‹ Venise, une republique patricienneChapitre 28 sur 50 · LA DÉCADENCE DU COMMERCE VÉNITIEN · texte numérisé non relu

LA DÉCADENCE DU COMMERCE VÉNITIEN

cher les meilleurs moyens de prévenir une catastrophe, et qu'en 1506, einq magistrats nouveaux, mit alla vxercanzia, étaient spécialement créés pour diriger la politique économique de la cité.

On se demandera peut-être pourquoi les Vénitiens apportaient tant d'obstination dans la lutte, pourquoi ils ne cherchaient point plutôt à s'accommoder avec les Portugais. C'est que les Portugais offraient bien aux marchands de Venise de s'approvisionner à Lisbonne, mais ils entendaient aussi se réserver à eux-mêmes le monopole du marché de l'Inde, et Venise ne voulait point consentir à devenir tributaire du Portugal; c'eût été, de ses propres mains, signer sa déchéance. D'autres raisons encore, et plus graves, dictaient à la République sa politique. La menace ottomane, chaque jour plus pressante, rendait plus nécessaire que jamais la concentration des flottes vénitiennes dans la Méditerranée, et interdisait à la cité de saint Marc de se laisser entraîner dans des expéditions trop lointaines. Et enfin les Vénitiens avaient en Egypte de grands intérêts, des colonies florissantes; une brouille avec le sultan en eût causé la ruine inévitable et risqué de ruiner en même temps tout ce que Venise conservait encore de puissance dans les mers orientales. On conçoit que la République ne put se résigner à une telle abdication.

Les progrés des Portugais. — Mais la lutte devenait de jour en jour plus difficile à soutenir. L'énergie des Portugais était infatigable. Chaque année, régulièrement, une expédition nouvelle mettait à la voile pour les Indes, et les chefs d'es-

cadre portugais, les Gama, les Cabrai, les Albuquerque, apportaient tout leur zèle à étendre sans cesse, par la diplomatie ou par les armes, le champ d'action de leur pays. Dès le début, ils s'étaient préoccupés d'assurer à leurs nationaux le monopole du commerce des Indes, en empêchant tout trafic entre l'Egypte et l'Extrême-Orient. Vasco de Gama, dès 1502, avait reçu de son gouvernement l'ordre de poster une partie de son escadre au débouché de la mer Rouge, afin d'en barrer la sortie aux navires égyptiens et arabes et d'en interdire l'entrée à tout vaisseau venant des Indes. Bientôt, sur toute l'étendue de l'océan Indien, les négociants arabes ne connurent plus de repos : attaqués par les croisières portugaises, les bâtiments étaient capturés, brûlés ou coulés à fond, les cargaisons détruites, les équipages massacrés; si bien que les musulmans n'osaient presque plus apparaître sur les côtes occidentales des Indes. En 1506, l'occupation de Socotora, qui commandait la route directe allant de l'Egypte aux Indes, permit aux Portugais d'interrompre plus sûrement encore toutes communications. En même temps ils s'assuraient par d'autres conquêtes la maîtrise du marché des épices.

Malacca était alors considéré comme un des plus grands entrepôts du monde; les produits de l'Indochine s'y accumulaient dans des conditions d'achat extrêmement avantageuses. Albuquerque s'en empara en 1511 et en évinça les musulmans. En 1515, les Portugais mettaient la main sur Ormuz, daus le irolfe Persique, par où une partie des produits de Ilnde étaient acheminés, par les voies de terre, vers la Syrie, où les Vénitiens les ache-

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tai'Mit : tiu coup, ce trafic, que les musulman.-,

exploitaient jalousement, se trouva interrompu, en même temps que cette nouvelle conquête livrait aux Portugais les pêcheries de perles du golfe Persique et le commerce des chevaux arabes et persans, qui d'Ormuz riaient expédiés aux Indes. Et, pour compléter cette grande œuvre économique, le gouvernement portugais prenait les mesures nécessaires pour répandre dans tout l'Occident les produit- précieux dont il s'assurait ainsi le monopole. Il ne se bornait point à attendre les clients à Lisbonne: le- navire- portugaisallèrent porteries épices en Angleterre, aux Pays-Bas, où le marché d'Anvers en prit mu développement prodigieux, en Allemagne, où les grandes maisons de banque d'Augsbour:; et de Nuremberg obtinrent même parfois d'être directement associées aux entreprises portugaises. Contre cette activité infatigable, si habilement réglée et soutenue par de si puissants m >\ ens. les Vénitiens étaient à peu près impuissants à résister.

