LUTTES DE RUSES
Après avoir quitté si brutalement l'hôtel du duc de la Torre, le capitaine don Antonio de Pefiaranda, ou plutôt le prince Gaston de Montlaur, que nous avons vu paraître sous le nom de Chat-Tigre dans le cours de cet ouvrage, s'enveloppa dans les plis de son manteau afin de dissimuler les broderies d'or de son brillant uniforme ; après avoir hésité pendant une minute ou deux, il s'engagea dans une rue étroite et tortueuse bordée de chaque côté par des masures sordides construites en torchis et menaçant ruine.
Arrivé aux deux tiers de cette rue, il s'arrêta devant une maison qui ne Se distinguait des autres que parce qu'elle semblait plus misérable encore ; il jeta un regard soupçonneux autour de lui, afin sans doute de Rassurer que personne rie "le surveillait, puis il retira un passe-partout de sa poche, ouvrit la porte de cette maison et disparut aussitôt dans l'intérieur, sans oublier
toutefois de refermer soigneusement la porte derrière lui.
Après avoir traversé un zaguan obscur et une cour boueuse, il s'arrêta devant une seconde porte simplement poussée; tout l'ameublement ne se composait que d'un équipai, d'une table boueuse, encombrée de potions de toutes couleurs et d'un châlit recouvert d'une peau de taureau, sur lequel était étendu un homme enveloppé tant bien que mal d'une couverture trouée, et dont la tête, en guise d'oreiller, reposait sur une botte de paille .
— Àh I te voilà, dit le malade, d'un ton de mauvaise humeur en apercevant le Chat-Tigre ; Goddam ! je croyais que tu m'avais abandonné, et que tu voulais me laisser crever ici comme un chien !
Le Chat-Tigre haussa les épaules sans répondre et s'assit sur le tabouret ♦
— Voilà deux jours que je ne t'ai vu ; continua le malade d'un ton de reproche.
— J'ai eu des affaires ; dit froidement le Chat-Tigre •
— Des aflaires ? oui, fit l'autre avec amertume ; tu as toujours des affaires quand il s'agit de moi ; est-ce donc là ce dont nous étions convenus ?
— Ah ça I fît le Chat-Tigre d'un ton irrité, est-ce que tu vas continuer longtemps sur ce ton ? sais-tu que tu commences à m'échauffer les oreilles ! à qui contes-tu tes doléances? à moi? c'est bien plutôt à toi-même que tu devrais les adresser. Sacrebleu ! tu es cause de tous les embarras que nous avons eus ; si nous échouons, à qui en sera la faute? à toi? tu vas te faire clouer la main sur une table pour voler quelques onces; allons donc ? puis à la première atteinte de la douleur, tu cries comme un possédé et tu te dénonces toi-même ; ma foi tant pis ! il faut que je te le dise une fois pour toutes; j'avais jusqu'alors supposé que Bothwell était un brigand, mais non un voleur vulgaire et un imbécile à cœur de poule*
— Sais-tu que tu commences à m'impatienter aussi ?
dît l'autre en se redressant sur son châlit ; ma blessure est presque guérie ; prends garde, tu pourrais te repentir de me traiter ainsi que tu le fais ?
- — Ah ! ah ! fit le Chat-Tigre en riant, tu te réveilles à la fin ! Vive Dieu ! il n'est pas trop tôt ; allons, je ne désespère plus autant de toi.
— Que veux-tu dire ?
— Que j'ai voulu tenter une expérience, et qu'elle a réussi.
— Ce qui signifie?
— Que je ne t'ai pas oublié, comme tu le supposes, ingrat que tu es. Si depuis deux jours je me suis absenté, c'est que j'ai travaillé pour toi et pour moi, l'homme quit'ablessé, est entre mes mains.
— Bien vrai ! s'écria Bothwell en sautant du lit avec une légèreté qui démentait complètement l'état de prostration dans lequel il prétendait être tombé.
— Oui, mais son compagnon nous a- échappé, pour que notre vengeance soit entière, il faut que nous le , retrouvions, es-tu en état de te battre?
— Je te répète que ma blessure est à peu près guérie; d'ailleurs je me sers aussi bien de mes armes de la main gauche, que de la droite ; seulement si tu veux faire quelque chose de moi, il faut d'abord me rendre mes forces*
— Bon ! et qu'est-ce qu'il te faut pour cela ?
— Manger; je meurs de faim.
— Rien n'est plus facile ; écoute-moi ; le complot marche ; le duc de la Torre est prisonnier sur parole dans son palais ; c'est moi qu'on a chargé de lui signifier l'ordre du vice-roi. Le digne gentilhomme n'a pas compris grand'chose à ce que je lui disais ; pour achever de le dérouter, j'ai remis sur le tapis une vieille histoire que je tenais en réserve, et dont l'effet, ainsi que je m'y attendais a été prodigieux ; en ce moment le duc et la duchesse de la Torre, sont à demi fous d'angoisse; nous n'avons plus rien à redouter d'eux, nous les tenons ; il ne me reste plus qu'une chose à savoir.
— Laquelle. ...
. — Si réellement nos ex-amis les frères de la Côte ont l'intention de tenter une descente à la Vera-Cruz; tu comprends combien notre situation deviendrait délicate si cela était; et combien il est important pour nous de savoir à quoi nous en tenir à ce sujet ; tandis que j'agirai de mon côté, tu agiras du tien.
— C'est cela même ; fort bien, il faut probablement se mettre à la recherche du flibustier qui a échappé ; le désarmer, tirer de lui tous les renseignements possibles et s'en débarrasser.
— Allons, allons, compagnon, tu redeviens le Bothwell des beaux jours ; si tu échoues, il est probable que moi je réussirai.
— Quand faut-il partir?
— Tout de suite.
— Pas avant d'avoir mangé?
— Naturellement, tiens, prends cette bourse, elle renferme cinquante onces.
Bothwell s'empara de la bourse, avec un mouvement déjà cupide.
— Maintenant mes instructions? dit-il.
— Les voici ; elles sont simples ; tu te rendras immédiatement dans la maison que tu sais ; tu te nommeras ; on te fournira aussitôt, sans que tu aies rien à débourser, des vêtements, des armes et un cheval; lorsque tu auras complètement changé de peau, tu iras dans un ordinaire quelconque, où tu mangeras tout ton soûL Souviens-toi seulement qu'il ne faut pas trop caresser la bouteille ; tu as affaire à forte partie ; il est
. important que tu conserves ton sang-froid. Après l'être bien repu, tu monteras à cheval et tu quitteras la ville par la route de Mexico, que tu quitteras au bout d'une demi-heure de marche, pour appuyer sur la droite, et continuer ton chemin le long de la plage, tu marcheras ainsi tout droit devant toi, jusqu'à ce qrfe tu arrives à une falaise assez élevée au pied de laquelle se trouve une
caverne dont la bouche s'ouvre du côté de là mer ; tu me comprends bien ?
— Dame,tout cela est bien simple.
— C'est dans cette caverne que tu rencontreras notre homme; il y a cent à parier contre un qu'il dormira ; si tu sais t'arranger, rien ne te sera plus facile que de le surprendre, du reste cela te regarde ; le principal est de réussir ; sur ce, cher ami, comme dans ce moment même des affaires importantes nécessitent ma présence à la forteresse, tu me permettras de te quitter.
— Quand et où nous reverrons-nous?
— Ce soir de sept à huit au Velorio de las Ventanas.
— Tu veux donc me faire lapider?
— Non, sois tranquille ; dit-il en riant, j'ai si bien expliqué la scène en question que tu passes à présent aux yeux de tous, pour un honnête homme calomnié, victime d'un horrible guet-apens ; allons, au revoir.
— Au revoir ; dit Bothwell.
Le Chat-Tigre sortit.
