OU FLEUR-DE-MAI SE RÉSOUT A AGIR
Le lendemain, Tliaciendero fut absent pendant toute la journée ; il ne reparut à MédeUin qu'un peu après le coucher du soleil; il se rendit aussitôt à la cachette dans laquelle il avait enfermé Pitrians.
— Eh bien? lui demanda celui-ci avec inquiétude, aussitôt qu'il l'aperçut.
— Tout va bien, répondit le Mexicain ; j'arrive de la Vera-Cruz ; on ne s'est pas aperçu de la disparition de l'homme que vous avez si prestement expédié hier au soir ; ou, du moins, ceux qui s'en sont aperçus avaient sans doute grand intérêt à ne rien dire, ce qui revient au même, car ils n'ont pas soufflé mot. Je suis entré à la Vera-Cruz au moment où on ouvrait les portes. Le cheval de ce pauvre diable était là ; comme moi il attendait. A peine la porte eut-elle été ouverte qu'il la franchit d'un bond, s'élança à travers les rues ; Ton eut beau courir après lui, ce fut peine perdue; mon gaillard détalait si rondement qu'on ne réussit pas à l'atteindre ; il arriva ainsi chez son' propriétaire qui se
gardera bien de souffler mot, crainte de l'amende, pour avoir laissé son cheval vaguer dans les rues.
— Mais vous ne me dites rien de mon ami? comment est-il? que lui arrivé-t-il?
— Votre ami a refusé de s'échapper.
— Que voulez- vous dire?
— La vérité ; pas autre chose, M m0 la duchesse de la Torre et sa fille, se sont, on ne sait comment, introduites dans sa prison ; quant à moi, je soupçonne fort le geôlier de s'être laissé gagner; je le connais, c'est mon compère ; bref, les deux dames l'ont prié, supplié de se sauver en prenant le costume que Tune d'elles avait apporté ; tout a été inutile, il n'a rien voulu entendre, et comme malgré tout, ces dames persistaient à le faire évader, il a appelé le geôlier, lui a ordonné de reconduire ces dames, et la menacé de porter plainte contre lui, au commandant de la forteresse, s'il s'entremettait de nouveau dans une affaire semblable ; vous voyez d'ici la figure du geôlier!
— Oh! je reconnais bien là mon ami! s'écria Pitrians avec enthousiasme, est-il jugé?
— Je ne sais rien de positif à cet égard ; cependant je crois que le tribunal doit se réunir ce soir, je ne puis rien vous dire de plus ; et vous, que comptez-vous faire ?
— Il faut que je sorte à Tinslant même ; dit vivement le jeune homme.
— Rien de plus facile, je vous accompagnerai, si vous le désirez, jusqu'au bout du village?
Pitrians sembla sérieusement réfléchir pendant une minute ou deux ; puis tout à coup posant doucement la main sur l'épaule du Mexicain.
— Mon cher don Pedro, dit-il d'une voix amicale et avec un accent de sensibilité dont l'haciendero fut étrangement surpris; vous êtes un brave et .digne homme, vous nous avez rendu à mon ami et à moi de très-importants services ; mais il est une limite que l'honneur me défend de vous laisser franchir ; bien que
vous feigniez l'ignorance la plus complète, je sais que vous avez deviné qui nous sommes ; nous suivre plus longtemps dans notre voie, serait vous perdre, sans utilité pour nous ; d'ici à quelques minutes, je vais risquer ma tète, je ne veux, sous aucun prétexte, risquer la vôtre ; vous me comprenez, n'est-ce pas, don Pedro? Je n'ai donc pas besoin d'insister, laissez-moi- sortir ; ne vous informez pas de quel côté je me dirige ; oubliezmoi, si faire se peut ; et surtout quand on vous interrogera à ce sujet, ne craignez pas de soutenir que mon ami et moi, avons abusé de l'hospitalité que vous nous aviez si généreusement donnée, pour vous tromper indignement...
— Oh ! senor ! ,
— N'insistez point sur ce sujet, don Pedro; nous nous comprenons, n'est-ce pas? embrassez-moi et séparons-nous.
Les deux hommes tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Allons, adieu, don Pedro; qui sait si nous ne nous reverrons pas bientôt; dans tous les cas, souvenez-vous, quoi qu'il arrive, que vous avez deux amis sur lesquels vous pouvez compter en tout et pour tout ; adieu, encore.
Le jeune homme monta sur le cheval que Thaciendero tenait prêt, s'enveloppa clans son manteau de façon à ne pas être reconnu de ceux qu'il rencontrerait; puis il s'éloigna au grand trot de Médcllin, et se dirigea vers la mer.
11 était près de sept heures du soir, lorsque Pitrians se sépara de son hôte; il lui fallut plus d'une heure pour attendre la falaise.
La nuit était sans lune, le ciel bas, couvert de nuages. Il n'y avaît pas un souffle dans l'air ; cependant la 'mer' roulait des lames monstrueuses, qui venaient avec fracas se briser sur la plage ; la chaleur était étouffante ; parfois un éclair verdâtre zigzaguait les ténèbres et donnait un aspect fantastique aux accidents du paysage, qu'il