CHAPITRE III La fin de Venise
A la fin du xviii* siècle, tout conspirait à la chute de Venise. En Europe, depuis assez longtemps déjà, la République ne subsistait plus que par la tolérance de ses voisins, qui ne respectaient guère, quand leurs armées avaient besoin d'y passer, son territoire, mais qui ne tenaient pas à détruire son indépendance, par embarras de partager ses dépouilles. Par ailleurs, dans le monde tel que le transformait la Révolution, le vieil édifice un peu rermoulu de la constitution vénitienne semblait un anachronisme, inévitablement destiné à bien- -paraitre. Enfin, toute énergie morale était morte au cœur du plus grand nombre de ses citoyens. La République de saint Marc était mûre pour la ruine : le canon de Ronaparle ne fit que lui donner le coup de grâce.
Lorsque, le 9 mars 1789, le Grand Conseil élut comme doge Louis Manin, un vieux patricien de Venise s'exclama, dit-on, ironiquement : a Ils ont fait doge un Frioulan. La République est finie ».
Ses jours, en effet, étaient comptés. Malgré la neutralité qu'elle s'efforça de garder attentivement dans l'Europe en guerre, mais qu'elle ne prit point souci de pouvoir défendre par les armes, Venise ne devait pas échapper à sa destinée. Quand, en 1796, Bonaparte descendit en Italie, quand la terre ferme vénitienne devint le théâtre de la lutte entre les Français et les Autrichiens, tout le monde comprit, comme l'écrivait un Vénitien, « que la tragédie approchait de sa fin ».
« Le lion valétudinaire de saint Marc », comme disait Bonaparte aux commissaires de la République, n'avait point à espérer la pitié du victorieux général. « Je ne veux plus d'Inquisition, déclaraitil un peu plus tard, plus de Sénat. Je serai un Attila pour Venise »; et encore : « Ce gouvernement est vieux; il faut qu'il s'écroule ». Aussi, dès les préliminaires de Léoben (18 avril 1797), ne se fit-il point scrupule de dépouiller Venise, en cédant à l'Autriche la terre ferme, l'Istrie et la Dalmatie. Le massacre des Français à Vérone, ce qu'on appela « les Pâques véronaises », lui fournit bientôt le prétexte d'en finir avec Venise même ; presque en même temps, le commandant du fort du Lido lui en offrit un autre, en faisant canonner un bâtiment français qui essayait de forcer les passes. A toutes les explications, à toutes les excuses, Bonaparte ne voulut rien entendre. « Il nous dit, rapportent les négociateurs vénitiens, que, s'il avait donné la liberté à d'autres peuples, il briserait aussi les chaînes des Vénitiens, qu'il fallait que le Conseil choisît entre la paix et la guerre ; que, si on voulait la paix, il fallait commencer par proscrire cette poignée de patriciens,
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qui avaient disposé éé tout jusqu'à présent »'t ameuté le peuple contre les Français. » Et comme
hasardaient à parler de réparations Non. non. répliqua-t-il ; quand vous couvririez cette pfatge d'or, tous vos trésors, tout l'or du Pérou ne peuvent payer le sang français ». Et le l*r mai. il déclara la guerre à la République. « Cette nuit, ili.-ait à cette nouvelle le do^re Louis Manin. nous ne sommes pas sûrs de dormir dans notre lit • Une division française, en effet, s'avançait jusqu'au bord des lagunes; Bonaparte, plus impérieux que jamais, était à Malghera. Le gouvernement vénitien, affolé, perdant toute ■. toute dignité même, ne songea plus qu'à r le vainqueur. Le 12 mai, pour la dernière fois, le Grand Conseil se réunit, afin d'examiner les propositions du général français. Cinq cent trente-sept patriciens étaient présents ; ce n'était pas la moitié des membres qui composaient îblée. 512 acceptèrent, presque sans dis- □ — tant ils mouraient de peur — les conditions de Bonaparte; cinq s'abstinrent; vingt seulement eurent le courage de voter non. Par cette délibération, la constitution vénitienne était abolie : un gouvernement représentatif pro- \ ivoire remplaçait l'antique gouvernement de ia lique. Puis le Grand Conseil se sépara précipitamment. On raconte que Manin, rentré dans son appartement, tendit à un de ses serviteurs le bonnet ducal qu'il venait d'ôter : m Prends-le, lui lit-il. je ne m'en servirai plus. » Il y avait onze siècles, tout juste, qu'avait été élu le premier doge le Venise.
