‹ Venise, une republique patricienneChapitre 35 sur 50 · E AU XVI* SIÈCLE · texte numérisé non relu

E AU XVI* SIÈCLE

fiait un autro. Los Vénitiens étaient célèbres dans

toute l'Italie par la splendeur de leur mise en te, l'habileté de leur machinerie, l'entente savante de leur éclairage. Mais, entre toutes les formes d'art dramatique, la plus goûtée peut-élni était le théâtre populaire, cette comme diu delV arte, où, sur un scénario largement esquissé, les acteurs improvisaient le dialogue plein de lazzis et de bouffonneries, qui amusait si vivement la foule. Là figuraient les types classiques familiers et chers au peuple vénitien, types aux traits fixes et invariables, que les masques du carnaval avaient fait universellement connaître : Pantalon et Arlequin, Zanni et Lrighella. le Villano et le Magnifico, le Facchino et le Mattacino. Avant même qu'ils eussent ouvert la bouche, les spectateurs s'attendaient et s'égayaient à leurs facéties, souvent fort débridées; et, malgré les rigueurs passagères de la Seigneurie, soucieuse de réprimer la licence des acteurs ou d'empêcher le mélange un peu suspect des spectateurs, le théâtre continua à trouver un succès prodigieux.

11 suffit de considérer les tableaux des peintres vénitiens, des Giorgione, des Titien, des Bonifazio, pour voir quelle place la musique tenait dans les plaisirs des Vénitiens. La chapelle de la basilique de Saint-Marc était célèbre dans toute L'Italie ; dans les palais et les villas des riches patriciens, les concerts étaient un des divertissements préférés. La musique se mêlait au théâtre, pour y introduire d'élégants intermèdes. La cantate des Fêtes, exécutée en 1581 en présence du doge, offre un intéressant exemple de ces compositions, où déjà s'annonçait l'opéra; dans ce mélange de jolis vers

et de gracieuses mélodies, apparaît harmonieusesement tout ce qui tenait au cœur des Vénitiens, la grâce des fêtes dans les riantes villas de la Brenta, le charme de la vie active et exubérante qu'on menait dans la ville des lagunes, la gloire de Venise et de son prince, de la cité merveilleuse et belle entre toutes, à qui le poète, dans le couplet final, souhaitait pour de longues années « des jours joyeux et des fêtes heureuses ».

Mais, par-dessus tout, le carnaval mettait dans la cité de saint Marc une animation extraordinaire. Du jour de la Saint-Etienne jusqu'au commencement du carême, Venise était en liesse. Pendant cette période de plusieurs semaines, les Vénitiens ne sortaient plus que sous le déguisement et sous le masque. Chaque soir, la foule se pressait sur les places, soit pour voir défiler les grands cortèges pompeux des mascarades, soit pour s'égayer aux lazzis de Mattacino, de blanc vêtu, avec ses souliers et ses jarretières rouges, et coiffé d'un chapeau empanaché, de Pantalon en justaucorps rouge et simarre noire, de Zanni aux larges culottes blanches brodées de vert, d'Arlequin au costume bigarré, du Docteur à la longue robe grave, de toutes ces figures devenues classiques, où la verve vénitienne se donnait carrière. Intriguer «ous le masque, se jeter au visage des œufs remplis d'eaux de senteur, s'arrêter aux tréteaux des marionnettes, faire cercle autour des musiciens «m plein vent, souper, jouer, rire, c'était, semblait-il, en ces jours de joie, l'unique souci des Vénitiens. Une fièvre d'amusement exaltait la ville entière, et tous, patriciens, plébéiens, courtisanes, étrangers de partout accourus, prenaient

plaisir à oublier les préoccupations de la rî« muai mi

La liberté des mœurs. — Un tel goût du plaisir, une recherche si raffinée de l'élégaaoè n'allaient point sans une corruption profonde des mœurs. Le jeu tenait grande place parmi les divertissements des Vénitiens; d'autres vices, infiniment plus graves, lui faisaient cortège. La liberté de la vie surtout était extrême : les courtisanes étaient nombreuses (on en comptait au xvi* siècle près de 12.000 à Venise), et elles étaient fameuses dans toute l'Italie, et en dehors de la péninsule même, par leur richesse, leur grâce et leur élégance. La loi assurément était sévère pour elles; le Sénat prétendait les confiner dans un quartier spécial de la ville et leur interdisait d'entrer dans les églises à l'heure des grands offices; il leur imposait de se couvrir la tète d'un mouchoir de couleur jaune; il s'indignait de les voir aller par les rues si bien habillées, et si semblables aux femmes honnêtes, que « très souvent on n'arrivait plus à distinguer les bonnes des mauvaises ». Dans la pratique, l'opinion leur était infiniment indulgente. Wlles étaient reçues partout, elles recevaient elles-mêmes magnifiquement; et encore que le bon Sanudo trouvât que c'était là « chose honteuse pour une république bien organisée », le luxe de leurs maisons, la splendeur de leurs toilette?, lVdai de leurs fêtes semblaient à plus d'un Vénitien un des éléments de la beauté et du charme de Venise. <i bien, parmi ces jeunes femmes, aussi nombreuses dans la ville des lagunes, selon le mot d'un contemporain, « que les grenouilles das