Au xvii siècle, les principes philanthropiques étaient presque ignorés et pas du tout appliqués, surtout en Amérique. Les Espagnols, — ou du moins le gouvernement espagnol, car il serait à notre avis souverainement injuste de rendre la nation responsable de la barbarie de son gouvernement; — les Espagnols disonsnous, ne se sont jamais piqués de douceur ; la justice de leur pays a toujours employé avec ceux qu'elle prétendait coupable, des moyens de coercition, hautement réprouvés, même à cette époque, comme trop barbares par toutes les nations.
L'Olonnais, après être tombé, grâce à une odieuse trahison, entre les mains du Chat-Tigre, avait été conduit directement à la forteresse ; là, après l'avoir fouillé minutieusement, sous prétexté de s'assurer qu'il n'avait pas d'armes cachées ; mais en réalité, afin de s'emparer dé son argent ; on l'avait jeté dans un cachot infect et boueux, creusé à une quinzaine de pieds au-dessous (Tu soi, et -ne recevant Fàir extérieur que par " une étroite
meurtrière, percée presqu'àla hauteur delà voûte. Pujs la porte avait été fermée, et on l'avait abandonné à ses tristes réflexions. Le ieune homme avait bravement supporté ce traitement indigne ; il avait ra^me ^eu le courage de ne pas laisser échapper une plainte.
Plusieurs heures s'étaient écoulées ainsi ; l'Olonnais ne savait trqp ce qu'on prétendait, faire de lui» quarçfl la porte du, cachot s'ouvrit, et livra passage à. un guichetier tenant une torche dans sa main, et à un autre personnage, revêtu d'un uniforme, militaire.
Ce second personnage était don Antonio de la Sorga Gaballos, gouverneur de la Vera-Çruz.
Aprèss ayp^r,j£té un regard de dégoût aytpur de lui, le gouverneur se tourna vers le guiçliefier.
— , Qui a donné l'ordçe, dit-il en fronçant le sourcil, de mettre le prisonnier dans ce cloaque infect et infâme?
— Seigneurie, répondit le guichetier en s'inclinent, cet ordre a été donné par l'officier qui a amené le prisonnier; il a dit que V. E. exigeait que le prisonnier fût tr.aité avec la dernière vigueur.
— Cet homme a menti, dit le gouverneur ; -conduirez à l'instant ce prisonnier dans une des chambres hautes; j'entends qu'il soit traité avec les. plus grands égards.
Cette mansuétude, à laquelle l'Olonnais était si loin de s'attendre, augmenta considérablement son inquiétude, au lieu de la diminuer, Cependant il suivit le geôlier sans prononcer une parole, et pénétra à .sa suite dans une chambre assez sale, assez mesquinement meublée, mais qui lui parut un palais, en comparaison du bouge ignoble dans lequel on l'avait jeté d'abord.
— Maintenant, laissez-moi seul avec le prisonnier ; reprit le gouverneur, et hâtez-vous d'exécuter les ordres que je vous ai donnés.
Le geôlier s'inclina et sortit. L'Olonnais demeura en tête à tète avec le gouverneur; il y eut entre les deux hommes, un instant d'hésitation facile à comprendre ; enfin le gouverneur s'assit sur. une chaise, fit signe à
rOlonnais d'en prendre une autre en face de lui, et il entama la conversation.
— Senor, dit-il, tout en tournant délicatement une cigarette entre ses doigts; je suis réellement» désespéré du malentendu dont vous avez été victime ; mes ordres ont été mal compris et surtout mal exécutés ; aussitôt que j'ai appris ce qui s'était passé, je me suis empressé de venir près de vous, afin de vous donner une explication loyale ; malheureusement, je n'ai été informé de votre arrestation, que depuis une demi-heure à peine. Le Juez de Letras, chez lequel vous avez été appelé hier, m'a donné sur vous les meilleurs renseignements ; j'ai vu de plus, un certain don Pedro Garcias, un des plus honorables habitants de Médellin, qui vous connaît depuis longtemps, dit-il, et professe pour vous l'estime la plus grande; tout cela aurait suffi pour vous faire mettre immédiatement en liberté, mais j'ai voulu venir moi-même, afin de vous prouver que lorsque, malgré jnoi, il a été commis une erreur judiciaire, je n'hésite pas à la réparer.
— Senor gouverneur, répondit TOlonnais en s'inclinant, je suis confus de l'honneur que vous daignez me faire ; je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance ; je serai heureux, le jour où il me sera possible de vous remercier, d'une manière efficace, de votre généreuse conduite, dans une circonstance si grave et surtout si désagréable pour moi.
— Eh bien I voilà qui est dit ; reprit vivement le gouverneur, qu'il ne soit plus question de rien entre nous.
En parlant ainsi, il tendit à TOlonnais, une main que celui-ci serra un peu à contre-cœur.
En ce moment, le guichetier rentra, rapportant au prisonnier, l'argent, les bijoux et les papiers qu'on lut avait enlevés.
— Tout y est-il? demanda le gouverneur.
— Oui, seigneurie, reprit redonnais.
— A la bonne heure l
Le guichetier s'inclina et sortit, en laissant la porte entr'ouverte.
— Ne m'avez-vous pas dit, il y a un instant, lit le gouverneur, que vous saisiriez avec empressement l'occasion de me remercier d'une manière efficace, du peu que j'ai eu le plaisir de faire pour vous?
— Je l'ai dit en effet, seigneurie ; répondit l'Olonnais de son air le plus placide, mais se tenant de plus en plus sur ses gardes ; il comprenait instinctivement que le point noir qu'il redoutait, commençait à se dessiner.
— Eh bien, cher senor, en ce moment, je crois que si vous le voulez, vous pouvez me rendre un véritable service.
— Vive Dios ! j'en serai heureux, seigneurie; de quoi s'agit-il?
— Oh ! d'un simple renseignement. •
— Je vous écoute respectueusement, seigneurie.
— Voici l'affaire : l'homme qui vous a arrêté, a mis dans l'exécution de ce mandat, un acharnement qui m'a semblé extraordinaire ; je vous dirai même que c'est lui qui a sollicité cette mission, en vous représentant à mes yeux et à ceux du corregidor, comme un homme dangereux ; tranchons le mot, en vous faisant passer pour un espion des Ladrones.
Le visage de TOlonnais prit l'expression de la plus grande surprise.
— L'espion des Ladrones? fit-il; j'avoue en toute humilité à votre seigneurie, qu'il y a quelques jours, j'ignorais encore jusqu'au nom de ces bandits. Je me rappelle, à ce sujet, que leur nom ayant été prononcé devant moi, par don Pedro Gardas, mon ami, je lui demandai quels étaient ces hommes et pourquoi on les nommait ainsi. Je dois informer votre seigneurie, que eette fois est la première que je viens à la côte ; pour cette raison mon ignorance est bien naturelle.
— Eh bien, voyez un peu, cher senor, reprit le gouverneur; comme parfois dans la vie, surgissent au mo- . ment où on y pense le moins, des événements bizarres ;
et comme il arrive qu'en croyant vous inspirer une idée, on vous en donne une autre. Cette dénonciation singulière me lit réfléchir que l'homme qui en était l'auteur, et dont l'arrivée à la Vera-Cru/ n'a précédé la vôtre que de quelques jours, s'était pour la première fois présenté à moi, porteur d'une lettre du gouverneur général de Cuba, dans laquelle S. E. me recommandait cet homme dans des ternies assez ambigus, et qui soit dit entre nous, ne prouvent guère en sa faveur. Cependant je fus forcé de faire droit à cette lettre, et j'employai cet homme à des affaires de police. Lorsqu'il vous eut dénoncé, je lui demandai si lui, qui vous accusait d'être un ladron, n'en était pas un lui-même ; s'il n'avait pas trompé la confiance du gouverneur de Cuba, et si en réalité, ce n'était pas lui qui fût l'espion des bandits.
— Je vous demande pardon, seigneurie, mais je ne saisis^pas bien, à la suite de quelles déductions cette pensée a pu vous venir.