Quatre jours phta lard, les Français entraient à
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Venise. Le peuple planta des arbres de la liberté, devant lesquels, en cérémonie, on brûla le Livre d'Or et le bonnet ducal ; on décréta la démolition des prisons d'Etat, monuments de la « barbarie aristocratique » ; et sur le livre où s'appuie le lion de saint Marc, à la place de l'inscription fameuse : Pax tibi, Marce, evangelista meus, on grava ces mots : Droits de l'Homme et du Citoyen. « Enfin, le lion a tourné la page», disait, à ce propos, un Vénitien. Il aurait pu dire aussi bien qu'il avait fermé le livre où, durant tant de siècles, Venise avait écrit une si glorieuse histoire.
« S'il faut périr, écrivait en ces tristes jours un patricien de Venise, périssons du moins en gens de cœur. » Sauf quelques rares exceptions, les nobles Vénitiens n'eurent guère ce souci. Venise mourut misérablement, sans avoir même le bénéfice de sa trop humble soumission. Le gouvernement provisoire institué par Bonaparte dura quelques mois à peine. Au traité deCampo-Formio (17 octobre 1797), Venise, avec toutes ses possessions, fut abandonnée à l'Autriche, à l'exception des îles Ioniennes, que la France se réserva. Le 18 janvier 1798, les troupes autrichiennes entraient à Venise. La République de saint Marc n'était plus qu'un souvenir.
Elle avait, en vérité, mérité sa ruine.
De la Venise du xvm* siècle aussi, on pourrait dire ce que Talleyrand disait de la France de l'ancien régime, que celui qui n'y avait point vécu n'avait pas connu la douceur de vivre. Pourtant, si charmante que soit l'image que nous offre alors la
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cité de saint Marc,- elle ne saurait dissimuler la frivolité vaniteuse et vaine de cette vie et les tares qui se cachaient sous ces brillantes apparences. Depuis que le commerce av;;it pris d'autres routes, depuis qu'avaient disparu de Venise les navires * si nombreux jadis, disait mélancoliquement un patricien du xvn' siècle, que nos ports pouvaient à peine les contenir », depuis que s'était écroulé l'empire maritime de la République, une bonne partie de la noblesse vénitienne était fort appauvrie; et s'il existait encore dans le patriciat d'énormes et magnifiques fortunes, héritage du passé, une misère trop réelle, au-dessous de cette oligarchie de riches, créait un sourd mécontentement. Sous les fêtes incessantes, sous l'étalage de magnificence, montaient d'âpres rancunes, de violentes malédictions; sous le perpétuel carnaval où semblait se résumer alors la vie de Venise, il y avait place pour bien des haines.
D'autre part, aux vertus d'autrefois, qui avaient fait la grandeur de Venise, au courage, à l'activité, au dévouement à la patrie, avaient succédé des goûts de luxe et de pompe, la recherche égoïste d'une vie facile et molle, presque uniquement consacrée au plaisir. Enfin, à la tête d'un gouvernement suranné, et qui de plus en plus se concentrait aux mains d'une oligarchie toujours plus restreinte, étaient placés des hommes, généralement aussi incapables de rien comprendre que résolus à ne rien changer, qui voyaient dans les fêtes un moyen commode de distraire le peuple et ne songeaient qu'à s'assurer la paisible possession du pouvoir. Héritiers de noms fameux, vivant sur leur gloire passée, ils
assistaient, volontairement impuissants, et souvent sans se douter même du péril proche, à la décadence de la République. Au moment où elle succomba, Venise épuisée, vieillie, n'était plus dans l'Europe qu'un anachronisme; après douze siècles d'une histoire glorieuse, sa chute était donc inévitable. Mais du moins, en mourant, elle laissait pour toujours un fier souvenir; et nul, aujourd'hui encore, ne peut évoquer sans émotion, dans l'incomparable décor de la ville de saint Marc, « les ombres qui flottent sur les couchants de l'Adriatique, au bruit des angélus de Venise1. »