‹ Vent-en-PanneChapitre 21 sur 22 · II. JS · texte numérisé non relu

II. JS

— Je l'accepte, oui, madame ; j'espère que cette nouvelle concession vous fera comprendre que je ne suis animé que de sentiments de conciliation.

— Dieu veuille que vous disiez vrai/ reprit la duchesse avec un soupir.

Elle s'approcha de sa fille, et après lui avoir mis un baiser au front:

— Va, mignonne, lui dit-elle, et ne crains rien pour moi.

— Oh! ma mère! murmura dona Violenta en se jetant dans ses bras et lui parlant à l'oreille, la vue de cet homme fait courir un frisson de terreur dans tout mon corps ; je prierai donc pendant tout le temps que tu seras obligée de l'écouter.

— C'est cela, ma fille ; reprit-elle en l'embrassant encore, et la poussant doucement du côté de Fleur-de- Mai.

Les deux jeunes filles s'éloignèrent à pas lents, elles allèrent s'asseoir dans un salon voisin, de manière à demeurer bien en vue de la duchesse et de son redoutable interlocuteur.

La duchesse se laissa tomber dans un fauteuil, puis elle se tourna à demi vers le Chat-Tigre, lui fit une légère inclination de tête et d'une voix douce et triste :

— Je vous écoute, monsieur ; dit-elle.

Il y eut un instant de silence profond ; le Chat-Tigre semblait ne pas avoir entendu les paroles de la duchesse ; il demeurait devant elle, la tête basse, lessour- .cils froncés, absorbé en apparence par de sombres et sérieuses réflexions ; ce silence se prolongea pendant assez longtemps. La duchesse, la main crispée sur les bras du fauteuil, le regard fixe, attendait froide et calme qu'il plût au Chat-Tigre de s'expliquer. Enfin celui-ci releva brusquement la tête, et couvrant la duchesse d'un regard plein d'éclairs magnétiques, il lui dit d'une voix douce et tremblante, tandis que son beau visage semblait se transfigurer en prenant une expression de mansuétude infinie :

— Madame, j'ai été bien coupable envers vous ; ma cqnduite a été odieuse, digne d'un monstre ; accablezmoi de votre mépris et de votre haine ; je n'essaierai pas de me défendre ; je me reconnais coupable ; je m'incline devant le verdict que dans votre cœur vous avex prononcé contre moi ; mais si* vous ne pouvez me pardonner, madame, peut-être éprouverez-vous quelque pitié pour mon sincère repentir.

— Est-ce à moi que vous adressez ces paroles, monsieur? répondit sèchement la duchesse, et si c'est à moi que vous parlez ainsi, quelle est l'application que je dois faire de ces paroles? faites-vous allusion aux outrages, dont jadis vous m'avez rendue victime; ou bien à ceux que vous n'avez pas craint de m'infliger aujourd'hui ? Il serait bon d'établir une distinction ; je vous avoue que je commence et vous devez commencer vous-même à ne plus vous reconnaître dans cette foule d'infamies que vous entassez comme à plaisir, les unes sur les autres.

— Soit, madame, raillez-moi, reprochez-moi mes crimes, j'accepterai tout sans .oser me plaindre. Si je voulais justifier ma conduite d'aujourd'hui, cela me serait facile ; je me suis, il y a peu de jours, présenté chez vous ; aucune haine ne m'animait contre votre mari ; j'étais neutre entre ses ennemis et lui ; mon intention .était même de le servir au besoin ; comment a-t-il reçu mes avances? quelle réponse m'a-t-il faite quand j'ai voulu entamer cette question? vous et lui m'avez traité avec le plus profond mépris, vous m'avez presque fait chasser parvos gens ; je me retirai en dévorant ma honte ; c'est ce que je devais faire ; mais en traversant vos somptueux salons, madameje me jurai d'obtenir de vous, quoiqu'il pût m'en coûter cette explication si obstinément refusée ; voilà pourquoi vous êtes ici, seule et en mon pouvoir* Dites un mot, dans cinq' minutes vous serez libre, rendue à ceux qui vous aiment, et moi j'aurai disparu pour toujours.

— Monsieur ! „ . dit la duchesse, cet enlèvement. . .

— Oh ! pas de récriminations, madame, interrompit-ii

avec violence; à part le fait même de votre enlèvement, n'avez-vous pas depuis les quelques heures que vous êtes ici, été traitée avec tous les égards qui vous sont dûs? n'essayez donc pas de revenir sur cette question.

— Soit, monsieur ;. mais ainsi que vous-même l'avez dîtje ne suis pas libre de discuter avec vous, comme je le ferais chez moi, je n'insisterai donc pas davantage sur un sujet que vous prétendez épuisé ; maintenant, ajoutât-elle avec amertume, puisque vous avez fait preuve déjà de tant de franchise, continuez et dites-moi nettement et clairement ce que vous attendez de moi?

