‹ Venise, une republique patricienneChapitre 17 sur 50 · LA GLOIRE DE VBN1SI · texte numérisé non relu

LA GLOIRE DE VBN1SI

'1 enluminé, relié en albatij au lieu de l'être en parchemin, enrichi de pilastres de porphyre au

lieu «le [lierres précieuses, et tout écrit, ;iu dedans et an dehors, en caractères d'or. • Tel il apparaît au Fond du tableau où, en 1495, le peintre vénitien le Bellini a représenté la place Saint-Marc, sanctuaire «'-tincelant de lumière et d'or, monument incomparable de la richesse et de la gloire de Venise.

Le Palais Ducal. — A côté de Saint-Mire. le palais des doges était le centre politique de la cité. C'est là qu'habitait le chef suprême de la République, c'est là que se rassemblaient les conseils qu'avait créés la constitution vénitienne, Grand Conseil et Sénat, Collège et Conseil des Dix. C'est là qu'étaient enfin les bureaux de la chancellerie ducale, où, sous les ordres du Grand Chan celier, travaillait ce peuple de secrétaires, qui avaient pour rôle de tenir les registres des conseils et de conserver les archives de la République.

Dès le ixe siècle, en même temps que s'élevait le premier Saint-Marc, Agnellus Parteciaco avait bâti un palais pour le doge. Détruite dans l'incendie qui accompagna l'émeute de 976, la résidence ducale fut magnifiquement reconstruite par '-es Orseoli. et derrière ses murailles de forteresse, flanquées de robustes tours, elle abrita des splendeurs qui étonnèrent les contemporains. A la fin du xiir siècle, Sebastiano Ziani agrandit cette demeure et l'embellit; quand Villehardouin vint à Venise au commencement du xuie siècle, le palais des doges lui sembla déjà « moult riche et beau ». C'était doute, comme la plupart des pins anciens édifices

de Venise, une construction de style byzantin, dont une partie, qu'on nommait le palais vieux, subsista jusqu'au commencement du xvc siècle. Mais bientôt le bâtiment sembla insuffisant, surtout après la réforme politique de 1297, et il se transforma peu à peu, au cours du xive et du xve siècle, pour prendre l'aspect qu'il offre aujourd'hui. Dès 1301, on se préoccupait d'agrandir la salle du Grand Conseil, devenue trop exiguë pour rassemblée patricienne; en 1340, on décida même de la reconstruire complètement, et de la placer dans la portion du palais qui donnait sur la lagune. On transforma complètement en conséquence toute cette partie de l'édifice, et durant la seconde moitié du xiv" siècle, on éleva la façade qui regarde la mer, ainsi que celle qui correspond aux sept premières colonnes du portique de la Piazzetta. Le bâtiment nouveau fut édifié dans le style ogival de l'époque, assez fortement modifié par ces influences orientales qui furent en tout temps si puissantes à Venise : la légende en fait honneur — d'ailleurs à tort — à un certain Philippe Calendario, qu'on trouve mêlé à la conspiration de Marino Falier. En tout cas les travaux marchèrent assez lentement. Ce n'est qu'en 1404, comme l'atteste une inscription plaëée à la grande fenêtre à balcon qui s'ouvre sur la lagune que, sous le gouvernement du doge Michel Sténo, cette portion de l'édifice fut achevée complètement ; et ce n'est qu'en 1423, à l'avènement de François Foscari, que le Grand Conseil y tint sa première séance. On entreprit aussitôt après la transformation du reste de la façade donnant sur la Piazzetta: de 1423 à. 1442 elle fut reconstruite, dans le même style gothique que le xiv" siècle avait appliqué au reste

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de l'édifice. Entre cette façade et Saint-Marc, la

belle porte délia Caria, œuvre du sculpteur Giovani luiono et de son fils Barthélémy, compléta magnifiquement [4 439-1443) le monument et donna au palais des doges une entré* digne de lui.

