CHAPITRE I
La politique extérieure de Venîse au XVIIe et au XVIIIe siècle
!. — La perte de la Crète. — François Morosini le Pélopo- ".'' iique. — La perte de la Moi éï et la fin de l'empire de Venise.
IL — Venise et l'Espagne. — Yenise et la papauté.
De son grand empire oriental, Venise, au commencement du xvne siècle, ne conservait plus que la Crète, et quelques rares îles de l'Archipel, comme Tinos et Cérigo. Pour s'y maintenir, la Seigneurie évitait attentivement, prudemment, tout ce qui pouvait amener un conflit et, dans ce but, ses diplomates se mettaient, vis-à-vis de la Sublime-Porte, en frais incessants de bonne grâce et de coquetterie. Mais le péril ottoman n'en restait pas moins menaçant; les pirateries des cor-
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sains barbaresques étaient une occasion d'incessantes difficultés. Elles allaient, vers le milieu du xvn* siècle, déchaîner une guerre de vingt-cinq année? entre Venise et les Turcs.
La perte de la Crète. — En 1644, une escadre appartenant aux chevaliers de Malte enleva, près rpathos, la flotte turque qui revenait d'Alexandrie, et qui portait, avec trois millions d'or, un certain nombre de femmes du Sérail. Après cette capture, les vaisseaux chrétiens firent relâche en Crète; le Sultan en prit prétexte pour demander satisfaction aux Vénitiens, et, en juin 1645, une escadre ottomane, armée en apparence contre Malte, paraissait inopinément devant La Canée.
La situation où se trouvait alors la Crète n'était guère satisfaisante. La noblesse vénitienne établie dan- l'île jouissait béatement de ses privilèges; mais elle était peu soucieuse de les défendre par les armes. Les familles de l'aristocratie grecque, qui peu à peu s'étaient rapprochées des vainqueurs, étaient dans les mêmes sentiments. Quant à la bourgeoisie riche et au peuple, ils détestaient âprement le clergé catholique et les Latins, el ils ne haïssaient point les Turcs. Aussi, dès les premières menaces de guerre, Venise, sentant l'agitation sourde qui travaillait sa colonie, avait renforcé l'escadre qui croisait dans les eaux Cretoises et réuni 25.000 hommes de troupes sous Les ordres du provéditeur André Cornaro. Mais La Canée, dont les murs étaient dans un état déplorable, était incapable de résister; dès le mois d'août 1645, elle tombait aux mains des musulmans. La conquête de la Crète semblait n'offrir aux
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Turcs nul obstacle : la flotte vénitienne demeurait inactive ; les alliés italiens de la République ne bougeaient pas. Et sans doute la lutte fut marquée de quelques beaux faits d'armes héroïques; ie commandant du fort de Saint-Théodore se fit sauter plutôt que de rendre sa forteresse ; le commandant de La Sude, à la sommation qu'on lui fit de capituler, répondait avec une fierté hautaine : « La citadelle n'est pas à nous, nous n'en pouvons disposer. Le doge est le maître ; il nous en a confié la défense ; nous la défendrons jusqu'au dernier souffle. » En quelques semaines pourtant, presques toutes les places vénitiennes succombaient; Rethymno était prise et Candie, la capitale de l'île, étroitement assiégée.
Venise, pour comble de disgrâce, était à ce moment dans une détresse financière extrême. Pour trouver l'argent nécessaire, le Sénat eut recours à des moyens désespérés. On vendit les charges publiques, on ouvrit le patriciat, jusqu'alors si jalousement fermé, à ceux qui mettraient sur pied mille soldats ou qui verseraient soixante mille ducats au Trésor ; on fit place dans la noblesse aux provinciaux mêmes, en les taxant un peu plus cher seulement, au chiffre de soixantedix mille ducats. Malgré les protestations de quelques patriciens, la majorité du Grand Conseil vota la proposition ; quatre-vingts familles de bourgeoisie furent inscrites au Livre d'Or, et l'on ramassa ainsi sept millions de ducats. Une grande activité militaire suivit cette grave innovation constitutionnelle; contre les Turcs, Venise s'efforça, pour faire une diversion, de soulever les Albanais et les Monténégrins. La guerre de vingt-cinq ans commençait.