— Madame» vous me rendez ma tâche bien difficile ; vous me contraignez à entrer dans certains détails sur lesquels j'aurais voulu passer légèrement ; vous le savez aussi bien que moi, madame, certaines blessures, si anciennes qu'elles soient, causent d'horribles souffrances . lorsqu'on y appuie le doigt; vous me comprenez, n'estce pas, madame la duchesse?

— Continuez ; dit-elle d'une voix sourde ; dites ce qu'il vous plaira, depuis longues années la douleur a été ma compagne fidèle ; j'ai l'habitude de souffrir.

— Je suis contraint malgré moi, madame, de vous répéter ce que je vous ai dit devant M. le duc ; et celte fois pour que vous ne vous trompiez pas sur le sens de mes paroles, je serai aussi clair que cela me sera possible. Oh! je ne veux pas marchander mes crimes, vous étiez enceinte, sur le point d'accoucher, votre carriériste achetée par moi, car je veux que vous sachiez jusqu'à quel point j'étais infâme ! pour que vous puissiez ajouter foi à mes aveux.

— Je vous écoute, monsieur.

— Votre camériste de confiance achetée par moi, disje, vous versa un breuvage qui vous plongea dans un sommeil léthargique, ayant toutes les apparences de la mort, c'était à la fois plus et moins que la catalepsie ; car dans l'état cataleptique, si la matière rendue inerte n'obéit plus ; si les nerfs, les muscles sont privés de toute force, de toute sensibilité; dumoins, l'âme est libre, elle

a le sentiment de son être ; le cerveau est lucide, on voit, on veut, on sent, on entend, on se souvient; au lieu que dans la léthargie, l'âme et le corps sonf également paralysés; je m'introduisis dans le- château dont j'avais une clé, vous vous le rappelez, madame? je vous fis transporter dans une voiture, je me plaçai à côté de vous ; une demi-heure plus tard vous étiez embarquée sur un bâtiment côtier qui par un temps horrible, au risque de se perdre mille fois corps et biens, vous conduisit aux Sables d'Olonnes ; là, une maison achetée par moi, était prête à vous recevoir. J'avais fait prévenir le docteur Guénaud, le médecin du Cardinal et de la Reine régente, vieil ami de votre famille. Je croyais pouvoir compter sur son silence ; j'eus avec lui dans la chambre où l'on vous avait portée, une explication que l'arrivée de votre frère interrompit brusquement. Votre frère commandait uncfrôgate, alors en croisière sur les côtes d'Espagne ; comment avait-il appris l'état dans lequel vous vous trouviez? qui lui avait révélé mes projets? qui lui avait donné les renseignements positifs qui l'amenaient directement à l'heure précise, là où je me croyais si bien caché? Je l'ignore ; il y eut alors entre votre frère et moi une scène terrible dont le récit vous fatiguerait inutilement ; à la suite de cette scène, votre frère me fit enlever'par des gens apostés, embarquer de force sur mon propre navire dont il s'était emparé, et après avoir passé son épée à travers Je corps de mon frère qui essayait de me défendre, il s'éloigna, nous enmenant comme un tigre emporte sa proie. Votre frère, madame, après m'avoir contraint à écrire une lettre dans laquelle je déclarais ôtre blessé à mort, me vendit à un corsaire d'Alger, dont je fus l'esclave pendant dixhuit ans ; ramant comme un forçat avec la chiourne, battu par les comités et traité commme un misérable.

Il se tut et cacha sa tête dans ses mains.

— Ah ! ah! dit la duchesse avec un sentiment amer ; j'ignorais que mon frère eût poussé si loin sa vengeance.

— Il a fait plus encore, madame, pour m'empêcher de reparaître dans cette société dont il me bannissait ; il m'a marqué comme un forçat, d'une fleur de lys,

— Oh! fit la duchesse se levant et rayonnant comme la Némésis antique, mon brave frère! moi qui l'accusais !

— Oui! oui! reprit le Chat-Tigre, d'une voix triste, cela doit être ainsi ; le sang florentin qui coule dans vos veines, madame, s'échauffe et bouillonne, au récit de cette vengeance, vous êtes heureuse, vous triomphez! Eh bien soit, madame, je ne me plaindrai pas.

— Mais vous ne médites pas, monsieur, ce qui s'est passé ensuite?

— Et vous tenez à le savoir, n'est-ce pas, madame?

— Je l'avoue ; oui, monsieur.

