L\ GLOIRE CE
paccto, les tfansueti, ont pris plaisir à reproduire îl el vivant tableau des aspects divers qu'offrait alors Venise, et nulle part on n'en peut retrouver mieux la charmante et pittoresque
signalé déjà le grand tableau où Gentile Bellini a montré la place Saint-Marc, la basilique couronnée de - et brillante de marbre et
d'or, le Palais ducal, le campanile, auquel s'appuie l'antique hôpital de Saint-Marc, et la longue façade des l'rocuraties, surmontée de terrassée légères ou alignant sur le ciel les troncs de cône de ses cheminées innombrables. Dans la Guérison du Possédé, Carpaccio a peint le pont de
la Rialto et le Grand Canal couvert de gondoles, la silhouette éclatante des façades polychromes, les loggias en plein air — qu'on nommait à Venise Utqô (du mot grec îjXtaxov) — et le quai étroit couvert d'une foule élégante. Ailleurs, dans le Miracle de la Sainte-Croix, peint par Gentile Bellini, un canal plus étroit, le rio de San Lorenzo. est représenté, avec son pont de pierre en dos d ane et les maisons qui le bordent. Puis ce sont d'autres aspects encore, où apparaît surtout la place essentielle que la vie sur l'eau tenait dans les habitudes vénitiennes : ce sont les Iraghcllt. et
naux parfois encore bordés d'arbres, le mouvement des barques avec leurs rameurs aux pittoresques costumes, les lourds vaisseaux de commerce et les trirèmes légères, que Carpaccio a représentés tant de fois dans les épisodes de la Légende de sainte Ursule, et les placettes étroites, pleines de mouvement, et les enseignes singulières — au Chapeau ou à l'Esturgeon — que Bellini a
montrées suspendues au-dessus de l'entrée des auberges.
Dans d'autres tableaux des mêmes peintres, de vieilles églises apparaissent, celle de S. Antonio in Castello, par exemple, où Carpaccio a peint, accrochés au plafond, des modèles de vaisseaux, pieux exvoto des marins de Venise. Mais surtout ces maîtres 1 ont pris plaisir à nous faire entrevoir l'arrangement • intérieurdespalaisetlasplendeur des appartements. Ici, dans un tableau de MaDsueti, c'est le grand salon au plafond à rosaces d'or, à la haute cheminée sculptée et peinte, aux murailles revêtues de marbre; ailleurs, dans une peinture de Carpaccio, qui est à Saint Georges des Esclavons, c'est le studio de saint Jérôme, vrai cabinet d'humaniste ou de savant, avec ses manuscrits, sa sphère, ses objets d'art; et c'est enfin la chambre charmante de sainte Ursule, telle que Carpaccio l'a rêvée, avec son lit à baldaquin, en bois finement sculplé, la table étroite et longue où un pieux livre est ouvert, l'image sainte accrochée au mur, devant laquelle brûle une lampe, et les grands lis qui, dans des vases de majolique, fleurissent l'appui des fenêtres.
Rien ne fait plus authentiquement revivre cette Venise disparue, avec la grâce de ses aspects, l'élégance de ses demeures, le luxe de ses réceptions, avec la population bigarrée aussi, qui donnait alors à la ville de saint Marc un aspect d'exotisme cosmopolite. A la fin du xve siècle, Venise, s'il faut on croire Marino Sanudo, dont le chiffre semble un peu exagéré *, aurait compté de
1. Des témoignages plus sérieux donnent 116.000 nabi tants pour 1509 et 131.000 pour 1540.
LA GLOIRE DE VENISE 1 i !
180.000 à 190.000 habitauts. On y rencontrait des grns de toute nationalité et de toute race, des marchands d'Italie, d'Allemagne et de France, des Orientaux de toute couleur et de tout pays, des Juifs et des Grecs, des Dalmates et des Albanais, des Turcs et des Tartares, des esclaves noirs et blancs, toutes les variétés de type, toutes les nuances de costume. On conçoit que l'orientatalisme ait pris naissance dans un tel milieu, et qu'il ait fleuri d'abord dans les tableaux des peintres vénitiens de la fin du xve siècle, d'un Gentile Bellini, qui avait d'ailleurs, en 1479, été envoyé en mission à Constantinople et y avait peint un portrait célèbre de Mahomet II, d'un Carpaccio, si sensible à l'attrait pittoresque des Turcs enturbannés, des musiciens tartares et des Orientales voilées. Préoccupation redoutable des politiques de la fin du xve siècle, le Turc était à la mode dans l'art aussi; et le goût d'orientalisme qui pénétrait la ville des lagunes dit assez quel milieu pittoresque et coloré, original et charmant, elle offrait alors à tous ceux qui la visitaient.
Dans la seconde moitié du xve siècle, Venise était vraiment à l'apogée de sa gloire. Le monde s'accordait à vanter la sagesse de son gouvernement, sa richesse, sa puissance, sa splendeur. Il semblait que, partout où ses intérêts étaient en jeu, sa force fût capable de les faire triompher; il semblait que sa fortune fût assurée à jamais. Depuis mille ans environ que Venise avait pris naissance, progressivement elle s'était élevée au rang d'un des Etats les plus puissants et les mieux organisés que le monde eût connus. Elle ne dépassera pas désormais ce haut degré de prospérité.
Déjà , dans son organisme , se font sentir les germes obscurs de la décadence. La cité de saint Marc pourra bien, au xvie siècle, étonner encore l'univers par le magnifique essor de sa civilisation ; sous cette apparente grandeur , déjà la ruine menace. Et c'est pourquoi le Moyen Age vénitien mérite, — quoi qu'on en puisse penser d'abord, — plus que l'époque de la Renaissance, l'attention de l'historien : c'est alors vraiment que s'est fondée la puissance et épanouie la gloire de Venise.