— Oh ! bien naturellement ; cet homme doit nourrir contre vous une haine secrète ; peut-être la crainte d'être démasqué par vous, qui le connaissez sans doute, et avez surpris quelques-uns de ses secrets ; je ne vois que ce motif, pour justifier l'insistance qu'il a mise à vous arrêter lui-même et l'a conduit à vous tendre le guet-apens dans lequel vous êtes tombé ; ne trouvezvous pas qu'il y a beaucoup de vrai dans tout ce que je vous dis?"
— En effet, seigneurie, vos conjectures sont justes jusqu'à un certain point Je connais cet homme ; et non-seulement lui, mais encore son compagnon.
— Ah ! oui, un autre drôle de la même espèce. Eh bien I puisque vous le connaissez, qu'en pensez-vous?
— Ma foi, seigneurie, pas grand'chose de bon ; mais comme je ne veux pas que vous vous trompiez à mes paroles, je dois vous dire que je ne connais ces individus que depuis très-peu de temps.
— Ah! fit le gouverneur d'un air désappointé. r^Yoici toute l'affaire, reprit imperturbablement
TOlonnais ; il y a trois semaines environ, don Pedro Garcias vint me voir; il me reprocha de mener une vie trop retirée, de m'occuper trop exclusivement de mes affaires, et il m'entraîna dans 'un ordinaire, où nous dinâmes ; puis il me conduisit dans une espèce de bouge, nommé le Velorio de las Ventanas, qui me paraît servir de refuge à toute la lie de la population Yera-Cruzaine ; je me trouvais assez dépaysé dans cet endroilj je regrettais fort d'y avoir mis le pied ; mais enfin j'y étais, force me fut de faire, comme on dit, contre fortune bon cœur. Les habitués du lieu jouaient gros jeu ; je me trouvai malgré moi entraîné à les imiter : vous savez, seigneurie, ce que c'est que le mauvais exemple ; je jouai donc ; je vous avoue que, travaillant beaucoup pour gagner mon argent, je n'aime pas le perdre.
— Je comprends cela; dit en souriant le gouverneur.
— Je remarquai que deux individus qui ne jouaient pas, avaient à plusieurs reprises essayé de me voler ; cela me déplut ; je les avertis amicalement, en plantant mon poignard dans la table, que le premier que je surprendrais essayant de me soustraire l'argent placé devant moi, je lui traverserais la main. Les deux hommes se mirent à lire en chuchotant entre eux ; puis au bout d'un instant, après avoir échangé quelques signes, le compagnon de mon dénonciateur avança la main vers mon or et saisit une dizaine d'onces ; ainsi que je l'en avais menacé, sans hésiter, je lui clouai la main sur la table ; ma surprise fut grande alors, seigneurie : cet homme que, jusque-là, j'avais cru Espagnol, mis hors de garde par la douleur atroce de sa blessure, commença à jurer et à blasphémer dans une langue que je ne compris pas, mais que j'appris plus tard être de l'anglais.
— Yous êtes sûr de cela, senor?
— Oui, seigneurie, je l'affirmerais au besoin,
— Oh! oh! voilà qui est très-grave; que devint cet homme ?
— Il fut, je crois, emporté par son compagnon; je ne le revis plus.
— Et vous concluez de ceci?
— Mon Dieu, seigneurie, je ne conclus pas; seulement je suppose que, ainsi que vous-même l'avez dit, cet homme furieux de se voir démasqué, et craignant d'être dénoncé par moi, m'a juré une haine implacable, et a voulu prendre l'avance sur moi; il m'est impossible d'attribuer sa conduite à un autre motif.
— C'est vrai, c'est vrai, tout cela est fort grave.
— A présent, seigneurie, s'il est d'autres renseignements que je puisse vous donner, je suis tout à votre disposition.
— Non, je crois qu'il ne me reste plus rien à vous demander; ah I cependant attendez donc, vous n'étiez pas seul, quand on vous a arrêté?
— Non, seigneurie, j'avais un compagnon.
— Et ce compagnon, qu'est-il devenu?
— Ah ! par exemple, seigneurie, voilà ce qu'il me serait impossible de vous dire ! le pauvre diable a pris peur, il s'est cru attaqué par des bandits, et il s'est sauvé, sans même savoir où il allait, ni ce qu'il faisait, j'en suis convaincu.
En ce moment, le guichetier annonça au gouverneur que le capitaine de Penaranda demandait à être introduit près du prisonnier.
— Voyez-vous quelque inconvénient à le recevoir? dit nonchalamment le gouverneur.
— Aucun, seigneurie; seulement je vous ferai respectueusement observer que vous m'avez gracieusement dit, il y a un instant, que j'étais libre?
— Et je vous le répète*
— Alors, seigneurie, s'il en est ainsi, il serait préférable que je sortisse; l'explication que j'aurais ensuite avec le capitaine serait pour moi plus facile, et surtout plus égale pour tous deux,
, Le gouverneur sembla réfléchir un instant.
— Eh bien ! soit, dit-il, venez.
L'Oionnais se leva et suivit le gouverneur.
Le Chat-Tigre attendait dans une pièce à côté, il semblait en proie à une vive impatience; en apercevant TOlonnais, ses sourcils se froncèrent, il lui lança un véritable regard de serpent; regard que le jeune homme soutint avec la plus complète indifférence.
— Ah! vous voici, capitaine de Penaranda? dit le gouverneur en saluant légèrement l'officier,
— Oui, seigneurie, me voici ; répondit-il en s'inclU nant avec, une ironie qui n'échappa pas à TOlonnais.
— Vous désirez entretenir ce senor, je crois.
— En effet, seigneurie, telle *cst mon intention,
— Je dois vous avertir que j'ai jugé à propos de lui rendre la liberté.
— Vous êtes le maître, senor gouverneur ; S. E. le vice-roi a seul le droit de vous demander compte de votre conduite.
— Que signifient ces paroles, seuor?
— Tout simplement ceci : que votre seigneurie s'est peut-être un peu trop hâté, de rendre la liberté à ce prisonnier,
— A r ous ne vous seriez pas tant pressé vous, senor? dit roionnais avec amertume.
— Certes; répondit l'autre sur le môme ton, surtout j'aurais eu grand soin de prendre certaines précautions, avant que d'ordonner votre mise en liberté.
— Des précautions, senor? lesquelles s'il vous plaît?
— Oh, mon Dieu! il y en a beaucoup, et de beaucoup de sortes.
— Senor capitaine, dit violemment le gouverneur, la justice doit être égale pour tous. A ; os insinuations malveillantes me blessent plus quèje ne saurais dire. Quand oh avance un fait, senor, on doit le prouver. Vous prétendez que le prisonnier est coupable, moi je soutiens le contraire; tous* les témoignages sont pour lui ; il a des papiers excellents ; des répondants qu'on ne saurait soupçonner; votre accusation, ou pour mieux dire votre dénonciation ne repose jusqu'à présent, que sur des af-
flrmations que vous croyez exactes. Donnez-nous une preuve ; une seule, et je passerai immédiatement corndamnalion ; qu'en pensez-vous? senor, ajouta-t-il en s'adressant à TOlonnais.
Celui-ci se sentit frissonner malgré lui, à ces paroles qui sous leur apparence bienveillante, cachaient évidemment un piège ; cependant il comprit que toute hésitation était impossible, et que ce serait se perdre sûrement, que de ne pas appuyer ce que le gouverneur avait dit.
— Mon Dieu, seigneurie, fit-il, voilà justement ce que je demande, depuis que je suis accusé, que Ton fournisse contre moi une seule preuve ; etje me reconnaîtrai coupable.
— Qu'avez-vous à répondre à cela, senor capitaine? s'écria le gouverneur d'un air de triomphe en se tournant vers le Chat-Tigre.
— Peu de chose, seigneurie.
— Mais encore?
— Eh bien, puisque le prisonnier est si sûr de son fait, qu'il se prétend indignement calomnié, qu'il s'engage sur l'honneur, à ne pas s'opposer au moyen que j'emploierai, pour essayer de prouver la vérité de ce que j'avance.