La perte de 1 Egypte. — De graves événements, vers le même temps, compromettaient leur situation en Egypte. Depuis que les Vénitiens avaient cessé d'être à Alexandrie les bons clients qu'ils étaient autrefois, les relations de la République avec les sultans du Caire étaient devenues plus tendues et plus difficiles, et le moindre incident donnait prétexte à des complications. En 1510. le consul vénitien à Damas avait ainsi attiré la colère du sultan par les négociations qu'il poursuivait, au nom de la Seigneurie, avec le souverain de la Perse; le diplomate avait été arrêté, avec plusieurs

de ses nationaux, conduit au Caire, jeté en prison; et comme Venise, engagée en ce moment dans la guerre contre la ligue de Cambrai, était impuissante à intervenir, ses adversaires dans le Levant, Catalans, Napolitains, Français, eurent beau jeu à intriguer contre elle à la cour égyptienne et à s'efforcer de la supplanter. Une ambassade spéciale, appuyée par une forte démonstration navale, réussit pourtant à rétablir la situation de Venise et à prouver qu'elle n'était point si faible que la représentaient ses ennemis. Mais peu après, en 1516, un coup plus redoutable la frappait : l'Egypte et la Syrie tombaient aux mains des Turcs.

Désormais, tous les rivages de la Méditerranée orientale étaient territoire ottoman, et quoique le conquérant laissât ouverts aux Vénitiens les ports de Beyrouth et d'Alexandrie, la prompte décadence de ces marchés longtemps fameux était inévitable. Les anciens Etats du sultan du Caire descendaient au rang de provinces; leurs intérêts étaient sacrifiés à la grandeur de Constantinople, où Sélim obligeait à venir s'établir les grands marchands du Caire, où Soliman essayait de centraliser le commerce des épices. Dès le milieu du xvi" siècle, l'importance du marché égyptien avait à ce point diminué que la République n'entretenait plus à Alexandrie qu'un vice-consul; et, dès le lendemain de la conquête, le représentant de la Seigneurie en Egypte était fort embarrassé de réunir les douze marchands nécessaires pour composer son conseil. Et aussi bien les Turcs n'étaient pas des commerçants; brutalement destructeurs, ils s'inquiétaient peu de conserver la prospérité des grands marchés du Levant, d'y favoriser l'établis-

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Bemenl des colonies étrangères; en Venise ils ne ■ nt qu'une ennemie, dont ils voulaient rainer à tout prix la prépondérance maritime dans l'< Irienl l : ils oe se préoccupèrent jamais qu'ils pourraient mettre à sa place. Jadis, à pie byzantine, les entrepots de Constanti- Dople regorgeaient des denrées précieuses venues de la Chine, de l'Inde, de la Perse, de la Russie; [titale musulmane, le marché maintenant était désert, et il en allait de même dans tous atres d'échange, autrefois si florissants, soul'autorité des sultans. De cette décadence • inique de l'Orient, Venise, plus que toute autre, sentait les conséquences : la conquête de pte par les Turcs s'ajoutait à la découverte des Indes parles Portugais pour frapper d'un coup irrémédiable la prospérité du commerce vénitien.

La ruine du commerce vénitien. — A la lin du avant l'ouverture de la route des Indes, les marchés de Beyrouth et d'Alexandrie étaient si abondamment approvisionnés d'épices que. plus d'une fois, comme il advint par exemple en 1498, les galères de la caravane vénitienne n avaient pas eu assez d'argent pour acquérir tout le stock disponible. Dès que les flottes portugaises achetèrent directement aux Indes les précieuses denrées, brusquement le marché se tarit.

En 1502, les galères envoyées à Beyrouth revenaient à Venise avec quatre balles de poivre; à Alexandrie, sur cinq galères expédiées, à grand'avait-on pu trouver de quoi charger deux ou trois. En 1504, ce fut pis encore : les vaisseaux vénitiens revinrent d'Egypte absolument vides, ce

qui jamais ne s'était vu. Dans les années suivantes, on s'estima heureux quand les navires revenaient avec un demi-chargement. De cette diminution dans la quantité des marchandises importées résultait, naturellement, une hausse des prix sur le marché de Venise ; mais les prétentions exorbitantes des vendeurs écartaient les acheteurs et amenaient la clientèle à déserter la place de Venise, où l'on trouvait moins de choses, tout en payant beaucoup plus cher. Dès 1510, les marchands allemands de Vienne déclaraient que, ne trouvant plus en quantité suffisante à Venise le poivre dont ils avaient besoin, ils iraient désormais s'approvisionner à Lisbonne ; et en Italie même, malgré le voisinage de la ville des lagunes, on commençait à en faire autant.

L'ambassade que le Vénitien Trevisani remplit au Caire, en 1511, nous fournit, sur la décadence rapide du commerce de la République en Orient, des informations significatives. Les Egyptiens se plaignirent vivement à l'ambassadeur du petit nombre des bâtiments vénitiens qui venaient en Egypte et en Syrie. « Vous autres Vénitiens, déclarait le sultan, vous ne faites plus rien pour la prospérité de mon pays. Autrefois, on expédiait de chez vous sept galères à Alexandrie, cinq à Beyrouth, toutes pleines de marchandises, et vos magasins étaient remplis. Maintenant, vous n'apportez plus rien. » Ce n'était plus que tous les deux ans, en effet, qu'on voyait arriver dans les ports d'Egypte les vaisseaux vénitiens ; et, au lieu de sept ou huit, ils étaient trois. Les navires marchands qui, jadis, tout le long de l'année, fréquentaient, en dehors de la caravane officielle, Alexan-

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