marais, les fourmis sur la terre et les fleurs dans les prés », beaucoup se piquaient de bonne éducation, de eu ture raffinée et de belles manières. Elles ne se contentaient point, comme dit Montaigne, qui les admira fort, de faire « une dépense en meubles et vêtements de princesses »; elles se flattaient, selon l'expression de Brantôme, de rendre « cette vie courtisanesque plaisante et heureuse, à laquelle toute autre ne saurait approcher ». C'est ce qu'avait tenté par exemple cette Margherita Emiliani, que le voyageur anglais Thomas Coryat voulut aller voir comme une des curiosités et des gloires de Venise, tout en s'excusant pudiquement de cette visite un peu aventurée sur cette raison, que « connaître le mal n'est point le faire (cognitio malî non est mala) ». Dans une demeure somptueuse, où il lui sembla entrer « dans le paradis de Vénus », il trouva la maîtresse de la maison « habillée comme une reine ou comme la déesse de l'amour ». Son visage était d'une beauté surprenante, sa toilette séduisante « à en faire perdre la raison ». « Comme une nouvelle Cléopâtre », elle était parée de joyaux, de diamants et de perles; un parfum délicieux flottait autour de sa personne. Pour mieux charmer ses hôtes, elle savait « chanter d'une voix harmonieuse qui allait au cœur », et jouer du luth « comme le plus expert professeur de musique ». Elle s'exprimait avec élégance, et « l'enchantement de ses paroles » était irrésistible.

Margherita Emiliani n'était point une exception : Veronica Franco, qui plut à Henri III, faisait des vers, et pareillement Tullia d'Aragon, à qui un de ses contemporains n'a point hésité à faire place

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dans un dialogue sur l'amour, à la manière de Maton, il l'était point rare aussi bien qu'après ■ avoir donné leur jeunesse au démon » et avoir fait fortune beaucoup de ces belles dames vinssent finir leur vie dans la dévotion et dans la pénitence. •avente de Venise, au reste, n'étaient point pour épouvanter ces belles pécheresses : la vie des religieuses était, au xvi' siècle, étrangement mondaine, libre et dissolue. Malgré toutes les défenses do la Seigneurie, la clôture était peu respectée, et les religieuses ne se faisaient pas scrupule de se montrer sur la place Saint-Marc, vêtues en laïques. A l'intérieur des monastères, le désordre était extrême : il n'est question, dans les documents du temps, que des festins et des fêtes qui s'y donnent, des intrigues amoureuses qui s'y conduisent; et quand on essayait de réformer ces rmeurs, il n'était point rare de voir les religieuses 8e mettre en rébellion contre le patriarche luimême.

Le mouvement intellectuel. — Il ne faudrait ; uint ci-pendant, dans la Venise du xvi" siècle, voir uniquement une ville de plaisirs et de fêtes. La vie vénitienne offrait des aspects plus .sérieux et plus graves : dans la cité de saint Marc, comme dans l'Italie entière, la Renaissance avait magnifiquement développé le goût des choses de l'esprit, le culte des sciences et des lettres.

Assurément, Venise ne fut jamais, comme Florence ou Rome même, un grand centre de culture purement littéraire. Les Vénitiens avaient

