CHAPITRE V L'administration et la diplomatie vénitiennes
Le patriciat de Venise et le service de l'État. — Le gouvernement d'une province vénitienne : la Dalmatie. — La diplomatie vénitienne. — Les relazioni des, ambassadeur* vénitiens.
Le patriciat de Venise et le service de 1 État. — Si l'on veut bien comprendre ce que fut l'histoire de Venise, et saisir, avec une des causes principales de sa grandeur, un trait essentiel du caractère de ses citoyens, rien n'est plus intéressant sans doute ni plus significatif que d'examiner ce qu'était la vie d'un patricien vénitien au xvi' siècle. Peu d'existences apparaissent plus utiles et plus pleines. Comme jadis dans la Home antique, toutes les carrières s'ouvrent également, simultanément, à un noble de Venise, la politique et la diplomatie, les armes et l'administration, et incessamment il passe de l'une à l'autre. Le patriciat est une vaste pépinière d'hommes d'Etat, d'ambassadeurs, de capitaines, d'administrateurs; et nul, à moins qu'il ne soit prêtre, ne peut se soustraire au service que lui impose l'État. C'est un principe à e que le patricien se doit à la République :
nul, sous peine d'amende, ne peut refuser l'emploi pour lequel il est choisi, l'ambassade pour laquelle il est désigné; il faut, pour qu'un noble puisse s'occuper de ses affaires personnelles, de sa banque, de sa maison de commerce, qu'une autorisation spéciale le relève des fonctions qu'il occupe. Et il y a une réelle beauté dans le souci unique qui domine toutes ces existences, et qui leur fait tout subordonner, tout sacrifier à l'amour de la patrie, au soin de ses intérêts et de sa gloire. « A Venise, comme on l'a dit, l'individu se fond, pour ainsi dire, dans le gouvernement. Il n'y a point de personnalité en dehors de l'Etat; on ne voit que des citoyens unis pour son service *. » « Rouage modeste, mais utile, de la grande machine gouvernementale », chacun ne travaille que pour le bien de la cité, et, avec une abnégation admirable, accepte et remplit de son mieux « le rôle plus ou moins restreint que l'élection lui confère pour le bien de tous »2. C'est le secret de la force de Venise; c'est par là que, jusqu'aux derniers jours presque de son existence, alors même qu'elle avait cessé d'être une grande puissance, la République a su, par les qualités de ceux qui servirent sa politique, son administration, sa diplomatie, faire figure encore dans le monde.
Dès l'âge de vingt ans, certains privilégiés, — les trente jeunes patriciens qui, chaque année, le jour de la Sainte-Barbe, ont eu la bonne fortune de tirer la boule d'or — sont admis, en qualité d'auditeurs, au Grand Conseil; ils n'y ont pas droit
1. Ybiartk, La Vie d'un patricien de Venise au XVI* siècle, p. 428.