionner après sa mort, sous la direction de ses deux filles, jusqu'à la chute de la République; il en sortit bien plus de tapis que de véritables tapisseries.
On voit que l'histoire de l'art de la tapisserie à Venise n'est pas des plus compliquées. Il convient de citer quelques-uns des échantillons
POINT DE VENISE. XVIIe SIECLE.
qui en ont été conservés. Dans le trésor de la basilique de Saint-Marc se trouvent dix pièces de tapisserie de laine représentant la Passion l. Ces pièces ont été exécutées spécialement pour Saint-Marc, car elles portent sur leurs bordures le symbole du patron de la République. Œuvres médiocres de la fin du xvc ou du commencement du xvie siècle, elles ont été tissées par des ouvriers flamands, d'après des cartons peut-être italiens. Elles sont de petites dimensions (im,85 de haut sur 2m,40 de large). A l'église Santa Maria délia Salute se trouve une
i. Pasini, Tesoro di San Marco, pl. LXXXIV à LXXXVIIl.
Descente du Saint-Esprit, à peu près de la même époque, bien qu'une tradition veuille en attribuer le carton à Titien.
Les doges avaient l'habitude d'offrir une tenture à Saint-Marc, généralement un devant d'autel : c'est à cette habitude que nous devons de conserver aujourd'hui quelques très belles tapisseries du xvie siècle, sorties, du reste, des ateliers florentins. L'une est un présent du doge Alvise Mocenigo et constitue en réalité un véritable monument commémoratif de la Victoire de Lépante (i5yi) : on y voit le Christ bénissant le doge, sur la tête duquel un ange pose une couronne de laurier pendant qu'une femme, debout près de lui et symbolisant Venise, tient en main l'étendard de la République. A gauche, sont représentés saint Marc, un saint évèque et sainte Justine. L'autre date de 1 5 95 : on y voit saint Marin remettant au doge Marino Grimani le bonnet ducal que vient de lui donner l'Enfant Jésus assis sur les genoux de la Vierge. Cette tapisserie comme la précédente est tissée d'or et de soie ; elle a été exécutée à Florence par Marco Argimoni d'après un carton du Bronzino '. Mais les plus belles et les plus intéressantes que possède le trésor de Saint-Marc sont certainement les dossiers de stalles exécutées en i55i, dans l'atelier de Florence, par le Flamand Jean Rost, d'après les cartons de Jacopo Sansovino. On y voit des scènes empruntées à la Vie de saint Marc ; malheureusement ces tapisseries ne sont pas intactes : elles ont subi en 1730 une restauration, ainsi que l'indique la date inscrite sur l'une d'elles 2. Citons enfin les tapisseries de la Salle des Dix, au Palais ducal, qui pourraient être de fabrication vénitienne et représentent Y Histoire de Sémélé; la confection en remonte à 1540; mais une restauration opérée en 1795 en a profondément altéré le caractère 3. Si les tapisseries ne sont pas plus nombreuses à Venise, les Vénitiens ne peuvent guère s'en prendre qu'à eux-mêmes. Les lois ne leur défendaient point d'en faire commerce, mais elles leur interdisaient d'en faire usage ; les salles d'audience des fonctionnaires de
1. Pasini, Tesoro di San Marco, pl. LXXXII et LXXXII a. ■1. Ibid., planches LXXVIII à LXXXI.