PRÉFACE
11 y a une Venise romantique, celle &a Byron, de Musset, de George Sand : de cette Venise, charmante assurément, un peu conventionnelle aussi peut-être, et dont la gloire est faite de beaucoup de littérature et d'un peu de snobisme, il ne sera pas question dans ce livre. Il y a une autre Venise, celle dont on a dit joliment qu'elle est « la plus formidable leçon d'énergie active et d'utilisation pratique qui se rencontre dans l'histoire ». C'est de cette Venise que l'on a voulu ici, non point sans doute écrire une fois de plus l'histoire, d jjà écrite bien des fois, mais étudier Je régime politique, l'évolution historique, et déterminer, si le dessein n'était pas trop ambitieux, les causes qui firent sa grandeur et sa décadence.
Dans la succession, compliquée et diverse, des formes politiques que connurent tour à tour les peuples européens, Venise tient une place à part. Sa constitution est une des créations les plus originales et les plus remarquables qu'ait vues naître l'histoire des institutions; elle offre le type classique — et presque unique — d'un gouvernement
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purement aristocratique, d'une république patricienne, où le pouvoir se concentre aux mains d'une oligarchie peu nombreuse, étroitement fermée et singulièrement jalouse de ses privilèges. Mais ce qui est peut-être plus digne d'attention encore, c'est.que cette oeuvre politique, née des circonstances, et par bien des côtés artificielle, a été, par la ferme volonté de ceux qui y présidèrent, une œuvre durable. La constitution de Venise a subsisté, sans révolutions, presque sans changement, pendant près de mille ans; et de la cité qu'elle a régie, elle a fait, non pas seulement un État solide et fort, mais une grande puissance mondiale. Etudier le mécanisme de la constitution vénitienne, déterminer surtout les raisons qui, à une ville placée dans une situation spéciale ont donné ce régime si spécial aussi, c'est un des points essentiels qu'on s'est ici proposés. Et aussi bien, dans cette étude déjà, apparaîtra ce caractère de perfection dont Venise a marqué tout ce qu'elle a créé, sa politique comme son administration, sa diplomatie comme sa civilisation.
Placée, par les circonstances où elle naquit et par les lieux qui la virent naître, en marge et presque en dehors de l'Italie, Venise n'a point été un Etat semblable aux autres Etats italiens du Moyen Age. Elle a fondé sa grandeur, non point sur une puissance territoriale, mais sur une prospérité économique et commerciale. Elle a été, non pas seulement la reine de l'Adriatique, mais la reine de la Méditerranée jusqu'au commencement du xviesiècle; et, dans cette Méditerranée, elle a donné un exemple mémorable de la façon dont s'établit et se gouverne un grand empire colonial. Aujour-
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d'hni encore, dans toutes les mers orientales, de la Dalmatie aux Dardanelles, de Corfou à Chypre, on retrouve l'empreinte dont la République marqua ses conquêtes, et le lion de saint Marc semble encore poser sa griffe sur ces terres que jadis il domina.
En un temps où on étudie volontiers les causes géographiques, politiques, économiques, qui ont fait la grandeur d'un Etat, Venise, où, plus nettement que partout ailleurs, apparaît le jeu de ces facteurs divers, mérite donc une attention particulière. Elle ne la mérite pas moins, pour ceux qu'intéresse la psychologie des peuples, par les qualités que ses citoyens mirent au service de sa politique. L'àme vénitienne offre un complexe mélange d'égoïsme et de dévouement à la patrie, d'absence de scrupules et d'abnégation, de volonté tenace et de subordination des intérêts privés aux intérêts et à la gloire de l'Etat. A cela aussi la cité de saint Marc a dû une partie de sa grandeur et de sa prospérité, et dans ce souci constant d'exalter la richesse et la splendeur de Venise, de servir tout ensemble ses intérêts et son honneur, dans cette alliance imprévue du sens pratique le plus réaliste et des aspirations idéales les plus hautes, il y aune incontestable beauté.
Et en ces jours enfin où l'Orient méditerranéen attire une fois de plus l'attention de l'Europe, peut-être vaut-il la peine d'étudier la politique d'une ville qui, durant presque toute son existence historique, eut les regards tournés vers l'Orient, et jui fonda sa grandeur sur la mise en valeur raisounée et savante des richesses du Levant.
Assurément les causes mêmes qui amenèrent la