‹ Venise, une republique patricienneChapitre 21 sur 50 · LA VIE ET L'AMI VÉNITIENNES · texte numérisé non relu

LA VIE ET L'AMI VÉNITIENNES

3e. A saint Nicolas de Myra, les fidèles déclarent dévotement, au moment d'enlever ses restes vénérés : •< Venise, la fille, t'invite; elle brûle de te voir, saint père Nicolas, » A suint Isidore on représente qu'il trouvera, en venant dans la ville

Lrunes. la plus auguste compagnie, saint Marc et saint Etienne, saint Hermagoras et saint Nicolas. Kt l'auteur de la translation de saint Nicolas, félicitant sa patrie d'avoir su s'assurer tout ensemble le patronage de saint Marc, défenseur dans la bataille, et de sain! Nicolas, protecteur dans la tem-

ajoute ces mots caractéristiques : « Tu as conquis l'un de ces saints, Venise, par une ingé-

■ tromperie, l'autre par un coup de force ouverte. Et pourtant il n'y a là ni tromperie ni vol, car ce n'est point une intention mauvaise qui a guidé tes actes, mais le respect des saints et le zèle de la religion ». Pour un Vénitien, la fin justifiait les moyens, dans les choses de la piété même, pourvu que cette fin fût l'intérêt et la grandeur de la cité.

arément la dévotion aux reliques était chose générale au Moyen Age et elle ne vaudrait point d'être notée, si elle n'avait pris à Venise un tour

particulier. Non seulement c'est faire œuvre pie d'enrichir la cité de quelque sainte dépouille; mais l'orgueil vénitien se plaît à imaginer que les saints éprouvent un plaisir spécial à être, même par violence, transportés dans la ville de saint Marc. Le récit que fait, dans sa chronique, le doge André Dandolo de l'invention du corps de saint Tarasios est à cet égard tout à fait remarquable. Dans un pays d'Orient, au cours d'une relâche. trois marins vénitiens entrent dans une église, et

Fan d'eux entend watt voix : • Entére d'ici ce corps saint et emporte-le arec toi ». I/bomme prie, pue cherche; et près 4e fantel, 3 aperçoit cne icône

et, derrière r étoffe, 3 découvre une pièce ci les ;- .. :. -.-- • : •;:-•. ï:;:-.^- *-. -: :-• .»:.-;*<. .*. -~ " -. -. .- i . ;- . :* .. r-.vi..* :- : •■; ',-.• .corps sacré ; et celui-ci, dît la tirade, à l'appel

'.--. i :.;.-,.: ;.'•'- ..: ■■-.■:■-. -; ■:-.-.::: ~. ::.~ «a être rivant et dire à son ravisseur : « Enlèveasoi : je sais toat prêt à venir arec toi ». Et les

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ûsteire, n'est pas

à Venise, de servir les intérêts de TEtat- Les

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louables. si une piété étrangement raison-

nable, qui 08 verse ai dans les excès du mysticisme, ai dans ceux de la superstition. Lorsque, au xiv' siècle, sévirent dans l'Occident chrétien les processions des flagellants, résolument le gouvernement il»* la République les défendit à V< et on raconte qu'en 1390, on serviteur dei avant rencontré un de ers cortèges interdits, ne

se lit point scrupule d'arracher le CTUCifis des

mains de celui qui le portait et de le jeter par terre brutalement. Et loin de le blâmer, la Seigneurie bannit les chefs du mouvement. Pareillement, en

, pendant la guerre de Chioggia, la Hépub appela \ à prendre les armes comme

itres citoy< us et «* 1 1 1* exila ceux qui refus rvir. I : qu'à Veniso l'Etat proclamai I hardiment sa Bur l'Eglise et entendait lui imposer son autorité.