un génie trop pratique pour se plaire beaucoup aux vains amusements de la rhétorique, pour goûter même beaucoup le charme des poètes. Ils avaient la curiosité des recherches précises et d'effet directement utile : ils ont été, par exemple, dans l'Italie du xvie siècle, les grands maîtres de la cartographie; ils ont aimé les sciences qui étudient les phénomènes de la nature et de la vie, la médecine, la chimie, l'anatomie. C'était un Vénitien que cet admirable Paolo Sarpi, ce profond et libre esprit, mathématicien éminent, physicien, anatomiste. que Galilée appelait « son père et son maître », et dont il disait que « personne, en Europe, ne le surpassait en connaissances mathématiques. » Les lettres classiques et l'érudition n'étaient pas moins appréciées dans la Venise de la Renaissance. Dès le milieu du xv* siècle, la ville de saint Marc avait accueilli avec faveur les Grecs qui lui apportaient d'Orient la connaissance de l'hellénisme; dès 1460, Georges de Trébizonde enseignait à Venise, et, après lui, se succédèrent dans la cité Démétrius Chalcondylas, Marc Musurus, Jean Lascaris, bien d'autres, dont l'influence répandait, avec la connaissance de la langue grecque, le goût de la philosophie platonicienne. Un écrivain de la fin du xve siècle déclarait : « Vous autres Vénitiens, vous êtes les seuls gardiens de la pure tradition grecque et latine » : et si, dans ce propos, il y a quelque exagération trop manifeste, il est certain pourtant que la Seigneurie prenait grand souci de l'organisation des écoles, et que l'Université de Padoue, installée en 1493 dans le beau palais qu'elle occupe encore, atten-

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tivement *î t riirt^e par les trois « reformatori dello studio », créés en 1517 et choisis parmi les sénateurs, taisait honneur au goût éclairé que les Vénitiens avaient des choses de l'esprit. On y l ii-' lignait le grec, la philosophie, le droit, la médecine, et la réputation des maîtres qui en occupaient les chaires s'étendait hien au delà de la péninsule et attirait à Padoue les étudiants de France et d'Allemagne. La large tolérance que la République montrait pour les idées faisait de Venise et de son territoire un rare et merveilleux asile de la pensée libre, où se rencontraient les plus beaux esprits de l'Occident.

Le développement de l'imprimerie vénitienne aidait à ce mouvement intellectuel. Vers 1495, Aide Ifanuce fondait dans la ville des lagunes la maison célèbre, qui, durant tout le cours du ivi* siècle, publia ces éditions fameuses, chefsd'œuvre de l'art de la typographie. A côté de l'imprimerie des Aides, vingt autres maisons répandaient par toute l'Italie les ouvrages, souvent magnifiquement illustrés, des maîtres les plus glorieux de la pensée italienne. Le goût des livres ne pouvait qu'y gagner. Dès 1473, la République avait décidé de construire, pour abriter ies richesses que lui avait léguées le cardinal Bessarion, une vaste bibliothèque publique; elle ne fut élevée qu'en 1536 par les soins de Sansovino : ce fut la bibliothèque Marcienne, qui ne cessa plus, désormais, de s'accroître par de nouvelles donations. Les particuliers aussi possédaient des bibliothèques admirables. Celle d'Aide Manuce comptait près de 80.000 volumes; celles du cardinal Domenico Grimani, du cardinal Bernbo, de

Marino Sanudo, n'étaient pas moins célèbres. Et, tout naturellement, ces asiles de science devenaient un lieu d'élection où se rencontraient, pour discuter et causer, les érudits et les savants. Chez Jean Lascaris, chez André Morosini, chez Paul Paruta, chez Dominique Venier, se rassemblait l'élite du monde littéraire vénitien. Et bientôt, sous les auspices d'un Ermolao Barbaro ou d'un Aide Manuce, de véritables académies naissaient. Elles se multiplièrent au cours du xvie siècle, dans les villes de terre ferme comme dans la cité des lagunes, entretenant partout un mouvement intellectuel admirable. Pietro Bembo (1470-1547) faisait de Venise et de Padoue deux centres de culture latine et italienne, et y développait, avec l'admiration de Pétrarque, de Boccace et de Dante, le goût de la poésie. Marino Sanudo (1466-1536) écrivait les Vies des Doges et ces admirables Diarii, où, pendant près de quarante ans, de 1496 à 1533, il a décrit, en observateur attentif, tous les aspects de la vie vénitienne. Les Navagero, historiens et poètes, les Barbaro, les Grimani, les Paul Paruta, bien d'autres, ne répandaient pas moins de gloire sur la cité de saint Marc; et, à l'abri de la liberté vénitienne, Pierre Arétin, de 1527 à 1556, faisait, avec un talent incontestable, son métier de condottiere de lettres. Par ses savants, ses érudits, ses écrivains, Venise, au xvie siècle, était presque aussi illustre qu'elle l'était par ses peintres, et à la gloire de ses politiques, de ses diplomates, de ses administrateurs, elle ajoutait, non sans élégance, la parure des choses de l'esprit.

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