LA VIE ET L'AMI VÉNITIENNES
peintures, d'éeussonfl et d'étendards, toute éblouissante de la splendeur des armes, de l'éclat des costumes et de la beauté des chevaux, bans la u-dessus du grand portail de Saint- Mare, le doge prenait place avec sa compagnie, et la magnificence du spectacle attirait des spectateurs innombrables. Pétrarque nous a conservé lYt'iiir somptueux de la fête qui fut donnée M 1364 et où le roi de Chypre Pierre II, alors l'hôte de la République, rompit une lance brillamment; en 1413, à l'occasion de l'élection du doge Thomas Mocenigo, le tournoi ne fut pas moins beau, et pus de soixante mille personnes y assistèrent.
! • a Vénitiens étaient un peuple très pieux, au moins si l'on s'en tient aux manifestations extérieures d»' la religion : « C'est la cité, dit Commynes, où le service de Dieu est le plus solennellement fait, et encore qu'il y peut bien avoir d'autres fautes, si crois-je que Dieu les a en aide pour la révérence qu'ils portent au service de l'Eglise. » Il est certain que les fêtes religieuses étaient, à Venise, nombreuses et splendides. Les fêtes en l'honneur de la Vierge étaient célébrées avec une pompe particulière, et pareillement les quatre fêtes de saint Marc, qui commémoraient la' passion de l'apôtre, la translation de ses reliques d'Alexandrie à Venise, son apparition merveilleuse au xie siècle et la consécration de la basilique élevée à sa gloire. Saint Etienne et saint Jean, saint Laurent et saint Michel, saint Martin et saint Nicolas se partageaient, après l'Evangéliste, la dévotion des Vénitiens, et le tableau fameux de Genlile Bellini montre suffisamment la magnificence des procès-
148 DNE RÉPUBLIQCF PATRICIENNE : VENISE
sions qui, aux jours de fête, déroulaient leur pompeux cortège sur la place Saint-Marc.
D'autres fêles, celles-là plus caractéristiques encore de l'esprit 'vénitien, rappelaient les triomphes de la République et les journées les plus glorieuses de son histoire. C'était, le 1er février, la fête délie Marie, dont Commynes encore a recueilli le souvenir, et où l'on commémorait la reprise des fiancées vénitiennes enlevées, au cours du xe siècle, dans la cathédrale de Saint-Pierre in Castello, par les pirates d'istrie. Ce jour-là, douze jeunes filles patriciennes, choisies parmi les plus belles de la ville, s'en allaient, magnifiquement vêtues et couronnées d'or, à la cathédrale d'abord et ensuite à Saint-Marc, où on célébrait une messe solennelle; puis, escortant le doge, elles parcouraient le grand canal, et se rendaient à Santa Maria Formosa, où avait lieu une autre cérémonie, en l'honneur des habitants de cette , paroisse, à qui la tradition attribuait un rôle important dans la victoire remportée. Jusqu'en 1379, la fête subsista; les malheurs de la guerre de Chioggia la firent alors interrompre; et, seule, l'habitude s'en conserva, pour le doge, jusqu'à la fin de la République, d'aller recevoir annuellement, des mains du curé de l'église, les chapeaux de paille dorée et le vin de Malvoisie, que lui offraient les habitants du quartier de Santa Maria Formosa.
Le jour de l'Ascension rappelait de plus mémorables triomphes. C'était à cette date que iadis Pierre II Orseolo avait quitté Venise pour conquérir la Dalmatie; c'était à cette date que, plus tard, d'après la légende, les galères vénitiennes avaient
LA VIS et l'ave vénitiennes 149
défait la flotte de Frédéric Barberousse, et qu'Alexandre III avait, en récompense, accordé à la République l'empire de l'Adriatique. En mémoire de ces grands événements, chaque année, à partir du xnr* siècle, le doge célébrait en grande pompe son mariage symbolique avec la mer. Monté sur le Bucentaure, il se rendait, dans son somptueux costume de pourpre et d'or, jusqu'à la passe du Lido, et là, jetant son anneau d'or dans les flots, il prononçait la formule solennelle : « Nous t'épousons, ô mer, en signe de véritable et perpétuelle domination ». Puis on chantait la messe, et la fête s'achevait, le soir, par un somptueux banquet au palais.