Venise el L'Eglise. — Dès les premiers temps de i.i République, l< doge intervenait, <mi confirmant l'élet tion. dans le choii du patriarche «In Orado, et il conserva ce droit lorsque, en 1451, le patriarcat de Grado fut supprimé et le titre de patriarche attribué à Pévèquc de Venise. De même les évoques du territoire vénitien, dont l'élection n'avait lieu qu'après autorisation <!<• l'Etat, étaient investia par le doge de leurs charges; à partir de tii furent môme choisis par le Sén it. La surveillance «lu clergé séculier appartenait au i lix, cello du cl ulior, à partir

éditeurs dêa ptonastànt ,' et la lin veillait attentivement, en réclamant la p Dstitutioc iasliques, à ce que les inté

iCO UNE RÉPUBLIQUE PATRICIENNE : VENISE

rets de l'Etat ne fussent point lésés par les choses de la religion. L'Etat s'appliquait à limiter les immunités ecclésiastiques (le clergé était astreint aux mêmes impôts que le reste des citoyens) et le développement de la mainmorte; il soumettait le clergé, sauf pour les causes spirituelles, aux mômes tribunaux que les laïques; bien plus, il contrôlait les délibérations du tribunal de l'Inquisition, auxquelles assistaient trois sénateurs, portant le titre d'inquisiteurs pour l'hérésie; il se réservait le droit d'examiner, avant qu'ils fussent publiés, les ordres de la Congrégation; il entendait surtout exercer, sur les personnes et les choses de la religion, une autorité indiscutée dans les choses temporelles. « Le prince, déclarait un doge au nonce pontifical, ne connaît dans les choses temporelles d'autre supérieur que Dieu. » L'Etat excluait des emplois publics toutes les personnes d'Eglise et les nobles même qui étaient pourvus de quelque bénéfice ecclésiastique; et telle était la crainte de l'influence de l'Eglise dans les affaires de la cité, qu'au Grand Conseil comme au Sénat, lorsque venait en discussion quelque question relative au clergé ou aux rapports avec Rome, tous ceux qui avaient des parents ou des alliés dans les ordres, tous ceux que leurs traditions de famille désignaient comme des partisans avoués du Saint-Siège étaient exclus par cette formule que la loi prescrivait : Fuora Papallsli {Dehors les papalins.)

C'est qu'en effet, malgré le respect extérieur que Venise professait pour la papauté, et quoiqu'elle se targuât d'avoir mérité le nom de « cité apostolique et sainte », elle maintint toujours à

LA VIE ET l\\ME \L.MTIENNES ICI

ird du Saint-Siège une ferme et énergique indépendance. On a vu comment, au temps de Henri Dandolo, elle bravait Innocent III et se laissait frapper sans s'émouvoir des foudres pontificales. Plu6 tard, au xive et au xv' siècle, quatre fois elle fut, sans en être troublée, mise en interdit. Si elle acceptait sans hésiter les canons du Concile de Trente en matière de dogme, toujours elle répons les dispositions disciplinaires qui étaient c traires aux lois vénitiennes; en aucun Elat européen, le clergé et la papauté n'ont exercé aussi peu d'influence qu'à Venise. Pour maintenir ses droits et défendre sa liberté, la République n'hésita même pas à entrer en conflit ouvert avec Rome, et il faut constater que, dans ces luttes, le gouvernement fut soutenu par la presque totalité du clergé vénitien, reconnaissant à la Seigneurie du souci qu'elle prenait de ses intérêts et de la protection qu'elle lui assurait contre le Saint-Siège même. Dans la cité de saint Marc, l'Eglise n'était pas moins que le reste des citoyens soucieuse de la dignité et de la grandeur de l'Etat, et jamais elle ne s'étonna que la République, dans les entreprises en apparence les plus saintes, considérât avant toute chose les intérêts politiques de la cité.

Le patriotisme vénitien. — Et tout cela se ramène au total à un sentiment de patriotisme très élevé et très lier. Dès l'enfance, les jeunes patriciens de Venise apprenaient qu'inévitablement ils auraient accès un jour aux charges de l'Etat, et qu'inévitablement ils en devraient être les serviteurs. Toute l'éducation qu'ils recevaient les préparait à ces obligations futures; toute leur vie

