‹ Venise, une republique patricienneChapitre 39 sur 50 · LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE VENISE · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE VENISE

souvint, du moins par intermittences, de sa gloire et de son rôle passés. En 178 i. pour châtier les pirates barbaresqu.es, Angelo Emo alla bombarder Tunis. Sousse, Sfax. Bizerte et, une dernière fois, il montra, dans la Méditerranée, la bannière de saint Marc. Pour l'entretien de son armée et de sa flotte, la République, au milieu du xviii' siècle, dépensait encore, en temps de paix, 1.680.000 ducats et n'hésitait pas, quand la guerre semblait menaçante, à porter à 2.390.000 ducats son budget militaire. Son armée de terre, réorganisée par Schulembourg. comptait 22.000 hommes qui pouvaient, en temps de guerre, s'augmenter d'une force égale. Pour l'arsenal, où se construisait la flotte, la ville, de 1719 à 1701. ne dépensait pas moins de 9 millions de ducats et. au moment de sa chute, elle possédait 184 bâtiments de guerre. Et parfois le souvenir du grand rôle joué jadis par Venise inspirait encore des paroles héroïques. « Si douce et si désirable que soit la paix, disait, en 1763, Alvise Mocenigo dans le Sénat, pourtant elle est nuisible et funeste à tout Etat, quand l'amour de la tranquillité atteint ce degré de passion, qu'il fait perdre de vue les périls lointains et ne fait considérer que de loin les dangers qui sont proches. » En fait , l'amour de la paix primait tout. Le ressort moral, qui jadis avait fait la force de Venise, était brisé bien plus encore que sa puissance matérielle. Dans l'organisation des choses militaires, on ne trouvait que lenteur, désordre, indiscipline; l'obligation du service personnel à bord des galères avait été remplacée par une contribution en argent. Venise, impuissante et se sentant telle, se désintéressait de plus en plus de toutes les grandes affaires politiques

et vivait repliée sur elle-même, dans un isolement absolu,

Aussi bien, et depuis longtemps déjà, Venise n'était plus en Occident qu'une puissance de second rang.

Venise et l'Espagne. — Au cours du svn' siècle pourtant, elle avait fait figure encore, et contre l'Espagne, très hostile à la République, elle avait montré une énergie assez fière. Elle avait, en 1618, durement réprimé les intrigues que Bedmar, l'ambassadeur d'Espagne et le duc d'Ossuna, vice-roi de Naples, fomentaient dans la ville des lagunes pour renverser le gouvernement de la Seigneurie. Elle avait, en 1617, nettement proclamé sa souveraineté sur l'Adriatique et fait reconnaître à Madrid que, sans sa permission, aucun vaisseau de guerre ne pourrait apparaître dans cette mer vénitienne. Elle avait lié partie avec tous les adversaires de l'Espagne, s'alliant aux Etats-Généraux de Hollande en 1617 et en 1619, à la France en 1623 ; et quand les Espagnols occupèrent la Valteline, quand en 1629 éclata l'affaire de la succession de Mantoue, elle n'avait pas hésité à armer des troupes et à entrer en campagne ; elle avait pris à son service les généraux les plus illustres de l'époque, Mansfeld, Thurn, Rohan ; elle avait fourni de l'argent, sur la demande de Richelieu, au roi de Suède Gustave- Adolphe; enfin, dans tous les règlements diplomatiques de l'époque, ses ambassadeurs étaient apparus en arbitres écoutés, aussi bien au congrès de Westphalie qu'à celui d'Utrecht.

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Venise et la papauté. — Elle n'avait pas montré moins de carnage et do fermeté en face de la papauté. Fidèle à ses vieilles traditions d'indépendance, la République avait, en 1606. résolument bravé Paul V et méprisé l'interdit lancé sur ia cité. On sait quelle avait été en tout temps la politique vénitienne vis-à-vis de Rome : on s'en irritait tort au Vatican. « Si j'étais pape, déclarait un jour le cardinal Borgaese, j'excommunierais la Seigneurie à la première occasion. » — « Et si j'étais doge, lui répondait l'ambassadeur de Venise, fe nie rirais de l'excommunication. » Tous deux devai» ut tenir parole, quand le cardinal Rongfaèse ■îeviu! le pape Paul V et quand Léonard Donato devinl d<»ge.

