CHAPITRE II .a décadence du commerce vénitien
I. — La découverte de la route des Indes. — La lutte de Venise pour le commerce des épices. — Les progrès des Portugais. — La perte de l'Egypte. — La ruine du commerce vénitien.
II. — Les progrès des Turcs. La perte de Chypre. — La journée de Lépante. — La paix avec les Turcs.
La découverte de la route des Indes. — La fin du xve siècle a vu s'accomplir un événement capital dans l'histoire économique, dont les conséquences devaient être, pour la prospérité de Venise, d'une gravité extrême. C'est la découverte par les Portugais de la route maritime des Indes.
Au mois de décembre 1487, après avoir longé les côtes occidentales de l'Afrique, Barthélémy Diaz atteignait l'extrémité méridionale de ce continent, et le baptisait du nom de cap de Bonne-Espérance. Onze ans plus tard, le 20 mai 1498, Vasco de Gama, suivant la même route, parvenait avec trois navires, après dix mois de traversée, au port de Calicut, et les navigateurs portugais étaient émerveillés de l'aspect prestigieux qu'offrait la grande ville orien-
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taie, de l'actif mouvement de son port, où mouillaient parfois en même temps cinq cents et jusqu'à sept cents vaisseaux, de la richesse de ses marchés, où se rencontraient en ahondanec les espèces les plus rares d'épices et d'aromates, où s'accumulaient les pierres précieuses et les perles. Une ère nouvelle s'ouvrait pour le commerce d'Orient.
Jusqu'alors les produits de l'Inde arrivaient en Europe par l'intermédiaire des grands marchands arabes d'Egypte, qui les vendaient aux Vénitiens. Or, les droits de douane fort lourds auxquels ces denrées étaient soumises dans les ports d'Arabie et d'Egypte, les exactions des sultans et de leurs agents d'autre part renchérissaient de façon prodigieuse le prix d'achat de ces marchandises sur les marchés du Caire et d'Alexandrie, si bien que les Vénitiens, à leur tour, étaient obligés de les vendre fort cher à leur clientèle. Maintenant que les Portugais allaient chercher directement les épices aux pays d'origine, dans des conditions qui, en supprimant les intermédiaires, rendaient toute concurrence impossible, tout le régime du marché était bouleversé. Le quintal de gingembre, qui se payait 11 cruzados à Alexandrie, en valait 4 à Calicut. Le prix du quintal de poivre y variait de 2 ducats 1/2 à 3 ducats 1/2; or, à Alexandrie, il n'était point rare de le payer 80 ducats, tandis que, rendu à Lisbonne, il se vendait 40 ducats, et bientôt même 20, laissant encore, à ce prix, aux négociants un bénéfice prodigieux. Le quintal de cannelle se vendait aux Indes de 3 ducats à 5 ducats 1/2; pour les autres épices, les prix d'achat étaient analogues, et les prix de vente °n Europe forcément établis en
proportion. En très peu d'années, les Portugais inondèrent le marché des précieuses denrées orientales. En 1503, l'escadre de Vasco de Gama rapportait 35.000 quintaux de poivre, cannelle, gingembre . noix muscade , .sans compter les pierres précieuses et les perles; la valeur totale du chargement était estimée à 1 million de ducats et les frais d'armement de l'expédition n'avaient pas dépassé 200.000 ducats. Les gains des particuliers étaient dans une semblable proportion : avec une mise de 2.000 ducats, une maison de commerce de Lisbonne réalisait ud bénéfice de 5.000 ducats. Comment les Vénitiens, obligés d'acheter sur les marchés d'Alexandrie, pouvaient-ils, dans de telles conditions, soutenir la lutte? Et, non sans ironie, le roi de Portugal mandait à la Seigneurie que désormais les galères vénitiennes n'auraient plus besoin d'aller chercher les épices en Egypte, où avant peu d'ailleurs elles n'en trouveraient plus, et qu'il leur suffirait à l'avenir de venir s'en approvisionner à Lisbonne, où les marchands de Venise, ajoutait le souverain, seraient si bien traités qu'il leur semblerait être chez eux.