Le jeudi saint, on fêtait la victoire remportée au xne siècle sur le patriarche d'Aquilée. Depuis lors, le prélat envoyait, chaque année, ce jour-là, comme tribut, à Venise, douze gros pains et douze porcs gras. En grande pompe, sur la place Saint-Marc, parmi les feux d'artifice et les acclamations du populaire, on égorgeait ces animaux, land.s que, dans le Palais ducal, le doge et ses constillers abattaient, avec une masse de fer, de petits châteaux de bois symbolisant les forteresses du Frioul.
De même on célébrait le souvenir de la conquête de Cbnstantinople et le jour de Saint-Vit, où avait été écrasée la sédition de Bajamonte Tiepolo, et celji de Saint-Isidore, où avait été condamné Marin» Falier. L'élection du doge était l'occasion d'autns festivités, banquets, processions sur la place, offices solennels dans la basilique, divertissements populaires. Venise ne lais.-ait échapper nulle occasion d'exalter sa gloire, sa richesse, sa
puissance : elle se plaisait surtout à en éblouir les princes et les rois qui la visitaient en foule au xive et au XVe siècle. Au roi de Chypre, venu en 1362, succédait, en 1367, l'empereur Charles IV; puis c'étaient des princes italiens, les souverains de Milan, de Mantoue, de Ferrare, les archiducs d'Autriche, les ducs de Bourgogne, les empereurs de Constantinople Manuel II (1403) ou Jean VIII (1437); c'étaient le fils du roi de Portugal et le fils du roi d'Aragon, l'archevêque de Westminster et le duc de Bavière, l'empereur Frédéric III, qui venait à deux reprises (1452 et 1468), bien d'autres encore. Pour recevoir ces hôtes dont s'illustrait sa gloire, la République n'avait pas assez de splendeurs, et tous repartaient émerveillés de la beauté des costumes, de la magnificence des joyaux, de l'incomparable puissance de la ville de saint Marc. Venise, dès cette époque, était l'auberge des rois.
Et, dès ce moment aussi, une autre fête mettait, pour des semaines, la cité en liesse : c'était le fameux carnaval de Venise. Dès le xni* siècle, l'usage apparaît de se masquer à certains jours de fête, et une loi de 1339 défend les travestissements déshonnètes et interdit d'entrer avec le mcsque dans les églises et les monastères de femmes, où, à la faveur du déguisement, se disaient et se commettaient force indécences. Mais ces réserves mêmes montrent qu'à certains jours le masque était permis, et l'usage en était, au xve siède, si général, que les fabricants de masques fondaient, dans la grande corporation des peintres, un groupe séparé.
On voit, dans les tableaux où Carpaccio i peiut
LA VIE IT l'\ME u'mTIBNNES 15i
la légende de sainte Ursule, des jeunes gens élégants, aux chausses étroites brodées d'argent et d'i>r, aux pourpoints magnifiques, et dont une toque rouge couvre les longs cheveux flottants. Ce sont les compngnons de la Calza, (leur de la jeunesse et de l'élégance vénitiennes, dont les corporations, désignées de noms divers, avaient, en quelque manière, la charge officielle d'organiser les fêtes publiques. Ils s'en acquittaient avec un art délicat et fastueux ; et c'était une manière encore, en rehaussant de splendeur le merveilleux décor de Venise, de contribuer au prestige et à la gloire do la cité.
La vie privée et les mœurs. — On imagine que le luxe des particuliers ne le cédait point au luxe public. A la magnificence des appartements, où parfois la décoration d'une seule pièce valait, au témoignage d'un voyageur milanais, plus de 11.000 ducats d'or, correspondait la richesse des toilettes féminines, par où les patriciennes de Venise semblaient comparables à la duchesse de Milan ou à la reine de France. Sans doute, eu des temps très anciens, on avait rencontré à Venise des femmes d'humeur austère et grave, comme cette dogaresse Félicité Michieli, dont l'épitaphe, au nirthex de Saint-Marc, rapporte qu'elle était pieuse et bienfaisante, gracieuse en son langage, modeste et sans ostentation, et que la beauté de son àme transparaissait dans la douceur de son visage. Mais, depuis le xne siècle, les mœurs avaient changé. Les patriciennes de Venise jugeaient qu'étaler leurs parures était un hommage rendu à la noblesse de leurs familles et à la gloire de la
cité. Et elles n'hésitaient point à s'adresser au pape lui-même (des suppliques curieuses du xve siècle l'attestent), afin qu'il les autorisât, malgré la défense du patriarche, à porter leurs bijoux et leurs pierreries, « pour l'honneur de leurs maisons, comme dit le texte, autant que pour le soin de leur propre beauté ».