— Ah ! senor, vous ne pouvez pas refuser une demande aussi juste, dit en riant le gouverneur ; je crois même qu'il est de votre intérêt de confondre, une fois pour toutes, ceux qui semblent comme à plaisir s'acharner après vous.
— Mais, seigneurie, je n'ai jamais demandé autre chose ; une preuve, qu'on donne une preuve?
— Eh bien ! que dites-vous de cela, senor capitaine? c'est répondre franchement, il me semble?
— Oui, seigneurie, c'estrépondre franchement; démon côté je ne serai pas moins franc que le senor.
— Eh bien, voyons cette preuve ; où est-elle? comment nous la fournirez-vous?
Le Chat-Tigre jeta sur l'OIonnais, ce regard que dit-on le serpent darde sur L'ennemi qu'il veut fasciner ; il tordit
nonchalamment un pajillo entre ses doigts, l'alluma ; en fin il répondit :
— Ce senor a été, à la suite de malentendus regrettables, plongé dans une prison infecte, ses vêtements ont souffert les atteintes de la boue et des immondices, au milieu desquelles il a passé plusieurs heures ; sortir dans l'état où il est, serait probablement fort pénible pour lui ; je ne demande donc et cela dans son intérêt, qu'une chose : que des vêtements convenables lui soient apportés, mais qu'avant de les revêtir, et pour effacer toute souillure, il soit mis dans un bain.
— Quoi, c'est tout ce que vous demandez? dit en riant le gouverneur, avec une surprise trop grande pour être bien réelle.
— Mon Dieu, oui, seigneurie, c'est tout.
— Ah Perdios I voilà qui est admirable, jamais, sur ma foi ! je ne m'y serais attendu; voyons, caballero, tout ceci est une plaisanterie, vous avez voulu vous moquer de nous?
— Seigneurie, je ne me permettrais pas une telle inconvenance ; je tiens seulement à me justifier près de vous, età prouver que je n'ai rien avancé qui ne fût vrai en soutenant que cet homme est un espion des Ladronés ; veuillez, je vous prie, donner l'ordre qu'un bain soit immédiatement préparé.
— Enfin, puisque vous l'exigez?
— Oui, oui, seigneurie, je l'exige ; j'ajouterai même ceci : si jamais vous n'avez vu un serpent changer de peau, avant quelques minutes vous aurez ce plaisir.
— Voilà qui est étrange ! dit le gouverneur.
— Eh mon Dieu! non, seigneurie, c'est de l'observation, voilà tout. Examinez attentivement les traits de cet homme? Oh ! il est bien déguise ! il est passé maître dans cet art! je ne suis nullement étonné que tout le monde y ait été pris. Mais tout peut se changer excepté l'oeil ; cet homme est brun, son teint est olivâtre, mais son œil est bleu, ses cils, bien qu'il eût essayé de les teindre, sont blonds par places;je vous le répète, seigneurie,
faites plonger cet homme dans un bain ; en moins de cinq minutes les écailles du serpent seront tombées, le faux. Espagnol aura disparu ; vous serez tout surpris de voir surgir à sa place le Ladron.
Le gouverneur sembla se consulter un instant.
— Tout cela est spécieux, dit-il, il est évident que cet homme se trompe ou veut me tromper ; mon devoir exige impérieusement que je ne lui refuse pas de tenter cette expérience, qu'il prétend décisive. Soit, puisqu'il le faut, afin de bien vous prouver Terreur dans laquelle vous êtes, Tordre que vous réclamez va être donné : Marinp? Marin o?
A cet appel, le guichetier passa sa tête de fouine par rentre-bâillement de la porte.
— Que désirez-vous, seigneurie? demanda-t-il. L'Olonnais arrêta d'un geste le gouverneur, et s'a-
dressant au gardien :
— Apportez une cuvette avec de l'eau et une serviette ; dit-il, et s'inclinant avec ironie devant le gouverneur : * bien joué, seigneurie, ajouta-Mi; bien joué et admirablement réussi; c'est vraiment plaisir de voir comment la Sainte Inquisition développe l'intelligence. Seigneurie, agréez toutes mes félicitations ; il est impossible de cacher sous des dehors plus séduisants, une plus complète perfidie. Allons, allons, seigneurie, je vous le répèle, c'est bien joué ! Je me reconnais battu ; puisque vous tenez absolument à savoir qui je suis, vous allez être satisfait; je crois, ajouta-t-il avec une mordante. ironie, qu'en me reconnaissant, le drôle qui vous sert si bien de compère, sera désagréablement surpris.
Le guichetier entra portant une cuvette pleine d'eau et une serviette; il déposa le tout sur la table, et sortit.
— Vous me permettez sans doute, seigneurie? dit TOlonnais d'une voix railleuse, en se débarrassant de son dolman.
Puis sans même attendre une réponse, qui ne pouvait naturellement être qu'affirmative, il plongea sa tête dans l'eau et procéda à sa toilette.
Devant tant de courage et de sang-froid les deux hommes restèrent atterrés.
Deux ou trois minutes s'écoulèrent pendant lesquelles un silence de mort régna dans la pièce :
Tout à coup rOlonnais arracha sa perruque qu'il lança loin de lui, fit par un mouvement gracieux retomber ses longs cheveux blonds sur les épaules, se retourna et laissant tomber la serviette dont il se couvrait le visage :
— Maintenant me reconnaissez-vous? demanda-t-il avec un sourire amer.
— L'Olonnais! s'écria le GhaUTigre,en faisant malgré lui un pas en arrière; L'Olonnais! le matelot de Vent-en- Panne.
— Oui,- TOlonnais ! reprit le jeune homme en redressant fièrement la tète, le matelot de A r ent-en-Pannel qui n'est pas venu ici, ainsi que vous l'en accusez, pour espionner ce qui se fait dans la ville et préparer une expédition de flibustiers ; mais pour défendre un homme injustement accusé et risquer sa tête, pour le soustraire aux odieuses machinations, ourdies contre lui dans les ténèbres, par ses lâches ennemis.
— Senor, dit alors le gouverneur, vous vous êtes indignement joué de moi ; je pourrais me venger et vous faire jeter dans le cloaque dont je vous ai fait sortir; mais je méprise ces lâches représailles, vous demeurerez ici,jusqu'à ce que le tribunal, qui se réunira immédiatement pour vous juger, ait décidé de votre sort.
— Senor gouverneur, avant que nous ne nous séparions, je désire vous dire quelques mots.
— Parlez, senor, que désirez-vous?
— Vous dire simplement ceci, senor, car je tiens à ce que vous ne me preniez pas pour un niais; orje veux que vous sachiez bien, senor,quo pendant la longue conversation que nous avons eue ensemble, je n'ai pas un seul instant été dupe de vos beaux semblants de justice ; dès les premiers mots je vous ai percé à jour, et j'ai deviné au milieu de tous les détours dont vous enveloppiez
ii. ir
^■^^Wta^B^W,
vos phrases, le but mystérieux que vous essayiez d'atteindre. Cette comédie a été bien combinée, et surtout admirablement jouée. Si vous suivez pendant quelques temps encore, les conseils du misérable dont les leçons vous profitent si bien, sur ma foi vous deviendrez un grand artiste.
Le gouverneur se mordit les lèvres jusqu'au sang, mais il ne jugea pas à propos de relever cet amer sarcasme.
— Adieu, senor ; dit-il ; n'imputez qu'à vous seul la situation dans laquelle vous vous trouvez ; préparezvous à comparaître devant vos juges.
Il se détourna alors et quitta la prison, en ordonnant d'un geste au Chat-Tigre de le suivre, celui-ci hésita un instant ; puis il se rapprocha de l'Olonnais presque à le toucher et le regardant bien en face, avec une expression de sanglante ironie :
— Eh bien, compagnon, lui dit-il, ai-je pris ma revanche?
— Ya Judas! répondit le jeune homme, en haussant les épaules, tu es trop vil et trop méprisable pour que j'aie seulement la pensée de te haïr!
En parlant ainsi il lui cracha au visage.