— Je ne vous dirai pas, madame, comment, à force de courage, de volonté, de persévérance, je réussis un jour à briser ma chaîne, et à reconquérir ma liberté, je n'entrerai non plus dans aucun détail sur la lutte gigantesque qu'il m'a fallu soutenir, pour gagner denier à denier, la somme nécessaire à l'accomplissement des projets que j'avais ; enfin je parvins à rentrer en France ; à force de chercher, d'interroger, de semer à pleines mains cet or, qu'il m'avait fallu tant de peines et de temps pour amasser, je finis par découvrir que pendant votre sommeil léthargique, vous étiez accouchée d'un fils, dontle docteur Guénaud s'était chargé ! Je me rendis à Paris; le docteur Guenaud était mort; le fil que je croyais tenir se hrisait dans mes doigts. Je cherchai, je m'informai de vous, madame ; j'appris que vous étiez mariée, que vous étiez mère. Je me présentai à votre hôtel; huit jours auparavant vous étiez partie pour Madrid avec votre mari; je vous suivis en Espagne, je gagnai Madrid ; la première nouvelle que j'appris fut celle de votre départ pour la France. C'en était trop ; si mon courage resta le même, mes forces m'abandonnèrent. Pendant cinq mois, je demeurai entre la vie et la mort. Oh ! pourquoi n'ai-je pas

succombé? Lorsqu'enfin je pus quitter mon lit de douleur, toutes mes ressources étaient épuisées ; il ne me restait plus rien ; rien que le désespoir qui me tordait le cœur et la certitude de mon impuissance.

— Votre impuissance! que prétendiez- vous donc faire, monsieur?

— Ce que je prétendais faire, madame? ce que j'ai essayé de faire il y a huit jours chez vous ; ce que je veux, faire aujourd'hui.

— Mais quoi donc, enfin? parlez, monsieur, ce long récit composé avec beaucoup d'art et qui, sans doute, vous semble très-émouvant, peut être vrai où faux, cela importe peu ; mais sa conclusion doit évidemment être cette question, que dites^vous, vous voulez m'adresser ; finissons-en donc, monsieur ; cet entretien me fatigue ; vous l'avez dit, je suis Italienne, pas plus que mon frère, je ne pardonne ; donc venez au but*

— Le but, le voici, madame ; vous êtes riche, heureuse mère d'une fille que vous adorez et qui, je le reconnais, mérite toutes les tendresses dune mère ; mais moi, madame, je suis seul, abandonné, voué à la misère et à la honte ; un seul bien me rattache à la- vie : mon fils! son amour pourra, peut-être faire luire quelques rayons de bonheur au milieu des ténèbres dans lesquelles j'ai vécu jusqu'ici ; je ne vous répéterai pas ce que je vous ai dit, lors de notre première entrevue: rendez -moi mon fils ; non, maintenant j'ai acquis la certitude que, jusqu'à présent, vous avez ignoré son existence, et que par conséquent vous ne pouvez, ni me le rendre ni me révéler où il est.

— Cette fois vous dites vrai, monsieur ; c'est par vous que cette horrible révélation m'a été faite. Eh bien, je me montrerai franche à mon tour ; je désire, autant que vous, connaître le sort de cette malheureuse créature ; je ne puis l'avouer devant le monde, devant Dieu, je suis sa mère.

— Voici enfin un cri du cœur, madame, je vous en remercie ; il éveille en moi un espoir presque éteint ; oh !

je vous le jure, ni vous ni votre mari, ne trouverez en moi un ennemi; que mon fils me soit rendu! que les moyens me soient seulement donnés de le retrouver, je disparaîtrai, madame ; jamais vous n'entendrez parler de moi.

— Mais, monsieur, ces moyens, je ne puis vous les' fournir, moi! puisque j'ignorais jusqu'à la naissance de ce malheureux enfant ; où le chercherais-je? où le trouverais-je? donnez-moi une indication, une seule, je n'hésiterai pas, je ferai preuve d'autant d'ardeur, d'activité que vous-même en mettrez, pour retrouver les traces de cet enfant qui jamais n'a senti sur son front le baiser d'une mère!

— Les recherches ne seront ni longues ni difficiles, madame ; il ne tient qu'à vous d'obtenir, avant vingtquatre heures, tous les renseignements nécessaires.

— Je ne vous comprends pas, monsieur ?

— Je m'explique, madame ; l'expédition flibustière qui s'est emparée de la Vera-Cruz> presque sans coup férir, est commandée par le capitaine Vent-en-Panne.

— Eh bien, monsieur?

— Vous n'avez pas deviné, madame?

— Nullement, monsieur ; pourquoi mêler le capitaine Vent-en -Panne à cette affaire ?

— C'est juste, excusez-moi; lorsque je vous vis dans votre palais, je vous le dis, mais alors vo,us ne l'entendîtes pas, ou ne voulûtes pas l'entendre : le capitaine Vent- en-Panne est le nom de guerre pris par votre frère, lorsqu'il résolut de se faire passer pour mort-

— Il serait possible?