Tout le monde connaît le merveilleux édifice qu'est le Palais ducal à Venise; tout le monde a a. 1 miré l'originalité puissante de la construction, qui, sur le douhie étage de colonnes que forment le portique et la loggia, a placé audacieusoment cette haute muraille où le soir allume des reflets de rose ; tout le monde a dans les yeux les fenêtres élégantes, fleuronnées de clochetons et de statues, qui. sur les tabules monotones, mettent leursplen- , et le crénelage pittoresque qui, à la ligne su péri;.' are du monument, l'achève et le couronne avec tant de grâce décorative. Ce n'est point, ce Palais ducal, comme sont à Florence ou à me les palais de la Seigneurie, 'une robuste et rude forteresse, faite pour résister aux assauts populaires; c'est une œuvre de magnificence, où Y-'nise a pris plaisir à étaler, comme à Saint-Marc, sa richesse, sa puissance et son luxe, où tout a été mis en œuvre pour attester et exalter la grandeur delà République. Sur les chapiteaux qui surmontent les colonnes tournées vers la lagune, des ipteurs ingénieux ont représenté toute une encyclopédie de sujets antiques et profanes, toute une oration symbolique de la prospérité et de la gloire de la ville. Ce sont les vertus et les vices; st la justice, avec les exemples fameux qu'en donnèrent les Solon ou les Trajan; ce sont les métiers et les arts, et les fruits merveilleux que le commerce rapport*:'!' des pays d'outre-mer, et

nations exotiques, Grecs et Turcs, Persans, Egyptiens et Tartares, avec lesquelles trafiquaient les vaisseaux de Venise. Aux piliers d'angle de la façade, c'est l'Ivresse de Noé et le groupe d'Adam et Eve, auxquels fait pendant, à l'angle voisin de la porte délia Carta, la belle composition du Jugement de Salomon. C'est la justice encore, dont la statue couronne la haute fenêtre ouverte sur là Piazzetta; et à la porte délia Carta, ciselée comme une orfèvrerie et tout étincelante jadis de peintures et d'or, pieusement le doge François Foscari, en costume magnifique, s'agenouille devant le grand lion ailé, image glorieuse de la force de Venise.

L'incendie qui, le 14 septembre 1483, endommagea partiellement le Palais ducal, acheva de lui donner, à l'extérieur, l'aspect qu'il offre aujourd'hui. C'est à ce moment qu'Antonio Rizzo construisit la belle façade qui orne l'un des côtés de la grande cour du palais. Mais, auparavant déjà, on avait décoré magnifiquement l'intérieurde l'édifice. Dans la salle du Grand Conseil, Guariento de Padoue avait, en 1365, peint dans une vaste fresque récemment retrouvée le Couronnement de la Vierge dans le Paradis et représenté, au-dessous de la série des portraits des doges, les glorieux épisodes de la paix jadis ménagée par Venise entre le pape et l'empereur. Au commencement du xve siècle, Gentile da Fabriano et Pisanello avaient été chargés à leur tour de décorer de fresques la plus belle des salles du palais des doges; et dès ce moment, la salle du Grand Conseil, avec son haut plafond constellé d'étoiles d'or, avec la splendeur des peintures qui l'ornaient, apparaissait aux Vénitiens comme « l'honneur de la Seigneurie » (honor

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dominii nostri), comme « un très rare et merveilleux joyau » [jocale smgularissimum et dignissimum). Elle devait, à la fin du xv8 siècle, être l'objet d'une nouvelle restauration. En 1474, le Sénat décida de remplacer les fresques, déjà ruinées, qui la décoraient, et en confia le soin aux plus illustres maîtres de Venise, aux deux Beliini, aux Vivarini, a Carpaccio. Pendant trente années, ils couvrirent de leurs œuvres les murailles de la salle du Grand Conseil, et si rien ne reste plus de cette décoration, détruite dans le grand incendie du 20 décembre 1577, le souvenir des sujets qu'elle représentait mérite d'être retenu. C'était l'histoire, si glorieuse pour la République, de Frédéric Barberousse et d'Alexandre III; c'étaient les victoires navales qui

Qt fait sa grandeur sur la mer; c'était en un mot tout ce qui contribuait à faire du palais des

- l'emblème magnifique de la puissance de Venise.