Dès 1603 , le Sénat avait engagé la lutte, en tachant de restreindre le développement excessif de la propriété ecclésiastique (le clergé possédai! alors près d'un tiers des biens-fonds dans l'Etat vénitien et en interdisant à nouveau toute fondation d'église ou de couvent qui n'aurait pas été spécialement autorisée; en 1605. il défendait de • toute douai ion ou aliénation de biens en faveur d'un établissement religieux. Et le pape >'était plaint fort vivement à la Seigneurie. En 1606. ce fut une autre affaire. Le gouvernement vénitien refusa de déférer aux tribunaux ecclésias- 'iques deux prêtres poursuivis pour meurtre. Paul V, outré, lança l'interdit sur la cité de saint Marc. Mais Venise ne faiblit point. Le Sénat fit déclarer à Piome que, pour les choses temporelles, ivernement de la République ne reconnaissait d'autre autorité que Dieu ; résolument il interpublication des bulles pontificales et obligea

le clergé à tenir les églises ouvertes, à célébrer les offices et à distribuer les sacrements. A ceux qui prétextèrent que, pour obéir, ils attendraient l'inspiration du Saint-Esprit, on fit entendre que le Saint-Esprit avait déjà inspiré au Conseil des Dix de faire pendre les récalcitrants. Aussi presque personne ne résista. Seuls, les Jésuites, les Capucins, les Théatins, qui essayèrent de tergiverser, furent chassés de la ville : la grande masse du clergé demeura patriotiquement fidèle aux volontés de la Seigneurie.

L'âme de la résistance fut un moine servite, fra Paolo Sarpi. Théologien savant autant qu'âme courageuse, il fournit au gouvernement vénitien les bases juridiques où appuyer sa défense. Multipliant les traités, les pamphlets, il ruinait tous les arguments de la cour pontificale. Alors on le cita à comparaître à Rome comme coupable d'hérésie : il se garda prudemment d'aller se livrer à l'Inquisition. On essaya de le faire assassiner : il échappa et la tentative ne fit qu'accroître sa popularité à Venise. Finalement le pape s'inquiéta d'une situation — assez humiliante, en effet, et périlleuse — où l'on voyait un peuple catholique vivre religieusement en dehors de la papauté, et un gouvernement nullement suspect de protestantisme délier les liens qui unissaient l'Eglise et l'Etat. Il se résigna à négocier. Sous les auspices de Henri IV, un arrangement fut ménagé; la République consentit à remettre les prisonniers, objet du conflit, à l'ambassadeur de France, qui les délivra au cardinal de Joyeuse, mandataire du pape. Mais il fut bien entendu que c'était là, de la part des Vénitiens, un simple acte de défé

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rence à L'égard du roi de France, et que les droits de juridiction de la Seigneurie sur les clercs n'en étaient pas atteints. La République n'accepta même pas qu'en levant l'interdit le représentant du pape donnât aux magistrats vénitiens l'absolution de fautes dont jamais ils ne s'étaient reconnus coupables.

Du grand conflit où elle s'était engagée, Venise en somme sortait victorieuse. Et, durant tout le cours du xvui* siècle, elle maintint jalousement à l'égard du Saint-Siège son indépendance et ses droits de souveraineté. Les Jésuites, rappelés en 1657, ne furent admis que sous certaines conditions; et sans scrupules le Sénat limita le nombre des prêtres, diminua la quantité des fêtes religieuses, abolit en partie les immunités dont jouissaient les biens d'Eglise, restreignit les appels en cour de Rome. Venise, si affaiblie qu'elle fût, demeurait, dans l'Italie dominée par l'Espagne, ce qu'elle avait toujours été : un asil* de liberté.

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