Dans la Venise du xiv* et du xve siècle, la femme tenait une très grande place, et la loi avait fort à faire, autant pour refréner un peu le luxe de sa toilette que pour lui assurer une suffisante protection. Dans cette ville riche, élégante et mondaine, pleine d'esclaves aux mœurs faciles et de courtisanes innombrables (omnino sunt necessarids in terra ista, dit un décret de 1360), la corruption était grande et le sens moral assez médiocre. « Beaucoup de choses honteuses et déshonnêtes, dit un acte du Grand Conseil de 1315, se commettent sur la place Saint-Marc, sous le portique et dans l'église même». Les plus grands donnaient l'exemple, et, malgré les sévérités de la justice, ils trouvaient sans cesse des imitateurs. Escalades de balcons, enlèvements, violences, familiarités publiques et choquantes, mariages irréguliers, formaient le train ordinaire de la vie vénitienne. L'amour était un puissant dieu, dont les gens les plus graves n'évitaient point les coups : témoin l'aventure qui, au grand scandale des contemporains, jeta le doge André Dandolo aux pieds de la belle Isabelle Fieschi. Philtres, conjurations magiques, pratiques de sorcellerie pour se faire aimer, étaient à Venise choses de courant usage. Et la ville en gardait, par toute l'Italie, assez fâcheuse réputation. Les poètes satiriques raillaient volontiers la com-
LA VIE ET I.UIl \ I:\1TIEMNES 153
plaisance des femmes de Venise, « plus avides, dit un auteur du xrv* siècle, de chair fraîche que de
pain », et la cité de saint Marc semblait une ville ■ pleine d'embûches », la senline de toutes les richesses et de toutes les corruptions.
V rse payait ainsi la rançon inévitable de sa tnomique et du contact où son commerce la mettait avec toutes les races de l'univers. Elle avait, à bien d'autres égards encore, assez mauvaise renommée. Dès le xiue siècle, Fra Salimbene écrivait des Vénitiens : *< Ce sont des hommes s, obstinés et superstitieux, et ils voudraient, s'ils le pouvaient, subjuguer le monde entier. Ils traitent rudement les marchands qui viennent chez eux. leur vendant très cher ce qu'ils achètent, et percevant, en outre, sur les mêmes personnes, sur les divers points de leur territoire, des droits de passage fort lourds ». Jean Villani, au xive siècle, ne les traitait pas mieux, et les nommait « une race perfide, issue du sang d'Anténor, qui trahit Troie sa patrie ». Boccace déclarait Venise « l'asile de toute mauvaiseté », et lui reprochait son ambition, son orgueil, sa tyrannie. Sans doute, d'autres la jugeaient mieux, et Pétrarque affirmait « qu'il n'existait point d'endroit où un ami de la tranquillité et de la vertu pût se plaire davantage qu'en cette très noble Venise ». Au total, les ambitions économiques et politiques des Vénitiens leur valaient, non sans raison, des critiques as3e« rudes. Pourtant, un fonds sérieux de qualités viriles recommandait l'âme vénitienne, et lui donnait une singulière beauté.
L'âme vénitienne. — Dans la commission que le Sénat rédigea en 1374 pour tracer au baile de Gonstantinople la conduite qu'il aurait à tenir, on lit un mot caractéristique : l'ambassadeur devra, en toute circonstance, « agir pour le profit et l'honneur de Venise » (ad proficuum et honorem Veneciarum). La même formule se retrouve dans le serment que tout fonctionnaire de la République prêtait avant d'aller prendre possession de son poste ou de son commandement ; et elle résume assez exactement le devoir proposé à l'activité économique, à la conduite politique, à la vie de tout citoyen vénitien. Gomme en une devise significative, le double aspect de l'âme vénitienne apparaît dans ces quelques mots : âpre souci des intérêts matériels, de la grandeur politique de la cité, et, plus encore, supérieur à tout le reste, ardent et patriotique souci de sa grandeur morale et de sa gloire.