La ville au XIVe siècle. Eglises et palais. — Aussi bien, par tous ses monuments, Venise devenait chaque jour davantage ce que Commynes appellera justement « la plus triomphante cité que jamais j'aie vue ».

De bonne heure, dès le xie siècle, on avait commencé à substituer aux primitives maisons de boi-* des constructions en pierre ; pour en porter les iondations, il avait d'abord fallu multiplier et disposer avec un art plus savant les pilotis qui, depuis l'origine, soutenaient la cité des lagunes. A. travers la couche de vase, dans la terre solide, rendue souvent plus compacte encore par des apports de bois et de pierre, on enfonça la forêt

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de pieux robustes, que recouvrit un treillage de bois ; et, sur ce support, posèrent les fondations des murailles. Plus tard, à partir du xive siècle, on fit mieux encore. Ce ne fut plus seulement sous les murs, mais sous toute la surface que devait occuper l'édifice, que les pilotis furent plantés; ainsi, le bâtiment reposait tout entier sur une vaste plate-forme, où les pesées mieux réparties faisaient le terrain plus capable de résistance. Et sur ces bases éprouvées, les Vénitiens purent construire, au milieu des eaux, aussi sûrement que sur la terre ferme.

Dès le xme siècle, Venise était une très belle ville, qui séduisait les voyageurs par l'originalité imprévue et surprenante de sa structure. Un écrivain de ce temps déclare que, « dans le monde entier, il n'existe rien de semblable à Venise ». Il ajoute, émerveillé : « Pour pavé, elle a !a mer, pour toit le ciel, pour murailles le courant des eaux ». Dès ce moment, la place Saint-Marc, avec l'église qui en occupait le fond, le campanile, servant de phare, qui la dominait, était, au dire de Martino da Canale, « la plus belle place qui soit en tout le monde », ce que Pétrarque répétait cent ans plus tard, quand, avec une admiration égale, il écrivait : « Je ne sais pas si l'univers en contient une semblable ». Sur la Piazzetta voisine, se dressaient, depuis le xn* siècle, les deux colonnes rapportées d'Orient, qui porteront plus tard le lion ailé et saint Théodore. Depuis 1178, un pont de bois, construite Rialto, mettait en communication les deux rives du Grand Canal, près de l'endroit où se tenait le plus important marché de la cité. Et, sans doute, à l'exception de la Merceria, les rues

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de la ville, non pavées, ressemblaient souvent encore à des fondrières assez malpropres, où les pores, suis l'égide protectrice de saint' Antoine, ps en liber;'', « cause de laideur et de danger pour la cité ». comme dit un document. 11 te, dans l'intérieur de la ville, de grands espaces demeuraient vides, couverts de prairies, de vignobles, de vergers^ de bouquets es. Et par ailleurs encore, cette Venise du xiv' siècle montrait de- aspects qui surprennent quand on songe à la Venise d'aujourd'hui. Les chevaux, en particulier, étaient nombreux dans la ville des L e Lorenzo Celso était grand amateur de cavalcades somptueuses ; les écuries du doge Michel Sténo passaient pour les plus belles de l'Italie ; et pour éviter les accidents, un décret de 1392 dut interdire de passer à cheval dans la Merceria, et obligea les cavaliers à garnir de sonnettes leurs montures. Mais, dès ce moment, le gouvernement veillait attentivement à prendre certaines mesures de propreté et d'hygiène, et travaillait activement à l'embellissement de la cité. Les chefs des grandes familles aristocratiques n'étaient pas, de leur côté, moins empressés à accroitre la splendeur de la ville par la construction d'habitations somptueuses. En 1367, on comptait plus de deux cents palais patriciens, dont la râleur était estimée à près, de trois millions de lucats.

