E. Mùntz, ouvr. cité, p
CM ABU VLB EN li ROC A UT. \VI° SIECLE.
27o CHAPITRE VII
la République pouvaient seules en être décorées, et encore ces tapisseries ne devaient-elles être tissées ni d1or, ni d'argent ni de soie 1 ; dans les fêtes cependant on pouvait faire étalage de riches tentures et le diable n'y perdait rien en dépit des Provéditeurs aux pompes, magistrats austères qui prenaient leur rôle de gêneurs tout à fait au sérieux. Des circonstances telles que des victoires ou la réception de Henri III à Venise pouvaient seules faire sortir des armoires, où elles étaient soigneusement renfermées, les belles pièces de tapisseries dont l'usage était alors toléré parce qu'il devait concourir à rehausser aux yeux des étrangers la richesse et la puissance de la Sérénissime République. Mais, la fête passée, tout devait rentrer dans l'ordre et se soumettre au joug implacable de l'égalité.
Je n'ai pas l'intention de faire ici l'histoire de la dentelle : le sujet est ardu et demande, pour être clairement exposé, des connaissances techniques que je ne possède pas ; je ne connais même pas de livre où les secrets de ces ouvrages de femmes soient expliqués d'une façon très complète et propre à éclairer les profanes. Je dois cependant rappeler que Venise s'est fait au xvi° siècle une véritable réputation avec ses dentelles et que son point a même préoccupé plus d'un homme d'Etat, Colbert entre autres.
Il y a deux genres de dentelles très différents, quant à leur mode de fabrication et au résultat obtenu : la dentelle à l'aiguille et la dentelle aux fuseaux. Les deux procédés ont été employés à Venise. « La dentelle à l'aiguille se fait en jetant d'abord quelques fils de bâtis sur un dessin piqué ou tracé sur papier ou sur parchemin ; ces premiers fils serviront de support ou de charpente pour rattacher les points de contours ou de remplissage qui constitueront la dentelle à l'aiguille. Le travail de ces points a beaucoup d'analogie avec la broderie ; mais il s'en distingue en ce qu'il n'est pas fait sur un tissu de fond préalable2 ». Quant à la dentelle aux fuseaux, elle «. a encore moins d'analogie avec la broderie que la dentelle à l'aiguille; les fils sont fixés
r. Lois de i 5 3 5 , i 53g et 1542. — Urbani de Ghcltof, ouvr. cité, p. 174. 2. E. Lefcbure, Broderies et dentelles, p. 18.
sur un coussin rond ou carré, disposé de différentes manières suivant les pays ; ces fils y sont rattachés par des épingles ; l'autre bout est enroulé sur de petits fuseaux en bois, en os ou en ivoire, que l'ouvrière croise et recroise... C'est en croisant, nattant et tressant ces fils que l'ouvrière forme les points de plein et ceux de fond clair qui sont le tissu de la dentelle aux fuseaux '. »
Ces définitions empruntées à un écrivain spécial sont nécessaires pour établir qu'en réalité la plupart des dentelles du xvie siècle et en particulier des dentelles vénitiennes dont nous possédons des échantillons et dont un grand nombre de modèles ont été imprimés, ne sont pas de vraies dentelles, mais bien des broderies exécutées sur toile puis découpées, d'où le nom de punto tagliato, point coupe, ou sur un tissu plus clair, tel que le filet. C'est de ce travail qu'est née véritablement la dentelle dont l'origine se trouve dans le punto in aria, le point en Pair, qui apparaît d'abord dans les dentelures des bords de la pièce, dentelures exécutées à l'aiguille sans qu'elles soient soutenues par la toile ou par le filet ou reticello. Du reste, les noms donnés au xvic siècle à ces dentelles indiquent bien quel genre de travail les produisait : punto a relicclla, tagliato, in aria, tagliato a foglianii, a maglia quadra - : point à filet, coupé, en l'air, coupé à feuillages, à mailles carrées, etc. On trouvera ici plusieurs exemples de ce punto a fogliami qui a joué un si grand rôle dans le costume de la fin du xvie siècle et surtout au xvn siècle, et aussi un exemple de dentelle de Venise exécutée aux fuseaux, au xvm'' siècle. Mais c'est surtout dans les livres de modèles publiés à Venise à partir du premier quart du xvic siècle que l'on pourra juger de l'imagination inépuisable qui présidait à la composition de ces ouvrages de femmes, œuvres délicates et souvent d'une difficile exécution, réclamant en tous cas une patience sans bornes1. Quant à l'origine de la dentelle elle-même, au moins pour la dentelle à l'aiguille, elle se trouve dans la broderie ; pour ce qui est de celle exécutée aux fuseaux , ses commencements