s'employait au maniement des affaires publiques ; et la loi, en leur interdisant le refus des magistratures, en leur imposant la présence assidue aux conseils, était la garantie de leur dévouement. Ceux qui n'étaient point de famille noble, les citoyens à qui les bénéfices de l'industrie et du commerce, le bon ordre et la tranquillité de la cité assuraient une existence souvent fortunée et toujours facile, n'avaient pas moins d'attachement à Venise. A l'intérieur de la ville, chaque citoyen était également soucieux du salut et de la grandeur de l'Etat, non point seulement par l'appât des récompenses promises à son zèle, mais « par ardeur d'amour pour la patrie » (per zelo de amore per la palria), comme disait ce Vénitien du xve siècle qui, ayant dénoncé un homme coupable d'avoir volé des joyaux du Trésor, refusait nettement toute récompense d'un acte qui lui semblait naturel. Au dehors, se dévouer partout et sans cesse, dépenser sa fortune, son énergie, son intelligence, travailler constamment pour l'intérêt et la gloire de Venise, — que ce fût, comme Marco Polo, en ouvrant au commerce des routes nouvelles, ou, comme les marchands qui revenaient des mers levantines, en rapportant de quoi embellir la cité, — s'appliquer à accroître sa puissance en lui fournissant sur tout ce qui l'intéressait les informations les plus sûres, tel était le souci de chaque Vénitien. Depuis 1268, le Sénat avait prescrit aux ambassadeurs de lui adresser, au retour de leur mission, des rapports d'ensemble, origine lointaine de ces « relations » précieuses, où éclatent le bon sens aiguisé et la finesse d'observation des diplomates vénitiens. Pour servir son pays,

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rien n'a jamais coûté à on Vénitien, ni l'espionaage, ni l'intrigue, ni l'assassinat politique même. us doute il faut parfois, pour accepter telles de ces obligations, une trempe d'âme dure, intéressée et assez dénuée de scrupules; mais il y a, dans cette conception du devoir envers la patrie, une réelle beauté par l'intention qui l'inspire et par l'abnégation à servir, noblement acceptée.

Qu'on regarde dans tous les rangs, dans toutes les classes de la société vénitienne, partout un même sentiment apparaît. Qu'on parcoure les Annales de Malipiero, un soldat, les Diarii de Sanudo, un haut fonctionnaire, le Journal de Priuli, marchand et banquier, une inspiration commune traverse leur œuvre; tous écrivent pour la gloire et l'honneur de saint Marc, « dont chacun de nous, disait un ambassadeur vénitien, a le nom gravé sur son cœur. » Ce ne sont là que quelques exemples; mais chez tout Vénitien, quel qui soit, une idée maîtresse domine tout le cours de la vie : c'est que la République est tout et l'iudividu rien.

Les qualités du Vénitien. — On se demandera maintenant quelles qualités essentielles le Vénitien apportait au service de son pays.

En esquissant précédemment les figures d'un Henri Dandolo ou d'un Marco Polo, on a marqué déjà quelques-uns des traits les plus caractéristiques de l'esprit vénitien : chez l'un, l'ambition orgueilleuse et tenace, la bravoure admirable, le sens politique et l'habileté diplomatique plus merveilleux encore, la résolution ei la finesse, la prévision subtile et l'initiative hardie; chez l'autre,

l'énergie ingénieuse et infatigable, le sens des affaires et l'ardeur à s'enrichir, l'esprit d'entreprise et l'esprit d'observation; chez tous deux, une fierté pareille d'être issus de la cité de saint Marc, une intelligence souple et forte à servir ses intérêts, un égal dévouement à la patrie vénitienne. Tous deux montrent des âmes jalouses de leur indépendance, modérément embarrassées de préjugés et de scrupules, une prudence adroite servie par une ferme volonté et par un sens pratique étrangement réaliste; tous deux, sobres de paroles, ont mieux aimé agir que discourir. Le goût de l'action utile est un des ressorts du caractère vénitien.

Le doge André Dandolo. — André Dandolo, qui fut doge de 1343 à 1354, nous offre un autre type assez représentatif de l'esprit vénitien. Issu d'une des plus illustres familles du patriciat, il avait de bonne heure joué un rôle dans la cité; depuis 1331 il occupait la haute charge de procurateur de Saint-Marc; docteur de Padoue, il avait été professeur de droit à l'Université de cette ville, et il était devenu si populaire à Venise — il avait, par sa bonne grâce, mérité le surnom de // cortese — qu'en 1339, alors qu'il n'avait que trente-deux ans, on pensa à l'élire doge. Il parvint quatre ans plus tard à la magistrature suprême, à un âge absolument inaccoutumé. Mais les éminentes qualités de l'homme justifiaient cette exception sans précédent. Légiste savant, écrivain distingué, grand patriote, il rachetait sa jeunesse, comme le dil un chroniqueur, « par la gravité extraordinaire de ses mœurs et la pratique de toutes les vertus ». Peu

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