Pas plus que le Palais des doges, les palai nobles vénitiens n'étaient des citadelles. Dans i:ne ville qui ne connut qu'exceptionnellement les discordes civiles, les patriciens ne sentaient point le besoin de se retrancher dans des forteresses. Sur

le miroir changeant des canaux de Venise, leurs maisons s'ouvraient librement: le seul souci qui y apparût était celui d'étaler magnifiquement une richesse sans cesse accrue par les bénéfices du commerce de mer, et de contribuer par un luxe éclatant à la gloire de la cité.

Rien n'égale en somptueuse élégance la façade des palais de Venise. Au rez-de-chaussée, un large portique occupe le centre de l'édifice, et donne accès à la cour intérieure, au milieu de laquelle est placé d'ordinaire un puits à la margelle délicatement sculptée ; au-dessus, se disposent un ou deux étages de loggias ajourées, d'où la vue, à travers les colonnades aux fines arcatures, s'étend sur l'infini des eaux ; sur les côtés, les appartements prennent place, largement éclairés par de nombreuses fenêtres. Tout est luxe et lumière, élégance et beauté. Dès le xiie et le xm° siècle, le type architectural se constitue : les arcades étroites au cintre surbaissé se couvrent d'une décoration où les influences orientales se mêlent à la gravité du style roman ; ce sont des bandes d'ornement, des rosaces, des sculptures méplates, telles que les aimait l'art byzantin ou arabe. Telles apparaissent, groupées aux alentours du Rialto, dans le quartier alors le plus riche et le plus commerçant de Venise, les constructions privées les plus anciennes que la ville ait gardées, les palais Lorédan et Dandolo- Farsetti, l'antique Fondaco dei Turchi, malheureusement gâté un peu par une restauration discutable, le palais Falier au quartier des Saints- Apôtres, et, sur le Grand Canal, l'étroite maison à laquelle la tradition attache souvenir glorieux du doge Henri Dandolo. Avec xive et lexv9 siècle,

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ne fait que - re: l'arl gothiqua

prend à Venise un aspect particulier, où le flamboiement «les architectures se rehausse de la

polychromie chère à l'Orient. Quand, en 1421, lo patricien Ifarino Contarini commanda à une pléiade d'artistes renommés le délicieux édifice qu'on appelle la Cà d'Oro. il ne voulut pas seulement, sur la façade de marbre, mettre l'élégance des colonnades aux arcades finement ciselées, des créneaux en forme de pal mettes, des fenêtres à l'arcalure arabe ; il voulut que sa maison brillât dc9 plus radieuses couleurs. 11 fit peindre les corniches en bleu d'outremer, les entrelacs de pampres en blanc sur fond noir; il lit dorer les arcades et le Feuillage des chapiteaux, les lions et les écussons en 1 i34. la « maison d'or » achevée éclatait, aux rives du Grand Canal, d'une splendeur merveilleuse. A coté d'elle, vingt habitations offraient une magnificence presque égalé : le palais Contarini- Fasan, avec la fine broderie de ses balcons de pierre, les palais Pisani ou Foscari, bien d'autres encore, tous datant de la première moitié du xv' siècle, faisaient du Grand Can-il une avenue unique et merveilleuse, « la plus belle rue, comme dit Commynes, que je crois qui soit en tout le monde ».

Les églises, vers le même temps, le cédaient à peine en splendeur aux palais. Dans la première moitié du xme siècle, s'élevaient, pour les Dominicain^ l'église des saints Jean et Paul et, pour les Franciscains, celle de Santa Maria Gloriosa dei Prari. Toutes deux, d'un gothique plus sévère que celui des habitations privées, étaient construites en briques, avec des encadrements de pierre ;

toutes deux, qui ne furent achevées qu'au courant du xive siècle, offrent les meilleurs exemples du tour original que prit l'art gothique en pénétrant dans la ville des lagunes.

