‹ Venise, une republique patricienneChapitre 22 sur 50 · LA VIE ET L'AME W · texte numérisé non relu

LA VIE ET L'AME W

do chefs de l'Etat vénitien ont eu une plus pleine et plus haute conscience de leurs devoirs : luimême a écrit quelque part qu'il aimait mieux être utile que commander prodcss>> (/nain prœesse). Il a eu pour souri constant le bien de ses sujets et la prospérité de la République, convaincu, comme il - lit encore. « que la renommée, du souverain s'accroît d'autant plus glorieusement qu'il se montre plus attentif à veiller aux intérêts de ceux qu'il gouverne ». Bien que fort ami de la paix, il n'a jamais hésité à s'engager dans les plus grandes guerres, toutes les luis que le bien de • a semblé l'exiger, qu'il s'agît, dans la • le combattre les Turcs menaçants, de réprimer durement, en 13i8, la révolte de Zara, ou d'< s contre Gênes une lutte déciel i! est, 'lit-on. mort de douleur des désastrès de la patrie.

André Dandolo, outre son rôle politique, a fait œuvre de législateur et d'historien. C'était un homme lettré, grand ami de Pétrarque; il aimait les arts aussi, et c'est lui qui a fait décorer de mosaïques le baptistère de Saint-Marc. Mais son activité intellectuelle offre un trait particulier et significatif : le but essentiellement pratique qu'elle s'est toujours proposé. Lorsqu'il a fait composer eux recueils diplomatiques appelés le Liber albus et le Liber blancus, c'est qu'il voulait, en ublant les plus anciens traités conclus par nitiens. fonder sur de solides et indiscutables les droits et privilèges de la République. Lorsqu'il entreprenait de raconter dans ses Annales ['histoire de la cité, c'était principalement pour exalter la gloire de Venise. Son récit, qui corn-

rnence avec l'apostolat de saint Marc, retient précieusement et met en relief tout ce qui peut servir les intérêts et la grandeur de la patrie. Dandolo insiste longuement sur les translations de reliques qui ont assuré à la ville des lagunes tant de saints protecteurs; il insiste sur les privilèges accordés à la cité de saint Marc, et sur cette cérémonie du mariage de l'Adriatique, qui est le symbole visible de sa puissance sur les mers; il insiste sur toutes les journées glorieuses, celles de 1177, celles de 1204, qui ont donné à Venise le prestige et l'empire. Son histoire, étrangement tendancieuse, a donc une portée toute pratique : elle forge des armes pour justifier la politique de Venise et pour servir ses intérêts. Comme tous ses concitoyens, le doge Dandolo, dans tous ses actes, ne songe à travailler, selon la formule citée, que « pour le profit et l'honneur de Venise ».

La culture intellectuelle. — Et ceci atteste chez les Vénitiens le souci d'ajouter une autre gloire, celle des arts et des lettres, à toutes celles dont s'enorgueillissait la cité de saint Marc.

Les patriciens de Venise, au xive et au xve siècle, étaient gens éclairés, cultivés, amis des lettres et des arts, et dont la souple intelligence alliait sans peine aux soucis de la politique et de la guerre les nobles préoccupations de l'homme de goût, de l'artiste, de l'érudit. On a singulièrement, et fort injustement, exagéré l'ignorance des nobles de Venise et l'indifférence de la République pour les choses de l'esprit. Elle faisait bon accueil, au contraire, aux humanistes, aux Grecs qui venaient alors d'Orient chercher asile en Italie; dès la fin du

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xiv* BÎècle , Manuel Chrysoloras et Démétrius Kydonès enseignaient le grec A Venise; au xv siècle, elle a reçu Gémiste Pléthon et Georges de Trëbizoude, Philelphe et Bessarion qui, en mourant, léguait à l'Etat vénitien ses manuscrits, premier noyau de la Bibliothèque Marcienne. Depuis le commencement du xve siècle, l'Université de Padoue, réorganisée par Venise, se développait magnifiquement ; et dans la ville même la République entretenait des cours publics de philosophie et de théologie, et un institut de médecine. Dès 1469, l'imprimerie était introduite à Venise par Jean de Spire et son frère Wendelin, auxquels se joignait, en 1470, le Français Nicolas Jenson. Ainsi Venise utilisait les ressources que lui offraient les pays étrangers, pour la prospérité et la splendeur de la République.

L'art enfin donnait à la ville une éclatante parure. La Seigneurie aussi bien que les particuliers, les riches patriciens autant que les corporations puissantes, les clercs comme les laïques, et à leur exemple les étrangers mêmes, Esclavons, Dalmates, domiciliés à Venise, s'empressaient de construire des palais, des scuole, des églises, que décoraient les grands maîtres de la fin du xve siècle, les deux Bellini et Carpaccio. Les industries d'art n'étaient pas moins prospères ; l'orfèvrerie, la sculpture sur bois, les verreries, les tissus précieux, velours et brocarts d'or, servaient magnifiquement ce goût du luxe cher à tout Vénitien, moins encore pour sa satisfaction propre que pour la splendeur qui en rejaillissait sur la patrie.

bans l'église des saints Jean et Paul, Panthéon de la république vénitienne, s'alignent, au long des

murailles et contre les parois du chœur, les tombeaux, merveille de l'art, où reposent quelques-uns des plus fameux entre les doges du xive et du xve siècle. C'est le monument de Michel Morosini, mort en 1382, l'une des œuvres les plus admirables que l'art gothique ait laissées à Venise; c'est le monument de Pierre Mocenigo, mort en 1476, qui prit Scutari et qui annexa Chypre, et dont une fière inscription déclare qu'il fut élevé avec les dépouilles des ennemis » (ex hostium manubiis)', c'est le monument d'André Vendramin, mort en 1478, le plus beau peut-être qu'on admire à Venise. Ailleurs, dans Saint-Marc, à Sainte- Marie des Frari, d'autres sépultures glorieuses rappellent d'autres héros fameux. Et ce sont des statues encore, dressées sur les places ou dans l'intérieur des églises, en l'honneur des généraux illustres, des condottieri fameux, un Savelli, un Colleone, qui avaient bien servi la République. A tous, libéralement, Venise a marqué sa reconnaissance. Elle a confié aux plus grands artistes, aux Lombardi, aux Leopardi, aux Rizzo, aux Verrocchio, le soin d'éterniser leur mémoire. Elle leur a donné, en leur vivant, large part au gouvernement et aux hautes dignités; morts, elle les a glorifiés en d'admirables sépultures, parce qu'ils avaient tous été les artisans fidèles et dévoués de sa grandeur, parce que le grand souci de leur vie avait été de travailler « pour le profit et l'honueur de Venise ».

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