Le souci de commerce. — Cher tout Vénitien, une préoccupation d'abord apparaît, essentielle, primordiale : celle des intérêts du commerce de la République. Pour étendre le champ d'action de ce commerce, pour accroître l'empire colonial de la ville, pour gagner de l'argent et créer de la richesse, jamais un Vénitien n'éprouva grands scrupules de conscience. Peu lui importait, s'il y avait profit à en tirer, de trafiquer avec les musulmans, fût-ce en trahissant la chrétienté ; peu lui importait de porter aux infidèles des matières
LA VIE ET l'\ME VÉNITIENNES 155
prohibées ou de faire la traite des esclaves, si ce commerce était rémunérateur. Pour s'ouvrir des marchés nouveaux, pour les défendre contre leurs concurrents, les Vénitiens déployaient une àpreté prodigieuse : et tous les moyens leur étaient bons, brutalités, violences, contre ceux qui tentaient de !nur résister.
Un exemple remarquable de la façon dont le -ouei des intérêts de Venise dominait toute autre considération dans des âmes vénitiennes, et dans les plus pieuses même, apparaît dans le livre de Marino Sanudo le vieux, intitulé : Sécréta fidclium crucis. Au xiv* siècle, l'idée de la croisade n'avait point cessé de préoccuper le monde chrétien, et
- publicisles de l'époque s'efforçaient de trouver les solutions à ce difficile problème. Celle de Sanudo est particulièrement digne d'attention par le soin qu'elle apporte de concilier les intérêts de ce monde et de l'autre, et tout en poursuivant la délivrance du Saint-Sépulcre, d'assurer à Venise le contrôle du commerce de l'Inde et de la Chine. Que propose, en effet, ce Vénitien? L'Egypte, à ses yeux, apparaît justement comme le centre vivant de l'Islam. La conquérir par les armes serait assurémont le parti le plus avantageux pour Venise; mail l'entreprise est difficile, ou plutôt irréalisable. Du moins, peut-on ruiner sa puissance en détournant vers d'autres régions, la Syrie et la Grèce, le commerce d'Orient dont elle tire sa richesse; et Sanudo conseille, à cet effet, tout un système de droiLs prohibitifs et un blocus — d'allure toute napoléonienne— etqui fait penser au blocus continental. Et c'est une chose significative et caractéristique, de voi "itien, grand marchand et homme
156 UNE BÉPUBLIQL'E PATBICIENNE : VENISE
d'Etat tout ensemble, résoudre par des moyens tout économiques le plus délicat des problèmes religieux.
Ainsi le souci des affaires particulières, l'âpreté commerciale de l'individu se confondent en toutes circonstances avec l'intérêt supérieur de l'Etat et s'y subordonnent. Et c'est un trait à retenir, que Ton retrouve dans toutes les manifestations du caractère vénitien : la subordination volontaire des intérêts particuliers au service et à la grandeur de la République.
Le souci des choses religieuses. — Il est intéressant de rechercher comment, dans une âme vénitienne, ces sentiments s'accommodent avec d'autres devoirs, dont l'obligation était singulièrement forte chez des hommes du Moyen Age, les devoirs de la piété et de la religion. Les Vénitiens, on le sait, étaient pieux. Il suffit, pour comprendre à quelle profondeur l'émotion religieuse pouvait, chez eux, emplir certaines âmes, de regarder les madones adorables et tendres, qu'a peintes un Giovanni Bellini. Mais leur piété était pratique aussi : on y sent toujours comme une arrière-pensée utilitaire, l'idée qu'un capital religieux est, pour un Etat, une force, au moins autant qu'un capital matériel. Un des grands soucis des Vénitiens fut toujours de conquérir, pour la cité, des reliques saintes, depuis celles de saint Marc jusqu'à tant d'autres qu'ils acquirent ou volèrent au cours du xne et du xme siècle. Il faut lire, dans les récits qui racontent la translation des corps sacrés, les sollicitations, d'une habileté naïve, par lesquelles on s'efforce de séduire le saint pour l'attirer à