La lutte de Venise pour le commerce des épices. — L'émotion fut très vive à Venise à l'annonce de ces événements. Malgré l'optimisme auquel certains se complaisaient . les gens avisés — un Priuli. par exemple, dont le journal est plein de remarques significatives — comprirent vite toute la gravité de la situation. Ils comprirent que ce qui était enjeu, c'étaient la prospérité, l'existence même du commerce vénitien, c'est-à-dire le fondement de la richesse et de la puissance de la République. Le
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marché des épices resterait-il à Venise ou ; rait-il à Lisboane? C'était toute la question, el elle était, pour la ville de saint .Marc, d'importance i apitale.
Vénitiens n'étaient pas disposés à se laisser sséder sans résistance : ils luttèrent éoergiquement. Soucieuse d'abord de se renseigner arec exactitude sur les faits et gestes des Portugais, la Seigneurie envoya des émissaires à Lisbonne; ils étaient chargés de surveiller les départs à destination des Indes, de recueillir des informations sur la route nouvellement découverte, d'obtenir des précisions sur les intentions du roi; il leur était en outre recommande'1 de dénigrer à l'occasion le Por-
uiprès des ambassadeurs que les rois indiens députaient à Lisbonne, en leur laissant entendre que le Portugal était un pauvre pays, incapable de faire le commerce des Indes sans le concours pécuniaire de Venise, et que Venise, malgré tout, était et resterait la première puissance commerçante de la chrétienté.
En même temps, la diplomatie vénitienne travaillait en Egypte. En 1502, Benedetto Sanudo était envoyé en mission secrète au Caire. Les instructions qui lui furent remises, et qui nous ont été
rvées, sont tout à fait dignes d'attention. i. ambassadeur devait d'abord représenter au sultan le désastre financier qui menaçait l'Egypte, si le commerce des épices se détournait vers le
-ral et si les énormes sommes d'argent que
internement du Caire devait à ce trafi< naient un autre chemin désormais; il ajouter en, outre que, si pénible qu'il lui pût être de rompre des relations séculaires , Venise
obligée, tôt ou tard, de suivre le courant général et d'abandonner le marché d'Alexandrie. En conséquence, l'intérêt du sultan lui commandait de fermer les ports de l'Inde aux Portugais, en faisant comprendre aux princes indigènes le tort qu'ils avaient de donner la préférence à des étrangers sur les marchands égyptiens ou arabes, qui faisaient en Extrême-Orient des affaires tout autrement importantes. D'autre part, Venise recommandait au souverain égyptien de diminuer les prix exagérés auxquels les épices étaient vendues à Alexandrie, ce qui permettrait aux Vénitiens de soutenir plus aisément la concurrence contre leurs rivaux. En 1504 , une nouvelle ambassade fut chargée de faire des représentations encore plus énergiques. La République était impuissante à lutter contre les Portugais, qui inondaient des produits qu'ils rapportaient d'Orient tous les marchés de l'Europe; et les choses en étaient à ce point qu'à Venise même un parti nombreux demandait qu'on allât simplement acheter les épices à Lisbonne. Sans doute, ajoutait l'ambassadeur, la Seigneurie répugnait à rompre ses anciennes relations avec l'Egypte; elle suggérait donc au sultan de faire venir autant d'épices qu'il pourrait et de les jeter en masse sur le marché pour faire échec aux Portugais; elle lui conseillait en outre d'agir sur les princes indiens, de leur montrer tout le danger qui pouvait résulter de leurs relations avec les Portugais. Ainsi, pour sauver ses intérêts économiques, Venise mettait tout en œuvre ; mais la situation semblait si grave qu'une commission spéciale, la Giunla délie spezerie, était, en 1502, adjointe au Conseil des Dix, pour étudier la question et cher-