— Hélas ! oui, madame ; à cela il ne saurait y avoir le plus léger doute ; nous nous sommes mutuellement reconnus à Saint-Domingue ; cette reconnaissance a coûté la vie à mon frère qu'il a tué de sang-froid.

-r- Vous supposez que mon frère?...

— Je ne suppose pas, madame ; j'ai la certitude que lorsque votre fils naquit, le docteur Guénaud et votre

frère s'entendirent pour faire disparaître cette frêle créature.

— Disparaître !

— Oh! permettez, madame ; le docteur Guénaud était un trop galant homme, trop bien posé dans le monde pour consentir à se rendre coupable d'un meurtre. L'enfant a été abandonné, cela est positif; mais par les soins du docteur Guénaud, ou voire frère lui-même ; la pauvre créature a été .confiée à une famille de paysans, à de pauvres gens, qui moyennant une grosse somme, l'ont élevé comme leur enfant, maintenant qu'est-il devenu? est-il mort? est-il vivant? voilà ce que nous ignorons et ce que, seul, votre frère peut dire !

— Eh bien, monsieur, qu'attendez-vous? s'écria-t-elle avec élan ; faites-moi reconduire à la Vera-Cruz, mettez-moi en présence de mon frère, et j'en ai l'espoir...

En ce moment un grand bruit se fit entendre à la porte de l'antichambre.

— Qu'est cela? s'écria le Chat-Tigre, que se passe- Mi donc ?

— Il se passe, dit Fleur-de-Mai, avec un sourire triste, que la vengeance arrive, que le châtiment approche !

— Allons donc, enfantj vous êtes folle I livrez-moi

passage !

Et repoussant brusquement la jeune fille, le Chat- Tigre s'élança vers la porte où le bruit continuait.

— Qu'y a-t-il? demanda le Chat-Tigre en ouvrant la

porte.

— Capitaine, répondit l'homme qui avait frappé, Sandoval, envoyé par vous en batteur d'estrade est arrivé.

— Eh bien?

— Il est tout effaré ; il apporte, dit-il, des nouvelles de la plus haute importance.

— Le diable soit du bélître ! ne pouvait-il attendre que je fusse descendu?

— Il paraît que non, capitaine ; il dit que vous devez être prévenu, sans perdre un instant.

— Allons, soit, j'y vais; se retournant alors vers la duchesse et s'inclinant respectueusement devant elle, il ajouta : Madame, je suis forcé de m'absenter pendant quelques minutes, veuillez je vous prie avoir un peu de patience, bientôt vous serez satisfaite.

— Allez, monsieur, j'attendrai.

Le Chat-Tigre sortit et rejoignit son affidé,

— Eh bien? lui demanda-t-il, où est Sandoval?

— Il vous attend dans la cour, capitaine.

— C'est bon, suis-moi.

Le bandit auquel on donnait le nom de Sandoval, espèce de drôle aux traits anguleux, à l'oeil sournois, pérorait et gesticulait au milieu d'une dizaine de ses compagnons.

— Voyons, pourquoi ce tapage? dit vivement le Chat- Tigre, as-tu vu le diable, mauvais drôle, pour avoir cette mine de déterré?

— Capitaine, si je n'ai pas vu le diable, j'ai du moins vu ses amis intimes; répondit effrontément le bandit.

— Qu'est-ce à dire ?

— C'est-à-dire, capitaine, que si nous ne nous méfions pas, si nous n'ouvrons pas l'œil, je ne vous dis que cela; notre affaire sera bientôt réglée.

— Voyons, explique-toi, misérable ?

— Oui, oui, vous voilà bien avec vos amabilités ; vous traitez vos amis comme des chiens et vos camarades comme des brutes.

— En finiras-tu ?

— Ah! pardi! pour ce que j'ai à vous apprendre, vous le saurez toujours assez tôt.

— Je ne sais ce qui me retient, misérable.!...

— C'est cela, allez toujours ! eh bien ! en deux mots voici l'affaire : à une heure d'ici, tout au plus, je me suis presque cogné le nez contre une troupe de Ladrones, arrivant à toute bride.

— Es-tu bien sûr de ce que tu dis? la peur ne fat-elle pas fait voir double ?

— Oh! il n'y a pas de danger ; je les ai bien vus e

bien comptés, il y a des Espagnols parmi eux, ils sont plus de cinquante.

--Tu appelles cela une mauvaise nouvelle, toi? dit en riant le Chat-Tigre, je la trouve excellente au contraire; rien ne prouve encore qu'ils viennent par ici; mais s'ils viennent, nous les recevrons ; les Ladrones ne sont que des hommes comme les autres, après tout ; nous verrons qui d'eux ou de nous aura les plus longues griffes ; voyons, suivez-moi, enfants; préparons-nous à recevoir commeàls* le méritent ces visiteurs que jious n'attendions pas.

Page 1