A ce sanglant outrage le Chat-Tigre poussa un rugissement de colère, et voulut s'élancer sur l'Olonnais ; mais celui-ci était doué d'une vigueur athlétique, et s'attendait à cette attaque ; il saisit les deux poignets du misérable, et malgré ses efforts désespérés, le contraignit à demeurer immobile.
— Va lâche ! reprit l'Olonnais ; jouis de ton triomphe passager, mais hâte-toi! car je te le jure si je meurs, je ne mourrai pas sans vengeance et cette vengeance sera terrible !
Il le repoussa alors loin de lui, et cela si brusquement que le Chat-Tigre recula en chancelant jusqu'à la muraille contre laquelle il se heurta avec force ; il se redressa tout étourdi et lançant un regard horrible à son ennemi :
— Au revoir ! lui dit-il, d'une voix effrayante. Et il sortit.
Une heure environ s'était écoulée depuis le départ du Chat-Tigre, lorsque l'Olonnais fut tiré subitement de l'espèce d'engourdissement, dans lequel il était tombé à la suite de la longue lutte morale qu'il avait eu à soutenir, par le bruit fait par le geôlier en ouvrant la porte de sa prison.
— Qu'y a-t-il encore? demanda le jeune homme.
Le geôlier ne sembla par l'avoir entendu, et s'adressant à des personnes que le prisonnier ne voyait pas :
— Entrez, senoras, dit-il ; c'est ici que se trouve riiomme que vous demandez. Souvenez-vous seulement, que vous ne pouvez pas demeurer plus d'une demiheure avec lui.
Deux, dames voilées entrèrent alors d'un pas hésitant.
Le geôlier se relira en refermant soigneusement la porte derrière lui.
L'Olonnais s'était levé, ne comprenant rien à ce qui se passait.
Les deux dames levèrent leurs voiles ; le jeune homme poussa un cri de surprise, presque d'épouvante.
Les deux visiteuses, étaient la duchesse de laTorre, et sa fille dona Violenta.
COMMENT BOTIIWELL S'ACQUITTA DE LA MTSSlON QUI LUI AVAIT ÉTÉ CONFIÉE PAU LE C11AT-T1GUE
Nous reviendrons maintenant à ce brave Pitrians que nous avons abandonné au moment où, après avoir exé-
cuté une charge brillante pour sauver son ami, et qui aurait réussi, si l'Olonnais n'avait pas* eu la cuisse prise sous son cheval, il s'était élance à toute bride à travers la campagne en passant à travers ses ennemis, blessant et renversant ceux qui essayaient de l'arrêter.
Le cheval de Pitrians était une bête de choix, pleine de feu ; par conséquent capable de fournir une longue traite et cela d'autant plus que, loin d'avoir été surmenée, elle s'était reposée pendant près d'une heure tandis que les deux amis causaient entre eux.
Les agents de police avaient promptement renoncé à poursuivre un homme qu'ils se reconnaissaient dans l'impossibilité d'atteindre; et pour lequel ils éprouvaient un respect ressemblant beaucoup à de la terreur.
Pitrians après avoir fait un crochet qui le ramena sous le couvert, remit son cheval au pas ; chargea ses pistolets, rétablit le désordre de ses vêtements dont il fit disparaître toute trace accusatrice ; et fort attristé du malheur arrivé à son ami, bien que personnellement il fut rassuré sur les suites immédiates que sa fuite pourrait avoir ; il se dirigea paisiblement et comme un promeneur désœuvré vers Médellin, où il arriva la cigarette à la bouche.
Le jeune homme se rendit tout droit à la principale pulqueria du village, située sur une place, au milieu de laquelle se trouvait un bassin, entouré de grenadiers et de lauriers roses ?n fleur, lançant dans les airs une gerbe d'eau, rafraîchissant agréablement l'atmosphère.
11 mit pied à terre; cacha ses pistolets dans sa ceinture, attacha son cheval à un anneau* scellé dans la muraille, et pénétra dans la grande salle de la pulqueria.
C'était à peu près l'heure où la siesta est sur le point de unir ; lés habitants de Médellin étaient encore plongés dans un sommeil profond et réparateur; les chiens eux-mêmes étendus à l'ombre des maisons, faisaient bravement leur somme,
La grande salle était vide; le pulquero gros homme
à la face rubiconde et au ventre piriforme, sommeillait derrière son comptoir, en dodelinant de la tête, et haritonnant du nez; ce qui produisait un grondement continu, ressemblant assez à un tonnerre lointain.
Pitrians s'assit devant une table, sur laquelle il frappa aussitôt à coups redoublés, en criant d'une voix sonore :
— Ave Maria Purissima.
Ce à quoi le pulquero ouvrant machinalement les yeux, répondit sans avoir conscience de ce qu'il disait, par les paroles sacramentelles :
— Sin peccado concebida ! puis un peu plus éveillé, il ajouta : Que désirez-vous, senor?
— Du tepache ; répondit bravement l'aventurier; surtout qu'il soit bon.
Le pulquero se leva en grommelant, de fort mauvaise humeur d'être dérangé dans son sommeil; le digne homme ne comprenait pas. comment, lorsqu'il est si agréable de faire sa siesta, on pouvait avoir la pensée saugrenue de venir troubler le repos des honnêtes gens pour boire du tepache ; cependant il s'exécuta.
— Eh ! compadre,lui dit gaiement Pitrians, est-ce que vous me laisserez boire seul? votre tepache embaume, il doit être excellent; mais je le trouverais bien meilleur encore, si vous en buviez un verre avec moi?
— Eh! fit le pulquero, dont la large face s'épanouit, et qui était en réalité un brave homme, ne dédaignant pas à l'occasion de lancer le mot pour rire, est-ce que vous craignez d'être empoisonné, compadre?
— Non, mais je suis voyageur; je n'aime pas boire seul.
— C'est une bonne habitude que vous avez là, compadre, la liqueur semble meilleure quand on est deux ; tout en buvant on cause.
— A^oilà ; vous avez mis Is doigt sur la question ; du reste, je ne suis pas tout à fait étranger à Médellin*
— Àh ! vous êtes déjà venu par ici?en effet, à présent que je vous regarde, il me semble que votre visage ne m'est pas inconnu.
— Je suis marchand ambulant, il y a un mois environ j'ai passé par ici ; j'y suis même resté pendant deux jours.
— -Ah ! et chez qui avez-vous logé?
— Chez un homme que vous devez connaître, un haciendero, nommé don Pedro Garcias.
— Certes je le connais, c'est un de mes grands amis, nous sommes môme compères.
— Savez-vous s'il est à Médellin en ce moment, j'aurais été charmé de le voir?
— Non, il n'y est pas, mais je sais pertinemment, qu'on l'attend demain matin.
Pitrians, très-contrarié de cette absence, n'en fit rien paraître.
— Eh bien, dit-il avec une apparente insouciance, voilà qui est assez désagréable pour moi ; je comptais précisément faire une visite à votre compère ; parce qu'il est probable que je n'aurai pas d'ici à longtemps l'occasion de le revoir.
— Ah bah !
— Mon Dieu, oui ! presque toutes mes marchandises sont vendues, je compte retourner bientôt dans l'intérieur,
— Ah! voilà une nouvelle, qui certainement chagrinera mon compère ; mais ne pouvez-vous rester au moins jusqu'à demain? je vous l'ai dit, peut-être viendra-t-il ce soir.
— Malheureusement, cela m'est impossible. Les affaires n'attendent pas, j'ai justement un rendez-vous ce soir ; un peu avant la tombée de la nuit, à la Venta ciel Potrero, à quatre lieues d'ici, avec des marchands qui doivent me donner un chargement pour Mexico, où je* retourne avec mes mules à vide.
— La Venta del Potrero, ne se trouve-t-eile pas presque sur le bord de la mer, près de la route de Manantial?
— Oui, c'est cela même.
— Eh bien, mais attendez donc ; rien de plus simple;
si mon compère arrive ce soir, je lui 1 dirai que vous êtes venu le demander ; que vous avez paru très-chagrin de ne pas le voir, parce que vous vous proposez de retourner dans l'intérieur, et que s'il désire vous faire ses adieux, il vous trouvera à la Venta del Potrero ; voilà il me semble qui arrange tout?