La ville au XVe siècle. — Aussi, au xve siècle, Venise était-elle une des merveilles de l'Italie, et tous les voyageurs qui la visitaient en rapportaient une même impression de luxe, de prospérité et de magnificence. Le marchand florentin, qui y vint en 1427, n'a point, dans le poème où il en décrit les splendeurs, de termes assez enthousiastes pour louer sa beauté. Sur la place Saint-Marc, devant la basilique et le palais des doges, il est comme ravi en extase : il admire l'élégance des édifices, le luxe des boutiques, l'air confortable des osterie, « dignes de recevoir des ambassadeurs » ; il admire, dans la Merceria, les riches étalages, où chatoient les soies et les velours, où étincellent les brocarts d'or et les orfèvreries. Près du pont du Rialto, il admire le grand marché, toujours plein d'une foule affairée, où se vendent les fruits, les poissons, les poulets, les oies grasses, et, dans les rues voisines, les boutiques des cordiers, des boulangers, des bouchers, des brodeurs, des drapiers, des joailliers; et partout il demeure émerveillé de la prodigieuse activité de la ville, du bon arrangement des magasins, de l'ordre qui règne à la douane, de tout ce qui faisait enfin la grandeur économique de Venise.

Vers le milieu du xve siècle, l'humaniste iEneas Sylvius Piccolomini, le futur pape Pie II, n'était pas moins ébloui de l'aspect de la cité de saint Marc. Elle lui semblait une ville « unique et admi-

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rable, le plus noble marché qu'il y ait au monde », une ville « toute de marbre, où les maisons des patriciens sont presque toutes recouvertes de marbre et d'or. » Un autre voyageur déclarait que les habitations des nobles étaient «« moins des maisons particulières que des palais de princes et de rois. » L'écrivain byzantin qui a raconté, en témoin oculaire, la réception faite en 1438 par les Vénitiens à l'empereur grec Jean VIII, n'a point assez d'éloges pour « cette brillante et grande Venise, ville vraiment admirable, la [tins admirable des cités, par sa richesse, sa variété, sa splendeur, ville bariolée et multicolore, et digne de louanges infinies, ville enfin sage entre toutes, et qu'on pourrait justement appeler une seconde Terre promise. » Il décrit les pompes de l'accueil, les splendeurs du Bucenlaure, tout tendu de pourpre et d'or, les quadrirèmes pavoisées, résonnant du bruit des musiques et du son des trompettes, la galère destinée à l'empereur, avec ses rameurs aux riches habits brodés de feuillages d'or, ses drapeaux, ses écussons et ses figures allégoriques, où le lion de la République s'associait à l'aigle impériale. Il décrit Saint-Marc merveilleux, le palais magnifique, les maisons patriciennes, « belles entre les plus belles », et il conclut ainsi : « Ceax qui n'ont point vu ces merveilles n'y pourront croire; ceux qui les ont vues restent impuissants à dire la beauté de la cité, l'élégance des hommes, la retenue des femmes, le concours du peuple, plein d'allégresse pour saluer l'entrée de l'empereur. » Et lorsque, enfin, en 1494, Philippe de Commynes, ambassadeur pour le roi de France, vint à soh tour à Venice, si peu sensible que ce politique fût

d'ordinaire aux choses d'art, lui aussi fut absolument ébloui du spectacle que lui offrait la ville des lagunes. « Ils me menèrent, écrit-il, au long de la grand'rue qu'ils appellent le Canal Grand : et est bien large (les galées y passent au travers, et y ai vu navires de quatre cents tonneaux et plus, près des maisons), et est la plus belle rue que je crois qui soit en tout le monde, et la mieux maisonnée, et va le long de la ville. Les maisons sont fort grandes et hautes, et de bonne pierre les anciennes, et toutes peintes; les autres, faites depuis cent ans, toutes ont le devant de marbre blanc, qui leur vient d'Istrie, à cent milles de là, et encore mainte grande pièce de porphyre et de serpentine sur le devant. Au dedans, ont, pour le moins en la plupart, deux chambres qui ont les plafonds dorés, riches manteaux de cheminées de marbre taillé, les chalis des lits dorés, et les ostevents peints et dorés, et fort bien meublés dedans. Elle est la plus triomphante cité que jamais j'ai vue. » Lui aussi n'a point assez d'admiration pour « le beau et riche palais des doges, tout de marbre bien taillé, et le bord des pierres doré de la largeur d'un pouce », pour « la belle et riche chapelle de Saint-Marc, toute faite de mosaïques en tous endroits », et pour les richesses incomparables de son trésor, pour l'Arsenal enfin, « qui est, dit Commynes, la plus belle chose qui soit en tout le demeurant du monde au jour d'huy ».