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Bfite, de la Crète, la Lutte s'étendit à l'Orient tout entier. Les Turcs s'acharnaient i prendre Candie, i Noue vouions Candie, déclarait le grandvizir Achmt't Koeprili, quand nous devrions continuer la gserre pendant cent ans. » m Nous défendrons Candie, ripostaient les Vénitiens, jusqu'à notre dernier soupir. » Et pour détacher les musulmans de la Crète, hardiment ils prenaient l'offensive dans toutes les mers orientales. Ils bloquaient ies Dardanelles, occupaient Ténédos, Lemnos, Samothrace, paraissaieut sur les côtes de Grèce, à Volo, à Ëgine, à Salamine, à Mégare, a Monemvasie; en même temps ils faisaient la guerre en Dalmatie. Et sans doute ils remportèrent des victoires triomphantes, en 1646 près de Négrepont, en 165i a l'.ii'i.i». en lt>56 aux Dardanelles, en 1657 à Chio, i) 1661 à Milo; mais c'étaient des succès sans lendemain et sans résultat. Les Turcs, malgré leurs défaites, refusaient d'abandonner l'île conquise, avec la même ténacité que Venise mettait à en refuser la cession. Contre les Ottomans, la République cherchait partout des alliés et des secours; elle s'adressait au pape, aux Cosaques, au»
irs. Dans tout l'Occident, l'héroïque résistance de Candie excitait une admiration universelle, et en 1660 une expédition de volontaires français accourait à la rescousse de la ville assiégée. Les chefs d'escadre et les capitaines vénitiens montraient l'énergie la plus admirable. Avec un seul vaisseau, Thomas Mocenigo affrontait vingt-cinq galères turques ; Lazzaro Mocenigo, avec son navire, forçait les Dardanelles et sautait presque en vue de Constantinople par l'explosion de sa soute au* poudres; Giuseppe Dolfin, avec une galère se
débarrassait de sept vaisseaux ennemis qui l'attaquaient, et s'emparait de l'un d'entre eux. Et à Candie, un jour que l'explosion d'une mine ouvrait au flanc des remparts une brèche formidable et que partout un cri retentissait : « Tout est perdu!», Louis Mocenigo fièrement répondait : « Alors nous mourrons l'épée à la main: qui n'est pas un lâche me suive. »
Mais, en 1667, le grand vizir en personne venait devant Candie diriger ce siège interminable. Et l'Europe de son côté se passionnait pour cette belle défense. En 1668, La Feuillade amenait au secours des Vénitiens un contingent de volontaires français; en 1669, sous Beaufort et Navailles, une grande expédition de 6.000 hommes venait renforcer les assiégés. Mais la ville était à bout. En l'espace de cinq mois, la garnison faisait dix-sept sorties, repoussait trente-deux assauts, supportait l'explosion de 618 mines; elle perdait 3.600 hommes, mais en tuant 20.000 soldats aux assiégeants. Malgré cet héroïsme, la place n'en pouvait plus, « labourée des canons, des bombes et des pierres, dit un contemporain, à tel point qu'elle n'a plus de forme. » Le 5 septembre 1669, après vingtquatre ans de batailles, François Morosini se résigna à se rendre. La capitulation fut d'ailleurs honorable et glorieuse pour les vaincus. Les Vénitiens emportaient leur artillerie; ils conservaient en Crète La Sude, Spinalonga, Carabusa, et les Turcs, par la même convention, leur rendaient Klissa en Dalmatie; enfin les musulmans s'engageaient à n'entrer dans la ville qu'au bout de douze jours et à laisser librement partir tous ceux qui le voudraient.
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Ainsi linit M Mémorable, <jui avait coûté
à la chrétien* soldats el 108.000 hommes
aux Turcs >ute Venise y avait recueilli une
magnifique moisson de gloire; sans doute les Ottomans ne conquéraient que des ruines désertes; quand ils entrèrent dans Candie, ils y trouvèrent, pour toute population, deux prêtres grecs, trois Juifs et une pauvre vieille femme; dans file entière la population était réduite à vingt-deux mille âmes. Mai- la Crète était à jamais perdue pour la République, et avec elle disparaissait le dernier morceau <iu | a empire que Venise avait fondé dans les mers du Levant. Et quand, en 1671, le traité de paix définitif consacra ce désastre, dont une délimitation meilleure de la frontière dalmate était une bien maigre compensation. Venise, par surcroit, sortait épuisée, ruinée presque, d'une in-rre qui ne lui avait pas coûté moins de 126 millions de ducats.
François Morosini le Péloponésiaque. — Pourtant la cité de saint Marc était trop fiêre encore pour se résignera la ruine. Lorsque, en 1683, les Turcs furent arrêtés devant Vienne par l'armée de Sobieski. lorsque, l'année suivante, une nouvelle Sainte-Ligue se forma pour combattre les infidèles. Venise y entra avec empressement. De cette nouvelle lutte François Morosini, le valeureux défenseur de Candie, fut le héros. En 168 'i, il conquérait l'île de Sainte-Maure; en 1685 il occupait Coron et le Magne; en 168G, avec son lieutenant Kônigsmark, un Suédois entré au service de la République, J prenait Navarin, Modon, Argos, Nauplie ; en 1087, toute la Morée, sauf Monemvasie et Mistra, était
entre ses mains ; puis il s'emparait de Patras et de Lépante, de Corinthe et d'Athènes, après ce siège fameux qui vit la ruine du Parthénon.