— Parfaitement ; votre idée est excellente.
— Eh bien, c'est convenu ; je ne manquerai pas de le lui dire ; ah ! à propos, comment vous nomme-t-on ?
— Ah ! ce ne sont pas les noms qui me manquent ; j'en ai plus que de piastres ; mais à cause de mon teint, on est accoutumé à nvappeler El Moreno.
— Bon, c'est entendu.
— Mais si vous ne voyez pas votre compère?
— C'est impossible ; il est obligé de passer devant ma porte, pour rentrer cher lui; il ne me ferait pas l'affront de passer sans me dire bonsoir, et boire avec moi un trago de lepache où d'aguardiente.
Pitrians se leva, paya sa consommation, et sortit, en priant une dernière fois le pulquero de ne pas oublier sa promesse*
Le jeune homme était assez satisfait du résultat de sa démarche; il savait fort bien, qu'en ce moment don Pedro Gracias, dont la contrebande était en somme le principal commerce, restait rarement deux ou trois jours sans visiter sa maison, qui lui servait tout simplement d'entrepôt ; aussi dans la situation désespérée où il se trouvait, ne voulait-il rien négliger. C'était surtou* sur le hasard qu'il comptait pour échapper à ceux qui avaient tant d'intérêt à s'emparer de lui; de quoi s'agissait-il, au résumé? de déjouer pendant quelques heures les recherches de ses ennemis, pas davantage ; puisque les flibustiers devaient, à moins d'un contre-temps im^ possible à prévoir, arriver le lendemain dans la nuit sur la côte mexicaine, et qu'alors tout changerait nécessairement de face pour lui.
li remonta à cheval d'un air guilleret, salua le pulquero, qui s'était mis sur sa porte pour le regarder
partir, puis après avoir 1 allumé une cigarette, il s'éloigna au grand trot dans une direction diamétralement opposée à celle qu'il se proposait de suivre.
Il était environ cinq heures et demie du soir, lorsque Pitrians atteignit la falaise, au pied de laquelle se trouvait la grotte, où nous avons déjà introduit le lecteur.
Le jeune homme inspecta les environs d'un regard inquisiteur; au lieu de se diriger vers la falaise, il fît volte face, gagna au galop un bois voisin ; là il mit pied à terre, fit tomber le mors sur le cou de son cheval, afin que l'animal pût brouter en liberté, et après l'avoir solidement attaché, il retourna lentement vers la plage.
Pitrians était tout le contraire d'un imbécile ; issu de vieille race normande, il ne faisait rien sans y avoir mûrement réfléchi, et surtout d'en avoir calculé toutes les chances; au lieu de tourner la falaise, et de se glisser dans la grotte, ce que bien d'autres n'auraient pas hésité à faire à sa place; le jeune homme jugea plus prudent de gravir la falaise elle-même; une fois sur le sommet, il s'étendit au milieu des broussailles, des restes de bois morl, non consumé, quand dans une précédente occasion il avait allumé du feu, et réussit à Bi bien dissimuler sa présence qu'il était impossible de l'apercevoir ; tandis que lui, au contraire, de la position élevée qu'il occupait, il planait sur tous les environs à une distance énorme dans toutes les directions, et qu'on ne pouvait l'approcher, sans qu'il s'en aperçût aussitôt.
— Eh! eh! fit-il en riant, dès qu'il eut complété son installation, me voici dans une position admirable ! qui m'assure que la caverne n'a pas été découverte, et qu'on ne Ta pas éventée depuis que j'y suis xenu? réveil est donné maintenant; les gavachos ne sont pas si bêtes qu'ils en ont l'air; qui sait si en ce moment, il n'y a pas dans la caverne, quelque bon apôtre, embusqué, guettant mon arrivée? D'ailleurs de toutes les façons ma situation est bien plus agréable, je vois tout le monde et personne ne me voit; au lieu qu'en basjç
risque d'être pris, comme dans une souricière; au moins ici, j'ai de l'espace.
* Tout en parlant ainsi avec lui-même sur ce ton de bonhomie narquoise qui faisait le fond de son caractère, Pitrians n'oubliait pas d'interroger l'horizon de lemps en temps.
— Eh ! eh! fit-il tout à coup, qu'est-ce ceci? voici un cavalier qui a l'air bien pressé et il suit les sables; où diable peut-il aller par là? ce chemin ne mène nulle part. Ehpardieu! je ne me trompe pas, reprit-il,- au bout d'un instant, c'est notre ami Bothwell ! il vient ici évidemment. Quand je disais que la grotte était connue ; ah ça, que diable vient-il faire par ici, le camarade? Je ne serais pas fâché dp le savoir; hum ! hum ! tout cela me semble louche. Laissons-le faire; en voilà un par exemple qui ne se doute pas qu'on le surveille si bien!
. Pitrians ne s'était pas trompé, c'était en effet Bothwell qui s'avançait vers la falaise; le bandit n'avait quitté la Vera-Cruz qu'assez tard; comme sa blessure le faisait encore souffrir, que du reste rien ne le pressait puisque d'après ses conventions avec le Chat-Tigre, il ne devait pas arriver à la caverne avant le coucher du soleil, il avait fait la route au petit pas ; il se trouvait précisément à l'heure convenue en vue de l'endroit qu'on lui avait indiqué, puisque le soleil était sur le point de disparaître.
Cependant à six ou sept cents pas de la falaise, Bothwell s'arrêta et explora les environs du regard; un silence profond planait sur la campagne ; tout était désert comme au premier jour de la création; le bandit se rassura.
- — Notre homme n'est pas assez fou pour s'être risqué de ce côté, dit-il; s'il le fait, ce ne sera que plus tard; à cette heure, il jouerait trop gros jeu et pourrait être découvert.
Après avoir ainsi parlé, Bothwell visita ses armes, fit sentir l'éperon à son cheval et continua à s'avancer;
cependant au bout de dix minutes, il retint de nouveau la bride; le bandit se sentait inquiet sans savoir pourquoi; ce paysage immobile et désert; cette mer profonde aux mystérieux murmures, sur l'immensité de laquelle n'apparaissait pas une voile, cette tranquillité imposante ne lui semblait pas naturelle ; il se croyait menacé de quelque danger inconnu, quoique nui indice, si léger qu'il fût, ne vint donner de poids à ses appréhensions ou justifier ses craintes; lui, l'homme au cœur de granit, il avait presque peur.
Cependant le soleil baissait de plus en plus à l'horizon ; il n'apparaissait plus que comme une grosse boule rouge, sans chaleur et presque sans lumière, au niveau du pied des arbres. Quelques minutes encore, et dans ce pays où le crépuscule n'existe pas, le soleil aurait complètement disparu et la nuit serait venue profonde et ténébreuse.
Il n'y avait plus d'hésitation possible, l'heure d'agir allait sonner. Le bandit jeta autour de lui un dernier regard, afin de s'assurer qu'il était bien seul, et reprit sa marche en murmurant à demi-voix:
— Je suis fou! qu'ai-je à craindre?je suis bien armé; d'ailleurs, je n'aurai jamais affaire qu'à un seul homme !
Au moment où il atteignait le pied de la falaise, le soleil disparaissait, la nuit était faite. •
— J'ai trop tardé, reprit le bandit ; comment me dir riger maintenant dans cet infernal chaos?
Apres troi.s ou quatre minutes d'hésitation, il continua cependant à longer le pied de la falaise, et arrivé à son extrémité, il poussa son cheval dans la mer; l'animal commença par se raidir sur ses quatre pieds, allonger le cou et sentir l'eau en renâclant; il était évident, que pour d'autres motifs que ceux de son maître, le cheval ne se souciait pas de s'avancer plus loin dans cette direction ; mais un violent coup d'éperon le contraignit à l'obéissance, et bien qu'eu hésitant, il entra dans l'eau.