Le Vénitien Marino Sanudo, dans sa Petite Chronique, écrite en 1493, renchérit encore sur ces témoignages d'admiration. Lui aussi vante la richesse des boutiques de la Merceria, « où l'on trouve à acheter tout ce qui existe et que l'on peut

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souhaiter ». le pont du Riallo, tout bordé de magasins, le marché de San Polo, qui, dans n'importa quelle ville, semblerait une merveille, et qu'à peine on remarque à Venise, l'île du Rialto, qui est « le plus riche endroit du monde », les banques où assent des sommes d'argent prodigieuses, les magasins regorgeant de marchandises, que les galères de Venise portent dans le monde entier, ta richesse singulière de la ville de saint Marc. m Quoique sur ce sol rien ne pousse, dit Sanudo, on y trouve en abondance tout ce qu'on désire; et cela vient de ce que tout le monde y a de l'argent. »

La Seigneurie aussi bien veillait fort attentivement à tout ce qui pouvait contribuer à la beauté et au hou état de la cité. De bonne heure, on >nna que. dans les rues étroites ou mal sûres, des fanaux seraient allumés la nuit, aux frais de l'Etat Des travaux importants furent entrepris pour fournir à la ville de l'eau potable, des mesures prises pour approfondir ou combler les canaux, pour interdire le dépôt des ordures dans les rues, pour éloigner des habitations les industries contraires à l'hygiène. Les signori di notte, chargés de la police, avaient pour fonctions de veiller à l'exécution de ces prescriptions, et le capitulaire qui détermine leurs attributions est plein de détails pittoresques. Défense est faite, dans les textes, de goudronner des pilotis ou de faire bouillir du poisson le long du quai des Esclavons, afin de ne point déshonorer l'un des plus beaux quartiers de la ville; défense de jeter des immondices dans les canaux; défense aux lépreux et autres malades atteints « d'infirmités abominables », de s'installer

à l'entrée des ponts et à la porte des églises. Pareillement, le gouvernement se préoccupait d'assurer l'approvisionnement de la ville : les ufficiali al frumento, institués en 1276, avaient pour charge d'accumuler dans les magasins publics d'amples quantités de blé et de légumes secs, et le prix de vente des objets de consommation était officiellement fixé. L'exportation du blé et du fourrage était sévèrement interdite, la fabrication et la vente du pain soumises à des règles minutieuses. Mais, plus encore, le gouvernement vénitien prenait soin de conserver à Venise la situation privilégiée qu'elle devait à sa lagune, et de lui assurer la constante protection de ces eaux qui, selon l'expression d'un décret du xvie siècle, étaient « les saintes murailles de la patrie » (sanctos muros pairise). On s'appliqua donc à détourner de la lagune les embouchures des fleuves dont les apports pouvaient la combler, à renforcer du côté de la mer le rempart que formaient les lidi, à ne point laisser s'ensabler les porti qui ouvraient sur la libre Adriatique. Au xve siècle, comme aujourd'hui, les passes principales étaient celles de Saint Erasme, du Lido, de Malamocco et de Chioggia. Et grâce à cette constante sollicitude, qui n'abandonnait rien au hasard, Venise gardait son caractère original, et demeurait, en même temps qu'une ville unique au monde, l'une des plus riches, des plus somptueuses, des plus belles qu'il y eût au xve siècle.

Les aspects de Venise. — Les peintres vénitiens de la fin du xvc siècle, dont l'art ajoute une parure aux autres gloires de la cité, les Bellini, les Car-

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