Pour récompenser de tels services, où semblait revivre quelque chose des triomphes d'autrefois, la République ne marchanda point à ce victorieux les honneurs les plus insignes et les plus rares. Au Palais ducal, dans la salle d'armes du Conseil des Dix, un buste en bronze fut placé en l'honneur du plus illustre général qu'eut alors Venise, avec cette inscription : « Le Sénat à François Morosini le Péloponésiaque, de son vivant. » (Francisco Morosini Peloponesiaco, adhuc viventi, Senatus). L'année suivante, en 1688, Morosini était élu à la suprême magistrature de l'Etat, et, reprenant la tradition glorieuse des doges guerriers d'autrefois, il reparaissait en 1693 dans les mers orientales à la tête des flottes de la République. C'est là qu'il mourut, à Nauplie, le 6 juin 1694. Au front de Venise décadente il avait mis une suprême auréole de splendeur, et, dans l'histoire de la cité, il apparaît vraiment comme le dernier des grands Vénitiens. Aujourd'hui encore, au Palais ducal, on voit, dans la salle du Scrutin, l'arc de triomphe que ses concitoyens consacrèrent à sa mémoire, et au musée Correr, Venise conserve pieusement l'épée, le bâton de commandement du grand général et les fanaux de la galère sur laquelle, une dernière fois, il promena triomphalement, par les mers du Levant, l'étendard à l'effigie du lion de saint Marc.
La paix de Carlowitz (1699) consacra les conquêtes de Morosini. Elle donna à Venise la Morée tout entière et les îles d'Ecrine et de Sainte-Maure.
LA P0LITIQQ1 EXTÉRIEinE PE VENISE 281
La perte de la Morée et la fin de l'empire de Venise. — Pendant trente ans (1685-1715), les \ > nitiens gardèrent la Morée conquise par Morosini. Ils la partagèrent en quatre provinces, Romanie. Laconie, Messénie, Achaïe, et en confièrent le gouvernement à un provéditeur et à un recteur. Ils avaient trouvé le pays dévasté par la guerre; il> y rétablirent l'ordre et même une certaine prospérité ; ils le repeuplèrent aussi par l'envoi de nombreux colons. Mais l'administration de la République fut compliquée, vexatoire et pesante. Les impôts étaient lourds, le commerce fut singulièrement gêné par le système prohibitif dont Yenise',le garrotta, la justice était rendue par des magistrats mal au courant des mœurs du pays, la liberté était étroitement mesurée. La différence (l<s religions aussi était une cause de grave hostilité : les Grecs détestaient le clergé et les moines latins et supportaient impatiemment l'interdiction de communiquer avec le patriarcat de Constantinople. Enfin, la défense du pays coûtait cher. En conséquence , le mécontentement était grand , même chez les Albanais et les Maïnotes, si longtemps dévoués à Venise, mais qui se plaignaient d'être lésés dans leurs privilèges. Beaucoup de gens regrettaient et appelaient les Turcs. Et les provéditeurs vénitiens déclaraient de leur côté que les Grecs étaient des gens ingouvernables.
Aussi les Turcs rêvaient-ils de reprendre la Morée. L'occasion s'en rencontra en 1714 et, de nouveau, la guerre éclata. Au mois de juin de cette année, le grand vizir Damad-Ali passait l'isthme et alta^uait Corinthe. Après une courte résistance, la place capitula; mais d'atroces cruautés suivirent la
282 Dira république patricienne : yen: si
reddition. Un prêtre catholique ayant fait sauter une poudrière, ce fut un prétexte aux exécutions et au massacre. Ensuite les Turcs s'emparèrent d'Argos, de Nauplie et, là encore, ils montrèrent la même sauvagerie. Tous les hommes furent passés par les armes ; les religieux, les femmes même furent à peine épargnés. Pour encourager la tuerie, le grand vizir avait promis une prime de trente écus par tête de chrétien; on massacra si bien qu'on put abaisser la prime à vingt et même à dix écus. Les Grecs d'ailleurs ne firent rien pour se défendre; les belliqueux montagnards du Magne eux-mêmes demeurèrent absolument indifférents aux événements. Pendant ce temps, les citadelles vénitiennes tombaient l'une après l'autre. Modon capitulait, Monemvasie se vendait. Simultanément, en Crète? La Sude et Spinalonga étaient occupées par les Turcs, qui s'emparaient également de Cérigo et de Sainte-Maure. En quelques mois , tout l'empire reconstitué par Morosini s'effondrait lamentablement.
Seule, Corfou échappait aux Ottomans, grâce à la belle défense qu'y fît, en 1716, le maréchal de Schulembourg, un Allemand entré au service de la République. Mais la paix de Passarowitz (1718) consacra la ruine définitive de l'empire oriental de Venise. Avec la Morée, la République perdait le reste de ses possessions de Crète, Tinos dans l'Archipel, Antivari et Dulcigno en Albanie. De tout ce vaste empire qu'elle avait eu jadis dans le Levant, elle ne gardait que Cérigo et quelques places conquises en Albanie pendant la guerre, Butrinto , Parga, Prevesa et Vonitza.
Pourtant, jusqu'à la fin du xvni" siècle, Venise se