Pendant que ceci se passait au pied de la falaise, Pi-
trians toujours juché sur son observatoire, ne demeurait pas oisif; à un certain moment une idée qui devait être très-singulière, ou plutôt très-excentrique, comme on dirait aujourd'hui, lui traversa sans doute- le cerveau, car le jeune homme se mit joyeusement à rire; puis il déroula la reata, en cuir tressé, qu'il portait attachée à sa ceinture, attacha solidement une des extrémités à une pointe de rocher, laissa pendre le reste par-dessus le plateau ; puis empoignant la reata des deux mains, il s'accroupit sur le bord de la falaise, passa par-dessus eh faisant la culbute et se laissa doucement glisser dans le vide.
Le cheval de Bothwell, tout en tâtonnant et guidé avec précaution, avait réussi à tourner la falaise sans encombre ; bientôt ]e bandit découvrit l'ouverture de la caverne dans laquelle il se prépara à pénétrer.
Tout à coup le cheval fit un mouvement brusque qui faillit renverser son cavalier et s'affaissa sur ses jambes de derrière, en môme temps, le bandit était saisi à brasle-corps, par une étreinte puissante, irrésistible, et réduit â l'impuissance de faire le moins mouvement.
À peine cette surprise était-elle exécutée, qu'une voix railleuse dit à l'oreille du bandit, ces mots qui firent courir un frisson par tous ses membres, bien qu'ils n'eussent rien de menaçant en apparence :
— Eh bonsoir, cher monsieur Bothwell, comment cela va-t-il? C'est bien charmant à vous, de venir faire visite à un ami dans le malheur.
— Démon !fit le bandit, si tu ne m'avais pas pris à l'improviste !
— Mon Dieu! que voulez-vous? continua Pitrians du môme ton goguenard; il faut en prendre votre parti, cher maître; mieux que personne, vous savez que la vie est une suite non interrompue de surprises agréables ou fâcheuses, selon les circonstances; mais voyons, là franchement, donnez-moi votre avis, vous qui ôtes connaisseur, comment trouvez-vous celle-ci? pas mal exécutée, hein? vous ne vous doutiez guère tout à l'heure, quand
vous me cherchiez, de me rencontrer en train de me promener tranquillement sur la croupe de votre cheval?
Tout en parlant ainsi,Pitrians avait forcé d'un vigoureux coup de talon le cheval à se relever et à pénétrer dans la grotte; puis arrivé là, sans lâcher son prisonnier, le jeune homme s'était brusquement jeté de côté et l'avait ainsi entraîné dans sa chute.
À peine Bothwcll fut-il à terre que Pitrians, sachant à quel homme il avait affaire, lui appuya lourdement le genou sur la poitrine; tandis que d'une main, il le # retenait immobile, de l'autre, il lui enlevait ses armes.
— À présent, compagnon, lui dit-il, relevez-vous et soyez sage ; mais d'abord croisez vos bras derrière le dos, afin que je vous les attache; vous êtes un dangereux camarade, avec lequel ce serait folie de faire de la générosité; allons, hâtez-vous d'obéir, sinon je vous brûle!
Le bandit contraint de s'exécut,ercroisa ses bras sans répondre.
— Voilà qui est fait, reprit Pitrians ; attendez, nous n'en avons pas encore fini ensemble.
Le jeune homme batfcrt le briquet et alluma une torche, qu'il plaça de façon à ce que la lueur ne fût pas aperçue du dehors.
— Là! dit-il alors; causons; je ne vous cache pas que j "ai certains renseignements à vous demander, auxquels vous me ferez le plaisir de répondre catégoriquement; c'est dans votre intérêt, que je vous donne ce conseil.
— Bon, répondit l'autre avec un sourire amer; pourquoi répondrai-je à vos questions? que je garde ou non le silence, il est évident que vous me tuerez, n'est-ce pas?
" — Je dois avouer, mon camarade, que vous avez deviné; ce qui fait énormément d'honneur à votre perspicacité.
— Eh bien, si vous me tuez, pourquoi me fatigueraisje à répondre à vos questions?
— En ce moment, cher ami, vous me faites l'effet de manquer complètement de logique*
— Comment cela?
— Dame! je vous tuerai c'est vrai ; non pas parce que j'ai de la haine pour vous, je vous méprise trop pour cela; mais parce que, à mon avis, vous êtes une bote venimeuse, et que je crois rendre un éminent service à la société en la. débarrassant de vous, tout simplement. Ce point arrêté que je vous lue, je puis le faire tout d'un coup en vous cassant la tête avec ce pistolet, ou en vous bâillonnant, vous attachant une pierre au cou et vous jetant à la mer; enfinj 'ai mille manières de vous tuer raide.
— Ah! fit-il sourdement.
— Oui, mais il y a cent mille façons dont je puis faire usage, pour vous infliger un martyre terrible, et vous contraindre à appeler la mort longtemps avant qu'elle daigne vous répondre. Me comprenez-vous bien? 11 dépend donc absolument de vous de mourir d'un seul coup, sans souffrir, ou d'endurer un supplice de plusieurs heures. Vous étiez flibustier, frère de la Côte, avant que de vous faire espion et mouchard; vous rappelez-vous les supplices que les Caraïbes infligent à leurs prisonniers? Eh bien ! c'est une torture de ce genre que je tiens en réserve pour vous, si vous m'y contraignez; vous voyez donc que vous avez tout à gagner à répondre à mes questions.
Le visage du bandit était décomposé par la rage ; la certitude de son impuissance le rendait presque fou.
— Oh! démon! s'écria-t-il, tue-moi puisque tu me tiens 1 si tu me laisses échapper...
— N'achevez pas, cher monsieur, c'est mutile ; interrompit placidement Pitrians, je vous donne ma parole d'honneur et de frère de la Côte, que vous ne sortirez pas vivant de cette caverne, dans laquelle vous êtes si bêtement entré; définitivement voulez-vous me ré* pondre, oui ou non?
— Interroge, goddam! puisqu'il le faut! mais tu t'engages à me tuer raide?
— Tout ce qu'il y a de plus raide, sois tranquille ; répondit Pitrians avec un charmant sourire. Procédons par ordre; où est mon camarade l'Olonnais?
— Ah ! c'était donc l'Olonnais ! s'écria Bolhwell en bondissant de fureur, et faisant un effort surhumain pour rompre ses liens.
— Oui, l'Olonnais, je puis vous dire cela, parce que je suis certain que vous n'irez pas le répéter; calmezvous et répondez-moi-
— L'Olonnais est prisonnier dans la forteresse, dont il ne sortira, que pour être pendu.
— Amen ; dit Pitrians avec onction ; mais cela n'est pas fait encore ; entre la coupe et les lèvres, il y a un abîme. C'est étonnant, ajouta-t-il en se parlant à luimême, comme je trouve des proverbes depuis que je suis déguisé en Espagnol, cela tient à l'habit probablement; puis «'adressant au bandit : Quand l'Olonnais doit-il être pendu, cher ami?
— Dans deux jours, trois au plus tard.
— Bon ; alors me voilà tranquille ; il est bien possible, que d'ici là d'autres se balancent à sa place au bout d'une corde.
— Que voulez-vous dire?
— Qu'est-ce que cela vous fait, cher monsieur? arrivons à vous ; qui vous a envoyé à ma recherche?
— Le Chat-Tigre.
— Toujours malin comme un singe ce Chat-Tigre, fit Pitrians en raillant; je ne connais personne pour réussir comme lui à faire des pattes de chat de ses amis. Il se serait bien gardé de se iburrerlui, dans un pareil guêpier ! Ma foi, cher monsieur, vous êtes trop bête, vous n'avez que ce que vous méritez ; mais comment êtes-vous venu tout droit ici?
— Le Chat-Tigre m'a enseigné cette caverne, et m'a assuré que je vous y rencontrerais.
— Eh bien, vous le voyez, il n'a pas menti ; seulement il y a une variante, c'est moi qui vous ai rencontré, Comment le Chat- Tigre connaissait-il cette caverne?
— Je l'ignore, il ne m'a rien dit à ce sujet.
— Et il vous a envoyé ainsi tout seul, pour me prendre?
— Oui.
— Eh bien, cher monsieur, tout ce que je vois déplus clair là-dedans, c'est que votre digne ami éprouvait le besoin de se débarrasser de vous ; où est le Chat- Tigre? que fait-il?
— Il est à la Vera-Cruz, chef de la police secrète du gouverneur ; il porte le titre de capitaine et le nom de Pefiaranda.
— Fort bien.
— Allons finissons-en ; je suis aussi fatigué de vous, que vous devez l'être de moi?
— Puissamment raisonné, mon maître; si vous vous rappelez quelque prière, marmottez la, et recommandez votre âme au diable; je vous accorde cinq minutes pour la lui jeter à la tôle.
— Je n'ai jamais su de prières, je n'ai à me recommander ni à Dieu ni au diable, ils n'existent pas plus l'un que l'autre !
— Ce sont là vos opinions religieuses? je ne vous en fais pas mon compliment.
Le bandit haussa les épaules.
— La mort n'est rien, dit-il, c'est la fin d'une vie misérable, le commencement du sommeil éternel, c'est-àdire du néant; maintenant faites de moi ce que vous voudrez, je ne répondrai plus.
— Levez-vous ; dit Pitrians.
Bothwellse leva.
— Je veux que vous mourriez comme un homme, et non comme un veau à l'abattoir, dit Pitrians.
Et il détacha la corde qui lui garrottait les bras ; le bandit sourit avec dédain en haussant les épaules.
Pitrians se recula de quelques pas et arma ses pistolets.
Bothwell épiait tous ses mouvements, il se ramassa sur lui-même, et s'élança par un bond de tigre, vers Tentrée de la caverne,
240 LES miS DE itàCÉÀN
Deux coups de feu éclatèrent, le bandit roula sur le sol en poussant un cri d'agonie horrible ; il se débattit pendant quelques secondes, puis demeura immobile. Il était mort !
La première balle lui avait fracassé le crâne, la seconde traversé le cœur- Un cri assez rapproché répondit à celui poussé en tombant par le bandit.
— Eh ! qu'est cela? murmura Pitrians en rechargeant vivement ses pistolets ; ce misérable m'a-t-il menti? aurait-il des complices embusqués aux environs?
— Ne tirez pas ! ne tirez pas ! c'est un ami I
— Cordieu! s'il en est ainsi, nous allons avoir une belle bataille !
— Ne tirez pas! c'est un ami ! reprit la voix, se rapprochant rapidement,
— Il me semble que je connais cette voix-là? fit Pitrians en se mettant prudemment sur la défensive.
— Eh compère ! répondez donc si vous n'êtes pas mort ! c'est moi Pedro Garcias !
— Ah ! fit le jeune homme avec soulagement, j'aime mieux cela ; arrivez ! arrivez, don Pedro, ajoula-t-il à haute voix, je suis vivant grâce à Dieu !
— Que Nuestra seuora de Ouadalupe soit bénie! dit le Mexicain en apparaissant à l'entrée de la grotte ; Caraï! il y a assez longtemps que je vous cherche !
Il trébucha contre le corps du bandit.
— Qu'est-ce que cela? s'écria-t-ii ; un cadavre ! il y a donc eu combat?
— N'avez-vous rien entendu?
— Si fait deux coups de feu.
— Eh bien ! regardez cet homme, vous reconnaîtrez une ancienne connaissance.
L'haciemlero prit la torche, et se pencha sur le corps qu'il examina pendant quelques secondes.
— Eh! eh! fit-il, je crois bien que je le reconnais ; allons, il y a une justice au ciel, puisque ce misérable a enfin reçu son châtiment ; mais comment s'est-il trouvé ici ?
— Dame ! il y est venu tout seul ; ce n'est pas moi qui suis. allé le chercher.
— Je comprends cela? mats pourquoi est-il venu?
— Pour m 'arrêter.
— Lui tout seul?
— Mon Dieu, oui.
— Alors il était fou !
— C'est ce que je lui ai dit; il n'a pas voulu me croire.
■ — Oui, et vous le lui avez prouvé ; eh bien ! tant pis pour lui, et tant mieux pour vous; c'est un bandit de moins ; par malheur il n'en manque pas d'autres de son espèce, ainsi n'en parlons plus.
— Pardon, cher don Pedro, parlons-en au contraire?
— Bon ! pourquoi cela?
— Parce que vivant je me souciais très-peu de sa compagnie, et que mort, je ne m'en soucie plusdu tout.
— Et vous voulez vous en débarrasser? ce n'est pas difficile, il ne s'agit que de lui attacher une pierre au cou et le jeter à la mer.
— C'est ce que je vais faire ; je ne me soucie pas qu'on le trouve ici.
— Mais j'espère bien que vous n'allez pas y rester?
— Dame? où voulez-vous que j'aille? je suis étranger dans ce pays.
— Vous allez revenir avec moi, mon maître. J'ai promis à votre compagnon de vous cacher en lieu sûr, je tiendrai ma promesse.
— Vous avez vu mon compagnon ?
— Oui; je n'abandonne pas mes amis dans le malheur, moi. Je ne sais pas qui vous êtes ni l'un ni l'autre ; je ne veux pas le savoir. Peut-être si je cherchais bien, ftnirais-je par le deviner; mais j'ai pour habitude de ne jamais m'occuper de ce qui ne me regarde pas ; et puis vous êtes de franches natures et vous me plaisez ; ainsi laissons tout cela pour nous occuper de nos affaires présentes.
Au moyen de la reata de Pitrians le. cadavre de Botlv
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well fut ficelé comme une carotte de lahac ; on lui attacha une pierre au cou, puis lorsqu'il eut été placé en travers sur la croupe du cheval qui l'avait conduit dans ce lieu, où il devait trouver la mort; l'haciendero se mit en selle, sortit de la grotte, fit avancer le cheval assez loin dans la mer pour qu'il perdît pied et lorsque Tanimal eut nagé pendant environ dix minutes en avant, le Mexicain laissa tomber le cadavre à l'eau et s'en revint vers le rivage où Pitrians l'attendait ; arrivé là, il mit pied à terre.
— Que faisons-nous du cheval? demanda Thaciendero.
— Pauvre bête, il n'est pas coupable, lui! retirez-lui la selle et la bride, et abandonnez-le à son instinct, il saura bien retrouver son corraL
— Vous avez raison, senor, pas plus que vous, je n'aurais le courage de tuer ce pauvre animal ; laissons- ]e donc libre. Qu'on le retrouve ou non, notre position est tellement mauvaise qu'elle ne peut guère empirer. D'ailleurs qui s'intéressera au sort d'un drôle, comme celui que nous venons de jeter à la mer? personne.
Tout en discourant ainsi, l'haciendero avait désellé Tanimal, et lui appliquant une forte claque sur la croupe.
— Allons, dit-il, va ! te voici libre !
Le cheval poussa un hennissement joyeux, fît deux ou trois courbettes, en lançant des ruades à droite et à gauche ; pointa les oreilles, s'élança au galop, et détala avec rapidité dans la direction de la Vera-Cruz.
— Le voilà parti, dit l'haciendero, demain à l'ouverture des portes de la ville, on le trouvera ; avez-vous un cheval ?
— Oui ; il est caché à quelques pas d'ici sous le couvert.
— Hâtez-vous de l'aller chercher, il faut que nous partions; Caraï ! j'ai eu une bonne idée, d'aller boire un verre de tepache chez mon compère; sans cela je ne YOus aurais jamais trouvé.
Une demi-heure plus tard, les deux hommes arrivaient à MédeUin, sans avoir rencontré âme qui vive sur leur chemin ; et l'haciendero introduisait Pitrians dans sa maison où il l'installait, dans une chambre secrète, connue de lui seul, et si adroitement dissimulée, au milieu des autres appartements, qu'il était impossible de la découvrir.